DOÑA JIMENA UN PAGE UN SECRÉTAIRE VALETS, MUSICIENS
* Ce substantif, dont Calderón a fait ici un nom de baptême, signifie au propre : un emplâtre de poix, et au figuré: un parasite. Don PepTote est à la lettre ce que, dans un langage familier, nous appelons U7i homme collant.
DON PEGOTE
Entrent don Pegote, un page qui lui présente une lettre, un secrétaire et des valets.
PEGOTE, prenant la lettre. -De qui?
LE PAGE. De doua Quinóla, ma maîtresse.
PEGOTE. Histoires de jalousie, sans doute. Qu'elle souffre et se taise. Il est glorieux de souffrir pour un homme de ma tournure. C'est un prodige sans précédent, une chose extraordinaire que de voir combien de femmes se meurent pour mon physique. J'approuve leur bon goût. J'ai plaisir à les entendre toutes dire de moi : « Le beau garçon 1 » [i\ lit.) « Je crois, mon ami, que je suis enceinte. Il me faut acheter des béguins, des dentelles et des langes. Veuillez donc, par le retour du porteur, m'en voy... m'en voy... » Y a-t-il bien menvoy .,.? Y a-t-il pareille impertinence?... M'en voy...! A ce mot, la colèrem'aveugle ! . . . Holà ! mesbéquilles ! . . . Celles des yeux, veux- je dire.
LE SECRÉTAIRE. Lcs voici : voici VOS luuettes.
PEGOTE, lisant. « Je crois, mou ami, que je suis enceinte. 11 me faut acheter des béguins, des den-
telles et des langes. Veuillez donc, par le retour du porteur, m'envoy... » Par Dieu, c'est adorable ! Le diable emporte ce que je lis!... Vous, mon secrétaire, lisez ce papier.
LE SECRÉTAIRE, lisant. € Je CFois, mon ami, que je suis enceinte. Il me faut acheter des béguins, des dentelles et des langes. Veuillez donc, par le retour du porteur^ m'envoyer cent réaux '■'. — Doña Quinóla. »
PEGOTE, au pajre. Vousvous êtes trompé d'adresse. De ma vie je ne donnerai un patard.
LE PAGE. «A don Pegote, » dit la suscription.
PEGOTE. Elle est erronée et tu es toi-même un fieffé butor si tuas pu supposer ou croire, maraud, que don Pegote donnerait un ochavo.
LE PAGE. Les cavaliers. .
PEGOTE. C'est cela! Les cavaliers, non contents de payer de leur personne ""', iraient encore payer de leur argent!
LE PAGE... doivent aux dames...
PEGOTE. De parler d'elles avec éloges, de se montrer toujours courtois en leur compagnie etde leur tirer le chapeau. Mais, de leur bourse, rien; rien de leur argent.
LE PAGE. Ceux qui sont si galants...
PEGOTE. Moins que les autres doivent des rentes àTamour... Quelle folie!... Ces prétentions usuraires me rendent la vie odieuse.
LE PAGE. Je n'aurais jamais cru...
^ Vingt-cinq francs.
DON PEGÓLE '10 o
PEGOTE. Eh bien, croyez, homme à la barbe vénérable, et croyez 'bien que, lorsqu'il s'agit de donner, je suis nul. C'est à ce point que, pour ne rien donner aux dames, je ne leur donnerais pas les heures, si j'étais horloge *, et que je m'abstiens de leur rendre visite pour ne leur donner ni le bonjour ^', ni l'assurance de mes divers sentiments. Telle est ma règle de conduite, que je n'enfreins sous aucun prétexte. Et, si j'ai jamais donné quelque chose, mon ami, ça été des chiens *'^.
LE PAGE. Ne prononcez pas ce mot, c'est...
PEGOTE. Justice. Plaisir pour plaisir, n'est-ce pas payer suffisamment ?
LE PAGE. Je dirai à ma maîtresse...
PEGOTE. Tout ce qui vient de se passer, et que le chevalier de la Tenaille '^- est ressuscité en ma personne.
