UN VIEUX LORENZO DEUX HOMMES MUSICIENS
Entre un vieux.
LE VIEUX, appelant. Hé ! Lorenzillo ! Hé! mon garçon ! Sors par ici; sors, te dis-je. J'ai à te confier certain message. Dépêchons, viens vite.
LORENZO, à lïntérieur. Je Suis OCCUpé.
LE VIEUX. Te faut-il si longtemps, Lorenzo, pour nettoyer des verres? Sors, et de la tenue ! Tu vas porter à ma nièce 'ces beignets avec diverses friandises que je lui offre. C'est elle qui les mange et c'est à moi qu'ils profitent.
LORENZO, entrant. Pardi I notre maître, voilà qui est fait.
LE VIEUX. 0 l'honnête et soigneux serviteur! Tu as épousseté les verres?
LORENZO. Et joliment.
LE VIEUX. N'en as-tu pas cassé quelqu'un? Prends garde qu'ils sont précieux.
LORENZO. C'est-à-dire que je les ai tous mis en morceaux.
LE VIEUX. Que dis-tu, ivrogne?... Je ne m'en consolerai pas.
LORENZO. Ivrogne vous-même ! . . .Ne m'avez-vous pas dit : « Ces verres sont pleins de poussière ; époussète-les avec soin et rends-les nets? » Alors, moi qui ai du flair, je me suis avisé que les verres devaient s'épousseter comme les tentures. Que croyez-vous que jai fait?... J'ai pris un bâton et, séance tenante, sans crier gare, j'ai tapé d'ici, de là, à quatre, à cinq reprises, sans rémission... Parbleu! il n'en reste pas la moitié d'un.
LE VIEUX. Je ne sais à quoi tient que je ne t'étrangle. Gomment! mazette, tu n'en as pas laissé un seul?
LORENZO. Voilà bien de quoi crier et vous mettre en colère! Tous sont là; en morceaux, il est vrai. I
LE VIEUX. C'est bon. Je ne veux pas me portera quelque extrémité... Mais, dis-moi un peu, as-tu fait saigner la mule?
LORENZO. Non, notre maître. Je lui ai fait un autre remède plus conséquent.
LE VIEUX. Lequel? Encore une invention à toi?
LORENZO. Que croyez-vous que j'ai fait?... Je lui appliqué des ventouses.
LE VIEUX. Des ventouses à une mule! Vit on jamais absurdité pareille.
LORENZO. Ce n'est pas là le pire. Comme l'étoupe la brûlait et que les ventouses lui suçaient la peau, elle a pris la course et sest précipitée dans la rue. Là, n'ayant pas d'itinéraire arrêté, elle est entrée
chez l'apothicaire où, piétinant à droite, ruant à gauche, elle a fait tant de dégâts que si l'on vous assigne en dédommagement, notre maître, vous ne serez pas, dit-on, assez riche pour tout payer.
LE VIEUX. Pour combien a-t-elle donc fait de dégâts? Voyons, parle.
LORENZO. Sans menlir, à ce que l'on prétend, pour plus d'un réal et demi *, sans exagération.
LE VIEUX. Je suis forcé de te pardonner, puisque en ce moment j'ai besoin de toi. Imagine-toi bien que tu vas sur l'heure porter à ma nièce, objet de mon amour et de mes tourments, ce superbe plat de beignets. Veille bien sur le plat; c'est de la vaisselle plate, Prends garde qu'on ne te le vole.
LORENZO. Le monde peut déchaîner ses plus fins matois, ils ne parviendront pas à le trouver.
LE VIEUX. Vois-tu, Lorenzo, avance-toi dans la rue gravement et à pas comptés, comme qui marche avec une soigneuse négligence. Et maintenant, adieu. Fais bien attention, (il sort.)
LORENZO. Me prenez-vous pour un âne?... C'est vrai, il y a des hommes qui ont l'impertinence de vouloir faire passer les gens pour des bêtes.
