UN VIEUX
Entrent l'hôtesse et la servante,
l'hôtesse. Fais ces lits, ma fille. Yoici l'heure où vont venir nos hôtes de chaque jour.
LA SERVANTE. Mère de Dieuî que d'ouvrage.
l'hôtesse. Quelles patenôtres marmottes-tu là?
LA SERVANTE. Jc me rappelle ma sorcière de belle-mère et je la recommande au Seigneur.
l'hôtesse. Quelle aimable grognonne I
LA SERVANTE. Quclle aimable babillarde!
l'hôtesse. Que dis-tu, sac à vin?
LA SERVANTE. Haltc-là ! Ne levez pas la main sur moi, entendez-vous; je ne suis pas une esclave.
l'hôtesse. Ah! guenipe, cochonne, effrontée! Parta face de négresse...
LA SERVANTE. J'ai peut-êtrc dit qu'elle était blanche?
l'hôtesse. Fais ces lits; qu'attends-tu?
LA SERVANTE. J'attcuds.
l'hôtesse. Quoi?
LA servante. Que l'envie me vienne.
l'hôtesse. Ah! drôlesse sans vergogne!
LA SERVANTE. Maiulito mille fois l'inspiration qui
m'a poussée ici! (Elle pleure et s'égratigne le visa.c^e.)
l'hôtesse . La voilà maintenant qni s'égratigne ! . . . Es-tu le diable ?
LA SERVANTE. Estimez-vous heureuse que ce soit moi que j'égratigne, et non pas vous.
l'hôtesse. Moi?
LA SERVANTE. Oui, VOUS. Et api'ès?...
l'hôtesse. Ah ! effrontée !
LA SERVANTE. Ail ! gucuipe î (Elles se prennent aux cheveux.)
UNE VOISINE, survenant. Qu'y a-t-il?
l'hôtesse. Que veux-tu qu'il y ait? Cette gredine...
LA SERVANTE. Cette...
LA VOISINE. Voyons, qu'est-ce, pour l'amour de Dieu? Comment, Teresa, lu oses tenir tète à ta maîtresse?
LA SERVANTE. Vous, d'abord, de quoi vous melezvous?
l'hôtesse, à la voisine. Elena...
LA VOISINE, à la servante. Tu t'en prends aussl à moi?
LA SERVANTE. A VOUS et à mille comme vous.
LA VOISINE. Ah! gueuse! A moi aussi?...
LA SERVANTE. Yoycz uii pcu la belle duchesse!... Quelque misérable souillon.
LA VOISINE. Ho ! la méchante créature î
LA SERVANTE. Ho ! la bonue âme! (Elles se prennent aux cheveux.)
UN SOLDAT, enti-ant. La paix soit dans cette maison î Calmez- vous.
l'hôtesse, frappant la servante. Tiens, méchante femelle, pare celui-ci.
la servante, frappant l'hôtesse. Et toi Celui-là I
LA VOISINE. Peut-on être à ce point effrontée I
LE SOLDAT. Apprenez-moi ce qui s'est passé, et calmez-vous.
l'hôtesse. Cette chienne parce que je lui ai dit de faire les lits, s'est jetée sur moi comme une bête féroce et aussi sur la voisine.
LE soldat. Teresa, par le combat naval, par le siège de Vienne, par la reddition de Buda et la paix de Nimègue, calme-toi, je t'en conjure, et fais les lits ^\
LA SERVANTE. A la boune heure.
LE SOLDAT. Quc touL soit Uni, señoras.
l'hôtesse ET LA VOISINE. Il suffît quc VOUS en exprimiez le désir.
La servante se met à faire les lits, avec l'aide des deux autres femmes.
l'hôtesse, à la voisine. Tu peux rentrer chez toi. Elena.
LA VOISINE. Xon, ma fille. Je vais vous aider à faire les lits.
LE SOLDAT. Dépêchcz^ car il est tard. Je m'en vais vivement voir si je n'ai pas, au courrier de Tolède, quelque lettre des Flandres, puis je reviens me coucher, (il sort.)
l'hôtesse. Jésus! la méchante femelle!
