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ARRIVERA

Les trois femmes en deuil dans la tombe entreront Marchant l'une après l'autre, humbles, courbant le front, A cause du lieu bas et de l'entrée étroite, Et verront un jeune homme assis dans l'angle, à droite, Qui leur dira, serein comme un soleil levant : Pourquoi parmi les morts cherchez-vous le vivant ?

Et l'adorable reprise :

Mais quand j'apparaîtrai blanc près de la fontaine, Vous me verrez ainsi qu'une forme incertaine ; Madeleine croira que c'est le jardinier ; Thomas commencera par douter et nier , Mais les trous de mes pieds le forceront à croire.

Quelle puissance ont des assemblages de mots, des groupes de sons ! Il y a des vers qui chuchotent je

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ne sais quoi d'ineffable à l'oreille de notre cœur ; des vers qui nous remuent en de si lointaines profondeurs de nous-mêmes qu'ils nous apprennent toute l'étendue de notre âme, nous révèlent notre capacité de souffrance et d'amour. Et nous sommes moins troublés encore par le sens des paroles que par le murmure qu'elles roulent. C'est cette incantation mystérieuse, ce chant obscur, cantus obscurior, qui semble nous arriver de derrière les mots et de bien plus loin qu'eux, c'est ce chant qui fait les poètes, et non pas tant ce qu'ils disent. Nulle part on ne l'entend mieux que dans certains vers, très nus ou très vagues, dont le charme est tout dérobé et qui semblent dire peu, sinon aux âmes préparées.

Qu'est-ce qui donne à ce vers si simple :

Madeleine croira que c'est le jardinier,

son charme, dont je suis si touché? Est-ce l'accord harmonieux des syllabes ? Mais on trouve mille vers aussi euphoniques et qui n'ont pas la même puissance de suggestion et de douceur. Est-ce une rencontre de mots? Mais peut-on en voir de plus ordinaires ? Est-ce l'heureuse entrée de ce vers-là dans la mélodie, son arrivée à l'instant propice ?

Tout cela est peut-être fort en dehors de la raison universelle et ne répond qu'à des sensibilités très

particulières ; aussi arrive-t-il que si deux esprits se rencontrent unis de goûts sur ces objets où les goûts peuvent varier extrêmement, il y a entre eux un rapprochement, une reconnaissance fraternelle. Tout beau vers n'est-il pas comme un miroir où les âmes, se penchant, contemplent leur rêve intime réfléchi et magnifié ? Et si nous sommes capables d'admirer une chose, c'est que déjà nous y aspirions par quelque confus désir. Dire quels vers on aime, c'est essayer une confidence qui sera peut-être recueillie par une âme attentive. Ainsi ont commencé des amitiés. Un jour, Tellier me cita ce vers de Hugo :

Pauvres autels sculptés par des sculpteurs de proues.

Il ne pouvait expliquer le frisson et le ravissement qu'il puisait là. Et moi-même, je ne saurais délier l'inextricable nœud de sentiments et d'images qu'il me semblait voir éveillés et soulevés par ce fragment de phrase. Mais nous nous étions rencontrés en des chemins très détournés ; nous avions tressailli ensemble d'une beauté très à l'écart. Nous étions plus amis par ce vers-là.

On a dit que la joie de l'admiration était refusée aux âmes basses. C'est certainement une des plus grandes joies que Tellier ait connues. D'une âme pleinement contente, il se donnait à une œuvre ; et

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il savait travailler à la gloire d'autrui sans nulle arrière-pensée, avec un désintéressement, une absence de tout égoïsme d'hommes de lettres vraiment touchants. Il prenait plaisir à donner des louanges, comme d'autres ont la passion de dénigrer. Il ne loua pas toujours, et sa critique est d'une franchise assez rude. Mais il était d'une loyauté parfaite ; il aurait tressé des couronnes à son pire ennemi.

J'ai essayé de montrer, telle qu'elle apparaissait dès les premiers entretiens, cette intelligence éprise de noblesse et de beauté. Après avoir séduit les esprits, cette âme sans envie, qui s'ouvrait et s'offrait avec si peu de défiance, savait s'attacher les cœurs par sa grâce spirituelle, sa droiture et sa générosité. Mais comme presque aussitôt elle inquiétait la sollicitude amie par le spectacle du mal singulier dont elle était travaillée ! En pénétrant dans l'intimité de cet esprit on mesurait l'épaisseur de morne tristesse qui l'enveloppait. Cet immobile ennui parfois semblait gagné de fièvre ; Tellier devenait comme impatient du repos, avide d'espace et de courses. Sa passion des voyages ressemblait à l'agitation d'un malade.

