‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du xviie siècle, traduits, avec une préface et des notesChapitre 30 sur 36 · UN PROCUREUR · texte numérisé non relu

UN PROCUREUR

MUSICIENS

' Solapo, tapinois.

'* Barragan, hardi compagnon.

'** Torbellina, tourbillonne.

On entend derrière le théâtre un bruit de chaines, et des voix d'hommes crient :

GARAY. Ouvrez par ici, geôlier; les punaises nous dévorent.

SOLAPO. Ouvrez par ici, seigneur geôlier ; la vermine nous dévore.

PAISANO. Seigneur geôlier, laissez-nous sortir pour pisser.

Entrent Garay, Solapo et Paisano, avec des fers aux pieds et des guitares.

GARAY. Loué soit Dieu î je vois le ciel de Christ.

SOLAPO. Loué soit Dieu! je vois le nubifère.

PAISANO. Loué soit Dieu ! je vois le sempitenie.

SOLAPO. Tous avec des guitares, messieurs?... Pourquoi cela?

PAISANO. Votre Grâce saura que j'ai composé ^ur cette ¿elrilla ■'^, qui dit: « En chantant je blasphème. »

GAKAV. Comme ça, Votre Grâce a composé?

PAISANO. Oui, suonsieur.

GARAY. Moi aussi.

PAISANO. Votre Grâce aussi? Eh bien, que Votre Grâce écoute la mienne, (il chante.)

Haute mer farouche, ^- Contre toi je porte plainte.

Sept ans j'ai navigué Par force, sur les galères, Sans manger pain tendre Ni viande fraîche.

Toujours en croisière.

Jamais sauter à terre, Si ce n'esten une île Appelée Sardaigne.

Et, maintenant, en prison !

C'est la plus dure peine.

La plus dure que je souffre, C'est ma jalousie pour cette Beltrana l'intraitable Qui fut la première A remplir mon cœur Et ma poche.

Goroseo la lève.

L'emmène à Antequera, Et au Père ordinaire ""'■^ La livre en gage.

Et tel, qui chante.

« En chantant blasphème. >

TOUS. Très bien, bravo, très bien!

GARAY. A la mienne. Que Vos Grâces écoutent.

(Il chante. )

Pire est la mienne,

Qui est une autre plainte.

Je suis condamné

A dix de galères

Par le Fiscal parâtre.

Que Dieu me protège

Des souffle-vivants,

Des happe-chair,

Des centenaires *

Du bourreau et des échardes **

Et tel, qui chante,

«En chantant blasphème. »

TOUS. Bravo, très bien, bravo !

SOLAPO. Allons, à la mienne, à présent. Que Vos Grâces écoutent, (ii chante.)

Pire est la mienne ; C'est une autre plainte Commune à moi

Et aux prisonniers de la tresse ***.

Couteaux à manche, Forêt et tarière, Et l'œil ouvert Sont nécessaires à l'homme, Afin que, en cas d'attaque, • Nous ayons de quoi nous défendre Et que mes camarades Fassent résistance.

Qu'on entende les braves Hors de la prison.

• Et tel, qui chante, « En chantant blasphème. »

* Allusion aux coups de fouet que le bourreau donnait par centaines.

** Penca^ l'écharde, le fouet.

*** Trena, tresse, prison.

On entend un bruit de dispute et de chaîoes. De côté et d'autre entrent des prisonniers, et une mêlée s'engagea coups de poinçon et de'couteau. Mais l'arri-ée du geôlier met en fuite les combattants. Restent seuls Barragan, Paisano et le geôlier.

LE GEÔLIER. Qu'est-ce que ce bruit? Par la vie du roi! faut-il que je fasse passer quelqu'un au cachot ou que je l'envoie dormir dans les ceps?

BARRAGAN. Quand Votre Grâce ferait passer quelqu'un au cachot, il y a ici des hommes qui s'en

moquent comme de ça! (il fait claquer son médium contre son pouce.)

PAISANO. Quand Votre Grâce ferait passer quelqu'un au cachot, il yaici quelqu'un qui s'enmoque comme de rien du tout. Et, j'en jure le Christ! quelqu'un pourrait bien enfouir toi poigivará que Dieu seul serait capable d'arracher de la blessure.

LE GEÔLIER. Par la vie de qui je suis! tant qu'il me sera possible, je ne tolérerai pas dans ma prison que des voleurs se donnent des airs d'indépendance.

