‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du xviie siècle, traduits, avec une préface et des notesChapitre 28 sur 36 · UN BRAVACHE · texte numérisé non relu

UN BRAVACHE

MUSICIENS

Entrent Benita et le gracioso.

GRACIOSO. Peine perdue, Benita; vous n'irez pas seule àSalabanque. Vous voulez me brûler la politesse et vous débarrasser un peu de moi; mais il y a des étudiants et...

BEMTA. Vous n'êtes qu'un sot. Je prétends y aller seule. Le premier venu en conte à un pauvre clerc comme vous; tandis que moi je sais vendre, et ne m'y perdrai pas.

GRACIOSO. Il est certain que, si vous allez à Salablanque, vous serez capable de me vendre moimême.

BEMTA. J'y porte le gibier des tirés seigneuriaux.

GRACIOSO. Je n'approuve point, Benita, que vous vendiez ce gibier-là.

BEMTA. Ane bâté, allez-vous voir malice à tout? A-t-on idée d'un pareil lourdaud !

GRACIOSO. C'est plutôt à moi de vendre le gibier. Il y a là-bas tant d'étudiants que, si c'est vous qui

allez le vendre, je vois bien quel gibier ils viseront. C'est moi qui irai, Benita.

BENITA. A la bonne heure. Soit, je resterai à Tejares avec Teodora.

GRACIOSO. Comment? vous resterez?... Vous ne resterez pas du tout. Je vous emmènerai avec moi, et attachée.

BENITA. Quelle est votre intention?

GRACIOSO. Je me tiens sur mes gardes et lie pieds et poings à ce qui cause ma jalousie. Hier, deux cartes sur trois m'ont déclaré que vous faisiez pousser des durillons à mes tempes; aussi ne vous laisserai-je pas seule un instant et vous emmènerai-je avec moi, à l'attache, comme je vous dis.

BENITA. A rattache?

GRACIOSO. Oui, ma femme. Je compte ainsi garder les tirés, tout en vendant le gibier.

BENITA. J'irai avec vous. Mais prenez garde, mon mari; il est possible qu'on vous transforme, et ça sera votre destruction.

GRACIOSO. Qu'entends -tu par transformer, ma fille?

BENITA. Transformer la vue.

GRACIOSO. Est-ce bon pour la santé?

BENITA. Non, très malsain, au contraire. Il y a des écoliers qui savent transformer les yeux.

GKACioso. A Tejares, l'on ne m'a jamais réformé; on m'a même enrôlé comme alférez '^.

BENITA. Puisque c'est jour de marché, allons à la place.

* Enseigne, porte-étendard.

GRACIOSO. Allons. Je me déferai de mon gibier et vous resterez attachée à moi.

BENITA. C'est horrible ! Quel est votre but?

GRACIOSO. Que l'on ne vous achète pas tandis que je vendrai.

BENITA, à part. Qu'importent ses précautions, si l'expédient qui doit me délivrer de lui est d'avance

arrêté? (ils sortent.)

Entrent trois étudiants et un bravache.

LE BRAVACHE. La villageoise n'est pas venue au marché.

PREMIER ÉTUDIANT. Elle u'cst pas veuue.

LE BRAVACHE. C'cst la plus belle paysanne que je connaisse et je suis au désespoir qu'elle ait dernièrement épousé un rustre. L'imbécile l'empêche de venir à Salamanque; c'est pourquoi mon amour compte sur Vos Seigneuries pour me venir en aide et disposer leurs filets de manière que je puisse lui parler. Ah! Benita, ma paysanne adorée!

DEUXIÈME ÉTUDIANT. Seigiieur capitaine, respirez à pourpoint déboutonné, et trêve aux soupirs. Il y a remède à votre détresse, puisque vous n'avez avec vous rien moins que Juan Duro, un licencié qui connaît son affaire.

TROISIÈME ÉTUDIANT. Lc uommer, c'est tout dire. Le sieur Juan Duro est un vaillant de race.

PREMIER ÉTUDIANT. Mcs maitrcs, je n'en sais pas plus long que B. A. BA et que faire plus ou moins bien mon personnage.

258 inter:\ièdes espagnols

Entrent Benita et son mari portanides lapins. Benita est attachée.

