‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du xviie siècle, traduits, avec une préface et des notesChapitre 26 sur 36 · UN ENFANT · texte numérisé non relu

UN ENFANT

MUSICIENS

Entrent doña Clara, en habits de veuve, doña Brianda, Isabel et un écuver.

CLARA. Il n'y a plus de consolation pour moi et il ne saurait y en avoir.

BBiANDA. Doña Clara, le cœur humain est le portefaix du malheur. C'est lui qui, le chargeant sur ses épaules, déménage chaque jour ses nippes de porte en porte.

CLARA. C'est vrai. Mais crois bien, mon amie, qu'un tel fardeau l'éreinte souvent, surtout lorsqu'il est aussi terrible, aussi cruel, aussi barbare que le mien. En un seul jour, infortunée! j'ai perdu un époux, un amant, un père et un ami en mon pauvre Juan-la-bonne-âme ^^ Oh! puistjue avec lui s'anéantissent ma vanité, ma coquetterie, mon amour du luxe, mon bonheur et toutes mes espérances, coupe-moi, amie, les cheveux.

BRIANDA. Il suffit que je les dissimule sous ton voile; tu te persuaderas qu'ils sont coupés.

CLARA. Je tâcherai de me le persuader, comme

tu meledis(A l'écuyer). Faites, Xuiiez, fermer les portes et les fenêtres de tous les appartements, depuis le vestibule jusqu'à cette alcôve. — Ni le gai soleil, amie, ni personne au monde ne doit plus voir mon visage ; aussi n'entrera-t-il plus désormais de lumière dans cette chambre.

l'écuyer. C'est, pour une dona Claire, devenir doña Obscure.

CLARA. Allez, exécutez mes ordres.

l'écuyer, à part. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouiïonaerie. (il sort.)

CLARA. Quant à toi, Isabel, sil m'arrivait de te demander du chocolat pour n'être pas surprise à jeun par les visites fatigantes que je pourrais recevoir, n'aie pas l'audace de m'en faire, le demanderais-je cent fois.

ISABEL. Je n'en ferai pas.

BRiANDA. C'est agir en désespérée et vouloir attenter à tes jours. Puisque je suis de la maison, assez de cérémonies avec moi. — Isabel!

ISABEL. Señora?

BRiANDA. Va, porte-lui le chocolat.

CLARA. Jésus! du chocolat... Une veuve, goûter à un mets aussi friand !

BRIANDA. Que tu es étrange! Pourquoi pas?

CLARA. Parce qu'un breuvage aussi succulent, quoiqu'il ne rompe point le jeûne, est contraire aux mortifications du veuvasre.

BRIANDA. Tu ne peux pourtant rester ainsi toute la journée.

CLARA. Que tu es importune ! — Va, Isabel, ne me

sers pour rien au monde du chocolat; ce serait de la gourmandise... Je me contenterai d'œufs au lard. Pour une pauvre veuve dans l'affliction, des œufs au lard sont, hélas! assez délicats. C'est le mets qui convient le mieux aux gens en deuil et brisés par la douleur ^^\

ISABEL, à part. A*défaut de Oaxaca, ce n'est déjà pas mal. C'est, après tout, lechocolat delaManche"^. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouifonuerie. (Elle sort.)

CLARA. Bienentendu. mon amie, que si je mange, c'est entre nous. Personne au moins n'en saura rien?

BRiANDA. Puisque c'est sans appétit, tu n'as rien à te reprocher.

CLARA. De l'appétit î moi I... Une pauvre veuve peut-elle avaler autrement que pourboire, et sans même savoir ce qu'elle avale ?

ISABEL, revenant avec un plateau. Yoici des Ceufs, du

lard, du pain et du vin.

CLARA. Allons, puisque doña Brianda l'exige!

BRiANDA. Apporte de la lumière, Isabel.

CLARA. Quoi! de la lumière, à présent?... Que tout cela me soit com.pté en expiation de mes péchés.

