BARBIERS MUSICIENS
On entend, derrière le théâtre, la voix de doña Barbula.
BARBULA. Casilda! ma fille. Ouvre-moi la porte. Vite.
Entrent doña Barbula et Casilda, sa servante.
CASILDA. Que t'est-il arrivé ?
BARBULA. Ce n'est rien; je suis morte, mordue pour jusqu'à la fin de mes jours par un chien braque. Ciel ! me faudra-t-il devenir enragée?... Coflfession, testament, extrême-onction, funérailles î
CASILDA. Calme-toi. Peut-être n'es-tu enragée que par méprise. Yoyons, que s'est-il passé?
BARBULA. J'étais allée, comme tu sais, rendre visite à dona Hermenegilda. Elle a pour les chiens Iune telle passion...
CASILDA. Quelle est celle de tes amies qui n'a des passions de chienne ?
BARBULA... Qu'il y avdit chez elle... Ah! quelle douleur! Mais, que pourrait-il y avoir dans un bouge?...
A peine donc avais-je frappé à la porte que sur le seuil se précipilèrent en masse un roquet, un barbet, un chien d'arrêt, un caniche, un chien chinois et un chien d'appartement, un mâtin, un lévrier, un dogue, un limier, un épap:neul — ahî j'étouffe — et parmi eux un scélérat de braque.
CASILDA. Il n'y a pas de braque qui ne soit un fieffé coquin
BARBULA. Sans rime ni raison, il s'élance contre moi. Je vais pour lui donner un coup, mais je le manque. Il devient alors plus furieux qu'un molosse et tâche de me mordre à cette main. Et — voilà ce qui me tourmente ! — le susdit braque enrage, dit-on, chaque fois que la fantaisie lui en vient. Ah! quelle angoisse ! la fantaisie a du lui venir, je le vois, hélas ! à ma main que j'ai enflée comme une outre.
CASILDA. Je ne vois pas; à moins que tu ne parles d'une outre flasque et aplatie.
BARBULA. Gomment! tu ne vois pas? Je ferais le pari que cette main pèse dix livres do plus que l'autre. Pauvre de moi !.. . Yole comme un tonnerre, avant que le venin ne se soit glissé jusqu'au cœur, chercher un empirique pour me guérir.
CASILDA. Je connais un cabaret où fréquente l'un d'eux.
BARBULA. Qu'attends-tu donc, ma petite Casilda?
CASILDA. Le temps de mettre ma mantille...
BARBULA. Dis-lui quc déjà la main me brûle. Si tu ne le trouvais pas, — mais il sera là ! — donne notre adresse au cabaretier. Même -- je me sens
mourir ! — comme j'habite depuis peu cette rue où nul ne me connaît encore, donne-lui, pour qu'il n'y ait pas d'erreur, l'adresse de la maison d'en face, celle de doña Aldonza Equivalente, notre charmante voisine. Elle est plus connue que moi et enverra ici Tempirique.
CASILDA. J'y cours.
BARBLLA. Preiids garde, quoique tu me laisses mourante, de ne pas t 'arrêter en chemin. Je ne mourrai pas sans attendre ton retour.
CASILDA. Tu feras bien. Il n'est pas convenable qu'une dame meure sans servante.
Entre Casilda.
CASILDA. Pauvre de moi! je vais rester orpheline de ma maîtresse, avec la juste crainte, si l'enfer l'engloutit dans son soufre, de n'en pouvoir trouver d'autre qui me souffre. Aussi est-il de mon intérêt de lui amener cet empirique au plus tôt. . Mais voici le cabaret. . . Il n'est pas là. Serait-il mort par hasard hors de son élément? Je vais lui faire dire un mot par mon amie Luisa, qui tire le vin dans ce cabaret, afín de revenir en toute hâte auprès de ma maîtresse. Dieu me préserve que. ne m'attendant plus, elle aille s'aviser de mourir! — Luisa !
LUISA, entrant. Ma chère Casilda. . . Que t'arri ve-t-il?
CASILDA. Un tas d'ennuis. J'ai laissé ma maî-
tresse enragée.
LUISA. Quel est la maîtresse qui ne l'est pas?
CASILDA. Je suis venu chercher, pour quil la soigne...
LUISA. Qui donc?
CASILDA. Maître Andrés, l'empirique.
LUISA. Il sort d'ici à l'instant.
CASILDA. Je joue de malheur.
