‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du XVIIe siècleChapitre 5 sur 43 · Fray Diego de Valencia avait déjà donné le nom de Côrta · texte numérisé non relu

Fray Diego de Valencia avait déjà donné le nom de Côrta

Courtejambe, — prouve qu'il a pris à tâche d'écrire une boufFonnerie. Et cette bouffonnerie, par sou sujel, par le choix des personnages et du milieu, par les détails, ne diffère presque pas de celles que nous examinerons par la suite comme des modèles du genre. Si elle leur est inférieure, c'est par la forme, par la mise en œuvre, par une gaucherie imputable à l'époque bien plus encore qu'à l'auteur.

Chez les successeurs directs de Juan del Encina, l'on perd toute trace des intermèdes. Le talent de de Lucas Fernandez, si souple^ si dramatique pour son temps, ne s'est pas essayé à ce genre de composition. L'élément comique, dans les œuvres de Gil Vicente et de Toi'res Naharro, se mêle à des actions principales assez étendues et, par conséquent, ne relève pas de la farce. Il est probable que vers le commencement du xvi^" siècle, des essais isolés se produisirent çà et là. Gallardo a réimprimé (1), par exemple, certaine Far<a anonyme sobre el matrimonio , C'est une pièce longue, grossière et licencieuse, qui dépasse de beaucoup toutes les limites d'un entremés.

bota, Courtebolte, ù une prostituée. Voir Cancionero de Baena, n° 500, et comte de Puymaig-re, La cour litléfaire de don Juan, II, t. I, p. 110.

1. Ensayo^ I. On ne saurait même assigner de date exacte à cette piècç dont le tjtre porte 1530 et le feuillet fmal 1553.

1 o PRÉFACE

Les progrès de l'art dramatique étaient lents et peu sûrs, lorsque, en 1544, Lope de Rueda dressa ses tréteaux sur une place de Séville. Cet humble artisan, favorisé par une rare finesse d'observation et par cette saveur de langage particulière à la race andalouse, prend dans la rue des types du peuple, tels qu'il les voit et les entend chaque jour, les transporte sur le théâtre, et réussit du premier coup à leur donner la réalité et la vie. Ses courtes pièces, qu'il désigne lui-même sous le nom de pasos ou épisodes, ne sont à vrai dire que des ai%cdotes représentées. Mais le fait le plus ordinaire, l'événement le plus banal, — ruse de fripon ou balourdise de valet, — lui fournissent un prétexte à créer plusieurs figures originales, à tenir pendant un quart d'heure le public sous le charme de son esprit élégant et moqueur.

Son génie, si naturel, est en même temps si subtil qu'il échappe à l'analyse. Pour en pénétrer le secret, il faut considérer, avant tout, que Lope de Rueda écrivit en prose, à de rares exceptions près.

Les premiers auteurs dramatiques eurent beaucoup à faire pour inventer de toutes pièces un art nouveau, aussi complexe que le leur. Il est curieux de suivre leurs efforts et les tâtonnements de leurs progrès. C'est d'abord leur vocabulaire qu'ils aug-

mentent et enrichissent à mesure. Leurs procédés vont se perfectionnant. Bientôt, ils distinguent les nuances d'un caractère, les combinaisons d'une intrigue, et s'exercent à en tirer parti. Ils se complètent enfin et acquièrent de génération en génération plus de facilité et de certitude. Mais la forme poétique leur oppose longtemps une résistance invincible, et ce n'est qu'après plus d'un siècle, à partir de Juan del Encina, qu'ils parviennent à s'en rendre maîtres et à la manier à leur gré. Le vers castillan, merveilleux de grâce et de suavité entre les mains de Garcilaso, hésite encore, dans le domaine de l'art dramatique, et refuse de se plier aux nécessités du dialogue, à cette variété de mètres qui saura par la suite se conformer de si près à la diversité des sentiments. Cervantes luimême, ce prosateur sans égal, luttera toute sa vie sans pouvoir discipliner le rythme. Et c'est à Lope de Yega qu'est réservé l'honneur de l'asservir, docile enfin, aux caprices de la fantaisie théâtrale. La prose au contraire se révèle, à la fin du xv^ siècle, par un prodige sans équivalent peutêtre dans l'histoire littéraire. La Celestina, publiée vers 1499, apparaît comme une floraison précoce dont le temps n'a pu ternir l'éclat. Au dramaturge comme au romancier elle offre dès lors de précieux exemples. Pureté de style, simplicité de

conception, analyse de l'âme humaine jusque dans ses plus intimes replis, peinture énergique et brillante des passions les plus fougueuses à côté des vices les plus abjects, telles sont les qualités fondamentales de celle œuvre qui n'a de rival que le Don Quichotte.