BRIANDA, à láabei. Approche ici cette petite table.

CLARA. Que parles-tu de table! Pour cela, non.

* On élève beaucoup de volailles et de porcs, dans la patrie de don Quichotte. Aussi l'omelette au lard ou au jambon est-elle en faveur auprès des manchegos autant que le chocolat le fut chez les élégantes de Madrid.

De la lumière, des œufs, du lard... passe enco re Mais épargne-moi la table. Je mangerai sur mes genoux.

l'écuyer, entrant. La seùora doña Aldonza descend de voiture.

CLARA. Quelle maudite inspiration nous l'amène! (A doña Brianda.) Eteins la lumière, pendant que je fais emporter ce plateau.

BRIANDA. Puisqu'on ne se lève jamais pour recevoir les visites de condoléance, mieux vaut le laisser à mes pieds. (Elle dissimule le plateau sous ses jupes.)

ALDONZA,, entrant. Dieu soit daus Cette maison.

CLARA. Sois la bien venue, mon amie. J'avais, dans ma douleur, grand besoin de tes consolations.

ALDONZA. Dieu sait combien je désirais te présenter mes condoléances. Mais Tonne peut jamais faire comme on veut. Il m'est survenu une affaire si urgente qu'elle a retardé ma hâte de te voir, en un si grand malheur.

ISABEL, àpart. Une entrée tout à fait courtoise!

l'écuyer, àpart. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouffonnerie.

ALDONZA, à Clara. Qui est avec toi?

BRIANDA. Une servante à vous.

CLARA. Doña Brianda, ma chère, passe de ce côté. Doña Aldonza le permet.

ALDONZA. Jésus ! je n'ai rien à dire. (Elle prend la

place que vient de quitter doña Brianda et renverse le plateau.)

CLARA. Qu'y a-t-il?

ALDONZA. Je ne sais sur quoi je me suis assise.

ISABEL, bas. Je le sais bien, moi. Sur un plateau et sur des verres.

L ECUYER, bas. C'est commode pour garder son assiette î

CLARA. Comment ces choses se trouvent-elles là?

l'éclyer. Puisque en pareil jour les coussins ne sont pas de mise, il fallait bien les remplacer par quelque chose.

BRiANDA. J'avais fait apporter tout cela lorsque tu es tombée en syncope, et je Tai fait laisser ici de crainte que tu n'y tombes de nouveau.

ALDONZA, essuyant sa robe. Ce n'est rien, ce n'est que de l'eau.

l'écuyer, à part. Serait-ce du vin que ce serait en grande partie de l'eau ^'. (Il sort).

ALDONZA, à part. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouffonnerie.

l'écuyer, annonçant. Doiia Quiteria Burguillos.

QUIÏER1A, entrant. Où Gst ma bonne amie ?

BRiANDA. La malheureuse est là, inconsolable et accablée.

ALDONZA, cédant sa place à doña Quiteria. AsSCyCZ-VOUS.

(A part.) Je lui laisse ainsi la place mouillée.

QUITERIA. Mes amies, ces malheurs sont l'œuvre de Dieu. Il n'en faut pas faire cas.

l'écuyer, bas à Isabel. Cette entrée vaut l'autre.

QUITERIA, à doña Clara. Qui cst-ce qui te tient compagnie ?

CLARA. Doña Brianda et doua Aldonza.

QUITERIA. Tous Ics boubeuTs m'arrivent aujourd'hui. Mais il ne fallait pas moins que ton deuil

pour me ménager le plaisir de les voir et de leur baiser les mains ^.

BRiAXD\. Yous avez en moi une admiratrice passionnée.

ALDONZA. Et en moi la plus dévouée des servantes.

ISABEL, à part. Que de frais de courtoisie!

CLARA, àpart. Plutôt que de les voir ici, je souhaiterais que le diable eût enlevé leurs âmes.

' QuiTERiA, bas à doua Clara. Ma chère, je t'apporte un futur.