BARRAGAN. Scigiieur gcôHer, tous nous volons, tous nous sommes habiles à la 7nanu facture, à étendre la serre '* et à mettre l'argent à la poche, en disant : « 11 n'y a pas de quoi. »

LE GEÔLIER. Qu'est-cc quc c'est, Barragan? Voilà que vous prenez les manières du Paisano?

BARRAGAN. En tout cas, seigucur geôlier, Votre Grâce conviendra qu'il n'y a pas dans la prison d'homme plus pacifique que moi et le seigneur Paisano.

LE GEÔLIER. Qu6i ! VOUS osez parler ainsi, lorsque vous êtes la cause principale de la rixe?

PAISANO. Taisez-vous, seigneur geôlier ; vous ne savez rien, sauf votre respect. Il n'y a pas eu la moindre rixe; c'était un simplejeu,une manière de folâtrer. S'il se fut agi d'une querelle malveillante, si les deux consuls qui sommes là nous l'avions entendu ainsi. Votre Grâce m'accordera qu'il n'y aurait pas un seul chirurgien, à Séville, qui ne fût à la prison, occupé à dévider des tripes et a rapiécer des fressures.

LE GEÔLIER. Yoilà bicu VOS rodomoutades, qui ne mûrissent pas plus que les melons d'hiver ! C'est bon, en voilà assez. Je veux la tranquillité dans ma prison. Donnez-moi vos mains; j'irai prendre celles des autres.

BARRAGAN. Scigueur gcôHer, remarquez qu'il nous est quelque peu à charge, à moi et au seigneur Paisano de vous causer cet ennui. Mais, je m'entends ; une fois dans la rue et en liberté, chacun veillera sur sa personne.

LE GEÔLIER. Dans un navire ou une prison, pas plus que dans un corps de garde, on ne peut charger personne. J'en sais quelque chose, pour mes péchés. Moi aussi, j'ai été charge de fumier ^^.

PAISANO. Taisez-vous, seigneur geôlier; vous ne savez rien. Votre ritournelle est bien démodée. Voici la main, en amis. Ça suffit, pour le moment. Mais, en quittant le purgatoire de cette prison pour le ciel de la rue, que tout homme ouvre

28 6 INTER31EDES ESPAG>'OLS

l'œil. Il y aura piqûre de poinçon, comme il convient à des barbes.

LE GEÔLIER. C'cst bon. PouF le moment, soyez tranquilles et paisibles, (il sort.)

PAISANO. Qui a des bœufs '•', pour oublier cet ennui?

BARRAGAN. J'en ai daus ma cellule... Hé îCoplilla!

coPLiLLA, entrant. Qu'y a-t-il poup le service de J Votre Grâce ? ■

BARRAGAN. Par ící, le livre royal imprimé avec privilège de Sa Majesté "^'M

COPLILLA. Le voici. (11 lui donne un jeu de cartes.)

BARRAGAN. Quoi! voleur, tu l'avais en main? — Qui a des grains à jouer?

PAISANO. J'en ai six et je les joue, (ils se mettent à jouer.)

BARRAGAN. Voyous qui donne. Que Votre Grâce coupe.

PAISANO. C'est moi.

BARRAGAN. NoU, c'est mOÍ.

PAISANO. Que Votre Grâce me laisse battre les cartes, afin de détruire ces séquences.

BARRAGAN. Que Votre Grâce coupe.

PAISANO. Je joue.

BARRAGAN. A CŒur. Les barbes. Et j'attends venir Qu'est-ce que ça dit?

PAISANO. Ah ! putassier de valet. A l'avantage de se revoir!

* Bueyes^ bœuf», cartes à jouer.

Entrent Garay, portant la souquenille de So'.npo, qu'il vient de lui gagner, et Solapo.

SOLAPO. Seigneur Garay, Votre Grâce est dans l'obligation de jouer jusqu'à ce qu'elle m'ait gagné tout ce quejo possède encore. Si vous en doutez, demandez au seigneur Paisano, qui est un brelandier émérite.

PAISANO, à Garay. Votre Grâce a joué?

GARAY. Oui, monsieur,

PAISANO. Et elle a gagné?

GARAY. Oui, monsieur.

PAISANO. Que le seigneur Barragan prononce donc la sentence. Il est homme, en matière de jeu, à en remontrer au monde entier.

BARRAGAN, k Garay. Y allàt-il de mes propres deniers. Votre Grâce est dans l'obligation de jouer avec lui jusqu'à ce qu'il reste dans le costume d'Adam.

SOLAPO. Je joue donc mes dernières bardes.

GARAY. S'il me gagne, je n'ai plus qu'à rentrer dans ma cellule et à me couvrir la devanture avec une feuille de figuier ^\

Entrent le geôlier et un greffier.

