Ensayo de una biblioteca..., t. II
de fagots avec ses draps en fine soie de porc-épic, un bouclier barcelonais fait de couenne de lard, une gaule à pêcher avec sa ligne et son hameçon, un arc à tirer qui ne le cède en rien àl'arc-en-ciel. » Les traits plaisants ne manquent pas et ce pêlemêle, jeté devant nos yeux comme sur le pavé du Rastro est d'une peinture ingénieuse.
Les qualités que j'ai signalées dans ses poésies, Juan del Encina essaya de les utiliser sur le théâtre. Mal servi par des procédés d'une inexpérience enfantine, par des personnages d'une roideur toute gothique ou d'une rusticité de convention, il s'efforce pourtant, à deux reprises, de copier la vie quotidienne sous de divertissantes couleurs. L'un de ces deux dialogues, — on ne saurait leur donner d'autre nom, — met en scène des bergers qui se réunissent pour faire bombance et fêter la dernière nuit du carnaval. Point d'intrigue, d'action ni de dénouement. Le seul épisode est le récit de la mémorable bataille que livrent les aliments maigres aux aliments gras, — allégorie renouvelée du Combatdedon Carnaval contre doña Carême qu'écrivit au xiv*" siècle Juan Ruiz, archiprêtre de llita(l). Mais la joie triviale de la goinfrerie, l'épa-
\. Voici la traduction de l'épisode de Encina « Je l'ai vu (le Carême) là, dans nos guérets, courir à coups de poings derrière le Carnaval pour le chasser du pays. Tu aurais vu, sur les hauteurs, les poireaux livrer une bataille telle que je ne saurais la
s PREFACE
nouissement tout matériel de ces simples sont exprimés en termes exacts, et l'on pourrait à la rigueur découvrir en eux les ancêtres des Juan Rana gloutons et des pages faméliques.
Le second dialogue, ou Auto dcl Repelón^ raconte les mésaventures de deux villageois sur le marché de Salamanque. Des étudiants ont jeté dans laboueles légumes qu'ils venaient vendre, et, après leur avoir tiré les cheveux {repelar), font échapper leurs ânesses. Cette fois, nous nous trouvons en présence d'une de ces farces familières aux écoliers, qui ont défrayé pendant près de trois siècles le répertoire des cnlrerne ses. Ilí'uúqiúxod. de JuandelEncina est plus évidente encore que dans le Dialogue de Carnaval. Tout, jusqu'au nom des interlocuteurs, — l'un deux s'appelle Piernicurlo (1).
raconter. D'autre part, bannière en tête, parut la conffe'rie des herbes potagères, disant à la saucisse : « Place, place ! il est temps de te confesser. » Les beignets tombèi-ent en une telle déiaillance que, dans leur émoi, ils poissèrent les troupes de sucre fondu. La sardine prit la tète, scintillante, et se précipita sur le lard. Elle lui porta une gourmade si bien assene'e qiie tout le monde en eût frémi, et triompha si vaillamment de sa résistance que je doute qu'il s'en relève d'ici à quarante jours. Tu aurais vu les aulx batailleurs, solidement casqués de mortiers, sauter légers dans les prairies, avec leurs lances et leurs pilons ; et les coq?, sur les collines, déconfits, abattus, morts, blessés de mille roseaux. Les oignons, lance en arrêt, parurent sur une éminence. Les œufs, le beurre et le fromage ne restèrent pas inactifs. Certes ! ils ne tardèrent pas à donner et laissèrent le Carnaval navré. En déroute, il fuit à bnde abattue. Le combat ne fait que de cesser. »