CLARA, bas. Poux-tu bien, en un pareil moment, me parler de cela! Dieu m'en préserve !... Mais, qui est-ce, dis-moi ? Comment s'appelle-t-il ?

BRiANDA. Je suis couteuteque vous soyez arrivées au moment oii je suppliais doña Clara de ne pas s'abandonner à Texcès de son désespoir. Ainsi, figurez-vous qu'elle n'a rien mangé depuis deux jours.

ALDONZA. wSi elle nous sait gré d'être venu, elle cédera aux justes remontrances de doña Brianda et aux nôtres.

CLARA. Moi, manger !... (Bis, a doua Quiteria.) Est-il

jeune ou vieux ?

QUITERIA, bas. Jeune, bien fait, et des maisons, CLARA, bas. Hélas ! ne me parle pas de cela. . . Dans quel quartier?

QUITERIA, bas. Coiiteute-toi de savoir que tu le verras bientôt. (Haut à doua Brianda.) Nulle n'a plus d'intérêt à joindre ses instances aux vôtres que moi, qui veux vous prier d'intercéder auprès d'elle

dans un but que vous saurez plus tard. Pour le moment, qu'on lui serve quelque chose à manger.

ISABEL. Elle a eu beau s'en défendre, je lui ai mis son déjeuner sur les genoux.

BRiANDA, à Isabel. Apporte uue lumière.

CLARA. De la lumière dans ma chambre ! Avant la neuvaine !

TOUTES. Toutes, ici. nous sommes de la maison.

ISABEL. Voici de la lumière.

TOUTES. Courage, mon amie !

ALDONZA. Cette petite bouchée...

QuiTERiA. Et cette petite gorgée, ensuite.

CLARA. Allons ! pour faire preuve de bonne volonté...

l'écuyer, annonçant. Don Marcos et don Luis arrivent.

CLARA, à part. A lamaleheure ! (Haut, à Isabel.) Éteins la lumière, — et vous, mes amies, pleurez avec moi mes peines. (A récuyep.)* Qu'ils entrent. Donnez des sièges. — Ah! malheureuse!

LES TROIS amies. lufortunéc!

Entrent don Marcos et don Luis.

MARcos, à part. Ces soupiis, daus l'ombre.-.La maison serait-elle hantée?

l'écuyer. Voici des sièges.

Don Marcos et don Luis prennont les sièges à tâtons et s'asseoient, dans Tobscurité, le dos tourné à doña Clara.

LUIS, à part. N'est-il pas étonnant que pareilusage soit reçu dans le monde?

CLARA. Ah! malheureuse!

LES TROIS AMIES. Tufortunée !

MARCOS, tournant le dos à doua Clara. Je lie saurais

jamais assez vous dire combien je suis heureux de cette occasion qui s'oiïre à ma rare amitié de vous témoigner toute la part que je prends à votre douleur.

ISABEL, à part. Ils lui parlent le dos tourné !

l'écuyer, à part. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouiTonnerie. (il sort.)

CLARA, à don Marcos. Je suis bien convaiucuc de la sincérité de vos sentiments. (Bas.) J'ai grand'peine à m' empêcher de rire.

LES TROIS AMIES, bas. Il cu va de môme pour nous toutes.

MARCOS, à part. Parbleu ! je lui parle le dos tourné.

LUIS, à part. Je lui toumc le dos, vive Dieu !

MARCOS, à part. Je vais mïeux placer ma chaise.

LUIS, à part. Changeons ma chaise de place.

l'écuyer, annonçant. Doii Lcsiiies demande la permission d'entrer.

QUITERIA, bas à doña Clara. ObserVB-toi, ma fille ;

c'est le futur.

CLARA, bas. Regarde à tâtons.si mon voile est bien posé.

QUITERIA, bas. On ne peut mieux.

LESMES, entrant et à part. N'cst-il pas ridicule de fairo des visites dans les ténèbres !

CLARA. Ah ! malheureuse !

LES TROIS AMIES. lufortunéc !

