‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du xviie siècle, traduits, avec une préface et des notesChapitre 23 sur 36 · UN CHAPELAIN · texte numérisé non relu

UN CHAPELAIN

* Cerezo, cerisier.

** Sacabuche, saquebute, trombonoi

Entrent don Lesmes et Lorenzo.

LESMEs. Se peut-il, mon Lorenzo, que tu quittes cette maison où je t'ai élevé avec une sollicitude toute paternelle?... Non, par ma vie, tu ne t'en iras pas !

LORENZO. Seigneur don Lesmes Cerezo, je ne puis, quoi qu'il en soit, m'empêcher de reconnaître que vous m'avez élevé chez vous. Si j'y ai subi toutes sortes de privations — comme, par exemple, d'être peu vêtu, — j'acceptais, au demeurant, de travailler sans relâche, de ne dormir que d'un œil et d'imiter, pour ce qui est de l'argent, la pauvreté d'un capucin. Mais, outre les misères que je viens de dire, don Lesmes, il m'a fallu tolérer et souffrir le naturel acariâtre de doua Julia Cascajo et de doña Gorgona Berro ^% votre cousine et votre sœur.

LESMES. Voyons, que t'ont fait mes parentes?

* Julia Pierraille et Gorgone Cresson.

LORENZO. Elles m'ont tant fait que j'en suis défait.

LES3IES. Que leur reproches-tu?

LORENZO. Leurs exigences désordonnées. Tout le long du jour, ce n'est que : « Monte, descends, va, range par-ci, range par-là, prends, approche, attention, écoute, nettoie, frotte, blanc, noir... » et mille autres impertinences que je ne saurais endurer. Je vais chercher pour maître un homme seul, sans entourage de parents ni de parentes, et chez qui je puisse vivre tranquille. Dieu soit avec vous, seigneur don Lesmes Cerezo. Je pars plein de reconnaissance pour les grâces que je vous

dois. (Il sort.)

LESMEs. Lorenzo, mon cher Lorenzo, mon petit Lorenzo, mon Lorenzo! Ah! mère de mon âme! comment vivre sans Lorenzo?

SACABUCHE, entrant. Dou Lesmes, mon ami, que signifient ces lamentations? Quel malheur vous est arrivé?

LESMES. un malheur plus grand que je ne saurais dire, la plus horrible aventure qu'ait jamais ouïe homme vivant.

SACABUCHE. Yotro SŒur ou votre cousine est-elle morte?

LESMES. Si ce n'était que cela! Plus grand encore est mon malheur. Je ne m'en consolerai pas, je m'en consolerai pas ! (il pleure.)

SACABUCHE. Vous a-t-ou volé de l'argent ou des objets précieux?

LESMES. Plus grand encore est mon malheur.

SACABUCHE. ConfiGz-le Tiioi.

LESMES. Lorenzo m'a quitté!... Ah! don Sacabuche, mon ami, vous assisterez demain à mon enterrement, (il pleure.)

SACABUCHE. C'est pour un simple valet que vous vous désolez de la sorte?

LESMES. Si j'en prends un autre, il est évident et hors de doute qu'il me faudra — avec quelle douleur je le constate! — lui payer son travail. A Lorenzo, au contraire, je n'ai jamais rien donné, pendant si longtemps qu'il m'a servi... Ha! ma fortune ! Ha ! mon argent !

SACABUCHE. Calmez-vous : calmez-vous, don Lesmes. Je vous promets que votre Lorenzo vous reviendra.

LESMEs. Et moi. don Sacabuche, je vous promets en ce cas un présent d'importance et qui n'est pas à dédaigner.

SACABUCHE. Et Cfucl cst cc présent?

LESMES. Un œuf.

SACABUCHE. H u'y a pas à dire, vous êtes généreux.

LESMES. Oui, telle est ma munificence.

SACABUCHE. Eh bicu, jc vais le chercher.

LESMES. Saint Ferineldos vous accompagne ! Je pourrai donc épargner mon argent^ cause unique de mes soucis.

Entre Lorenzo.

LORENZO. Dieu soit loué ! me voilà au bout de mes peines, délivré d'un maître qui est la quintessence

de l'avarice sordide, et de ses deux nobles parentes, — sœur et cousine, — détestables pimbêches dont je ne pouvais souffrir l'impertinence. Je vais chercher à entrer en place chez un homme seul, sans famille, sans parents, servantes, neveux, cousins, ni beaux-frères. Car tous ces gens donnent des ordres à la fois et expriment plus de volontés ^ qu'un riche dans son testament.

SACABUCHE, entrant. Dicu VOUS garde, Camarade.

LORENZO. Vous de même, monsieur.

SACABUCHE. Dites-moi, — et puisse votre âme jouir mille siècles de la paix du Paradis! — ne connaîtriez-vous pas quelque valet de confiance, sans trop de défauts, et de bonne composition, qui voulût entrer à mon service?

LORENZO. Je cherche moi-même une place, à condition que ce soit chez un homme seul, sans famille.