L'existence à laquelle la nécessité l'astreignait n'était guère pour diminuer son malaise. Le journalisme convenait aussi peu que possible à îa nature de Tellier. Ce talent difficile et haut, si apte au travail

solitaire, n'avait pas son emploi dans un métier où il ue savait pas s'épargner assez. Ces besognes où Tellier apportait vraiment trop de conscience endettaient son temps et le préoccupaient plus que de raison ; le sort ne lui fit jamais la grâce d'une de ces longues et fructifiantes paresses où les œuvres fortes germent et mûrissent lentement.

Toutefois ce n'est pas dans des causes extérieures, mais dans la constitution même de cette âme qu'il convient de chercher le secret du mal qui la tourmentait.

La souffrance de cette âme était ancienne. Quelque part, Tellier parle de « ces chimères, ces froissements, ces tentations, ces scrupules, toutes ces grandes douleurs des petites âmes des enfants ». Il les connaissait d'expérience. Une enfance toute frémissante de précoces inquiétudes, une adolescence exaltée et tourmentée avaient précédé sa jeunesse, qu'une fatalité termina si tôt.

On ne saura jamais, on ne dira jamais tout ce que peuvent renfermer les âmes de certains petits enfants, les palpitations de leur sensibilité toujours à vif, la philosophie de leurs étonnements, la perçante acuité de leur divination qui sonde' la 'vie et lés emplit d'épouvante vague devant les abîmes entrevus dans un éclair de souffrance. Tout ce passé vaste et

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confus de nos premières années, ce crépuscule où baigne notre cœur d'alors, nous ne pouvons plus le contempler qu'au travers de notre sensibilité d'aujourd'hui, notre sensibilité éprouvée et trop instruite. Nous dissipons, en voulant l'explorer, cette ombre de l'âme, où repose le meilleur de nous-même; mais parfois du fond de ces retraites silencieuses sourd une émotion étrange et profonde sous laquelle notre cœur ploie.

Tellier connaissait bien ces retours de son âme d'enfant. Très jeune, il avait beaucoup senti, beaucoup « inventé la vie », qui depuis ces heures d'ardente création lui avait paru aller se rétrécissant toujours (i), et très jeune il avait eu le soupçon du malheur. A douze ans, il tremblait d'une peur inconnue, il avait vu

L'éclair mystérieux d'une immense infortune.

Voici d'ailleurs le quatrain, trop beau pour n'être pas cité tout entier. Le poète, un soir d'hiver, devant la nuit qui tombe sent qu'il voit les choses avec ses yeux de jadis.

Voici comme à douze ans les étoiles au ciel

(i) Quel mal rétrécissant de jour en jour ma vie...

J . Tellier, la Cité intérieure.

JULES TELLIER. ni

Et l'Océan énorme et noir où se répand En un long sillon d'or la clarté de la lune, Ravive dans mon cœur qui songe et se repent L'éclair mystérieux d'une immense infortune.

Le deuil de cette immense infortune qu'i/ ignore, le poète en naissant Pavait apporté avec son âme incurablement blessée, son âme dont il nous faut maintenant compter les plaies.

« Je suis né, ô bien-aimée, un vendredi, treizième jour d'un mois d'hiver, dans un pays brumeux, sur les bords d'une mer septentrionale.

« Pourtant les flots qui battaient ma porte étaient d'un vert pâle, pareils à un espoir incertain, et plusieurs espérèrent en moi dans mon enfance.

« Mais ils espéraient encore, que dès longtemps déjà je n'espérais plus. Le vent, en s'engouffrant dans la cheminée, me disait des chansons lugubres, pleines d'un mystérieux ennui.

« A l'âge où d'autres jouent à la balle, j'ai grandi taciturne, occupé de chimères sombres, et à l'âge où d'autres commencent à songer à leur cousine, il se

trouva que j'avais tant rêvé que le rêve avait comme usé mon âme.

« Si bien que le jour où je pus enfin posséder les objets souhaités, je n'en jouissais plus, ayant épuisé à l'avance, en les rêvant, tous les plaisirs qu'ils m'auraient pu donner.

« Et je m'affaissai peu à peu comme sous un poids invisible, et un accablement obscur enchaîna mes membres et mon esprit. »

Ainsi parle le bizarre Amant à la Bien-aimée.

Tellier connaissait la source de sa tristesse. Dangers du rêve, tel est le titre de la pièce qui ouvre son volume de vers : la Cité intérieure. Elle est adressée à ces « doux enfants dont le cœur est muet, quoique orageux »,

Qui ne sont plus compris tout entiers par leurs mères.

Le poète leur apprend qu'il fut lui aussi un « enfant fiévreux et solitaire », et qu'il « inventait la vie », et de là est né son tourment. Qu'ils prennent garde ! « Celui qui se donne au rêve est perdu pour la vie. »

On peut s'écrier que ce désenchantement n'est pas nouveau, que c'est la maladie du siècle, et qu'on

croirait entendre parler René lui-même. La ressemblance va jusqu'à des rencontres d'expressions. Mais de cette maladie si fameuse croyez-vous que René ait été la première victime? Il ne fut que l'illustration éclatante d'une souffrance vieille comme le monde, car elle tient au fond même du cœur humain.

