L'OFFRANDE A HÉCATE
mors, nigra es, sed formosa.
(S. Jérôme.)
Vierge auguste, voici de sombres violettes
Dont l'azur, froid délice aux yeux, est presque noir.
Prends-les, déesse au front cerclé de bandelettes.
Voici des lis de neige et pâles comme un soir Abattu sur l'argent des mers hyperborées Qui reflètent des cieux glacés en leur miroir.
Le fardeau sur mes bras de ces fleurs consacrées Puisse charmer tes yeux, ô Vierge aux yeux sans fond Dont l'empire s'étend sur les mornes contrées.
Toi devant qui l'esprit se trouble et le cœur fond,
Veuille agréer aussi ces douces tubéreuses,
Leur parfum sent la mort comme un amour profond.
Et voici maintenant d'autres fleurs ténébreuses Ou claires comme une eau dans la nuit des forêts, Et l'asphodèle cher aux muses sérieuses.
Et voici la verveine au rameau souple et frais, Et de roses, vois-tu quelle noire jonchée ?
Elles saignaient au bois de myrte et de cyprès.
Vois, la moisson lugubre : elle est toute fauchée.
Devant toi sont béants d'effroi les cieux ouverts. Taciturne, si mon offrande te touche, Daigne donner un peu de ta grâce à mes vers.
Devant la majesté muette de ta bouche
Les plus hauts rêves sont comme s'ils n'étaient pas.
Quelle parole vaut ton silence farouche ?
O conquérante Mort ! L'approche de tes pas Pâlit les fronts et rend les heures solennelles. Une peur indicible au cœur parle tout bas.
Les nuits ne cachent pas ce qui scintille en elles. Comme la nuit du ciel roules-tu des trésors, O toi qui sais le fond des choses éternelles ?
L'esprit de l'homme tend d'inutiles essors Vers toi la Vigilante et vers toi l'Invincible; Ta méditation nourrit l'âme des forts.
Quels secrets gardes-tu sous ta robe terrible ?
Je m'incline vers toi, mère de l'Epouvante, Toi que la vie accuse avec des cris haineux Et qui donnes sa grâce à la chose vivante.
Comme l'astre est plus clair de la noirceur des cieux, La vie en fleur sourit sur ton mystère sombre Dont l'effroi creuse un gouffre en nos cœurs anxieux.
D s'exhale un frisson sublime de ton ombre, Nous buvons ton vertige au fond des yeux aimés.
Ce n'est pas sans trouble que je me suis mis à écrire ces pages de commémoration. J'aurais voulu laisser à de plus dignes et à de plus autorisés que moi le soin de conserver le souvenir d'une figure chère et de rendre à une grande intelligence éteinte l'hommage qui convient. Mais la volonté de mon ami mourant ne me permettait nulle hésitation et me commandait un devoir que je tiens pour sacré. M. Raymond de la Tailhède, héritier des manuscrits de Jules Tellier, qui l'assistait dans son agonie et qui fut présent à sa mort, m'a rapporté son vœu me désignant pour présenter au public ce que nous aurions pu rassembler de son œuvre inachevée. Et ce choix dont je me trouve infiniment honoré m'intimide en même temps.
Une peur m'arrête, la crainte de ne savoir confier aux mots ce que je ressens et ce que je vois.
Il y a plus d'un an déjà que Jules Tellier est mort.
Je crois parfois l'avoir quitté d'une heure à peine, tant son image est demeurée intacte dans ma mémoire : tous les traits de son visage, et jusqu'à ses moindres gestes, sont là présents à mes yeux ; j'entends le son et l'accent de sa voix ; il me semble que rien, presque rien de toute sa personne ne s'est éloigné de moi, et que tout ce que j'ai connu de son âme est encore très près de mon âme. Saurais-je dessiner avec netteté une vision que je vois si nette ? Je voudrais tant qu'un peu de sa ressemblance apparût sous les pauvres signes que je trace. Car alors, même ceux qui ne l'ont pas connu ne pourraient s'empêcher d'aimer cette âme d'élite et de prendre quelque chose de notre immense regret.