LA SERVANTE. Yoilà les lits en ordre. Me faut-il faire autre chose?
l'hôtesse. Prépare la lampe. (La servante sort en grommelant.)
LA voisi>'E. Grand bien te fassent tes grognements.
l'hôtesse. As-tu jamais vu chose pareille?
LA VOISINE. C'est un démon; je ne sais comment tu peux la supporter.
l'hôtesse. Je ne puis me passer d'elle, à cause de mon hôtellerie. Mais j'ai grande envie de la congédier; c'est un démon, une bête féroce.
LA VOISINE. Tu ferais bien... Quelle mauvaise rue, pour une hôtellerie, que cette rue du Gorgerin ^^
l'hôtesse. Bahl il ne vient chez moi que des o^ens de bas éta«:e. Avec eux, c'est à merveille. Pour trois cuartos par personne, ils couchent avec un compagnon, et ceux qui veulent être seuls paient six cuartos. Je me fais de la sorte des dix et des onze réaux. Et puis, ma chère, ce qui n'a pas de prix, c'est le divertissement qu'ils me procurent.
LA SERVANTE, rentrant. Yoici la lumière. Elle apporte une lampe à mèche fumeuse.'
UN VIEUX, entrant. Dieu soit daus cette maison ! Que la rutilante assemblée du soleil, de la lune et des étoiles garde les beautés réunies en ces lieux.
l'hôtesse. Seigneur Taguada, ne vous mettez
pas en frais de harangues si fleuries. Ici elles ne sont pas de mode.
LK VIEUX, (ixcusez-moi.
LN ÉTUDIANT, entrant. Domina mea, qiiam mihi vobis prestavit argenli.
l'hôtesse. Le plus fin n'y comprendrait goutte.
LE VIEUX. Je viens de voir la comédie au Corral de la Cruz, je suis fatigué, et, avec votre permission, je vais me coucher.
l'hôtesse. Doucement. Et les trois cuartos?
LE VIEUX. Je les ai là.
l'hôtesse. Donnez-les donc.
LE VIEUX. Les voici. Ne me mettez pas avec le soldai.
l'hôtesse. Donnez toujours. Si vous aimez tant vos aises, vous n'avez qu'à rester chez vous.
LE VIEUX. Patience ! (il se déshabille, reste un moment en chemise, ridicule, puis se met au lit.)
l'étudiant. Apropinquate ad parlandum.
l'hôtesse. Otez-vous de là. Voyez un peu l'imbécile!
LA VOISINE. Le Taguada est un squelette vivant.
l'étudiant. Je veux me dépouiller de mon écuelle *, de mon manteau, de ma soutane.
(11 ôte ses vêteraenti à mesure qu'il les nomme et reste en pourpoint et en caleçon blanc, ridifîule.)
LA VOISINE. Quelle indécence !
* Hortera, écuelle de bois que les étudiants espagnols, toujours affamés et besoigneux portaient suspendue à leur ceinture. C'est dans cette écuelle qu'ils mangeaient la soupe distribuée chaque jour pac charité à la porte des couvents.
LE VIEUX. Parlez plus bas; j'ai mal à la tête et ne peux reposer.
l'étudiaxt. Il me plaît de parler haut.
LE VIEUX. Patience ! (il se renfonce dans son Ut.)
LA SERVANTE, entrant. Me faut-il faire encore autre chose ? La salade est assaisonhée.
l'hôtesse. Ya chercher du vin.
LA SERVAXTE. Je ne sors pas de nuit dans la rue. Vous savez bien que je suis entrée en service à cette condition.
LA voisine. Elle s'amende.
l'étudiant. Je vais me coucher.
l'hôtesse. Voyons d'abord la couleur de votre argent.
l'étudiant. Voici mes douze maravedís. (Il se met
au lit après avoir dénoué un coin de sa chemise ♦' qui contient son argent.)
l'hôtesse. Dormez bien.
l'étudiant. Merci.
LE VIEUX. Dites-moi...
LA SERVANTE. Que clierchez-vous, vieux père ?
LE VIEUX. Laissez le vase à ma portée. La nuit, le besoin d'uriner me tourmente terriblement et je ne puis mettre la main dessus.
LA SERVANTE. Il neme plaît pas. Allez au diable!
