SONNET LIMINAIRE
Si quelqu'un qui m'est proche ou qui m'est étranger, Homme, femme, jeune homme ardent, aime ce livre, Où j'espère qu'un peu de moi-même se livre, Je veux dire à quoi j'aimerais qu'il fît songer.
Mon effort patient a voulu mélanger Aux senteurs de la mer qui conseillent de vivre, Le parfum des buissons dont le printemps est ivre, Saunage dans la lande et suave au verger,
Montrer que des rameaux de cyprès ou d'yeuse Peuvent faire notre âme affligée ou joyeuse, Peindre un ciel amical, puis un ciel acharné,
Epousant nos espoirs, puis aggravant nos peines, Et des murs de maisons près desquels ont traîné — Autrefois — de la joie et des peines humaines.
Res severa, verum gaudium.
StNkQUI.
A Charles Maurras.
La pourpre, que le soir a faite ténébreuse, Des roses embaumant la profondeur du soir Investissait de faste, ainsi qu'un reposoir, Les jardins endormis de ma calme chartreuse.
La crainte de l'amour émanait de vos cœurs, Et la soif de l'amour brûlait dans vos calices, O roses de ces nuits aux mortelles délices, O roses de jadis, aux suaves liqueurs !
Des astres au déclin réfléchissant les flammes, L'étang semblait rouler des diadèmes d'or.
Comme on pleure en un rêve où Ton rêve de mort, Des fontaines pleuraient comme pleurent les femmes.
Des roses qui jonchaient les larges escaliers, Le parfum tiède errait dans le sommeil des choses. Qu'il devait y avoir de roses et de roses !
Leur moisson invisible embrasait les halliers...
Comme un cœur attentif qui veille et se recueille S'émeut d'une couleur, d'une forme, d'un son, En ce temps-là, tout me troublait, le court frisson Du bassin où tournoie, en tombant, une feuille,
Un cri d'oiseau, le bruit lointain de la forêt, La clarté douce, molle, heureuse, de la nue... Le jour voilé semblait une aube continue, Et la nuit claire un soir qui jamais n'expirait.
La nuit claire, étoilée à demi, mi-voilée, Tendre, semblait sourire en ses millions d'yeux ; Sirius, Bételgeuse, Aldebaran joyeux Étincelaient comme la neige immaculée.
Hors des noires splendeurs on voyait émerger Des épis de lumière et des floraisons blanches, Et scintiller dans l'ombre où se cachaient les branches Les fruits d'or et d'argent du céleste verger.
5o LA MAISON SOLITAIRE.
Ce soir... tantôt... j'ai cru respirer le mystère Et la brise lassée et l'odeur du printemps, Et voici que mon cœur se ressouvient du temps, Du temps où j'habitai la maison solitaire.
Je revois le vallon harmonieux et doux Où fleurit le narcisse avec la violette, Le lac où la nuée en fuite se reflète Et le chemin bordé d'églantine et de houx.
Je vois chaque tournant de route et de rivage ; Le champ tout bourdonnant d'abeilles, le vieux puits, Et parmi les rosiers, les cystes et les buis, L'épanouissement de la flore sauvage.
L'image de ces lieux où jadis j'ai pleuré, Pourquoi ce soir est-elle là, sous ma paupière ? Et maintenant, mon âme attend, comme en prière, La Visitation d'un souvenir sacré.
Dans mon cœur d'aujourd'hui l'ancien cœur se rallume Comme aux jours où j'y vins chercher l'apaisement,
J'entre dans la maison. Mais de l'ancien tourment Je ne peux plus sentir toute l'acre amertume.
J'écoute des sanglots qui vont s'afïaiblissant De même qu'on écoute une source lointaine...
Ma douleur d'autrefois, la folle aux cris de haine, Elle n'est plus qu'un doux fantôme gémissant.
Maintenant, tu m'es chère, ah ! reste-moi fidèle, Ma douleur, ô ma sœur, en tes vêtements longs ; Fantôme aux yeux en pleurs voilés de cheveux blonds, N'es-tu pas pour mon cœur tout ce qui reste d'Elle?
Et le courant des jours ainsi qu'un flot égal Entraînait lentement ma souffrance pieuse En ce temps-là, dans la maison silencieuse, Où, limpides, coulaient les heures de cristal.
Ivresse sans tumulte, amour sans trouble, joie, Plénitude et transport de tout l'être ravi Et le cœur presque lourd d'être trop assouvi, Tel un rameau qui, trop fécond, s'incline et ploie.
Tout souvenir des jours amers s'était fondu Dans un regret paisible et doux, sans violence,
Et nourri de repos, de rêve et de silence,
Mon cœur joyeux n'était qu'un sanglot suspendu.
Ciel nocturne, muet d'une douleur sublime, Plainte longue des eaux, rumeur de la forêt, L'influence du lieu béni me pénétrait, Belle comme une mort, une mort magnanime.
Ah ! les heures alors, sans regret, sans douleurs Passaient, et se fanaient les crépuscules roses. Ah ! les heures passaient comme meurent les roses Ou comme on voit neiger des pétales de fleurs.
^^A«\M^V^AMMAAA
lu.