Il est hors de doute que Lope de Rueda Ta connue et étudiée. Ayant senti combien l'usage de cette admirable prose si claire et si expressive devait profiter à son art, il renonce à l'antique tradition des vers pour se composer une langue alerte, chaude^ imagée, assaisonnée de ces tournures populaires, de ces expressions proverbiales et sentencieuses qui font les délices et sont une des gloires de l'Espagne. C'est grâce à cette langue qu'il a pu produire sur la scène tout ce monde de drolesses, défilons, de médecins et de souillons, «• ces types de négresse, de rufián, de niais et de Biscayen, qu'il jouait avec la plus grande perfection et le plus grand naturel que l'on puisse imaginer (l), » et qui restèrent, après lui. les personnages indispensables des intermèdes. C'est grâce à elle qu'il a ouvert la voie aux romanciers picaresques, — puisque les premières éditions cataloguées du Lazarillo de Tonnes sont postérieures à la date de ses représentations. C'est grâce à elle

1, Cervantes, prologue à ses OçhocomediaSi]

enfin que nous saluons en Lope de Rueda le premier entremesista (auteur <ï entremeses) sûr de lui et de ses principes, maître absolu de sa pensée et de sa forme, digne en un mot do ses successeurs du xvii^ siècle qui souvent l'ont imité sans s'élever toujours à sa hauteur (1).

Lope de Rueda eut-il conscience qu'il dotait d'un élément nouveau l'économie théâtrale? 11 dut, au moins, entrevoir quelle serait un jour la véritable fonction des pasos et entremeses, puisqu'il en a intercalé dans ses comédies, sous forme de scènes incidentes. Son élève, éditeur et ami, Juan de Timoneda, s'en rendit compte plus exactement encore. Publiant en 1567 un ouvrage posthume de Lope, il lui donne le titre suivant : Recueil

\. Il peut être intéressant de signaler ici les principales de ces imitations. Le paso V du Deleyioso, que La Barrera désigne sous le titre de La tierra de Jauja, a donné lieu, soit directe ment, soit de proche en proche, h l'intermède que Ton trouvera traduit dans ce volume, sous le titre Les beignets. — Las aceitunas ont été refaites sous le titre AqEI melonar y la respondona, (traduit par Linguet, t. IV de son Théâtre espagnol.) — he paso I du Registro de representantes : El médico simple, etc. est passé par des ti'ansformations que l'on peut suivre de plus près encore. Sous le iiive de El doctor simple, on le retrouve très fidèlement imité, et en prose, parmi les douze intermèdes qui font suite à la Parte primera de las corne lias de Lope de Vega, Valladolid, 1609. Et c'est sans doute d'après cette deuxième version que fut écrite la troLsiè;ne,en vers, que j'ai traduite plus loin sous le titre de Le c/octeur Borrego. — Enfin, il n'est pas impossible que les pasos II et IV du Registro de representantes aient suggéré à Cervantes Vidée première de sa célèbre nouvelle Hinçonete y Cortadillo,

appelé Le Délectable, lequel contient nombre de pasos gracieux de l'excellent poète et plaisant comédien Lope de Rueda^ propres à être placés au début et dans les intervalles de colloques et comédies. Luimême, deux ans auparavant^ avait fait paraître un recueil dont le titre est tout à fait significatif : Turiana{\),qui contient diverses comédies et farces très élégantes et gracieuses, avec nombre d' entremeses et de pasos agréables^ etc. Les entremeses de Timoneda, inspirés par ceux de Lope, ne donnent lieu à aucune o?jservation particulière. L'un d'eux Los ciegos y el mozo, a été refait par Manuel de Léon Marchante, sous le titre de El gato g la 7nontera.

Jusquici nous avons pu procéder avec méthode et interroger les documents un à un. pour ainsi dire. Mais vers les dernières années du xvi*' siècle, les intermèdes, d'après le témoignage des auteurs contemporains, se multiplièrent dans des proportions surprenantes. « Vers l'âge de onze ou douze ans (c'est-à-dire vers 1573 ou lo74), dit Lope de Vega dans son Arte nuevo de hacer comedias,] émvais des comédies en quatre actes... Et la coutume était alors de représenter trois petits entremeses^ un pendant chaque entr'acte. » Rojas qui, vers