LE GEÔLIER. Paisauo, OU vieut vous notifier une sentence qui, j'ai le regret de vous le dire, est un3 sentence de mort.

LE GREFFIER. Ecoutcz, frère, ce que j^ai à vous notifier.

PAISANO, coü'jnuant à jouer avec Garay. QuG Yotre

Grâce mêle pour détruire ces séquences.

LE GREFFIER. Entendez-vous, frère^ ce que je vous dis?

PAISANO, au greffier. Que Votre Grâce attende. (Montrant les cartes.) Ceci m'intéresse plus que le reste.

LE GREFFIER. Si VOUS saviez ce dont il s'agit! — Messieurs, soyez témoins que le juge qui a instruit sa cause le condamne à mort.

PAISANO. Qui ça? moi?

LE GREFFIER. Non, moi, peut-ôtre!

PAISANO, à Garay. Je dis : mon reste I

LE GREFFIER. Ecoutcz, frère, ce que je viens vous notifier.

PAISANO. Voyons ce fatras. Que pouvez-vous bien avoir de bon à me notifier?

LE GREFFIER, lisant. «... Déclarous que Paisano, sa culpabilité étant dûment établie, doit être condamné, et le condamnons à être extrait de la prison où il se trouve, en public et sur un âne, avec un crieur par devant, qui proclame son crime; à être conduit par les rues accoutumées jusqu'à la place où sera dressée une potence; et Jà, à être pendu par son cou, jusqu'à ce que mort s'ensuive comme il est naturel. Et que nul n'ose se permettre de l'enlever sans notre autorisation '\ Ordonnons, sous peine de la vie, etc.. »

PAISANO. Qui a rendu cette sentence?

LE GREFFIER. Lc juge qui a connu de votre cause.

PAISANO. Il peut le faire ; il est mon juge. Mais priez-le de m'accorder l'honneur d'une entrevue

en rase campagne, seul à seul, lui armé de son « déclarons » et moi d'une épée longue de sept palmes ; nous verrons lequel des deux tuera Tautre. Ces freluquets de juges ne tiennent pas plus tôt un homme dans la nasse qu'ils le lardent de « déclarons » comme avec une épée de la longueur réglementaire "'. « Déclarons qu'il doit être condamné et le condamnons à être conduit par les rues accoutumées, sur un àne qui proclame tout ce qu'il a fait... » Au diable le .salmigondis de sentence ! iN 'est-il pas plus simple de dire. « Que cet homme meure! » et d'épargner toutes ces garnitures ?

LE GREFFIER. Jc uc sais, dcvaut ta lit d'impudence, ce qui me retient de prendre acte de vos paroles sans y rien changer.

LE GEÔLIER. Quc Yotrc Grâcc se retire, seigneur greffier, et ne fasse aucun cas de gens aussi dénaturés.

GARAY. Rappelez-le, seigneur Paisano, pour lui dire que vous faites appel.

PAISANO. Hé! seigneur greffier. Que Votre Grâce vienne un peu par ici.

LE GREFFIER. Quc désîrez-vous, frère?

PAISANO. Comment Votre Grâce peut-elle se retirer en laissant un homme dans l'embarras jusqu'aux oreilles?... Ecrivez là que j'en appelle trente fois.

LE GREFFIER. C'cst assez d'uiic. Et devant qui dirons-nous que vous faites appel?

PAISANO. Devant Dieu. Car devant les seigneurs

29 n INTERMÈDES ESPAGNOLS

Pères du tribunal, réparateurs des « déclarons », je n'obtiendrai pas, je suppose, la moindre réparation.

LE GREFFIER. Seigueur geôlier, un mot à Toreille.

(Il lui parle bas et sort.)

LE GEÔLIER, à Paisano. Fi'ère^ ça se gâte. Je dois, d'après les instructions du greffier, vous faire monter à l'infirmerie pour endosser l'habit de la Charité ''\

PAISANO. Il n'y a pas autre chose à faire, seigneur geôlier?

LE GEÔLIER. Xou, frère. Mandez ici votre procureur et dites-lui que vous faites appel, dans le cas où ces messieurs voudraient vous entendre. Je m'en réjouirais de grand cœur.

PAISANO. Que Votre Grâce, seigneur geôlier, me fasse donc la faveur de ne pas me mettre le froc qui a servi au pendu de l'autre jour. Il était si vieux et si rongé des vers que je ne l'endosserais pour rien au monde. A faire tant que de sortir, j'entends sortir comme un honnête homme, et non pas fait comme un gueux. Je resterais plutôt à la prison.