LE PAGE. Lui-même n'était pas si regardant.
PEGOTE. Vous osez me tenir tête?... Drôle, évacuez la salle à l'instant, ou je vous chasse à la maie heure.
LE PAGE. Le billet était bien pour vous, (il sort.)
PEGOTE. Je crois que le proxénète tranche aussi du bouilon... Holà! mes gens. Que l'on m'habille!
UN VALET, entrant. A l'instant.
' Le verbe dar signifie en même temps donner et fripper. On dit dar las horas, sonner (et donner) les heures. Je n'ai pas trouvé d'équivalent français.
** Voir la note 27 de l'appendice,
PEGOTE. De tout aujourd'hui je n'espère plus un moment de joie.
LE SECRÉTAIRE. Pourquoi douc, monseigUBur ?
PEGOTE. Parce qu'il est de mauvais augure que la journée commence par une demande d'argent. La drôiesse a mis, ma foi;, une rare désinvolture à m'insinuer, dans sa lettre, qu'elle allait accoucher. Eh bien ! qu'elle avorte ou qu'on lui arrache son fruit ! Une femme qui ne recule pas devant une demande aussi inhumaine! Cent réaux! Cent, cent! Vit-on jamais avidité plus grande, plus surprenante effronterie ? Ignore-t-clle ce que valent aujourd'hui centréaux ?Mais, si j'en voulais dépenser unseul,j'auraispour sérail Madrid, le monde entier.
(Entrent des valets qui se mettent à rhabiller.) Donnez-moi
Tépée, le manteau et les gants. Que ces faquins me servent mal!... Je ne comptais voir la Quinóla que cette nuit, mais j'y veux aller tout à Tiieure. — Mettez les chevaux.
Entrent doua Quinóla et doña Jimena.
QUÍNOLA. J'ai donc, sous feinte d'une grossesse, tendu l'hameçon à don Pegote. Je lui demande cent réaux, et j'espère que l'on va m'apporter largent avec la réponse.
JIMENA. Et tu as, doiia Quinóla, agi en femme d'esprit. C'est aux pince-mailles fats et vantards de payer double nos faveurs.
UN VALET, entrant. Mou seigucur dou Pcgotc est dans l'antichambre et fait demander la permission de vous voir.
DON PEGOTE 207
JDIENA. Il t'apporte sans doute l'argent.
quínola, au vuiet. La permission?... dans cette maison qui est entièrement sienne !... Faites entrer. (Le valet sort.) Jimena, donne vite, du grenier au sous-sol. un air de fête à mon logis. Etends partout des tapis, des coussins. Essuie ces tables et ces chaises. Brûle dans le brasero deux pastilles de senteur. (Entre don Pegote.) Vite, un siège. Des chaises, ma Jimena.
PEGOTE. Ma visite sera sans façon. Trêve de compliments et de verbiage, car je brûle d'en venir à cet absurde poulet. Par ma vie, foi de cavalier ! c'a été pour rire, cette histoire d'argent?
quínola. Je m'attendais de ta part à une entrée toute différente. Je croyais que, pour fêter ma grossesse, tu m'allais mettre au cou une chaîne...
PEGOTE. Ghaî... quoi? Dites. Chaî... quoi?
quínola. Une chaîne d'or.
PEGOTE. Me prenez- vous pour un troglodyte? Ai-je l'air d'un Turc ou d'un More? Quel est le chrétien, dites-moi, à qui l'on a osé en un seul jour demander une chaîne et cent réaux?AhI mon joli physique ! Qui aurait jamais voulu croire que l'on te préférerait de l'argent ?
quínola. Qu'il a de goût et d'esprit, le cher Pegote !... Laissons la plaisanterie et vienne l'argent.
PEGOTE. L'argent ? Quel argent?
quínola. Les cent réaux.
PEGOTE. Moi? cent réaux... Quelle insigne folie! Il n'y a qu'un génois, un abbé ou un curé pour...