Je me rappelle très bien ma première rencontre avec Tellier ; elle n'est d'ailleurs pas si lointaine, elle ne date guère de plus de trois ans. J'avais lu sous son nom, dans une petite revue aujourd'hui disparue, les Chroniques, des sonnets et quelques proses qui m'avaient beaucoup frappé, et m'avaient donné l'envie de connaître le poète. Notre grand ami commun Maurice Bouchor, qui s'était offert à satisfaire mon désir, vint donc un soir, au lieu du rendez- vous, ayant
à son bras un assez grand et maigre garçon, l'air absorbé et distrait, et pour l'heure entièrement perdu dans des vers qu'il déclamait lentement, d'une voix basse, un peu sourde. En attendant que sa psalmodie prît fin, ce qui n'arrivait pas tout de suite, j'eus le loisir d'examiner Tellier. Des vêtements et un corps, parce qu'il en faut, sans caractère et sans signification, mais la tête tout à fait attachante, une tête aux ajêtes précises sans être anguleuses, un front obstiné, la face plutôt longue, de type un peu arabe, le nez fin, les yeux ardents et sombres, profondément enfoncés sous l'arcade bien construite. Tout, dans ce masque empreint d'énergie et de volonté, décelait des habitudes de pensée, la concentration ejt la longue tension de l'esprit. Tellier était d'un abord simple et d'un accueil affable. Nulle défiance dans sa physionomie, mais quelque chose de tourmenté, et parfois répandue sur le visage une expression morne, je ne sais quoi de las et de frappé, qui saisissait. Par intervalles, le fond chagrin de cette figure s'éclaircissait, laissant place à des gaietés. Tellier avait des manières siennes de s'égayer, une façon tranquille de plaisanter et de montrer son érudition singulière des excentricités et des cocasseries littéraires. La bouche alors souriait d'un sourire très bon que scandaient de lents hochements de tête. Une sympathie mutuelle s'éveilla vite entre nous.
H ne fallut pas beaucoup de mois pour que l'amitié littéraire qui nous unissait déjà fût devenue simplement de l'amitié.
Tellier avait un don de plaire et une finesse captivante qui rendait exquis son commerce. Ceux qui avaient été insensibles à sa séduction immédiate ne pouvaient guère résister au charme de sa conversation. De vastes lectures, une mémoire prodigieuse, un art inné de la causerie le servaient dans son enchantement, cependant qu'une facilité peu commune d'enchaîner et de déduire les idées le faisait redoutable dans la discussion, capable d'improviser des argumentations très serrées et de les suivre dans tous leurs détours. C'était plutôt un causeur d'haleine que par saillies, aimant la dispute sur des objets sérieux, trouvant des ressources infinies dans la controverse, et que la contradiction ne pouvait égarer longtemps. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'est parler par effusions, par larges effusions, et citer des vers intarissablement. Il en savait par cœur une prodigieuse quantité, ayant fouillé, à leur recherche, plusieurs littératures. Car il était altéré de l'ivresse divine, jusqu'à l'oubli de lui-même et de toutes choses : il avait faim et soif de poésie. Comme a dit M. Anatole France avec sa grâce accoutumée : « Jules Tellier est mort n'ayant voulu connaître de cette vieille planète
où il devait durer si peu de jours que les chansons qui passent comme des souffles embaumés sur les fronts brûlants des hommes.
« Les poètes grecs, les poètes latins, depuis Ennius jusqu'à Claudien et jusqu'à Rutilius Numatianus, tous les poètes français, trouvères, humanistes, classiques, romantiques, parnassiens, symbolistes emplissaient son âme de concerts. Il est mort, et un monde d'harmonies est mort avec lui. »
Je lui ai souvent entendu dire qu'il ne pouvait plus être passionné que par trois choses au monde : les beaux vers, l'amour et la mort. Aussi, dès qu'il croyait deviner en quelque esprit un peu « de cet immense amour des Muses » dont parle le poète ancien et dont il était dévoré, il épanchait, tel qu'une fontaine sacrée, un ruisseau sans fin de parole cadencée. Il pouvait, dans la même soirée, réciter de longs morceaux de V Iliade et des Géorgiques, .du Longfellow et du Tennyson, enfin du Hugo autant qu'on voulait.
« J'ai été, dit Tellier au commencement de son livre Nos Poètes > j'ai été l'enfant que fut Ovide, lisant les poètes de Rome et songeant à eux avec vénération et les imaginant pareils à des Dieux :
Quotquot erant vates, tôt rebar esse Deos.
Et l'homme ne s'est pas dépouillé tout à fait des illu-
sions de l'enfant. En vérité, quiconque a fait seulement tenir sur pied dix bons vers, celui-là, n'eût-il d'ailleurs, comme il arrive, ni de bon sens, ni d'idées, ni d'esprit, m'apparaît encore parfois comme un être privilégié, aux cheveux ceints d'une auréole et au front marqué d'un signe. »
Je crois que bien peu ont eu en poésie un goût aussi exercé, aussi fin, aussi sûr que celui de Tellier ; je ne crois pas que personne ait eu plus d'indépendance et de hardiesse dans son goût et se soit fait une conception de l'Art plus large et plus accueillante. Son intelligence et son amour embrassaient la Beauté dans l'universalité de ses aspects. Il aimait avec nostalgie le pays de la lumière, la Hellade et la Beauté qui y est née, de forme exacte et de contour sévère ; et il adorait la poésie vague, mystérieuse, qui a pour patrie le Nord et la Nuit. Il pouvait prier, sur l'Acropole, la claire Pallas, la déesse aux yeux bleus qui hait la difformité, mais il savait, comme a dit admirablement M. Renan, « qu'il y a de la poésie jusque dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace (i) ».