LE GEÔLIER. Je VOUS donnerai satisfaction en cela.

PAISANO, aux prisonniers. Quant à Yos Gràces, elles me feront la faveur de me visiter à l'infirmerie et de réciter pour inoi les litanies que l'on récite pour les prisonniers de distinction. En passant, l'on préviendra laBeltrana, pour voir s'il y a quelque remède à ce malheur. Je me recommande,

mes rois. Qu'il n'y ait ni larmes, ni sanglots, ni tumulte; car je vais me mettre bien avec le sempi-

lerne. ,11 sort, accompagné du geôlier.)

SOLAPO. Parbleu! seigneur Barragan, si le Paisano meurt, il n'y a plus un homme capable de pratiquer selon les règles une agression nocturne. Ai-je raison, monsieur?

BARRAGAN. Certcs, sciguBur Solapo, si Paisano meurt, Barragan perd le meilleur ami du monde. C'était, pour les pauvres diables, un répertoire inépuisable et un vrai ma à^ fleurs'^. Ecoutez ce qui va disparaître, s'il meurt : la chronique des rufians les plus accrédités, des murciens, des matianix, des couteaux, des rossignols, des ruses, des effractions, des valets de prostituées,

Et, pour augmenter notre douleur Et la rendre inconsolable.

Nous perdrons en lui un arbitre De la vie violente et des bretteurs.

SOLAPO. Le Paisano mort, il n'y a plus au monde d'honnête homme.

Entrent Beltrana et Torbellina, filles publiques. Elles portent leurs manteaux plies sur le bras et dea tabliers blancs. Un procureur les accompagne.

BELTRANA. Laisscmoi avec ce bandit de procureur; je lui égratignerai toute la figure.

* Flores, fleurs, ruses de filou.

TORBELLiNA. SœuF, calme-toi, je t'en prie, et avisons au plus pressé.

BELTRANA. Ah ! sŒur, cest bien de ma faute. Je me suis laissé entortiller par ce bandit de procureur. Il s'est joué de moi en me promettant d'introduire un écrit. Et, à force de l'introduire et de le retirer, voilà le Paisano condamné à mort... Laisse-moi l'écharper de mes propres mains!

LE PROCUREUR. Nc bougc pas, satanée femme, où je te casse la tête avec cette écritoire.

BELTHANA. Ah! ma sœur, que m'arrive-t il ? Je me meurs ! (Elle s'évanouit.)

TORBELLiNA. Souteuez-la, seigneur procureur. Ne voyez- vous pas qu'elle s'évanouit ?

LE PROCUREUR. Rcvieus à toi, femme du diable. iN'est-ce pas assez d'avoir à soutenir pareille cause, sans te servir encore de cavalier servant?

Entre Paisaoo, sous sa robe de condamné à moit. Il lient à la main un crucifix. Le jjeôlier l'accompagne.

LE GEÔLIER. Allous, Paisauo, invoquez Dieu pour qu'il vous assiste en cette extrémité.

BELTRANA. Ah ! condamué de mes yeux !

LE GEÔLIER. Ilolà ! holà ! qui a laissé entrer ces femmes ici? Mettez-les dehors-, siaon, par la vie de qui je suis I je les retiens prisonnières.

BELTRANA. Ah! coudamué de mon âme et de ma

vie ! (Elle pleui-e.)

PAISANO. Qui ma gratifié de ces frais supplémentaires de la mort ?

LA PRISON DE SEYîLLE 29 3

TORBELLïNA. Hélas ! Paisano de mes yeux. (Elle

pleure.)

PAISANO. Qui m'a amené ici ces théatins "^^ infernaux ?

BEL IRAN A. Ah ! tout bonlieuF est fini pour moi désormais î

TORBELLiNA. Nous n'aurous plus personne pour nous consoler dans nos bourrasques et nos naufrages !

PAisAiNO. Eh! bougresses, cessez de m'aboyer aux oreilles.

LE GEÔLIER. Sortez dïci à la maie heure.

PAISANO. Beltrana, ne m'interroaips pas. Je te recommande mon àme, puisque mon corps t a servi en tant d'occasions. Que l'une de tes amies, —ne le fais pas toi-même, pour éviter le scandale, — vienne m'essuyer le visage, après que l'on m'aura pendu. Je ne voudrais pas rester exposé, aussi laid que tous ces pauvres diables. Pour toi, tu me feras le plaisir de mettre un col amidonné, plus large qu'il n'est permis, bien ouvert, avec des dentelles et tout ce qu'il y a de plus cossu. Je veux voir, avant de quitter ce monde, si quelqu'un osera ie dénoncer*.