Entrent deux hommes.
PREMIER HOMME, bas. Tout va pour le mieux, ami ; voilà une belle occasion qui se présente. Ce sont bien des beignets. Il s'agit de les manger et, s'il
* Trente-cinq ou quarante centimes.
est possible, d'enlever aussi le plat. Sur son prix, nous offrirons à votre dame et à la mienne une confiserie à saccager.
DEUXIÈME HOMME, bas. Eh bien, à l'œuvre ! Je vous suis.
PREMIER H0M3IE, à Lorenzo. Loreuzo, cher Loreuzo, mon ami, est-ce bien toi que j'ai le bonheur de revoir?
LORENZO. Hé ! n'approchez pas les beignets de si près.
PREMIER HOMME. Tu ne recoiiuais pas Perico? Quelle ingratitude!... Perico... Tu ne le reconnais pas? Te faut-il plus de détails? Je suis le fils de mon père et le petit-fils de [mon aïeul; je suis né avec un signe, là, sur le soulier gauche. Ne te rappelles-tu pas?
lorî:>zo. Je crois bien, que je me rappelle! Au signe je vous ai tout de suite reconnu.
PREMIER HOMME. Ah! moii bou Lopcuzo, mon ami. Il y a un siècle que nous ne nous sommes rencontrés.
LORENZO. C'est vrai qu'il y a longtemps... Mais, dites-moi, qu'étiez-vous devenu?
PREMIER HOMME, J'ai bcaucoup couru le monde avec ce mien camarade.
LORENZO. Où donc êtes-vous allé?
PREMIER HOMME. A SéviUe ct au Maroc, à Tétouan et en Egypte, à Tunis et à Mondoîiedo. Je suis allé à Constantinople oii j'ai vu le Grand Turc; et je te promets que le spectacle de sa majesté confond l'entendement.
LORENZO. Et qu'a ce Turc de particulier?
PREMIER H0M3IE. Il est férocG et corpulent. Mais il n'est pas question de cela. Ce qui m'a le plus ébahi, c'est de le voir manger.
LORENZO. Quelle bouche il doit avoir I
PREMIER HOMME. J'ose t'affirmep que, de ma vie, rien ne m'a fait autant de plaisir.
LORENZO. Comment donc s'y prend-il?
PREMiERHOMME. Quellc niaiseric, Lorcuzo !Puis-je te le montrer, s'il n'y a ici rien à manger ?
LORENZO. Voilà des beignets. Montrez- le-moi, je vous en prie ; je brûle de voir cela.
PREMIER HOMME. Regarde bien. Tout d'abord entrent deux Mores, très empesés, ayant chacun une serviette à l'épaule... une serviette, ou un mouchoir. Ils se prosternent en un salamalec jusqu'à
toucher le sol de leurs bouches. (Lorenzo se prosterne.)
Pas toi, pas loi. Tu dois rester impassible.
LORENZO. Je suis uu Turc de si fraîche date que j'y réussis mal.
PREMIER HOMME. Tous dcux s^approcheut donc et, avec le plus grand respect, placent devant lui... ce plat de beignets, je suppose. Cependant il ne mange pas une seule bouchée.
LORENZO. Mais alors, le Grand Turc ou Tantale, c'est tout un.
PREMIER HOMME. Il se iiourrit en regardant manger les autres, ce qui ne laisse pas de lui profiter.
LORENZO. C'est manger par procuration.
PREMIER HOMME. Aussitôt qu'ou lui a présenté le
plat, l'un des deux Mores dit : « Prenez! » et l'autre Fessuie.
Le premier homme mang-e un des beignets etie deuxième essuie la bouche de Lorenzo.
LORENZO. Doucement I Vous m'emportez la moustache.
DEUXIÈME HOMME. L'autre, à son tour, dit : « Voilà qui est excellent! » Essuyez. (Même jeu.)