Cette contrariété de tendances dans le même esprit, assez commune aujourd'hui, je crois, elle s'accusait plus marquée chez Tellier. Avec son horreur instinc-
(i) Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 71.
tive du confus et de l'inachevé, le besoin de précision et de clarté qu'il avait dans l'esprit, il était admirablement doué pour sentir la perfection grecque. Très nettement aussi, affirme- t-il « que la Beauté vraie est unité et harmonie ». Mais en même temps il a, très intense, le sentiment tout germanique du multiple et de l'infini, d'une Nature illimitée en tous sens ; il semble qu'il devine la présence de mille choses obscurément vivantes qui nous pressent de toutes parts.
Le poète panthéiste du Centaure, Maurice de Guérin, que Tellier aimait tant, n'aurait-il pas été ému de ces quelques phrases pleines du sentiment de la vie universelle ?
« ... A notre droite, des collines. Les nuages qui sont très épais et très bas, traînent sur elles et les menacent de tout près. Ces ciels-là sont animés et multiples comme des foules. Qui les regarde ne se dérobe point à la conscience des forces, des actions et des réactions, des poursuites et des fuites, de l'inquiétude éternelle et de la richesse lourde des choses. Il sent à quel point tout ce qui nous entoure est vivant et agité. Ce sont des ciels panthéistes et que Maurice de Guérin dut aimer. Le ciel bleu, trop lointain, qui a l'air d'une voûte et par qui les hommes ont imaginé qu'il y avait au-dessus d'eux quelque chose de stable et d'immanent est d'une beauté de mensonge et de
ioo ÉTUDES LITTÉRAIRES.
décor... » Plus loin, dans les mêmes Notes de voyage (de Toulouse à Girone), d'où sont prises ces lignes, je trouve une curieuse observation littéraire à propos d'un crépuscule méridional :
« Cependant l'Orient s'éclaire, et c'est l'aube et c'est l'aurore et c'est le jour. Rien de plus rapide, ni qui participe moins de la richesse des crépuscules du Nord. Nous n'avons pas eu un moment l'impression d'une lutte ; d'une mêlée douteuse, d'on ne sait quelle obscure résistance des choses de la Nuit. Tout s'est passé de façon très simple et très nette. Le jour s'est levé, voilà tout... Il doit manquer et il manque en effet quelque chose de trouble et de profond à la poésie des peuples chez qui le jour se lève ainsi. »
Ainsi unité et harmonie ne sont peut-être pas tout. Le sentiment de Tellier exigeait aussi ce « quelque chose de trouble et de profond » qu'a surtout la poésie septentrionale et qui lui donne, pour prendre une expression de Carlyle, le chant insondable.
Feuilletant les manuscrits, je trouve jetée au bas d'une page cette note qui montre en l'Hellène de tout à l'heure un amant passionné de la Nuit :
« J'ai souvent rêvé que ce serait une chose belle, douce et triste qu'une terre où il ferait toujours nuit. »
Cet amour de la Nuit et de toutes les choses qui
appartiennent à l'empire de la Nuit est un enrichissement de l'âme moderne. Un Grec n'eût pu le comprendre. Songez à l'horreur des Anciens pour tout ce qui est ténèbres ; rappelez- vous, dans Alceste, les paroles du père et de la mère, ou les plaintifs adieux d'Antigone à la douce lumière du jour.
La religion littéraire d'un lettré doué, comme Tellier, d'une sensibilité si étendue, ne peut rien avoir d'étroit ni d'exclusif. Pas plus qu'il n'était le dévot d'une seule Beauté, Tellier ne pouvait être épris d'une seule forme ou d'un seul moment de l'art. Il était assez souple pour aimer en celui-ci sa naïveté, en cet autre sa science, en cet autre sa corruption et son raffinement. Classique par quelques-uns de ses instincts, un vif attrait l'entraînait en même temps vers les littératures de décadence. Je l'ai entendu parler de Virgile avec une sorte de piété — le Virgile de l'églogue à Gallus, de certains morceaux des Géorgiques et du livre VI de Y Enéide, — l'âme si tendre et si secrète qui trouva de telles plaintes :
Hic quos durus amor...
et tant d'autres vers pénétrés de cette unique douceur. Et en même temps, Tellier s'exaltait au son éclatant, à ce cliquetis de fer qui retentit dans Lucain. Il goûtait fort Salluste, et Sénèque et Lucrèce, Tacite et Ter-
tullien, Claudien et Apulée et Rutilius Numatianus.