1. Le mot Turiana vient du fleuve Turia qui passe à Valence, patrie de Juan de Timoneda.

PRÉFACE i 5

lo96, faisait partie, à Séville, de la troupe de comédiens dirigée par Antonio de Yillegas, nous apprend dans le Viaje entretenido que cette troupe infatigable a mis à la scène, en dix-huit mois, « cinquante-quatre comédies nouvelles eiguarcmte entremeses pleins de grâce et d'esprit. »

En 1586 « le nombre toujours croissant des comédiens, divers abus qui se glissèrent peu à peu, comme des danses licencieuses et des chansons obscènes, attirèrent l'attention des autorités (1). » On consulta les théologiens pour savoir s'il fallait ou non supprimer les comédies. Les avis furent partagés; un groupe, cependant, ayant à sa tête Alonso de Mendoza, moine augustin de Salamanque, se déclara favorable aux représentations et finit par l'emporter. « Aussitôt, dit Pellicer f2), le nombre des poètes comiques et des histrions augmenta, les entremeses se multiplièrent, la musique occupa plus de place, et de nouvelles danses, non des plus décentes, envahirent la scène » (3).

1. Von Schack. Historia de la literatura y del arte dramático en Esparta traducida por Eduardo c/e 3/ie/\ Icf periodo, cap, xiii.

2. Tratado histórico sobre el origen y progresos de la comedia y del histrionismo en España, t. I.

3. Consignons ici nne opinion plus ingénieuse, à ce qu'il semble, que plausible, mais que nous devons accueillir comme émanant de l'un des écrivains les plus érudits de l'Espagne moderne. Dans sa Vie d' Alar con, — qui n'est pas seulement une œuvre biographique et critique de premier ordre, mais aussi unerecons-

Comment expliquer que si peu d'intermèdes de cette e'poque soient parvenus jusqu'à nous? 11 faut le reconnaître, une prévoyance mesquine n'était nullement dans les mœurs littéraires de l'Espagne. Lope de Yegane se décide à publier lui-même son théâtre que lorsque les huit premiers volumes, défigurés par des fautes grossières, courent déjà de main en main. Calderón se refuse à réunir ses comédies, et s'il fait exception en faveur de ses autos, c'est uniquement par respect pour leur caractère sacré. Chez les entremesitas cette incurie est plus habituelle encore. Si les œuvres de Lope de Rueda et de Benavente nous ont été transmises nous en sommes redevables à leurs admirateurs et à leurs fidèles. Car la plupart des écrivains dramatiques, ceux-là même que la renommée consacra de leur vivant, semblent avoir attaché fort peu d'importance à la destinée de leurs ouvrages, dont les copies manuscrites furent anéanties à jamais ou reposent encore ignorées sous la poussière des archives et des bibliothèques. Les entremeses no-

titution vivante et pittoresque de la société espagnole au Mexique, à Séville et à Madriil, entre 1593 et 1639, — D. Luis Fernandez- Guerra, citant à l'appui un ouvrage du P. José de Acosta, Historia natural y tnoral de las Indias, Sevilla, 1590, signale « rinfluence incontestable que les farces mexicaines durent exercer sur les danses représentées, les pasos et les entremeses espagnols. » — Voir Luis Fernandez-Guerra, D. Juan Ruiz de Alaroon y Mendoza, part. I, cap. xvii.

tamment ne parurent, imprimés en collections ou en sueltas (feuilles volantes), que vers le milieu du xvii^ siècle.

Avant d'aborder l'âge d'or où nous saluerons en Benavente le Lope de Vega des intermèdes, il ne reste plus qu'un nom à citer. Mais ce nom, universellement célèbre et vénéré, résume en lui la gloire de toute la littérature nationale ; c'est celui de Miguel de Cervantes Saavedra. Si son œuvre dramatique appartient au xvn^ siècle par l'année de sa publication (161o), Cervantes, par la date de sa naissance, parl'béroïsme aventureux de son àme, par le caractère de son génie, est une figure du xvl^ Tous les critiques, tant espagnols qu'étrangers (1), s'accordent à déclarer que ses pntremeses l'emportent de beaucoup sur ses comédies. « On pourrait, dit D. Marcelino Menendez y Pelayo (2), les considérer comme des esquisses de nouvelles exemplaires. » Ce point de vue est en effet très juste, car tels des personnages mis en scène par Cervantes semblent" parfois sortir du cadre et du ton de la bouffonnerie pour s'élever jusqu'à un art plus soutenu. On pourrait même supposer que son but, en écrivant certaines de ces petites pièces,

1. Florian, dans une étude où il se montre sévère pour les nouvelles de Cervantes, reconnaissait toutefois la supériorité de ses entremeses.

Page 1