LORENZO. Etes- vous ivres? Vous m'écorchez le museau. Vraiment ces Turcs sont d'une propreté exagérée.
PREMIER HOMME. Maugcz, il u'cu restc guère. Essuyez, maintenant,
LORENZO. Faut-il que Ton m'essuie, moi qui ne mange ni ne bois?
PREMIER HOMME. Il u'cu l'estc plus la moitié d'un.
(Regardant fixement Lorenzo.) Mais, amiLorenzo, qu'avez-
vous à devenir cramoisi? Dites, qu'éprouvezvous?
LORENZO. Une douleur de n'avoir point touché aux beig^nets.
PREMIER HOMME. Gicl ! lie plaisautous pas. Vous voilà mourant... Oh! pourquoi avons-nous tant mangé !
LORENZO. Quest-ce que j'ai donc?
PREMIER HOMME. Un effroyable apoplexie, causée par ce que nous avons mangé à nous deux.
LORENZO. Qui ça, nous deux?
PREMIER HOMME. Moii caïuaradc et moi. Ne vous avais-je pas dit : < Ne mangeons pas^ Lorenzo, de
ce mets qui est dangereux?» Et nous allons nous en gorger !
LORENZO. De sorte que j'ai une apoplexie honoraire ?
DEUXIÈME HOMME. Vous allez mourir ; c'est sans remède.
PREMIER HOMME, saisissant le plat. Maudit SOit le plat
qui a causé tant de mal ! C'en est fait de mon meilleur ami; c'en est fait du garçon le plus accompli qu'il y ait jamais eu sur terre, du valet le plus élégant qui ait jamais servi un maître. Maudit soit Texécrable vieillard qui, en lui confiant ce plat, fut coupable de tout! Allons-nous en, désespérés, mais que l'écho répète :
LES DEUX HOMMES, ensemble. Maudit SOit le vieUX,
amen! et maudits soient les beignets! (ils sortent.)
LORENZO. Maudit soit, amen! le vieux, et maudits les beignets qui m'ont envoyé au tombeau! C'en est fait du garçon le plus accompli qu'il y ait jamais eu sur terre...
LE VIEUX, entrant. Que scra-t-il bien advenu de Lorenzo? Aurait-il fait des siennes?
LORENZO. C'en est fait du plus excellent serviteur qu'il y ait eu dans le monde entier, de la plus rare intelligence. Maudit soit le vieux! Que son âme repose en enfer!
LE VIEUX. Lorenzo, mon enfant, ne me diras-tu pas ce qui t'arrive? Qu'as-tu? Pourquoi ces cris? Où est le présent dont je t'avais chargé?
LORENZO. Evanoui.
LE VIEUX. Qu'en as-tu fait?
LORENZO. De quoi vous mettez-vous en peine? Ne voyez-vous pas queje suis mourant d'une effroyable apoplexie?
LE VIEUX. Que dis-tu, baudet? Une apoplexie?
LORExzo. Oui, monsieur; que j'ai en dépôt.
LE VIEUX. Il ne tient à rien que je t'assomme. Qu'as-tu fait du plat?
LORENZO. C'est Perico qui l'a emporté. Perico, celui qui aun signe sur le soulier gauche... Nul n'est plus connu dans le pays.
LE viKLX. A ce coup, il faut que tu meures. Mon plat de vaisselle plate !
Entrent les deux hommes, deux femmes et des musiciens.
PREMIER HOMME. Tout doux ! soyez raisonnable... Nous l'avons mis en lieu sûr.
LE VIEUX. Où ça?
PREMIER HOMME. Chcz le coufiseur. Ces dames nous avaient demandé 'la collation, et, nous trouvant sans sou ni maille, force nous fut de le mettre en gage sous votre nom.
LE VIEUX. Messieurs, de deux maux, le moindre
PREMIER HOMME. CélébroHS douc par nos danses cette plaisanterie.
LE VIEUX. Avec plaisir