‹ InterrogationChapitre 14 sur 18 · A VOUS, ALLEMANDS · texte numérisé non relu

A VOUS, ALLEMANDS

A vous Allemands — par ma bouche enfin descellée de la taciturnité militaire — je parle. Je ne vous ai jamais haïs.

Je vous ai combattus à mort, avec le vouloir roidement dégainé de tuer beaucoup d'entre vous. Ma joie a germé dans votre sang.

Mais vous êtes forts. Et je n*ai pu haïr en vous la Force, mère des choses.

Je me suis réjoui de votre force.

Hommes, par toute la terre, réjouissons-nous de la force des Allemands.

Pour moi je louerai les morts que ma nation leur a comptés et je féliciterai la planète de porter leurs survivants.

Leurs hommes sont nombreux et valeureux. Poussés par la fière exigence de leurs chefs, ils ont procédé, honorant l'Histoire de maintes prouesses.

INTERROGATION Que soit bénie la foi des hommes qui osent renouveler la figure du monde selon l'idéal qu'ils chérissent. Avec lorgueil des races mûres, ainsi préméditèrent vos maîtres, Allemands et votre puissante obéissance accepta la douleur de charrier dans votre sang cette nouvelle invasion du grandiose dans le monde. Généreuse ambition des peuples forts qui s'épuisent à atteindre l'absolu de la puissance et qui se livrent au rêve téméraire de propager par delà leurs horizons ridée qu'ils adorèrent sous leur ciel.

Quand enfin la plénitude est atteinte qu'elle soit brûlée tout d'un coup aux splendeurs du paroxysme plutôt que d'attendre les étiolements pacifiques.

Il y a seulement cent ans

Les Français forgèrent contre la paix du monde leur Idée dominatrice.

Et leurs armées labourèrent l'Europe, vingt-trois ans, du cruel soc de leur bonne nouvelle. L'Idée est altérée de sang.

Mais quoi : dix batailles et l'Allemand cesse de somnoler sous d'meptes roitelets.

Aujourd'hui, bouche à bouche, dans le pressant

A VOUS, ALLEMANDS corps-à-corps TAllemand nous insuffle une ardeur nouvelle à créer le monde.

Gîntre la stupeur des peuples las, est-il autre chose que le canon ?

Je vous ai combattus. Allemands, mais je n*ai point voulu vous nier.

G)mment pouvais-je mieux vous aimer ? Car ce que j'aime en vous c'est ce qui n'est pas moi. G)ntre notre résistance vous avez pu déployer votre efîort et votre totale grandeur.

Dans la lutte nous nous exaltâmes.

Enfin nous sommes égaux dans le triomphe sur la mort.

Saine haine qui nous sépare et qui nous permet d'être et d'orner le monde des pans magnifiques de notre différence. Dans la pittoresque imperfection de la vie, notre mutuelle méconnaissance est une passionnante aventure.

Je ne renierai pas Charleroi et que là, grâce à vous, grâce à votre défi animateur je connus l'indéniable minute

INTERROGATION Quand je chargeais contre vous, à huit cents mètres, avec mes déHcieux Français et que vos mitrailleuses nous donnèrent une sévère leçon de technique militaire.

Depuis ce jour premier, des ans s'épanchèrent monotones et nous ne connûmes le plus souvent dans les tranchées qu'une bestiale abomination.

Même à Verdun par moments je perdais la [tête et je repoussais la douleur.

Mais rappelons-nous ce qu'est la vie. Peut-on lui demander plus que de se justifier une minute. La paix avec l'amour — 0 don Juan — la paix avec Dieu — 0 Pascal — donna-t-elle plus ?

Silence sur l'Art : maintenant nous en sommes exilés.

Pour quelques hommes d'Occident, je prononcerai le dangereux aveu : que notre douceur assise dans l'accomplissement et la certitude accueille avec des mains fermes leur violence insatisfaite.

Que notre intelligence reconnaisse la vérité de leur instinct, nous jugerons que la guerre est bonne comme ils le sentent.

Et point la guerre qui éclate et qui anéantit tant de vies.

A VOUS, ALLEMANDS Mais la guerre qui menace, la guerre latente dans l'activité du monde, la guerre qui compose une circulante atmosphère autour des poumons humains. La guerre, germe éternel au cœur de la paix, pointe maligne qui flétrit toujours avant le temps sa plénitude. Ils ne sont point subtils ceux qui n'ont loué que la guerre manifestée. Certes elle opère un bienfaisant départ entre les énergies secrètes et celles qui sont marquées pour la dissolution.

Mais surtout les combats inscrivent les résultats de la guerre virtuelle, cette souveraine présence en temps de paix de l'âme de la guerre, de l'esprit d'inquiétude enfin de l'action qui éjacule le monde.

Je connais une vanité de mon cri. J'exalte la guerre parce qu'elle est liée à la grandeur.

La guerre fait éclater comme une virginité la grandeur d'un jeune peuple, ou elle pousse à outrance le raidissement d'un peuple qui culmine.

Mais tout est signe de mort à qui marche vers la mort. La guerre tue les peuples moribonds. Qu'une race meure dans un charnier de chairs encore vives plutôt qu'au lit sénile.

INTERROGATION Tel est le sort que je choisirais pour la France si de la combler la fortune était lasse.

Et au-delà de la France, il y a l'aventure humaine, l'histoire, ce délicat équilibre entre la barbarie et la civilisation,

Entre la pitié, triomphe mortel et la cruauté servile et féconde.

La vie sera toujours une bête prête à crever.

Page 1