LE DOCTEUR BORREGO * LORE>'ZO SARANDAJA TROIS HOMMES
Borrego, agneau.
LE DOCTEUR BORREGO
Entre le docteur, chassant devant lui avec un bâton Lorenzo et Sarandaja.
LE DOCTEUR. Xe restez pas un instant de plusdans ma maison I Épargnez àma colère l'occasion d'une terrible vengeance, dont vous seriez les victimes.
SARANDAJA. Nous partons, licencié Cabra *.
LORENZO. On s'en a a ; prenez garde à qui vous parlez !
LE DOCTEUR. Iiisatiables gloutons ! un œuf en quatre jours ^1... Je ne sais comment vous échappez à mille apoplexies ! De tels excès netardentpas à engendrer certaines humeurs crasses (comme disent Galien et les auteurs cités dans ses œuvres) parce que la bile triomphe de la pituite ; et Ton meurt sufToqué par le feu de l'estomac.
LORENZO. Ce n'est pas vous qui avez soufflé sur ce feu pour l'attiser 1
* Equivalent espagnol de noti-e Harpagon >-.
LE DOCTEUR. La CFOûte de fromage, qu'est- elle devenue ?
SARANDAJA. Les rats l'ont mangée, non sans répugnance.
LE DOCTEUR. PouF le mouieut, malgré ma colère, je vous pardonne celle-ci... Vous savez que je suis un médecin de renom.
LORENZO. Oui, je sais que, grâce à vous le prix des sépultures a augmenté et que vous avez, en fait denterrements, opéré des cures merveilleuses.
LE DOCTEUR. Je vais jusqu'au petit hameau pour soigner une fièvre maligne. Dans le cas où l'état du malade me retiendrait, je vous laisse de quoi manger votre soûl: bœuf appétissant, mouton et bon lard, andouilles, saucisses et bon vin, bonne poules, perdrix et daubes. Mais tout cela sous clé, afin que vous n'y touchiez point.
LORENZO, à part. Oh ! l'infâme vieillard !
LE DOCTEUR. Quoiquc sous clé, je VOUS laisse de quoi manger. Veillez sur la maison. (Il sort.)
LORENZO. 0 ingrat médicastre ! qui d'une fièvre tierce fais une fièvre maligne.
SARANDAJA. Qui tieus Ics sacristains fourbus et les de profundis à ferme I
LORENZO. Dont les drogues rendent les cimetières aussi peuplés que des maisons de faubour
* Casas de vecindad, ce sont, dans les quartiers populeux, de vastes maisons qui se composent d\m grand nombre de logements loués à des ouvriers. Elles consistpnl souvent en un simple rez-de-chaussée entourant une cour.
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Tu veux que nous nous rassasiions sans toucher aux mets ?
SARANDAJA. Faudra-t-il nous nourrir par procuration ?
LORENZO. Nous voilà bien, sans nourriture ! Et à cela, pas de remède.
SARANDAJA. Si tu voulais faire ce que je vais te proposer, Lorenzo, nul doute que nous gagnerions beaucoup d'argent.
LOKENzo. Que neferais-je pas pour manger!
SARANDAJA. Tu vas prendre la place de notre maître, et à chacun de ceux qui viendront te consulter, tu prescriras une ordonnance.
LORENZO. Mais, dis-moi, me donneront-ils de l'argent en retour ?
SARANDAJA. Saus doutc. Seulement il te faut prendre une contenance très grave, très digne et
pleine de solennité. (Lorenzo prend l'attitude décrite.
Mets celte robe, ce bonnet, et lis dans ce livre
comme si tu étudiais. (Lorenzo prend le livre à rebours.)
Mais, imbécile, prends-le du bon côté; ne vois-tu pas que tule tiens à rebours ?
LORENZO. D'un côté ou de l'autre, c'est tout un pour moi.
SARANDAJA. Eu positiou ! Voici du moudc.
PREMIER HOMME, entrant. Holà ! Le doctcur Borrego est-il chez lui ?
