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PEUR DE LA PAIX

Je suis tourné vers ceux qui portent le don de 1 inquiétude et je crie vers eux.

Vers quel leurre de grandeur attrouper les foules s il n'y a plus le prestige grossier des combats. Hélas, elles ne prendront jamais le chemin de nos bibliothèques. Elles sont arrêtées au cméma. De l'alcool et des drogues et des films voici notre « panem et circenses » deux mille ans après.

Et regardez la populace des riches qui digère parmi toute la beauté de la terre. Regardez cette avant-garde de la foule dans la paix béate et qui tourne court et qui se couche comme une bête butée.

Si nous les tirions de l'ornière séculaire où les mènerions-nous ?

Si les foules mordaient à l'esprit et commençaient de brouter les idées ?

Si nous connaissions un universel assouvissement de

raison, si la terre ne bourgeonnait plus que des cerveaux sages ?

Mais sans génie la pensée n'est qu'un fade ruminement. S'ils étaient tous heureux quelle tristesse descendrait sur nous.

Pacifistes, avez-vous vu votre paix ?

L'homme finira-t-il comme un boutiquier retiré des affaires.

Si toute chose est enfin à sa place, il n'est plus besoin de translation, le mouvement s'arrête, le drame finit. Je ne vois pas la paix Que sera le monde sans le mal ?

Hélas, aplati au fond de la tranchée, sous mon sac et sous la douleur, il m'est arrivé de souhaiter votre néant, mais je n'ai pu m'en contenter

Il ne s'agit point du salut des hommes mais de garder le trésor de l'esprit Votre idéal fut ma honte Voici mon cri profond : j'ai peur de votre paix Je ne vois pas. J'ai peur Mais je veux bien vous jeter cet aveu Cette guerre démocratique est morne et sa monotonie s'allonge comme une paix sans vergogne.

PEUR DE LA PAIX Où sont les magnificences du premier temps ? pourtant çà et là quelques moments inénarrables alors l'homme est en proie à Thallucination sacrée et toujours je reviendrai à ces moments rédemption de l'ineptie du monde.

Telle est la nature des hommes. Le malheur les rend supportables.

En Champagne j'ai pleuré dans la tranchée comble d'angoisse sur ma misère insigne qui était celle de cette foule crucifiée.

Mais c'était la foule pourtant et je n'oubliais pas ces visages implacablement fermés quand tout un dimanche de paix je les scrutais avec un grand amour de seize ans.

0 guerre, tu es pour ces foules la divine inquiétude qui laboure le génie comme la première charrue mord une plaine fumée par de longs combats.

Voici venir le Nirwâna des occidentaux : l'Internationale.

Ces foules qui ont tant ahanné au long des époques qui s'appesantissent et qui veulent dormir.

INTERROGATION Nous avions déjà eu ces siècles de la paix romaine sans une œuvre de l'esprit, cette grande torpeur de l'Empire Méditerranéen derrière ses trente légions payées. Non Aryens et Sémites du couchant ne nous abandonnons pas. Ne nous laissons pas asphyxier par le chauffage central comme cédèrent les Indiens au trop véhément soleil.

Voici que j'ai prononcé des paroles dangereuses. N'ai- je pas renié l'idéal humain qui fut composé devant le feu primitif et qui est de ne pas souffrir. Mais je n'ai point confiance dans l'homme, il ne vaut rien sans sa souffrance.

Si tu romps un des pôles contraires l'énergie s enfuit de la pile.

L'âme de l'homme si elle ne se roidit plus dans un défi, elle se cassera.

Mais la Grande Paix n'est-ce pas le plus beau défi à la nature et pour l'homme un beau risque de mourir.

Je ne réprouverai rien de la vie.

Je banderai ma louange sous le poids de la paix et de

la guerre.

Après m 'être soumis avec zèle à la séculaire nécessité

de la guerre, n'accueillerai- je pas cette paix irrévocable

que proposent des co-respirants de mon air ?

Ne me livre-t-elle pas à eux lié cette doctrine de la

bonne nouvelle que j'affirmai sans retour :

(adieu totale vérité car tu ne me suffis pas).

Tout ce qui est nouveau est bon, hors du neuf point

le salut. L'humanité ne perdure qu'en se reniant sans

cesse, en tuant d'âge en âge sa vieillesse. Ils disent que

la révolution est démodée !

Et puisque tu ne sens dans le monde qu'une « force »

ne reconnaîtras-tu pas cette force qui est dans la paix.