LUISA. Mais il a dit qu'il allait revenir.
CASILDA. Ma présence est nécessaire là-bas. Veuxtu lui dire de venir, à côté de la grande maison, et de demander après moi, en face de chez doña Aldonza Equivalente?
LUISA. Je m'en charge. Tu verras ça.
CASILDA. Le ciel te garde. N'oublie pas l'adresse que je viens de te donner. (Elle sort.)
LUISA. Ps'aie crainte. Je sais parfaitement qu'il doit aller à côté de la grande maison, en face, chez dona Aldonza Equivalente.
Entrent doña Aldonza et doña üermenegilda.
ALDONZA. Etait-ce à pareille heure que je pouvais m'attendre à tant de bonheur?
hermf:neííilda. Tout le bonheur est pour moi, Aldonza.
ALDONZA, appelant. BcltraU !
UNE DUÈGNE, entrant. Qu'v a-t-il pOUr toU SCrvice ?
ALDONZA. Ole son manteau à doua Hermenegilda Casaca. Puisqu'elle m'a fait le plaisir de venir chez moi à pareille heure, elle ne s'en ira pas sans avoir fait pénitence.
LA DUÈGNE, bas à Aldonza. Péniteiico n'a rien d'cxa-
LA RAGE til
géré. Sais-tu bien à quoi tu t'engages? Il n'y a même pas de feu allumé dans la maison.
ALDONZA, bas. Ne dis rien. Elle va sen aller et la politesse sera faite.
HERMENEGiLDA. Je suis bien forcée d'accepter une si aimable invitation. Si je suis venue aujourd'hui te voir de si grand matin, c'est que je viens me retirer dans ton logis comme dans un asile.
ALD0>ZA, à part. Nous avous fait là de jolie besogne !
HERMENEGiLDA. Je suls si harcelée de dettes que je ne puis rentrer chez moi avant d'avoir reçu certaine lettre de Biscaye.
ALDONZA, bas à la duègne. Elle accepte.
LA DUÈGNE, bas. Ne dis rien. Elle va s'en aller et la politesse sera faite.
ALDONZA, bas. Je SUIS bien disposée à plaisanter !
(Haut, à doua Hermenegilda.) Sois la très bien venue.
(Appelant.) Maria !
Entre un vieil écuyer,
l'écuyer. Qu'y a-t-il pour ton service?
HERMENEGILDA. Sais-tu ce que je remarque?
ALDONZA. Quoi douc, ma chère ?
HERMENEGILDA. C'cst que tu appelles ta duègne Bertrand et ton écuyer Maria.
ALDONZA. Ça t'étonne? Il n'est pas d'usage que les femmes de mori rang appellent les domestiques par leur nom de baptême; le nom de famille suffit. Ma servante s'appelle donà Teresa Beltran
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et mon écuyer don LucasMaria. Voilà toute l'explication.
HERMENEGiLDA. G'est parfait. ALDONZA. Beltran !
LA DUÈGNE. Scñora ?
ALDONZA. Qu'attends-tu pour lui ôter son manteau ?
LA DUÈGNE. A l'instaut.
ALDONZA. Maria !
l' ECU VER. Señora?
ALDONZA. Va voir, au marché, s'il n'y aurait pas quelque primeur à ajouter à notre ordinaire. HERMENEGiLDA. Tu me traites en cérémonie ? ALDONZA. Ce n'est point par cérémonie. — Va. l'écuyer. Il ne manque pas de primeurs, señora. Nous sommes au printemps et il n'y a pas de jour qu'il n'en arrive. (Bas à Aldonza.) Ce ne sont pas les aliments frais qui manquent, mais de quoi payer les frais. Nous n'avons pas un maravedís.
ALDONZA, bas. Si nous avious de l'argent, butor, où serait votre mérite? La grâce et le talent d'un serviteur consistent à en chercher, lorsqu'il n'y en a pas. Mettez quelque objet en gage.
LA DUÈGNE. Maria !
l'écuyer. lieltran ?
LA DUÈGNE, bas. Apportcz tout cc qui cst nécessaire, depuis le charbon jusqu'aux épices. Il n'y a l'ombre de rien dans la maison.
l'écuyer, bas. Je veux bien, à condition que vous me donniez quelque chose à mettre en gage.
LA DUÈO'E, bas. Tenez, engagez ce manteau. (Elle
lui donóle le manteau de doña Hermenegilda.)
l'éclver, bas. Celui de l'invitée? Mais il me semble que c'est lui arracher tenez avec ses propres
doigts. (Il sort.)