Orient ! Orient ! Les floraisons géantes
Eclatent dans le feu des éternels étés.
Dans une pluie ardente et folle de clartés
Se creusent des cieux bleus, aux profondeurs béantes.
L'implacable soleil flamboie. Et dans la brume Des chaleurs, qui trépide aux lointains embrasés, Toute l'Inde, les monts sous la flamme écrasés, Et le Gange, comme un immense bûcher, fume.
Comme des eaux d'une fournaise, dans les airs Frémissent les lacs clairs immenses et les mers... Oh! j'irai là, j'irai vers l'aurore première,
En ces pays dont j'ai les yeux hallucinés, Là-bas, où tendent tous mes rêves acharnés De m'abîmer dans la stupeur de la lumière.
La perçante douceur des étoiles d'avril Rend le cœur confiant comme un cœur puéril.
L'espoir gonfle le cœur comme le vent les voiles. •Les rêves enhardis cinglent vers les étoiles Et volent dans l'azur magnifique des cieux Ainsi que des oiseaux, en tumulte joyeux.
Sous la feuillée émue et toujours inquiète, Il souffle un frais et pur parfum de violette, Et, par instants, l'odeur plus molle des lilas; L'allégresse défaille alors dans les cœurs las, Ceux que la volupté trouble d'un émoi grave Dont nul mot ne dira la tristesse suave.
La voix d'en haut, hautaine et forte, parle au cœur. Stridente, elle a l'accent formidable du cuivre Qui remplit de terreur, mais commande de suivre, Telle qu'on ne résiste à son appel vainqueur.
Elle dît : « Laisse là tout rêve inférieur,
Des tourments de penser et de savoir sois ivre ;
ïl n'est de joie à l'âme et de noblesse à vivre
Que pour chercher, malgré le doute et la douleur. »
Le vent du printemps souffle en la nuit haletante, Alourdissant les cœurs de l'émoi d'une attente, Les astres sont en marche et traversent le ciel.
Mais il monte une odeur incertaine, mêlée De violette avec du genêt et du miel, De la terre qui dort sous la nuit étoilée.
La voix d'en bas dit au cœur las : « Reprends espoir. .Tu le savais que les chimères sont traîtresses. Par elles, emporté dans le vent des détresses, Tu trouveras au fond de tout le néant noir.
Le vrai, c'est d'être simple et naïf; tu vas voir Que pour les simples la nature a des caresses ; Renonce à la science et subis les ivresses, O cœur qu'a desséché le désir de savoir.
Tu ne sais pas de quels calices exhalée Il souffle cette odeur incertaine, mêlée De violette avec du genêt et du miel.
Ne cherche pas, pareil aux hommes qui raisonnent. Sois enfant et vois donc que là-haut, dans le ciel, Les genêts d'or et les violettes foisonnent. »
tfWVWWVWVW^^tfWS
Mais voici : l'aube monte et grandit ; l'ombre fuit. C'est l'aube, l'aube blanche et bleue, ô douce reine ! On ne sait quel air doux ou douloureux se traîne Sur le lac qui frissonne et sur la mer qui luit.
Et ces frissons sont faits de l'effroi de la nuit Et de la joie aussi de l'aurore prochaine.
L'horreur habite encor le feuillage du chêne, Mais la feuille déjà claire tremble et bruit.
Le gouffre d'azur noir est une plaine blanche, De l'azur noir naît l'azur doux de la pervenche, Et le berger du ciel, en son lointain bercail,
Le matin survenant qui fait pâlir les voiles Des prés et des champs bleus, rappelle son bétail, Le troupeau pacifique et muet des étoiles.
»V"yV"»^v%<WWWN^V^^
Océan qui ne va mourir sur nulle grève,
Qui sait si l'infini n'a pas sa houle aussi
Qui prend les univers sans nombre et les soulève ;
Qui prend les univers innombrables, ainsi
Que des flocons d'écume en quelque vague immense,
Et les roule à jamais, sans trêve et sans merci,
Dans l'insondable nuit qui toujours recommence, Gouffre élargi sans cesse et toujours dévorant, Puits d'épouvante et de vertige et de démence ;
Qui sait si quelque jour notre monde souffrant Ne s'approchera pas de ces foyers splendides, Orion, Antarès, Algol, Aldebaran ?
A force de rouler à travers les cieux vides, Les planètes, Vénus, Mercure, Jupiter, Et Saturne, perdu dans les brumes livides,
La Terre et Mars en feu, puis dans la haute mer Uranus et Neptune emprisonnés de glace, Errant sur les confins suprêmes de l'éther,
A force de tourner, ayant usé l'espace,
Devant des cieux nouveaux, à la chute des temps,
Peut-être arriveront, comme une troupe lasse.
Et moi, par la pensée aux sauvages élans, Par les yeux de l'esprit j'ai déjà vu Taurore, L'aurore formidable aux rayons aveuglants.
La divination de la pensée explore Le cosmos tout entier ouvert à ses essors, Et volé loin, plus loin, plus loin, plus loin encore- Mais, hélas! où trouver la flamme des yeux morts?
***IWWVW«A^WWWW^