LESMES, à part L'accent de ces soupirs est d'un heureux son pour mes espérances.

CLARA. Avancez ici un siège.

Don Lesmes s'embari-asse dans une chaise et s'étale par terre.

LESMES. C'est inutile; j'ai bien su le trouver tout seul.

CLARA. Asseyez- vous.

LESMES. Je crois...

CLARA. Je ne veux pas entendre un seul mot.

LESMES. Il n'y a qu'à vous obéir. (A part) Je me suis brisé les reins.

CLARA. Mon pauvre mari ! Quel horrible malheur!

LESMES, à demi-voix. En voilà bien d'uue autre !0n vient de me casser la figure avec des assiettes, sans que j'aie bu ni mangé.

CLARA, à part. Qui pourrait s'empêcher de rire.

(On entend des rires étouffe's.-)

LUIS, à part. Qu'ont-elles fait de leurs larmes? Jamais elles ne leur seront plus utiles qu'en ce moment.

TOUTES. Ah! infortunées !

LESMES. Comme des rires de rage, il y a des rages de rire.

TOUS. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouffonnerie.

ouiTERiA. Qu'on apporte de lalumièreet écoutezmoi tous... La chute de don Lesmes n'a pas été sans beaucoup d'importance.

TOUS ET TOUTES. Commcut ? Comment?

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quitaría. Puisqu'on le saura demain, autant vaut qu'on le sache tout de suite. Don Lesmes aspire à la main de doña Clara et il est d un heureux augure quil ait pris possession du logis.

TOUS. Je crois bien!

CLARA. Pouvez-vous parler de cela ?

TOUS. Assurément. Une jeune femme riche et de jolie figure ne peut pas vivre seule.

CLARA. Je ferais ce qu'il vous plaît si ce n'était pour mon fils, qui est la lumière de mes yeux. Si jeune encore, faut-il que je lui donne un parâtre?

LESMES. Soyez assurée que je lui tiendrai lieu de père.

CLARA. Si après avoir vu combien il est beau et gentil vous me conseillez encore de me marier, j'y consens. — Nourrice !

LA NOURRICE, entranl. Sefiora ?

CLARA. Prenez mon petit Juan dans son berceau et apportez-le-moi.

La nourrice sort et revient conduisant à la lisière un acteur grotesfpiement accoutré ^9.

LA NOURRICE, chantonnant.

Marche, marche, mon fieux ^^; Ainsi Tordonne Dieu...

l'enfant. GocOj tété, coco ''^.

LESMES. Est-il amusant!

luis. Est-il gentil!

* Le coco est le croqiiémitaine espagnol.

CLARA. Voyez s'il est juste que cet ange connaisse si jeune encore la douleur d'avoir un paràtre?

LESMEs. Je vous ai déjà dit combien vous vous méprenez. Dès aujourd hui, il sera mon fils.

l'enfant. Tété, coco, tété.

TOUTES. Malgré l'ange, nous soutenons que tu feras très bien de te marier.

l'enfant. Par le Christ! qui parle de mariage? Voyons ! queje rompe les os à la fiancée, à la marieuse, au futur et à quiconque, homme oufemme, prétend, dans une maison en deuil, faire une boufi'onnerie.

lesmes. Est-il gentil!

LUIS. Est-il amusant!

l'enfant. Amusant? Gentil?... Gomment ditesvous ?

TOUTES. Nous vous le dirons en chantant ; vous verrez si nous sommes excusables.

TOUS. Allons.

CLARA, chantant.

Quin, quirilin, quirilin, quin, Mieux vaut crêpe de veuve Que voile de nonne.

LESMES, chantant.

L'affliction d'aujourd'hui

Pourra demain se changer en plaisir;

C'est pourquoi, vous toutes, señoras,

Tenez pour certain que

Quin, quirilin, quirilin, quin,

Mieux vaut crêpe de veuve

Que voile de nonne u.

LE DOCTEUR BORREGO

(EL DOCTOR BORREGO)

PERSONiNAGES

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