LE VIEUX. Patience !
l'étudiant. Bonne nuit.
l'hôtilsse. Dieu vous garde.
UN aveugle, entrant à tâtons. Seiiora Lucia ?
l'hôtesse. Mon ami ?
l'étudiant. Par ici, les poulets ! * l'aveugle. Ne soyez pas insolent.
l'hôtesse. Taisons-nous ; pas de tapage. l'aveugle, à part, lime donne la nausée, ce gueux sophiste.
l^étudiant. Par ici, les poulets !
Entrent deux porteurs de chaise, avec leurs brQtclles de cuir. L'un d'eux tient à la main un falot.
LE VIEUX, à part. La fête est complète !
les DEUX PORTEURS, avec un accent galicien. Que le
bienheureux saint Toribio soye abec bous.
TOUS. x\insi soit-il.
l'hôtesse. Soyez le très bien venu, seigneur Domingo Várela. Dieu vous garde, seigneur Santiago.
uEuxiÈME porteur. Quoí dc uoubeau, patronne ?
LE VIEUX, à part. Ils me casseut la tète.
l'hôtî:sse. D'où venez -vous si tard ?
PRE.MIER PORTEUR. Do la coiiiédie que l'on bient de jouer au Palais. iNous abons ramené \ap?'emière dame chez elle dans notre chaise à porteurs.
l'hôtesse Vous allez s'ous coucher ?
LES porteurs. Oui,patronQe.Boilà les six cuartos.
l'hôtesse. Donnez.
LA VOISINE . L'aveugle s'est déshabillé.
l'aveugle. Approchez la lumière, afin que je puisse m'épucer.
* « Marthe courait aprè> ses poulets sans pouvoir les atteindre * Tel est le sens d'une de ces locutions proverbiales si fre'quentes dans la langue espagnole et dont on n'a pu déterminer l'origine.
l'hôtesse. Oh ! l'incroyable folie. L'aveugle qui prétend chercher ses puces î
premier porteur. Patronne, abec botre permission...
l'hôtesse. Oui, couchez-vous.
LE SOLDAT, entrant. BoUSoir.
l'hôtesse. Seigneur Sabañón *, vous n'avez pas été vite de retour.
LE SOLDAT. C'cst quc jc me suis attardé, sur la Puerta de] Sol, à parler de diverses guerres.
LE VIEUX. La Gazette ^^ a-t-elle paru, seigneur capitaine ?
LE SOLDAT. G'cst aujourd'hui jeudi, comment voulez-vous qu'elle ait paru ?
l'aveugle. C'est là mon lit.
l'hôtesse. Oui.
l'aveugle. Dites-moi, qui l'occupe déjà ?
l'hôtesse. L'étudiant.
l'aveugle. Que le diable remporte.
l'étudiant. Vous allez voir ce que vous emporterez, si vous êtes impertinent ?
l'hôtesse. Il ne manque plus personne ; retirons-nous. (Au soldat.) Vous lie me donnez pas vos trois cuartos ?
LE SOLDAT. Sur mou âme et conscience, je n'ai
que six maravédis. (il dénoue le coin d'un mouchoir tout crasseux et les lui donne.)
l'hôtesse. Quelle bagatelle !
* Engelure.
l'hôtellerie 2 75
LE SOLDAT. Demain je vous donnerai le reste. Je ne pars pas encore.
l'hôtesse. A la bonne heure. — Adieu, messieurs.
TOUS. Adieu.
l'hôtesse. Ferme les portes, ma fille.
LA SERVA^"TE. Elles sont fermées.
l'hôtesse, à la voisine. Il est déjà tard; rentre chez toi, Elena.
le soldat. S'il vous plaisait de rester, nous n'y verrions pas d'inconvénient.
l'hôtesse. Grand merci... Bonne nuit, à demain.
tous. Adieu, mes reines. (Sortent les trois femmes. )
LE vieux, au soldat. De grâce, faites attention en vous couchant. Aussi bien que vous j'ai donné mes deniers.
LE soldat. Vous allez, si vous m'indisposez, recevoir deux gourmades. Taisez-vous donc, ou, sur ma vie !...
LE VIEUX. Patience !
