‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du XVIIe siècleChapitre 8 sur 43 · Comparer Benavente, La visita de la cárcel · texte numérisé non relu

Comparer Benavente, La visita de la cárcel

celui-là. Pas un n'approche de sa grandeur poignante. Et lorsqu'on a su pénétrer enfin les intentions comiques sans contredit qui se dérobent sous l'àpreté de ce drame, Ton éprouve un étonnement mêlé de quelque pitié. Car elles ne sont pas sans amertume ces plaisanteries raillant après coup les souvenirs d'une cruelle détention. Si elles viennent de Cervantes, si — par un dédoublement de personnalité assez fréquent — l'écrivain ne répugna pas à étudier sur le vif les bandits de son entourage, la dégradation de leurs mœurs, les métaphores de leur argot^ on devine ce que dut souffrir dans son honneur et sa loyauté Thomme, que nous connaissons tout noblesse et droiture (1).

L'influence de Cervantes sur le progrès des intermèdes fut des plus considérables. Aucun de ses contemporains ni de ses successeurs ne réussit en ce genre avec plus de succès. Benavente lui-même, s'il le surpasse par le charme de l'invention, n'a jamais pénétré si avant dans la connaissance du cœur humain.

Comme Lope de Rueda, Cervantes eut l'honneur d'être dépouillé, imité, copié, ou d'inspirer indirectement les entremesistas qui vinrent après

1. En 1588, Cervantes sollicita et obtint l'humble emploi de commissaire chargé d'approvisionner la flotte des Indes. En 1597, une légère faute de comptabilité détermina son emprisonnen:ient.

iQi.Benavente refait en vers El retablo de lasmaravillas, et El hospital de los podridos qu'il intitule El murmurador. Calderón, dans El dragoncillo (1)^ prend pour modèle La cueva de Salamanca. On pourrait citer plus de dix intermèdes qui tirent leur origine de Los habladores. Enfin Les alcades de Daganzo et la courtisane de El Vizcaíno fingido n'ont cessé de se reproduire avec des modifications plus ou moins heureuses.

Si nous avons dû ranger Cervantes parmi les auteurs du xvi'' siècle, lexvii^ réclame comme sien Lope de Yega, né pourtant en lo62. On ne saurait mettre en doute qu'il écrivit des intermèdes, mais la plupart de ceux qu'on lui prête sont d'une authenticité contesiahle. Lui-même, dans la préface de sa Parte XV, prend soin de désavouer les entremeses publiés jusqu'à ce moment dans sa collection ; cest-à-dire dans les Partes /et VII, car ceux de la Parte VIII y figurent sous les noms de Fran-

1. il existe plusieurs imitations de cette pièce, entre autres un intermède anonyme de El molinero.

cisco de Avila et de Barrionuevo. Restent les Fiestas del Santísimo Sacramento. Sur douze entremeses qu'elles contiennent, trois sont notoirement l'œuvre de Benavente. Comment les neuf autres pourraient-ils ne pas paraître suspects? On en est donc réduit à des conjectures, etmieux vaut avouer que l'on connaît imparfaitement — peut-être pas du tout — la partie boutïonne du théâtre de Lope.

Il faut nous consoler de ne pouvoir inscrire sur notre liste le nom du Phénix espagnol en le remplaçant par celui de Benavente, qui ne fut pas moins prodigieux , dans le genre secondaire auquel il se consacra exclusivement.

Luis Quiñones de Benavente, né à Tolède vers la fin du xvi^ siècle, ne composa que des intermèdes, mais il sut en varier à l'infini la forme aussi bien que le fond. On ignore quelle fut sa vie. Eq 1609, il est cité comme l'auteur d'une bouffonnerie : Las civilidades (Les mots à la mode) (1), qui cependant n'avait pas encore été représentée. Nous allons voir que, trente-six ans plus tard, il avait cessé de produire. Pendant cette période, il est V entremesista favori de la ville et de la Cour, et l'éclat de sa réputation laisse dans l'ombre ses

1. Quoique les deux pièces ridiculisent le même travers, Les mots à la mode de Boursault diffèrent entièrement de l'intermède de Benavente.