HERMENEGILDA. Y a-t-il rien, Aldonza, d'aussi pénible que les dettes ?
ALDONZA. Grâce au ciel, ma chère, je n'en ai pas une seule en ce moment. (A la duègne.) Voyez qui frappe à la porte.
UN ALGUAZiL, à l'extérieur. La seiiora doîia Aldonza Equivalente est-elle à la maison?
LA Di.ÈGNE. Elle est chez elle.
l' ALGUAZIL, entrant. Avec votre permission...
ALDONZA. Qu'est-ce que c'est? Un alguazil à verge ? jusque dans mon cabinet !
L ALGUAZIL. Il le fautbieu. Le poursuivant attend là dehors.
ALDONZA. Quel poursuivant?
l'alguazil. Celui qui vous loue cette maison. Il m'a chargé de vous exécuter pour deux années de loyer que vous lui devez.
ALDONZA. Bien lui en prend que mon cousin le secrétaire se trouve à cette heure à Caracas; s'il était ici... Mais je vais 'lui dépêcher un courrier en toute hâte. Qu'il attende un peu et il verra !
un garçon, entrant avec des papiers à la main. N'y a-t-il
personne ?
LA DUÈGNE. Qui est là ?
LE GARÇON. Mou maître le marchand vous envoie
cette facture. Si vous ne la payez aujourd'hui, vous serez exécutée demain.
ALDONZA. A une femme, héritière depuis dix générations d'un domaine dans la montagne.... une sommation pareille !
UN TAILLEUR, entrant. Qu'attendez-vous pour me payer la façon des jupes et du corsage que je vous ai faits depuis Pâques?
UN PORTUGAIS, entrant chargé d'un ballot. Votre Grâce
me donne le mien argent ou la mienne toile de Hollande qu'ici j'ai l'autre jour laissée.
UN FRANÇAIS, entrant avec des guipures. S'il VOUS plaît,
ces guipures, qu'on me les paie ou les rende.
UN NÈGRE, entrant. Sciiola, ces six caisscs de çocolat, faites-les moi payer. Ze les ai vendues zusqu'à sept réaux, contenant une si grande partie de Oaxaca.
ALDONZA. Ce qui m'arrive est-il jamais arrivé à personne ?
HERMENEGiLDA. Es-tu hourcuse, ma chère, de n'avoir pas une seule dette en ce moment !
l'ecuyer, entrant. Votrc Grâcc pcut à coup sûr régaler sa convive ; on m'a prêté sur le manteau toute cette menuaille.
ALDONZA. Quel manteau, infâme?
l'alguazil. Señora, tout cela traîne par trop en longueur. Désignez moi, meubles ou immeubles, des biens qui répondent de la saisie.
ALDONZA. Le diable saisisse ton àmeî
le garçon. Instrumentez également au nom de mon maître, en vertu de cette quittance.
LE TAILLEUR. Ma façoii passG avant.
LE PORTUGAIS. Ma toile, d'abord.
LE FRANÇAIS. D'abord, mes dentelles.
LE NÈGRE. Mon çocolat avant tout.
ALDONZA. Que le diable commence par vous emporter tous !
l'empirique, entrant. Dieu soit dans cette maison. f]st-ce ici qu'habite doña Aldonza Equivalente?
TOUS. C'est ici.
l'empirique. Bien. Deo grattas. Pardonnez-moi de n'être pas venu plus vite. J'étais à traiter des agneaux.
ALDONZA. Il ne me manquait plus que cela ! (A part.) Devrais-] e aussi quelque chose à l'empirique ? (Haut.) Qu'avez-vous affaire à moi? Pourquoi passez-vous cette porte ?
l'empirique. Je vois déjà qui est l'enragé. Ah 1 ce n'est pas moi qui me tromperai aux apparences ! (Vei-s doua Aldonza.) Que la bienheureuse sainte Quiteria te soit favorable et t'assiste !
ALDONZA. Veux-tu que je t'arrache mille vies?
l'empirique. La meilleure preuve que cette dame est la patiente, c'est la fureur qu'elle témoigne à ma vue. Elle craint la gratis data qui me vient de Dieu.
ALDONZA. Combien paries-tu que je t'arrache deux mille âmes ?
HERMENEGILDA. Je u'al pas le cœur d'assister à un spectacle aussi douloureux. Beltran, donne-moi mon manteau.
