JE NE VOUS AI PAS MENTI, HOMMES
C'est la misère de notre temps que les chefs doivent tant parler au peuple. Car alors ils lui mentent beaucoup.
Qui a jamais dit la vérité au peuple ? Appelez le chef : l'homme-qui-ment.
Et le peuple vainement avec une fureur acharnée enfante de nouveaux chefs.
Il est un pacte, dont personne ne parle, entre tous les chefs : maintenir la vie contre le peuple qui voudrait bien retourner au néant.
Je ne vous ai pas menti Hommes du peuple
Et pourtant nous fûmes camarades, non pas le temps que résonne une tape sur l'épaule ou que dure une extase oratoire, mais jour à jour, à suer ensemble de peur ou de peine.
INTERROGATION Je ne vous ai pas menti. Je ne vous ai pas glissé sous le bras l'insulte de dire que j étais comme vous. Quand nous fûmes face à face, uniformes sous nos armes neuves dans cet août aviné, mais follement tendre, je sus que vous me reconnaissiez sans erreur pour qui j'étais :
Un bourgeois que vous vous imaginiez vaille que vaille, et qu'on vous avait rudement dénoncé. Et moi, je venais à vous avec l'immense amour de mon cerveau paternel, inquiet de vos instincts inconnus. Et alors, ayant laissé derrière nous les villes aux subtils partages, nous avons mis au monde une égalité : tous les hommes ensemble cheminant vers l'ennemi. Depuis combien de siècles ne nous étions-nous pas rencontrés ?
Dans l'énorme éventualité jaillie des profondeurs oubliées, un ancien cri, comme au coin d'un bois, surprit la foule au carrefour. Aussitôt, laissant derrière eux les femmes, les enfants, et une tourbe d'êtres sur qui le silence sera fait.
Les hommes -de -la -tête et les hommes -de -la -main s'en furent vers l'horizon qui s'offrait encore au rêve humain.
JE NE VOUS AI PAS MENTI Mais je ne vous ai pas menti : et aujourd'hui encore je vous le dis. Je suis parti avec vous parce que je Tai voulu.
Il est des hommes parmi nous en temps ordinaire pour vous mener au combat. Des chefs vous sont conférés : leur simplicité vous touche, leur audace vous lie. D'autres besognes nous retenaient près du feu, autour de quoi nous sûmes bâtir la cité et la civilisation et des civilités qui vous échappent. Mais l'occurence exigea le total tumulte. Pêle-mêle tous les hommes qui avaient deux mains s'assemblèrent. La démocratie se dressa énorme et confuse en proie au rythme épique. Je suis venu parmi vous pour défendre mes biens, les subtiles richesses fixées dans les livres, et l'or accumulé par vos maîtres.
Et aussi la force du chant ne se propage que par l'orgueil.
Et les vaincus qui ont chanté avaient 1 espoir oii germe tout l'excès des triomphes.
C'est à cause des livres que vous faites la guerre. Mais mes semblables vous ont donné la civilisation. E moi, je vous ai renouvelé le don en naissant avec mon cerveau.
INTERROGATION Et si, pour la durée des systèmes il faut que s'opposent les élites, vous entrechoquerez vos corps afin que le haut conflit spirituel se manifeste en une matérielle évidence.
Tel est le secret. Telle est la nécessité de la guerre. L'élite n'est point faite pour le peuple, mais l'élite et le peuple pour accomplir le commandement de la Vie qui se complait dans le chaos.
Le secret est de se réjouir de l'imperfection du monde.
Ils demandent à quoi sert la guerre mais ils veulent dire à quoi sert la vie.
Il faut choisir entre le néant ou le chaos. L'esprit du Dieu se meut fantasque et vain à la surface de l'abîme. Certes il ne peut créer la Paix, mais le voudrait-il ?
Et voici qu'encore la guerre éclata sur le monde. Et
les foules demeurées dans les villes se réjouirent parce
que les journaux étaient des épopées.
Non, les hommes ne veulent pas encore cracher le
fruit défendu, et réintégrer l'Eden-du-Refus-à-la-
Vie.