rivaux. Benavente dédaigna de recueillir ses nombreuses œuvres. Mais un de ses amis en réunit de son vivant (1643) un choix qu'il intitule Jocoseria. Plaisanteries sérieuses ou répréhension morale et récréative des désordres pub lies. \^q?> Espagnols ont toujours eu une prédilection pour ces titres sentencieux, que dément dans bien des cas la liberté du texte. La Cêlestine se flatte de mettre « la jeunesse en garde contre les ruses des serviteurs et des proxénètes » ; Cervantes annonce comme exemplaires des nouvelles qui ne le sont pas toujours; et, au commencement de notre siècle, Ramon de la Cruz fait encore précéder chacun de ses saínetes d'une édifiante allocution morale. Hâtons-nous d'ajouter que ce titre, d'une emphase un peu pédante, n'a rien en somme de trompeur; car Benavente a fait preuve, pour son époque, d'un goût épuré et à peu près irréprochable (1).

L'éditeur de la Jocoseria, D. Manuel Antonio de Vargas nous donne d'intéressants détails sur la célébrité de son ami et sur l'importance des entremeses « Depuis, dit-il, que Benavente n'a plus consacré sa plume au théâtre, il n'y a personne qui, soit difficulté de rivaliser avec lui, soit

1. Von Schack attribue cette réserve, — que l'on a un peu exagérée, — à ce (jiie les pièces de Benavente furent souvent représentées devant la Cour. Je crois plutôt qu'elle tient à la nature même de son esprit délicat et poétique.

impossibilité de Timiter, ose mettre la main à des fantaisies aussi délicates ou à des saínetes de ce goût. La meilleure comédie se trouve aujourd'hui en péril, entre (\.qu^ journées; alors que, jadis, la plus mal charpentée n'avait rien à craindre, grâce au licencié Benavente, dont l'esprit plein de gaîté faisait passer agréablement la tristesse des entr'actes. Ses mots piquants atténuaient la platitude de Tœuvre principale; Tartifice de ses conceptions suppléait aux extravagances d'une intrigue mal tracée. C'est pourquoi tout directeur de théâtre qui voulait représenter une mauvaise comédie lui donnait, en guise de béquilles et pour l'empêcher de tomber, deux intermèdes de Benavente. Et, lorsque la comédie était bonne^, c'était lui attacher des ailes pour qu'elle s'élevât plus haut. Si bien que toutes les comédies lui devaient : la bonne, d'être meilleure encore; la mauvaise, de ne pas le paraître. »

Cette page n'est pas^ comme on pourrait le supposer, le panégyrique sans écho d'un admirateur aveugle ou d'un complaisant. Tous les contemporains étaient unanimes à penser de même. Une épigramme de Lope de Vega, dans son Laurel de Apolo^ nous dispensera d'invoquer d'autres témoignages : « Vénus, regardant l'Amour avec un sourire moqueur^ lui demanda : — Mon fils, douleur

joyeuse des cieux, où sont les trois Grâces? Je n'en vois paraître aucune. — Et l'enfant déjà grandelet répondit : — Mère, n'en cherchez pas une seule. Apprenez que toutes, et c'est raison, se trouvent réunies en Luis de Benavente. »

Les critiques modernes n'ont pu que ratifier ces éloges, et l'on me permettra cette dernière citation, que j'emprunte à l'un des plus éminents : « Pendant plus de vingt-cinq ans, dit D. Luis Fernandez-Guerra (1). un grand nombre de comédies ont dû leur succès, et toutes sans exception leur ornement et leur parure, à Benavente, esprit naturellement séduisant, d'une fantaisie étincelante et d'une verve continue, riche en saillies et assez fécond pour ne se répéter jamais, observateur perspicace dont les satires portent toujours et faisant preuve le plus souvent d'une rare originalité dans rinvention et la conduite de ses pièces, sans pareil enfin pour dessiner un caractère d'un seul trait magistral... En 161 o, le Conseil de Castille ayant décrété la prohibition des danses et chants obscènes qui, pendant les cntr'actes, au commencement et à la fin de la représentation, tenaient lieu de divertissement, Benavente fut amené à découvrir un monde ignoré jusqu'alors de l'inspiration et du génie. A la, grossière sensualité de

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