LE SOLDAT. Entendez-vous, cercueil en chausses? entendez-vous, sépulcre en caleçon? entendez-vous, requiem à moustaches, haridelle en braies?
l'aveugle. Laissez la lampe allumée.
LE SOLDAT. Lcs poulcts de Marthe !
l'aveugle. Voyons, messieurs, ne commençons pas.
L'étudiant s'agite, en rêvant, et frappe l'aveugle.
l'aveugle. Aïe, aïe ! Il m'assomme... Arrête, mille diables, arrête !
LE SOLDAT. Ne voyez-vous pas qu'il rêve ?
l'aveugle. S'il frappe si fort en rêve, que ferat-il éveillé?
PREMIER PORTEUR. Cabaliers, modérez-bous, ou, par le Christ!...
LE VIEUX. Patience !
PREMIER PORTEUR. Nous abons donné notre argent.
L ETUDIANT, enrêve. Miisca estdu féminin. Templum, templi : corbeille. Dies, diei: lentilles. Musa^7misde: bissac. Et si quelqu'un nie cet argument, je saurai
bien lui rompre les os. D'un coup de poing il envoie laveugle hors du lit.)
l'aveugle. Sainte Hélène ! je suis mort. LE VIEUX. Que s'est-il passé?
l'aveugle. C'est cet homme, qui argumente à coups de poing et qui m'a jeté hors du lit.
le soldat, en rêve. Aux remparts î (Il saisit son épée.)
LE VIEUX. En voilà un autre qui s'en mêle.
le SOLDAT, en rêve. Sus, à cux I La victoire est à nous ! Santiago *! Aux murs! Ou ils ne puissent gagner la citadelle I Sonne, trompette 1 A eux! armes 1 Vive le roi et meure le More !
LE VIEUX. Eh ! forcené, prends garde que je suis chrétien.
LE SOLDAT, en rêve. Pas de merci ! Tous à mort 1
(I se lève, en chemise; et se met à brandir son épée.)
PREMIER PORTEUR. Aïe, il m'a fendu le crâne.
l'étudiant, en rêve. Au passif...
l'aveugle. Ho! ma tête.
' * Saint Jacques ! cri de guerre des Espagnols.
L IIÜTELLERIE ¿7 7
L^ÉTüDiANT, s'éveiiiant. Mais, que SG passe-t-il ?
l'aveugle. Chut ! bouche cousue.
l'hôtesse, entrant. Messieufs, pourquoi ce vacarme?
LE VIEUX. C'est ce soldat qui a pris un renard et qui l'écorche* en rêvant de batailles.
LE SOLDAT, en rêve. YivG le Foi, meure le ^lore !
l'hôtesse. Vive le roi. nous le souhaitons tous. Mais, calmez- vous.
le soldat, en rêve. Armes 1 guerre !
l'hôtesse. Seigneur Sabañón î
LE soldat, s'éveillant. Qu'y a-t-il ? Oii suis-je ?
l'hôtesse. Cette question!... Chez moi; ne le voyez-vous pas?
LE SOLDAT. J'aurais juré que j'étais à Ceuta, au plus chaud delà bataille
l'hôtesse. Beaucoup ne font pas ce qu'ils rêvent.
LE VIEUX, au soldat. Le diable ait votre âme, enseigne de cabaret! Ne prendrez-vous jamais garde à ce que vous faites?
LE SOLDAT. Commciit ! C'est à moi que...
l'hôtesse. Paix, paix ! Je ne veux pas de querelles chez moi.
TOUS. 11 suffit que. vous en ordonniez ainsi.
l'hôtesse. Célébrons par un divertissement la bataille de Sansuena ^^ Qu'en pensez-vous ?
TOUS. C'est fort bien dit.
* Desollar el lobo ou la zorra correspond mot pour mot à l'expression française écorcher le renard. Mais le sens diffère un peu dans les deux langues ; car l'espagnol entend par ces mots : cuver son vin.
l'hôtesse. Et qu'en pense le sieur Taguada? LE VIEUX. Patience!
l'hôtesse, chantant.
Beaucoup rêvent de batailles Et rêvent d'assauts, Qui se trouvent au lit Et non pas à la guerre.
¿ CERVAiNTES ?