LA DUÈGNE. Je l'avais posé là, mais je ne le
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retrouve plus... Avec tout ce monde qui est entré...
HERMENEGiLDA.. fia ! Hion mante au !
ALDONZA, à l'empirique. En voilà uuc qui enrage plus que moi ; donnez-lui vos soins.
l'empirique. Son tour viendra, si elle persiste. (Aux assistants.) Tenez-la. Je vais prononcer sur elle les oraisons. Voyez- vous la haine et l'épouvante que je lui inspire.
l'alguazil. Si j'avais su que vous aviez une aussi terrible maladie, je me serais bien gardé de venir, pour cette affaire... Mais puisque m'y voici, je me sens pris de pitié et j'aiderai à vous donner des soins. Que chacun fasse comme moi,
iiER.MENKiiiLDA. lia! uion mauteau !
ALDONZA. Hue me voulez-vous?
TOUS. Vous maintenir.
ALDONZA. Par le saint Ordre d'un oncle que j'eus à Malte, je vais tous vous mettre en morceaux !
TOUS, à l'empirique. Vous pouvez approcher, (ils
s'emparent de doua Aldonza et la maintiennent assise sur une chaise.)
l'empirique. ?se la lâchez pas.
ALDONZA. Tu m'asperges, bourreau, et ce n'est ni avec de l'ambre ni avec de la fleur d'oranger.
l'empirique. Ne vous plaignez pas; le mostillo'^ n'est pas mauvais pour le teint, (il récite o
Par le pouvoir singulier Que, à bouche-que-veux-tu,
* C'est une sauce composée de vin doux et de moutarde.
Le ciel voulut bien me donner
A l'orée de ce cèdre
Par où allait saint Jean avec saint Pierre,
Je te conjure, mal de la peste,
Quoi qu'il doive m'en coûter,
De ne pas pénétrer en ce cœur
Mais de fuir au son de mon retintín,
Deling, deling,
Puisque les cloches sonnent à Saint-Martin,
Deloing, deloing,
Puisque les cloches sonnent à Saint-Antoine.
ALDONZA. Lâchez-moi... que je déchire cet imposteur ! (On la laisse aller et elle se jette sur l'empipi'iiie.)
l'empirique. J'ai obtenu un joli résultat. Voyez comme elle est calme !
HERMENEGiLDA. Ha ! mou m.anteau !
Entrent doña Bai-bula et Casilda.
CASILDA. Entre.
BARBULA. Je ne sache pas, doña Aldonza, que ce joit agir poliment, ni en bonne voisine, que de •etenir chez vous l'empirique dont les secours me sont si nécessaires et que j'avais fait appeler.
CASILDA. Comme j'avais bonne grâce à courir kaprès lui, pour le trouver là, installé tranquillement î ALDONZA. Il ne manquait que cela ! Lui, vous et ms tant que vous êtes, déguerpissez d'ici à la lale heure.
BARBULA^ à l'empiriqiie. Qu'attcudez-vous pour veiiir
me soigner? C'est moi que le braque a failli mordre, ce matin.
.l'empirique. Laissez-moi donc. Votre cas n'est rien; c'est celui-ci qui est grave. Savez-vous seulement ce que c'est que d'être enragé ?
BARBULA. J'ai le droit, aussi bien que toute autre, de l'être ici comme n'importe où, et à visage découvert.
TOUS. Calmez -vous.
HERMENEGiLDA. De grâcc, pas de querelles, et que je retrouve mon manteau.
BARBULA. Quoi ! ingrate amie, tu étais là? C'est moi que tes chiens veulent mordre et c'est à une autre que tu amènes l'empirique?
HERMENEGILDA. Il u'v 'd ïcï quedcs honuêtes gens, mais je ne retrouve pas mon manteau. Voilà tout ce que je sais.
Entrent des barbiers avec leurs guitares.
UN BARBIER. QuG signifie tout cc bruit?
l'alguazil. Puisque le barbier, votre voisin, le demande sans lâcher sa guitare, que la colère fasse place au badinage, et répondons-lui par nos chansons. Quant à la saisie, elle se terminera en divertissement. Gai, la musique!
TOUS. Gai !
(Chant.) ALDONZA.
Moi, monsieur l'empirique, J'enrage de voir que ma maison Quoique je ne sois pas une négresse Se trouve ce matin sans une blanque.
l'empirique.
Elle enrage.