SACABUCHE. Tu parlcs d'or. Je suis seul de ma race. On m'appelle l'âme solitaire, et le marquis de Maisonseule est mon seul compagnon. Tu as trouvé ce que tu cherchais. Il sera facile de sentendre. Affaire conclue. Quels gages veux-tu gagner ?

LORENZO. Je serai payé à l'année, pourtoucberà l'échéance des sommes fastueuses.

SACABUCHE. A tou gré. Nous ne serons jamais en désaccord, parce queje suis bon payeur et d'intentions chrétiennes.

LORENZO. Eh bien, je veux gagner mille écus par an»

L HOMME SEUL l 9 5

SACABUCHE. C'cst entendu. Pourvu que tu sois honnête, tu seras le maître à la maison. Il n'y a chez moi qu'à balayer, faire mon lit, manger à bouche-que-veux-tu, boire à tire-larigot, dormir sur ses deux oreilles, et, pour le reste... au petit bonheur!

LORENZO. S'il en est ainsi, me voilà votre valet.

SACABUCHE. Fort bien. Comment t'appelles-tu?

LORENZO. Lorenzo.

SACABUCHE. Allous doHc àmonlogis. Tu entreras en fonctions, et grand bien te fasse! Toi et moi nous ne nous disputerons jamais.

LORENZO. Allons, monsieur, allons vite! Ah! l'aimable place et quelle heureuse existence je me

promets ! (ils sortent.)

Entrent don Sacabuche et Lorenzo.

SACABUCHE. Te voici, mon cher Lorenzo, dans une maison oii tout n'est que passe-temps, plaisirs, délices. Acquitte-toi de ta besogne en brave et honnête garçon, tandis que je vais chez le traiteur acheter deux poules, un hachis et un plat de crème, que nous mangerons à mon retour. Aie bien soin de tout, mon enfant. (Il sort.)

LORENZO. Le digne et excellent maître ! Qu'il est aimable, poli, affectueux, prévenant, libéral!

PREMIER HOMME, entrant. Hé! garÇOU.

lorî:nzo. Que veut dire ceci, saint Laus-deo? — Que voulez- vous, monsieur?

PREMIER HOMME. Va en courant m'acheter un

CLiarfode pains à cacheter. J'aidéjàpresque fiai ma lettre. Yole et reviens sans retard, (il sort.)

LORENZO. Nous aA'ons un écrivailleurdans la maison .. Allons, ça ne commence pas trop mal!

DEUXIÈME HO-MME, entrant. Jeuue homuie, mon oncle est-il sorti ?

LORENZO. Qui est votre oncle?

DEUXIÈME HOMME. Dou Sacabuche Mostrenco ^.

LORENZO. Il est sorti.

DEUXIÈME HOMME. Bou ; uc perdoiis pas de temps. Ne fais qu'un saut jusque chez maître Requejo, le cordonnier, et prie-le de te remettre mes chaussures, Cours, vole. (Il sort.)

LORENZO. C'est beaucoup de neveux !... Allons, je suis bien tombé.

TROISIÈME HOMME, entrant. Garçon, ne vois-tu pas comme il esttard?Et mon cheval de selle qui n'est pas encore pansé!... Vas-y au plus tôt, si tu ne veux que je te dégourdisse à coups de houssine. (Il sort.)

LORENZO. Ouais !

PREMIÈRE FEMME. Pour le premier jour OÙ lucntrcs dans la maison, je te trouve bien indolent. Essuie vivement la vaisselle, balaie les chambres, monte de l'eau, fais tontee qui concerne ton service. (Elle sort.)

LORENZO. Saint Elme m'assiste auseinde pareille tempête ! Vit-on jamais plus étonnante aventure?

UN MORE, entrant. Lorenzillo, aller au débit ctapporter moi dubonpiot un quarteron et une pipe. Vite ; je donnerai l'argent, (il sort.)

* Mostrenco, sans feu ni lieu.

LOKENzo. Jusqu'à un moricaud I . . . C'est à tomber suffoqué. La condition est vraiment charmante et ma chance divine !

QUATRIÈME HOMME, entrant. LorCUZO, hé I butor, COUTS

chez le docteur Recio '■' et dis-lui de te donner surle-champ le cordial quil a préparé aujourd'hui, — c'est de l'ordonnance que je parle. Tu la porteras à riüstant chez don Julio, l'apothicaire, qui demeure dans le quartier neuf . Ne tarde pas, sur ta vie ! ai sort.)

UN NÈGRE -% entrant. Loleuzo, appote-moi du uiarçé quate douzaines d'œufs frais et un'pitit laitue et tois quats de zigot de mouton. Donne toi l'arzent; ze rendrai quand z'aurai zangé ce doublon. Attenzion pas casser ! (il sort.)

LORENZO. Puisse-t-on te casser les os, cuisinier du diable !

UNE VIEILLE, survenant à ce dernier mot. Jésus ! quel mot

a prononcé ce mécréant ! Vade retro! arrière !... C'est toi, le nouveau valet ?

LORENZO. Oui, señora.

LA VIEILLE. Dieu te garde. Comment t'appelles-tu?

LORENZO. Lorenzo.

LA VIEILLE. Un joli uom. Ta patrie?