LORENZO. Oui, monsieur. Le voici... Donnez l'argent.
PREMIER HOMME. Attendez, vous avez le temps.
LORLNzo. Je suis un médecin intempestif.
2i6 INTERMÈDES ESPAGNOLS
PREMIER HOMME. Jai Illa femme très malade.
LORENZO. Parfait. Donnez l'argent.
PREMIER HOMME. Ordonnez-moi d'abord un remède.
LORENZO. Pas d'argent, pas de remède.
SARANDAJA. bas. Sot. tu vas tout Compromettre.
LORENZO, à l'homme. Parlez; je vais y réfléchir.
PREMIER HOMME. J'ai ma femme qui est très malade de Testomac.
LOKENzo, après avoir réfléchi. Ça y est. Saigiiez-la et la purgez sans retard et... donnez l'argent.
PREMIER HOMME. La saigiiop, dites-vous?
LOHENzo. Saignez-la. A la saignée et à la purge viendra s'adjoindre un joli remède.
PREMiEu HOMME. Yous uc l'aurez pas plus tôt dit qu'il sera administré.
LORENZO. Yous mettrez sur un bon feu deux marmites, avec- quantité d'eau. Aller au marché , acheter un lévrier, un lièvre, et dès que vous les aurez, crac ! introduire chacun d'eux dans l'une des marmites, séparément. Lorsqu'ils auront bouilli, donner à la malade dans une première écuelle du bouillon de lièvre, et dans une autre, du bouillon de lévrier. Le lièvre prend sa course, et le lévrier de courir à sa poursuite. Si bien qu'en peu de temps sortent, avec le lièvre et le lévrier, jusqu'aux moindres excréments qu'il pouvait y avoir dans l'estomac.
PREMIER HOMME. C'cst uu remède admirable!. .
Tenez, (il lui donne de l'argent.)
LORENZO. Point d'affaire. Serviteur.
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PREMIER H03ÍME. Adieu, iiionsieur le docteur Borrego, (ii sort.)
LORENZO. Dans ma précipitation à lui ratisser la main, peu s'en est fallu que je ne lui arrache un doigt... Voilà déjà quatre réaux (jui nous tombent du ciel.
SARANDAJA. Quatre?Nous aurons de quoi faire une jolie collation... En voici un autre.
DEUXIÈME HOMME, entrant. Le doctCUr BorrCgO CSt-
il chez lui?
LORENZO. Oui, monsieur. Le voici... Donnez l'argent.
DEUXIÈME HOMME, a part. Ouaisl ce doctcur m"a l'air d'un maître fripon. (Haut.) J'ai une ñlle, monsieur, que j'aime plus que mon âme et qui se meurt d'une indigestion.
LORENZO. Parfait. Donnez l'argent.
DEUXIÈME HOMME. Quoi ! saus Tcmèdc ?
LORENZO. Donnez toujours, je vais y remédier. Saignez-la et la purgez sans retard et... donnez l'argent.
DEUXIÈME HOMME. Mais cUe a une indigestion, vous dis-je. Dans son cas, je n'approuve pas ce traitement.
LORENZO. Je l'ordonne ainsi.
DEUXIÈME HOMME. Jc nc réplique pas. Quelle quantité de sang faudra- t-il lui tirer?
LORENZO. Gomme elle est jeune et peu robuste, ce sera assez de quinze ou seize arrobes*.
* Deux hectolitres et demi environ.
DEUXIÈME HOMME. Mais le corps humain n'en contient pas autant. Où les prendra-t-on?
LORENZO. Que les membres de sa famille lui en prêtent. Je n'y vois pas de mal, puisqu'ils sont du même sang^^; et il est fort bien que des parents secourent un des leurs dans le danger.
DEUXIÈME HOMME. Commeiit voulez-vous que le sang d'autrui lui soit de quelque soulagement?
LORENZO. Si moi j'en tiens compte, de quoi vous mêlez-vous?