Ce triomphe de l'effort humain pour vaincre le monde.

Vas-tu trahir l'homme et passer au parti du monde.

Ne vas-tu pas soutenir l'homme dans son décisif défi.

Généreuse séduction de la paix, son risque. Risquons toute la grandeur humaine, je veux goûter cette vie abstraite et dépouillée de la paix. Un cri sollicitant fut poussé par des hommes. Pendant la paix alors que le fer reposait à terre, il est advenu qu'ils saisirent l'antique instrument. Et tandis que leurs poings qui voulaient briser se tordaient sur sa rigidité, ils clamaient avec ferveur. « Ecoutez-nous.

Quelque chose d'extraordinaire a surgi en nous et nous incite.

Une forte vie se raidit. Elle ne veut plus être tuée. Elle ne veut plus tuer.

Elle aspire à prospérer sur cette terre avec moins de souffrance.

Ne dites pas

0 frères, ne dites pas que nous sommes des orgueilleux et que nous avons conçu témérairement le dessein de changer les rudes habitudes de k vie qui sont de tuer ou d'être tuée pour avancer dans ses fréquentes métamorphoses .

Il n'est que la vie.

Toute parole sort de la vie.

Ecoutez donc cette parole de paix.

La paix est dans la nature comme la guerre, peut être aujourd'hui la vie changeante, veut-elle se renouveler dans la paix.

Ecoutez-nous ; ensuite vous ricanerez et vous insulterez comme c'est votre pouvoir.

Nous ne sommes rien. Nous vous disons : La vie est en nous et parle.

Elle se révolte contre ses lois.

Elle voudrait se renouveler par des morts heureuses, elle voudrait couler dans le sein mûr de la paix. La vie semble lasse de manifester ses renouveaux au moyen des cruels meurtres et molestations.

La guerre pour nous, nés dans un temps de longue paix, parut une nouveauté merveilleuse, l'accomplissement qui n'était pas espéré de notre jeunesse. Nous voulions épuiser la vie dans un irréparable élan.

Or, doute que la paix nous eût assouvis aussi magnifiquement.

A nous autres, jeunes hommes éduqués par le verbe orgueilleux de Nietzche et de Barrés, Paul Adam, Maurras, d'Annunzio, Kipling, excitateurs du monde occidental, la guerre offrit une fraîche tentation. La séduction persiste, après l'épreuve, aussi forte nourriture de notre souvenir que de notre attente. Voici le bloc de pierre unique, sur quoi il nous faudra maçonner nos pensées après la guerre.

Nous ne pouvons pas regretter la guerre. La guerre a introduit une solennité dans notre vie que nous n espérions plus des événements humains et dont l'absence nous faisait sentir dans l'homme une perte. Non, une vulgaire hallucination de foule ne nous a pas égarés en août 1914.

INTERROGATION DE LA PAIX Soudain nous fondâmes à nouveau dans la vie de grandes espérances.

La guerre nous fit recroire non pas au progrès mais au noble effort libre d'espoir.

Et il ne s'agit pas ici d'une ivresse impersonnelle qui noie le contemplateur de gestes humains soudain plongé dans d'aussi véhémentes occurences. Mais je parle ici d'une expérience dont chacun arrondit son bien particulièrement.

Il est vrai qu'avant la guerre, étant très jeune, tu n'avais connu aucun moment de la vie, ni la mort, ni l'amour, ni le triomphe.

Mais doute que la rencontre de ces grands événements dans la paix, t'eût procuré une émotion aussi profondément engravante, que ce face à face avec la mort militaire, cette immersion à pleine humanité souffrante et triomphante, lâche à vomir ou héroïque comme le cri de la trompette.

Dans la tranchée se révèle le revers insoupçonné de la vie : Tu es de l'autre côté et tu envisages l'effarant soleil des mystiques.

Descente aux enfers, voyage au pays de la quatrième dimension.

INTERROGATION Nous ne pouvons pas renier des minutes inoubliables. Alors la vie s'est surpassée à nos yeux étonnés. Non, nous ne pouvons pas renier notre guerre. Par elle, la vie nous parut plus adorable et nos ferveurs furent renouvelées.

0 guerre, hallucination comme l'amour L'ennemi est un dieu devant toi Ces grandes densités tourbillonnantes d'amour Qui s'agrègent par les plaines Où soudain se dessme Un ordre de rangs et de files

Et le grand élan des attaques tremblantes et ferventes

Et le désir qui épouvante l'armée d'embrasser l'ennemi.