GRACIOSO. Vous voilà attachée, Benita.

BEMTA. Vous êtes insensé.

LE BRAVACHE, bas. Yoilà Celle que j'adore et qui s'en défend.

pREMiiiR ÉTUDL\NT, bas. Laissez-Yoïis diriger, vous n'y entendez rien. (Aux deux autres étudiants.) Nous allons acheter tous les lapins . Inutile de nous concerter davantage; dites comme moi et vous allez voir le goujat si bien confondu par mes raisonnements qu'il nous lâchera Benita tout de go, sans plus d'informations ni de répliques. (Au gracioso.) L'ami, combien voulez-vous de vos oies?

GRACIOSO. Ne voyez-vous pas que ce sont des lapins, et domestiques, qui plus est,

PREMIER ÉTUDIANT. Dcs lapins? Quclle extravagance ! Es-tu aveugle, bonhomme, ou si tu as perdu la raison? Assez plaisanté. Combien, ces oies?

GRACIOSO. Mais ce sont des lapins.

PREMIER ÉTUDIANT. L'iuibécile me met hors de moi ! — Dites donc, seigneur licencié, il prétend que ce sont là des lapins?

DEUXIÈME ÉTUDIANT, s'avançant. Quelle aberration !

GRACIOSO. Ce ne sont pas des lapins?

DEUXIÈME ÉTUDIANT. Frère, ici comme en France, ce sont des oies. Ne le voyez-vous pas? Etes-vous ivre?

GRACIOSO. C'est comme lapins que je les vends.

PREMIER ÉTUDIANT. Il y tient!... Il faut qu'on t'ait changé les yeux ! Ne vois-tu pas ces becs rouges, ces larges pattes, ces plumes lustrées ?

GRACIOSO. Ce sont des lapins.

pRE.MiER ÉTUDIANT. Animal î ne t'es-tu pas encore aperçu que ce sont des oies?

GRACIOSO. Yoilà qui est par trop fort î G^étaient des lapins lorsque je suis sorti de la maison.

PREMIER ÉTUDIANT. Quel sauvage ! Il s'obstine, la dure caboche ! Ne voudrait-il pas nous laisser entendre que les oies qu'il porte au [marché sont des lapins?

TROISIÈME ÉTUDIANT. Le bonhomiue l'a rêvé.

GRACIOSO. Benita, que vous en semble?

BENITA. A ce que je puis voir, ce sont des oies.

GRACIOSO. Je n'en suis pas encore convaincu.

BENITA. Ne vous ai-jc pas dit qu'à la ville on transforme la vue, qu'il y a de nombreux écoliers dont il faut craindre les charmes?

GRACIOSO. Pour ce qui est de ma vue, j'imagine qu'on ne me l'a pas encore changée, et, tant qu'il ne leur pousse pas de bec, je les tiens pour lapins.

PREMIER ÉTUDIANT, bas. Yicune uu autrc camarade lui dire que ce sont des oies; vous verrez l'ahurissement de ce benêt et comme il perdra courage.

TROISIÈME ÉTUDIANT, bas. J'y vais. (Haut.) Combien voulez- vous de vos oies !

GRACIOSO. Monsieur, ce sont des lapins.

TROISIÈME ÉTUDIANT. Oh ! le plaisaut gobe-mouches!... Que dis-tu, homme ignare?

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GRACIOSO. Je ne suis pas Ignace et je crois que c'est des lapins que je vends.

TROISIÈME ÉTUDIANT. Je lie vois ici quc des oies. On aura par méchanceté changé la vue à ce brave homme... Yiens là, bulor, as-tu la cataracte? Ne vois-tu pas ces becs et ces pattes?

GRACIOSO. Ciel! Benita^ je suis ensorcelé. On a changé en oies mes lapins.

BEMTA. Que vous cu Semble? Nc vous avais-je pas dit sur tous les tons, nigaud, de ne pas venir à Salamanque.

PREMIER ÉTUDIANT, bas. Notre homuie est confondu. Stupéfait comme le voilà, il doit venir à composition.

LE BRAVACHE, bas. Comment prétendez-vous me faire parler à Benita.