DEUXIÈME HOMME, PrCliez doUC (11 lui donne de l'argent et sort.)
LORENZO. Je n'attendais que cela... Sarandaja,
en voici encore quatre. ;ll fait sauter l'argent dans sa main.)
SARANDAJA. Ça va bien. 11 y a de quoi faire collation.
TROISIÈME HOMME, enti-ant. Je vousbaise les mains! LORENZO, à part. Jésus ! quelle mine d'imposteur! TROISIÈME HOMME. Je VOUS les baise derechef.
LORENZO, bas à Sarandaja. Sais tu Ce quc je Craius ?
c'est que celui-ci ne nous donne pas une blaiique. Il montre trop de politesse.
TROISIÈME HOMME. Mou bcau-père est mal...
LORENZO. Il en est peu de bien.
TROISIÈME HOMME... D'uilC fluxioil dvCUX.
LORENZO. Qu'on les lui arrache àTinstant.
TROISIÈME HOMME. LeS yCUX?
LOHENzo. Les yeux, oui. Ça vous étonne? il n'y a qu'à les lui arracher tout douillettement, à lui nettoyer les orbites avec un mouchoir fin et à les
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lui remettre en place avec le plus grand soin. Vous verrez comme il s'en trouvera bien.
TROISIÈME HOMME. Il va rcstcr aveugle.
LORENZO. Qu'importe, s'il est guéri de sa fluxion?
TROISIÈME HOMME. Je vais arrachcr les yeux à mon beau-père.
LORENZO. Et l'argent?
TROISIÈME HOMME. Poiut d'affaire ; je n'en donnerai pas... Je VOUS baise mille fois les mains, (il sort.)
LORENZO. Qu'est-ce queje disais? Telles sont les manières de ces cavaliers si complimenteurs.
SARANDAJA. Qu'uu autre vienne nous dire...
LE DOCTEUR, du dehors. Ticus Cette mule, Lorenzo. Je reviens moulu.
SARANDAJA. NotrC maître! Vite, Ôte tout. (Lorenzo ote vivement la robe et le bonnet.)
LE DOCTEUR, entrant. Que faitcs-vous, démous?
LORENZO. Nous sommes là, mourant de faim.
LE DOCTEUR. Donue-moi ma robe et mou bonnet. . . Parbleu! je suis un grand médecin. Le monde a été émerveillé de la cure que j'ai faite et je gage que désormais les malades accourront en fouie.
PREMIER HOMME, du dehors. Je mets Cette mule sous séquestre.
DEUXIÈME HOMME, du dehors. Que la Justice pénètre dans la maison !
LE DOCTEUR. Voycz comme l'on vient déjà, à la renommée de mon génie.
Entrent les trois hommes et des musiciens.
PREMIER HOMME. Ce poFc, assHssin de gens valides, pourquoi m'a-t-il tué ma femme?
TROISIÈME HOMME. 11 a dépèclié mon beau-père. DEUXIÈME HOMME. Rossous-le tous saiis répit. (Us
le frappent.)
LE DOCTEUR. Messieurs, que signifie?... Aïe, aïe, aïe î ils me tuent !
PREMIER HOMME. FrappOUS foi't.
DEUXIÈME HOMME. Pas de pitié.
TROISIÈME HOMME. Encore.
LE DOCTEUR. A moi, au nom de Dieu! Ils m'assomment !
LORENZO, au troisième homme. Dites-donc, VOUS qui
n'avez pas donné une blanque, n'y allez pas de si bon cœur.
PREMIER HOMME. Arrêtez, messieurs. Je crois que le valet sest moqué de nous sous Ihabit de son maître.
LE DOCTEUR. Oui, mousicur. J'étais sorti et ce scélérat...
TOUS. Calmez-vous.
saràndaja. Célébrons par des danses cette plaisanterie. Affamés comme nous l'étions, nous eussions tué le monde entier.
TOUS. Dansons et divertissons-nous.
(Chant).