On sait qu'une forte et riche culture ne peut que rendre l'esprit respectueux. On comprendra qu'avec son intelligence du passé et sa vénération des maîtres, Tellier ne nourrissait qu'une médiocre tendresse pour cette gouailierie moderne, empruntée de Vallès, qui s'attaque à l'antiquité et en affiche le mépris. Tellier citait avec admiration la belle parole d'Auguste Comte : « L'humanité est plus riche de morts que de vivants. »
On a vu de quel cœur fervent Tellier chérissait les poètes ; pourtant la large hospitalité de cet esprit n'allait pas sans quelques exclusions qui, je l'avoue, m'ont toujours étonné beaucoup. Très personnel, nullement accessible aux influences ambiantes, Tellier prisait assez peu quelques poètes contemporains que la majorité de la jeunesse lettrée tient en grande odeur de sainteté. Il ne se souciait guère de Lamartine, lui reprochant d'écrire mal trop souvent, ce qui est vrai et ce qui n'est pas si grand'chose, quand on a la mélodie du poète de Jocelyn. Tellier aimait certains morceaux de Lamartine, mais par raison, non par passion. Peut-être ne l'avait-il pas lu à l'heure qu'il faut.
H était très loin de partager l'idolâtrie assez répandue de Baudelaire. Ce qui le glaçait, dans la poésie des Fleurs du mal, c'est cette veine de prosaïsme qui
s'y trouve souvent alliée. Il avait une grande admiration mêlée d'une estime singulière pour l'âme si sérieuse et pour l'art si probe d'Alfred de Vigny. Il admirait le poète des Destinées d'avoir su imprimer si fort sa volonté dans son vers durement forgé. Chez Vigny, qui ne manquait pas de dons très rares, mais qui n'est ni divin ni monstrueux, il semble qu'on sente plus la part de l'effort humain que du souffle inconnu dans la création du Beau, et cette impression de labeur inspire le respect sans interdire l'admiration. Chose à remarquer, car l'admiration pareille à l'amour ne se rend guère aux raisons, et elle aime mieux être surprise et confondue que convaincue.
Dans le livre Nos Poètes, hâtivement écrit et inférieur à Tellier, mais sincère et renfermant bien des pages solides, on pourra chercher ses jugements sur les poètes vivants et connaître sa façon de sentir mieux que par un témoignage qui s'efforce d'être fidèle, mais qui reste forcément bien incomplet.
On a pu assez justement s'étonner de voir, en cet esprit ouvert et si enthousiaste, un dédain relatif pour deux ou trois grands poètes de ce siècle.
Le vrai, c'est qu'entre les poètes de ce siècle-ci, Hugo avait pris tout le cœur de notre ami. Tellier était un de ces esprits travaillant en profondeur, qui, à force de creuser le champ où ils s'appliquent, finissent
par y découvrir des mondes. H trouvait l'univers dans Hugo. Il y trouvait la Grèce et la Judée, et Rome et l'Orient, et même il y écoutait bruire « ce prodigieux murmure de la forêt Hercynienne (i) » que Hugo avait entendu dans Beethoven.
L'œuvre immense et touffue du poète de la Légende des siècles, Tellier l'avait étudiée avec la minutieuse patience d'un scoliaste, avec la dévotion d'un Silius Italicus pour Virgile. Il est infiniment regrettable qu'il n'ait pas eu le temps de rédiger ces notes et remarques critiques qu'il avait amassées et qu'il gardait de mémoire. Jointes aux études si approfondies de M. Renouvier, elles eussent formé le commentaire quasi définitif de l'œuvre de Hugo.
Le culte de Tellier pour Hugo n'avait rien d'un fétichisme ; nulle critique plus clairvoyante que son enthousiasme. Il connaissait de Hugo jusqu'aux pièces les moins remarquables et le prouvait en récitant les quelques très beaux vers qui souvent s'y trouvent perdus. Un jour il nous faisait scintiller aux yeux ce vers dont nous nous ébahissions :
Une émeraude où semble errer toute la mer,
et je ne sais plus de quelle excursion à travers la PiHé
(i) Hugo, William Shakespeare.
suprême ou le Pape, il avait rapporté son joyau. Tellier sentait à miracle la perfection propre à Hugo ; avec une sagacité incomparable il en distinguait les défaillances, de même qu'il isolait les passages d'une beauté suprême. Il est assez croyable que Hugo manquait de ce sens discernant, qui sans doute eût empêché le formidable créateur. Comprendre, a-t-on dit, c'est égaler. Il faut être vraiment poète pour éprouver l'émotion qui prenait Tellier lorsqu'il disait ce morceau de la Fin de Satan, entièrement admirable en effet. C'est la page où Christ voit ce qui