Mais parmi les jours, je m'en vais traînant ce cri

poussé sous l'imminence de l'obus

Ce cri de révolte

Ce cri qui est issu de moi, ce cri que j'ai mis au monde

dans une évidence maternelle.

Il est parti d'un repli en mon corps si creux que je

ne pourrai extirper son germe par nul reniement.

Il me faudra l'avouer jusqu'à la fin de ma vie.

Ces jours-là, je fus celui qui crie « non » à la douleur.

Je fus donc parmi ceux qui crient « non » à la douleur.

Mais je ne les aime pas et ils me font peur.

Il est en moi plusieurs vérités

Il y eut ce cri de ma chair, cette plainte de mon

ventre et il y eut aussi la parole vénérable de mon mtel-

ligence.

Et devant elle, qui suis-je ?

Elle m'humilie dans ma petitesse et me soumet aux

lois de la grandeur.

Elle m'assigna la besogne du soldat d'infanterie, qui

use ses pieds, qui se traîne contre la terre, et qui tient

des propos où la vie est une chose honteuse.

INTERROGATION Prudente, elle raya avant qu'ils sortent de ma bouche avilie de lassitude tous mes reniements. Qu'importe ce que j'ai dit dans la terreur quand je me trouvais devant la mort

Si d'abord je fus celui qui résolut de la rencontrer. J'ai fait ce que j'ai pu, mais l'âme s'enfuyait de mes nerfs, et mon corps se relâchait.

Et quand l'obus arrivait sur moi, (ô mes camarades qui savez, je vous en prends à témoin), plus rapide dans une avalanche de souffles que la locomotive qui fond sur le rail prosterné

De l'âme de ma chair, de mes plus vives fibres, quel ressac d'horreur, de révolte, haine.

Quel cri arraché de ma gorge par un poing qui y aurait fouillé et tordu.

Vérité qui poussera son hurlement hors de moi jusqu'à ma mort où elle rebondira d'une sonorité suprême. Cri aigu qui perce mes os jusqu'à la moelle. Ecoutez, c'est une vieille clameur humaine qui a dilaté de nouveau mon gosier :

L'humanité ne veut pas souffrir.

Trop atroce, ce sifflement de l'obus, ce souffle qui

INTERROGATION DE LA PAIX s'abat sur vous, cette masse qui s'affale et fait tout osciller comme si soudain fonçaient trente trains. Alors une volonté forcenée se noue, et je ne veux plus voir et je ne veux plus que des hommes voient et je voue ma vie à détruire

Je jure que la nature ne connaîtra plus longtemps cet insolent assouvissement sur les hommes.

Là-bas de l'autre côté du tir de barrage, une vie.

Dans nos corps suppliciés ne portons-nous pas une paix, par nous le monde ne veut-il pas connaître une nouvelle création ?

Nous, hommes d'aujourd'hui, il n'est aucune grandeur qui nous dépasse. Ce vœu ne paraîtra pas trop fier à tous ceux qui furent au centre de l'explosive horreur. Cette volonté d'étouffer sous la cendre la plus froide, la plus épaisse, toute étincelle après cette guerre, total incendie.

Elle jaillit de nous dans l'angoisse du combat, aussi dure, aussi raide que l'éclat décoché par l'obus qui se casse.

Ah ! laissons ceux qui n'y furent pas vaticiner au

sujet d'une fatalité contre quoi, du fond de la tranchée,

du fond de notre angoisse inénarrable, (quand la terre

et l'air n'étaient qu'une seule bouillie malaxée par

mille et mille obus tombant en tous sens comme les

pas d'un homme ivre) nous lançâmes un cri de haine

teint du sang de notre gorge.

Avant que la lourdeur du fait nous écrasât, étant aux

prises avec la menace

Beaucoup attendaient ce cri décisif, cette libération

de la chair.

Peut-être sous forme d'une levée des hommes à tête

paresseuse.

Vous — mes hommes de la tranchée — contre des

maîtres fatigués et monotones.

Or ils se levèrent et de leur force nouvelle née écla-

tèrent toutes les prophéties,

Mais selon l'ancien rite de la guerre.

Hommes de la paix prochaine, écoutez une dernière fois cette angoisse de l'Humanité qui se prive d'une grandeur si longtemps chérie, qui s'arrache à la guerre.

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