LORENZO. Les monts Pyrénées.

LA VIEILLE. Où prends-tu ce pays?

LORENZO. A une demi-lieue de Tolède.

LA VIEILLE. Es-tu marié, dans ton village?

LORENZO. Non, señora, je suis célibataire. '

LA VIEILLE. J'ai donc trouvé ce que je cherchais.

* Recio, vert, vigoureux, qui parle haut.

LORENZO, à part. Que pouvait bicn chercher ce squelette?

LA VIEILLE, lui sautant au cou. Lorenz.o de mon âme, mon chéri, dis, comment me trouves-tu ? Suis-je laide? Tu ne dis pas le contraire? Je t'estime, je t'aime, je te veux. L'adversité et le travail m'ont réduite à ce triste état, mais, lorsqu'il s'agit de s'ébattre, je ne manque pas de souffle. Si lu veux jouir de mon amour, suis mes pas, charmant garçon.

(Elle sort.)

LORENZO. Gela n'arrive qu'à moi ! Quoi ! tant de feu sous la neige?... C'est le Barathre que cette maison, pour ne pas dire lEnfer.

UN ENFANT, entrant. Tum'entends, oic ? Yicus m'accompagner à Técole tout de suite, parce que don Brunel,mon précepteur, est malade dans son liL

LORENZO. jNe pouvez-vous aller sans valet ?

l'enfant. Me prends-tu pour ton esclave? Viens sur mes pas. Puisque ton gage est de mille écus donne-toi du mouvement, insubordonné, lète folle,

butor. (Il sort.)

LORENZO. Est-il gentil, bien élevé !

DEUXIÈME FEMME. Loreu/illo, va au marché et achète-moi un pain, un fromage, un quartier de mouton, six livres de saucisse, sept poules et six dindons. Tu fourniras l'argent que je te rendrai le jour où Ton m'enterrera. Toutes ces provisions, il te faut les porter à sœur Gilota del Berro, religieuse de Sainte-Eulalie. Aie bien soin de revenir aussitôt. Tu lui demanderas comment elle se trouve, à la suite de son accident, et lui diras qu'ici nous

nous portons bien, mon frère don Greguesco "^ et

moi. Elle sort.,

LORENZO. Est-ce céans la maison d'un homme seul?

u> CHAPELAIN, entrant. « Te clominiun confitemuv^ te ¿eteniiimpatris... » Que vois-je ? Toi ici, Lorenzo^ mon fils ?

LORENZO, à part. Un chapelain, à présent ?... Au diable les mille écus !

LE CHAPELAIN. Je t'en prie, mon cher Lorenzo, passe à la poste et regarde s'il n'y a pas de lettre pour moi au courrier de Judée. N'oublie pas non plus de m'apporter une gazette qui donne des nouvelles du Prêtre Jean-des-Indes et de la tante de Gaiferos. Je t'attends dans mon cabinet. « Omnes terrx venerem iir. . . » rii sort.)

LORENZO. Le chapelain en use avec une liberté des plus galantes.

TROISIÈME FEMME, entrant avec un poupon. Tiens, Lo-

renzo, va promener cet enfant. Tu le câlineras pour qu'il se tienne* tranquille. Dis-lui :« papa, mimi, mon amour... » Prends-en bien soin, c'est

l'héritier de la maison. (Elle sort et lui laisse l'enfant sur les bras.)

LORENZO. Quoi! ma mauvaise fortune a pu en arriver à ce comble ? C'est à pouifer ! ... 0 1 le poupon ! 0 ! le petit ! Caca, tété, papa I

SACABUCHE, entrant. A merveille ! Qu'est-ce que ce poupon que tu fais sauter dans tes bras ? D'où cela nous vient-il ? Un nourrisson chez moi !... Voilà

* Grègues, haul-de-chausses.

déjà les intrigues qui commencent! C'est ainsi que tu me sais gré de l'avoir confié tous mes biens? Quelle effronterie! Quelle audace!... Sors à l'instant de ma maison !

LORExNzo. Faites-moi à Tinstant mon compte et je m'en irai. Cette maison, par tout ce quelle cache dans son sein, peut rivaliser avec le fameux cheval de Troie. N'êtes-vous pas insensé de venirme chercher noise lorsque j'aurais tous les droits de vous accabler de reproches?

SACABUCHE. Que mauque-til donc à ma maison ?

LORENZO. On y trouve de tout au contraire, et en trop grande abondance, hormis une vie facile... Mes gages !

SACABUCHE. C'est justc. (Appelant.) Veueztous payer Lorenzo !

Entrent tous les personnages.

LORENZO. L'honorable reunión î

TOUS, à Sacabuche. Qu'ordonnez-vous, seigneur?

SACABUCHE. Payez Lorenzo sur-le-champ.

TOUS, bâtonnant Lorenzo. L'obéissance avant tout!

LORENZO. Infâme et vile engeance, dépourvue de raison !

TOUS. Retourne chez ton premier maître, grandissime butor ! (Ils sortent.)

CALDERÓN

DON PEGOTE

PERSONNAGES

DON PEGOTE *

DOÑA Quínola

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