BELTRANA. Moiï auiour aura été coquet jusque dans la mort. Je parierais que jamais pendu n'eût meilleure grâce que lui.

* AUuáion à une des nombreuses premdticas ou ordonnances somptuaires qui, vers la fin du xvi'siècle, cherchèrent à restreindre le luxe des vêtements, des voitures, etc.

TORBELLiNA. Ah! quc d'envieux il va faire.

PAISANO. Señora Torbelliiia, soyez témoin — ou témoine, si vous préférez, — que je fais cette femme héritière de tous les biens, meubles et immeubles, qu'il y a dans ma cellule. Item, de quatre ou cinq plats et écuelles, d'une tarière, d'un foret, d'un chandelier d'argile, d'une poêle et d'une broche. Item, d'une mante et d'une paillasse, d'un pot de chambre et d'un poussoir.

Qui t'en dépouillerait, ma fille, Encoure ma malédiction *.

TORBELLiNA. Seigueur Paisano, c'est agir en galant homme.

PAISANO. Beltrana, je veux avant de quitter ce monde te laisser pourvue. Solapo est mon ami ; il m'a prié de te parler en sa faveur. C'est un brave, qui saura en découdre pour te protéger, et te protégera. Dès que j'aurai rendu Tàme, tu lui livreras ton corps.

BELTRANA. Frère de ma vie, je le ferais avec grand plaisir pour me conformer à ta volonté, mais j'ai déjà engagé ma parole.

PAISANO. Quoi î basane, je ne suis pas encore sorti de ce monde que tu donnes ta parole à un autre? Ça ne te réussira pas. Sais-tu bien que ce n'est pas moins qu'un mariage clandestin ?

* Ce sont les paroles que, sur son lit de mort, le roi Fernando I adressa à sa fille, doña Urraca, en la faisant héritière de Zamora. — Voir le Romancero.

LE GEÔLIER. Allons, qu'oii me mette ces femmes

à la porte. (Elles sortent.)

PAISANO. Seigneur procureur, que ferions-nous si ce juge tenait à me pendre séance tenante et sans écouter mon appel ?

LE PROCUREUR. Taiscz-Yous clouc ; il ne fera pas cela. ?se vous mettez pas en peine, il n'a jamais fait faux bond au Droit. Je voudrais bien voir qu'il vous pendit, je le ferais...

PAISANO. Mais, enfin, s'il me pendait?

LE PROCUREUR. Eh bicu, scigneur Paisano, laissez-vous pendre. Je reste là, moi...

PAISANO. Humph ! quel bon coup de poignard!...

Ou entend chanter les litanies.

LE GEÔLIER. Voilà, il uic scuible, ce qui importe pour le moment. Vos camarades viennent réciter les litanies à votre intention.

PAISANO. C'est à Iheure de la mort que l'on connaît les vrais amis.

Entrent en procession le plus de prisonniers possible, des cierges à la main et chantant les litanies.

PAISANO. Me voyez-vous, entouré de geais galiciens !

GARAY. C'est au seigneur Barragan à parler. Il est le plus notable et le plus ancien.

BARRAGAN. Nç comptcz pas sur moi. Que le seigneur Solapo prenne la parole.

SALAPO. Puissè-je me voir en liberté, dans la rue, aussi vrai que je ne dirai pas un mot. Que le seigneur Cuatro prenne la parole.

CUATRO. Le Cuatro n'en fera rien. Que le seigaeur Garay prenne la parole.

GARAY. Garay n'en fera rien ; inutile d'iusister.

PAISANO. Trêve de cérémonies et de discussions; ce n'est pas le moment. De ces divers compétiteurs à la chaire de la mort, la parole est au plus proche; respectez les prérogatives.

SOLAPO. Pour me conformer à l'antique usage que l'on observe envers les prisonniers de distinction, je dis ceci : ces vêtements de deuil témoignent assez à Votre Grâce tous les regrets qu'éprouvent ses camarades. Plût à Dieu que nous le fussions au ciel I J ai déjà encouru deux condamnations à mort, que diable ne m'a-t-on signifié la troisième I J'aurais tenu compagnie à Votre Grâce.

PAISANO. Maudit soit le diable! c'est jouer de malheur. Nous eussions été d'auberge en auberge, buvant de droite et de gauche, et ce m'eût été un grand plaisir de partager ma destinée avec une paire de compagnons dans le genre de Votre Grâce.