2 o s IMFRMÈDES ESPAGNOLS
et encore quel curé, quel abbé, quel génois donnerait ainsi cent réaux d'un seul coup ?
jniENA. Le cavalier est constipé!
QUINÓLA. Ça t'étonne? D'un cavalier il n'a que le nom.
PEGOTE. J'en suis au contraire un accompli, puisque je garde mou argent. C'est ainsi qu'en usent de nos jours les cavaliers.
QUÍNOLA. Tu me fais, je crois, avaler des couleuvres et tu te moques?
jiMENA. Et, qui plus est, il s'en vante.
QUINÓLA. Rends-toi, Pharaon 1
jiMENA. Donne-lui la centaine *.
QUINÓLA. Donne-les-moi, entêté.
PEGOTE. Adresse-toi au bourreau; il ne fait pas tort d'un seul.
QUÍNOLA. C'est bon. (Appelant.) Par ici, enfant, par ici:
PEGOTE. Arrière, enfant, cacal... Ce qui est dit est dit. En voilà assez, mes harpies, mères lorsqu'il s'agit de prendre, tantes lorsqu'il s'agit de demander.
QuiNuLA, bas à Jimena. Ça se gâte ! ma sœur. Un mot à part... Cet homme est un mauvais plaisant et un insensé. Il faut puisque nous avons affaire à un fripon, donner une leçon au don P.egote. Si tu es de mon avis, tu vas voir comme sou cuir paiera la farce. (Haut.) La plaisanterie a été bonne! bien
* Los ciento. On entendait par ces mots un compte rond de cent coups de fouet.
DON PEGOTE 2 09
bonne, bien bonne! (Elles le piquent à coups d'épingle.)
jiMENA, Tout cela n'était que plaisanteries en Tair.
PEGOTE. En ce cas, je parle d'autant plus sérieusement.
jiMENA. Est-il galant!
quínola. Tout à fait galant et grand seigneur.
(Elles le piquent.)
jiMENA. Circonspect!
QUÍNOLA. Et vêtu à la dernière mo le. (EKes le piquent.)
PEGOTE. Si je vous ai dit la vérité, infâmes sorcières, pourquoi me donner la torture avec vos épingles?
QUÍNOLA. C'est qu'on prétend que vous usez de fard.
PEGOTE. C'est un mensonge, foi de cavalier! (A part.) Elles me percent les jambons comme un crible.
QUÍNOLA. Souffrez et taisez- vous. D'autres souffrent, qui vous valent bien.
PEGOTE. Eh bien, moi^, je ne puis rien souffrir. Si j'étais endurant, je remplirais la place * de mari.
QUINÓLA. Le beau taureau à mettre au toril!
PEGOTE. Maintenant que vous vous êtes bien vengées, mes charmantes, trêve aux malices et de irentrain! Il me semble que j'entends des castagnettes. Jetez votre feu en dansant au son des guitares; c'est le plus sage.
Plaza, place, fonction, signifie également un cirque de tau reaux
2 I O INTERMEDES ESPAGNOLS
quínola. Puisqu'il paie si bien ses plaisirs, nous pouvons lui donner celui-ià.
jDiENA. Quelle danse aimez-vous mieux? Vous n^avez qu'un mot à dire.
quínola. Il serait juste cependant de la lui faire désirer.
PEGOTE. Au diable les allusions! Chantez, pour l'amour de mon physique, fallùt-il accompagner vos chants avec le son de mes écus.
Entrent des musiciens qui chantent, dansent et jouent de la guitare.
LES MUSICIENS
D'une mesure allègre Suivez la cadence ; Du sérieux On se fatigue bientôt.
En avant la joie !
La grâce en avant!
Et que Tentrain Soit en premier lieu!
En avant les séguedilles Puisqu'elles ont des grâces Qui sont plus douces Que le miel clarilié.
PEGOTE.
Je vous invite à ne rien Donner aux femmes ; Ne sont-elles pas trop heureuses De voir pareil physique?
CALDERÓN
LA RABIAD
PERSOxNNAGES
DOÑA BARBL'LA