Premier étudiant, bas. Laissez-vous diriger, vous n'y entendez rien.

deuxième étudiant, bas. Ecoutous. Voici un nouvel acheteur qui, celui-là, n'est pas des nôtres.

premier étudiant, bas. Le rustre tâte les membres et le poil de ses lapins sans les quitter des yeux.

Entre un homme. Les trois étudiants et le bravache continuent leur conversation à voix basse.

l'uomme. Combien les lapins?

GRACIOSO. Ce sont des oies.

l'homme. On peut bien dire qu'il y a des hommes dépourvus de raison!

GRACIOSO. Ce sont des oies, voyez- vous, et je les vends comme telles.

PREMIER ÉTUDIANT, bas. Entendez-vous la bonne pièce? Il s'est mis en tête que ce sont des oies.

l'homme. Ce sont des oies?

GRACIOSO. Oui, des plus grosses et des plus belles. Ne voyez-vous pas leurs pattes et leurs becs?

PREMIER ÉTUDIANT, bas. Voycz comme il Fa cru et comme il en est persuadé.

LE BRAVACHE, bas. Je ferai comme vous dites.

premier étudiant, bas. Et il cpoira tout.

l'homme. Pouvez-vous ^bien soutenir, imbécile, que ce sont des oies?

gracioso. Ce n'est pas comme lapins que je les mets en vente.

l'homme. Quoi ! sauvage, vous vous obstinez! . ..

(Il sort.)

GRACIOSO. Elles sont encore plus oies que vous et que tous les vôtres.

PREMIER étudiant. Vous avez raison; cet homme est un innocent.

GRACIOSO. Je sais bien que cet homme est Vincent. C'est un lunatique sans reflets qui prend mes oies pour des lapins.

le bravache, bas. Est-ce le moment d'entrer en matière?

premier étudiant, bas. 41lez-y. Il la lâchera, je vous en réponds.

le bravache, à Benita. Comment! doña Gregoria, c'est à Salamanque que je te trouve, et à pareille heure! Réponds, traîtresse, pourquoi as-tu quitté ma maisc«i?

gracioso, a qui parlez-vous?

LE BRAVACHE. A ma SŒUF qui est là, à côté de vous. Je suis transporté de colère qu'elle ait quitté la maison.

GRACIOSO. Je crois bien.

LE BRAVACHE, à Beaita. Retoume à la malsou, maudite femelle.

GRACIOSO. J'au-í'ais encore juré que c'était Benita, ma femme.

PREMIER ÉTUDIANT. Qui ça, Benita?... La bonne plaisanterie! Ne voyez vous pas, camarade, que c'est sa sœur.

GKACioso. Gomment s'appelle-t-elle?

PREMIER ÉTUDIANT. Quc d'histoires ! . . . Elle s'appelle doña Gregoria.

LE BRAVACHE, ù Benita. Yous, SOUS cc déguisement et vivant au village en libertine!

BENITA. Malheureuse queje suis!

GRACIOSO. Elle n'est pas si libre que ça, puisque je la tiens à l'attache. (A Benita.) Quelestcethomme? Que veut-il de toi?

BENITA. G'est mon frère. Je ne suis pas Benita, je suis doña Gregoria.

GRACIOSO. Oh I comme la voilà radoucie! Encore un lapin qui s'est changé en oie. (Au bravache.) Sur ma vie, vous allez l'emmener. Elle ne restera pas avec moi un jour de plus. Il est notoire que doña Gregoria est votre sœur? Gela suffit.

BENITA. Vous me laissez enfin aller, homme impitoyable.

GRACIOSO. Allez, doña Gregoria, allez avec votre

frère. (Au bravache.) Et que Votre Grâce me pardonne si je l'ai attachée.

LE BRAVACHE. II n'y a pas de quoi; je vous sais gré de cette sollicitude.

GRACIOSO. Avoir pris Gregoria pour Benita!... il faut que ma vue soit affaiblie. — Adieu, mon bien.

BENITA. Adieu, maître comment et pourquoi.

GRACIOSO. Comment prends-tu cette séparation?

BENITA. Comment? En dansant.

Elle chante.

Les lapins en oies

Ont été transformés

Dans la ville où l'on transforme

En hommes beaucoup d'oies *.

* Allusion à la célèbre université de Salamanque.

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