SOLAPO. Quant au recors qui a arrêté Votre Grâce, si je sors... je n'eu dis pas plus.

PAISANO. Ce recors a fait son office de limier. Votre Grâce aura l'obligeance de lui enfouir un poignard dans les entrailles. Comme ça, je m'en irai de cette vie sans regret.

BARRAGAN. Seigucur Paisauo , dites-vous bien pour vous consoler que tout ceci est l'œuvre de la Justice. Personne au monde n'aurait rien pu contre

VOUS. Mais elle^ elle peut causer des ennuis à Votre Grâce et à tout le monde. Que Yotre Grâce laisse faire... je n'en dis pas plus.

PAISANO. Que nul, sous couleur de camaraderie, ne s'avise de me dénigrer, en prenant congé de moi. Je désire savoir si c'est par diffamation que le seigneur Barragan vient de dire que la Justice peut me causer des ennuis '''\

GARAY. Barragan ne l'a point dit par diffamation ; je le garantis sur mon honneur.

PAISANO. Puisse-t-il aller grandissant... Puisque vous vous chargez des témoins, faites-moi le plaisir de .couper à l'un le nez et à l'autre les oreilles. Les autres, vous leur gribouillerez la figure à coups de dague. Comme ça, je partirai pour l'autre monde sans regret.

EscAURAMAN. La vic de Votre Grâce ne va pas être démentie par sa mort; nul ne se sera attaqué à elle qu'il ne l'ait payé.

PAISANO. Certes, Votre Grâce est là pour témoigner des prouesses et des meurtres dont je me fais honneur, sans tenir compte des estropiés et des manchots, qui sont innombrables.

ESCAURAMAN. Si lorsquc ^ ous descendrez dans la rue, vous apercevez des gens qui pleurent, ne vous laissez pas gagner par l'émotion. Gardezvous aussi áejjjY'ckcr sur le lieu de lepreuve. Vous êtes un fils de Scville et ne devez pas manifester la moindre poltronnerie.

PAISANO. Qu'il n'en soit pas question. Ce n'est pas moi qui irai dire: «Mères qui avez des enfants,

veillez aux leçons et aux exemples que vous leur donnez. » Ce ne sont là que vains fatras et bavardages d'ivrogne.

ESCARRAMAN. Quant à ce bourreau, qui a serré les cordes au point de faire avouer à Votre Grâce ce qu'elle n'avait pas fait, si je sors... je n'en dis pas plus.

PAISANO. Ce bourreau ? Votre Grâce aura l'obligeance de vendanger sa vie avec un autre bourreau *.

ESCARRAMAN. Avcc le plus grand plaisir.

CUATRO. La Beltrana vient do me faire peine en se déchirant la figure en ma présence.

PAISANO. Puisqu'elle s'est egratigné le retable. Votre Grâce peut être certaine que la femme est profondément affligée de cet ennui que veut me causer la justice.

CUATRO. Elle prie Votre Grâce de diriger ses regards vers elle, en passant devant les Degrés''\ Elle se sentira plus fière de lui voir au col une corde qu'une chaîne d'or à quatre tours.

PAISANO. Je le crois volontiers. C'est une femme de grand mérite et qui a toujours aimé le chanvre. Je la faisais coucher avec une corde de chanvre et ses amies l'appelait la Chanvrière. C'est assez dire qu'elle porte le chanvre dans son cœur.

CUATRO. Quant au secrétaire, si je sors... je n'en

* Le mot verdugo, bourreau, désigne aussi une sorte d'épée très mince.

dis pas plus. Mais, de vous à moi^ cet homme qu'a tué Votre Grâce, était-ce un homme de qualité?

PAISANO. C'était un pauvre diahle de béjaune. 11 crut que j'étais homme à me laisser tondre et se fendit en seconde. Votre Grâce connaît ma botte ''K.. Je pare, et bonsoir mon freluquet, chétif agneau qui venait se jeter dans la bouche du lion!

CUATRO. Seigneur Paisano, ne vous escrimez pas de ce crucifix comme d'une dague ; c'est inconvenant.

PAISANO. Je n'y faisais pas attention.

Entrent le geôlier, les femmes et des musiciens,

LE GEÔLIER. Bonuc nouvclle, Paisano ! Ces messieurs ont entendu favorablement votre appel.

PAISANO. Ils l'ont entendu? C'est insensé.

BELTRANA. Il Semble que cette bonne nouvelle ne te fasse aucun plaisir.

PAISANO. J'ai mes raisons pour cela.

BELTRANA. Qucllcs pcuveut être ces raisons, dis, cœur de chien?

PAISANO. Sache quej'en suis content pour toi, qui allais rester orpheline et abandonnée. Mais je le regrette pour ces messieurs, qui s'étaient mis en frais de cire et de vêtements de deuil. Je ne sais plus quel plaisir j'aurai à circuler dans la prison.

BELTKANA. Va, Ics occasious ne te manqueront pas de recommencer.

PAISANO. Seigneur geôlier, prenez cette croix et replacez-la sur l'autel, en attendant une nouvelle occasion.(Aux prisonniers.) Que Vos Seigneuries se livrent à la joie, et dépensons tout ce qui m'appartient.

BELTRANA chante.

Puisque voilà libre Mon condamné, Dépensons jusqu'à ma jupe Et tout ce que j'ai gagné.

Dépensons tout ce que j'ai chez moi, Dussé-je rester à la rue, Puisqu'à mon désir s'accommode Mon navire * et mon bouclier **.

Secouons poussière et boue; ^ Que le Mellado *** et Garrarapiés ****

Aient leur part de cette joie; Ils en sont dignes par leur bravoure.

Puisque voilà libre Mon condamné, etc.

Allez porter à la Helipa La nouvelle de cette sentence, Et que l'on consomme devant moi Deux jambons et une pipe de vin.

Qu'elle boive, puisqu'elle participe A ce bien si précieux.

Puisque voilà libre Mon condamné, etc

* Navio, navire, corps.

** Rodancho, bouclier, souteneur.

*** El Mellado, l'édentc.

**** Garrampiés, griffe-au-pieds,

Les tailleurs étaient surtout réputés pour leurs 111 nsoDges. « Je me demande, dit Quevedo, lequel, du mensonge ou du taiJleur, a existé le premier. Si ce fut le mensonge, — qui a pu l'inventer, hormis les tailleurs? Si ce furent les tailleurs, — comment ont-ils pu vivre, sans mensonge? » Visita de los chistes,

2. Le comédien Cosme Pérez, — Juan Rana, de son nom de théâtre, — jouissait au xvii^ siècle de la plus grande célébrité. Il fut assez influent pour sauver sa nièce, Barbara Coronel, accusée, non sans raison paraît-il, d'avoir empoisonné son mari. — Voir la préface, p. 38.

3. Quien lai hace, que tal pague. On promenait, dans les rues les plus fréquentées de la ville, les comdamnés. à califourchon sur un âne, et précédés d'un crieur. Celui-ci après avoir publié les circonstances de leur délit ou de leur crime et la sentence prononcée par les juges, ajoutait : « Tel crime mérite tel

châtiment. » Les écrivains espagnols font souvent allusion à cette formule,

4. Cet intermède a été traduit par Linguet, mais avec tant de suppressions, que je n'ai pas cru faire double emploi en le donnant ici intégralement.

5. Les galants qui voulaient offrir à leur maîtresse un fia repas allaient eux-mêmes au marché faire leurs emplettes, dont ils chargeaient un esportillero ou portefaix, une nouvelle de Cervantes, entre autres, Hinconete et Cortadillo^ nous donne des détails précis sur cette ancienne coutume.

6. Esta el moro en campana. Cette locution dut être primitivement un cri d'alarme que se transmettaient les habitants des côtes méditerranéennes, lorsque les guetteurs, du haut de leurs tours ou atalayas signalaient au loin des corsaires barbaresíjues. On peut consulter, au sujet de ces irruptions de pirates qui ont fourni tant d'épisodes aux romanciers et aux dramaturges espagnols, la troisième journée de El prado de Valenci'i, comédie du chanoine Tàrrega.

7. L'intermède finit sur une séguedille impossible à traduire sans commentaire, et dans laquelle doña Esquina fait par deux fois allusion aux cornes de son amanl. En voici la traduction littérale:

« LE GRACIOSO. Aujourd'hui, je sors pour toi un vêtement — de ma tête.

ESQUINA. Ecoute, fils, je ne veux pas — si dure toile GRACIOSO. Venant de ma tête — il sera très joli. ESQUINA. Ils ne sont plus de mode — les escargots. »

Caracolillo est employé ici dans le double sens d'escargot (animal à cornes) et de passementerie ou galon que l'on cousait au bord des vêtements. Si jai su débrouiller tant d'équivoques enchevêtrées, les deux premiers vers, outre leur sens littéral, doivent signiiier : « Aujourd'hui, je me suis laissé emporter à une jalousie imaginaire. >^ En effet, l'expression cortar un vestido — mota mot: couper un vêtement, — veut dire : être en colère contre quelqu'un ; et sacar de la cabeza^ imaginer, sortir de sa tête. — La plupart des séguedilles qui terminent les intermèdes sont, disons-le une fois pour toutes, à peu près intraduisibles, à cause des équivoques et des allusions qu'elles contiennent.

8. L'estrade était la place d'honneur de la salle où les dames recevaient leurs visites. Cette place était ornée de tapis, de coussins, et de tabourets. Pendant longtemps, les Espagnoles regardèrent comme une inconvenance la coutume, — venue plus tard de France, — - de s'asseoir sur des sièges élevés. M°^° d'Aulnoy, dans ses Mémoires de la cour d'Espagne^ raconte que, ayant été reçue par la reine, en lOSO, elle la trouva « sur un carreau proche de la fenêtre, qui faisait un ouvrage de lacis d'or. »

9. Mentidero, lieu où Ton ment. Il y en avait deux à Madrid. Le mentidero de la calle del Lean était une petite place plantée d'arbres, entre la calle del Léon et la calle del Prado, où. se réunissaient les poètes elles comédiens, qui habitaient presque tous ce quartier, aux environs du corral de la Pacheca, ou del Principe^ aujourd'hui Théâtre Espagnol. Il y avaitaussi le 7«e/íUc¿-?ro de la Puerta del Sol,qm se tenait sur les degrés de l'église

de San Felipe el Real, gradas de San Felipe. « Voici, dit le diable boiteux, les degrés de San Felipe, couvent de religieux augustins. C'est le mentidero des soldats; l'on y apprend les nouvelles avant même que les évémeuts aient eu lieu. » Vêlez de Guevara, El diablo coy'we/o, Tr. VIII. — On peut dire que cette coutume s'est continuée jusqu'à nos jours, et les groupes d'oisifs qui bavardent à demeure sur les trottoirs de la Puerta del Soi constituent aujourd'hui encore un véritable menlidero.

10. Ces derniers vers pourraient laisser supposer que Venlremes de La guitarra fut représenté pour la première fois entre deux actes de la comédie de Juan Ruiz de Alarcon, Las paredes ogen, Les murs entendent.

11. Juan Rana joue ici sur le mot agudeza^ finesse, vivacité d'esprit. On traitait souvent les juifs de narigudos {nari-agudoj long-nez, nez pointu. Une curieuse légende avait donné lieu à ce sobriquet. On prétendait que le nez des juifs s'était allongé à la suite des efforts qu'ils firent en reniÛant pour cracher sur le Christ. « Comme, pour lui faire affront, vous avez souillé son visage de vos immondes et cruels crachats, vous êtes tous restésdepuislorslabouchetordue, tenez allongé.» Luis Hurtado de Toledo, Las cortes de la muerte. — Je dois ces renseignements à l'érudition de M. MorelFatio.

12. un vieux mot français, marjolet, reproduirait lettre à lettre pour ainsi dire le titre espagnol. Mais il est aujourd'hui tellement inusité que je n'ai pas cru devoir en faire usage.

NOTES 3 o 7

13. La verbena ou veillée de Saint-Jean a toujours été et est encore célébrée, en Espagne, par des réjouissances populaires. Lope de Vega a écrit sur ce sujet une comédie qui fut représentée, la nuit de Saint-Jean de 1631, devant Philippe IV et sa cour, dans les jardins du comte-duc d'Olivares. Les intermèdes étaient de Benavente lui-même.

14. Chaque pays a ses superstitions relatives à la nuit de Saint-Jean. Voir, par exemple, pour ne parler que de l'Espagne, une scène dans le premier acte de Pedro de Lrdemalas de Cervantes.

15. La plupart des aventurières avaient auprès d'elles de vieilles femmes qui, se donnant pour leurs tantes, les aidaient de leurs conseils et de leur expérience. Quevedo n'a pas assez de traits pour en accabler ces harpies. Voir aussi La lia fingir/a, de Cervantes, elles édifiantes admonestations qu'elle adresse à sa nièce supposée.

16. L'on donne quelquefois, mais, le plus souvent on cherche à prendre. Allusions aux, 6iisco/?a5,iomoî?as, pidonas, aventurières de tout genre qui sont une des figures favorites des entremeses,

17. Tate, Abraham. C'est par ces mots que l'Ange s'oppose à la mort "d'Isaac, dans VAuto del sacrificio de Abraham.^ OIT Bihliolecade autores españoles, i.hyiW.

Page 1