J'essayerai de marquer deux ou trois nuances de la physionomie particulière dont se revêt chez le jeune homme d'aujourd'hui cette maladie de tous les temps.

Ce qui le distingue premièrement de son aïeul romantique, c'est d'être à peu près dénué d'orgueil, et c'est l'accent de simplicité, presque d'humilité, qui pénètre sa plainte. Et d'abord cette plainte, loin qu'elle soit étalée, il semble qu'elle n'ose se montrer ; elle se masque d'ironie. On la dirait la voix d'une âme qui déclame en se racontant, qui se raille aussi et qui ne déclame que pour se railler mieux. Sous la grandiloquence de ces superbes Proses, V Araignée, le Discours à la Bien-aimée, la Chambre, on ne cesse pas d'entendre la voix moqueuse, et je sens une sincérité dans cette moquerie. Ce mélange singulier et très savoureux, cet humour qui est une pudeur appartient bien en propre à Tellier. Nous n'avons plus devant nous la souffrance infa-

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tuée, trop vaine d'elle-même pour que nous puissions en être touchés, que René traîne comme un manteau de pourpre. Nous sommes loin de ces pénitents si persuadés qu'ils ont été des favoris de la douleur, et qui s'admirent en se confessant. A une souffrance fière ainsi de se savoir ou de se croire exceptionnelle, il reste de grandes ressources pour se consoler. Tout au contraire, le jeune homme d'aujourd'hui n'oublie jamais que sa souffrance particulière n'est qu'un flot perdu dans la mer de la souffrance universelle. De cela qu'il ne tire nulle gloire de son état d'isolement, son âme est comme élargie, ouverte déjà à une pitié fraternelle pour toutes les infortunes soupçonnées : il est moins séparé de l'humanité. Ce Tristan Noël, qui fut à Tellier une fiction pour exprimer sa rêverie des heures moroses, Tristan Noël pense avoir beaucoup de semblables ou qui n'en valent pas mieux. On eût beaucoup mortifié René en ne le trouvant pas unique.

Si Tristan Noël peut croire en un sens que sa souffrance est de qualité rare ou du moins très spéciale, il n'estime pas qu'elle soit d'un ordre éminent, ni ennoblissante par essence. Il en sait les laideurs et les petitesses, et il les dit, sans craindre de se diminuer par sa sincérité.

Tellier sait qu'une partie de son mal lui vient

d'avoir mangé trop de livres, d'avoir trop donné de son cœur à la chose littéraire. « Mon cœur de rhéteur ennuyé », dit-il quelque part. Il a peut-être parfois commis contre la vie le péché de la considérer surtout comme de la matière d'art et de ne pas voir qu'elle avait en elle-même sa plus haute fin. La vie se venge et elle s'éloigne de qui ne se donne à elle qu'avec une arrière-pensée.

La même bien-aimée qui tantôt recevait ces aveux d'une franchise étrange, le poète lui prête maintenant une singulière clairvoyance : « Le mal dont vous mourrez, lui a-t-elle dit, c'est de ne pas voir les choses. » Cette bien-aimée, qu'on nous a présentée comme ayant peu de grammaire et encore moins de lettres, connaissait-elle le conseil que donne Gœthe aux artistes, de travailler sur la nature extérieure, s'ils veulent garder la joie intime du cœur?

Tellier, ayant travaillé sur la nature intérieure, ayant beaucoup réfléchi sur la vie et sur lui-même, avait fini par tomber dans une étrange défiance de soi et de la vie. Il avait toujours eu le sentiment aigu de la fuite de toutes choses. Il n'aurait pas eu besoin d'écouter le vieil Heraclite pour savoir que tout coule, et que dans cet univers changeant « on ne peut pas se baigner deux fois au même fleuve ».

Une âme stoïcienne peut regarder couler le fleuve

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maintenue en sa sérénité parla forte croyance qu'elle a de sa propre fixité intérieure opposée au torrent des apparences. Tellier incline à une autre disposition d'esprit. Autant que l'univers mouvant, notre âme lui paraît fuyante, perpétuellement en train de se faire et de se défaire.

Capable de vertus comme de voluptés, Incertaine, innombrable et chaque jour nouvelle, Pour le peuple qui rôde et se remue en elle Notre âme est comparable à celle des cités (i).

Que pouvons-nous avoir de durable en nous, puisque tous nos sentiments semblent être hors des prises de notre volonté ?

« O mon Dieu, s'écrie Bossuet, d'où vient donc que mon cœur m'échappe et que j'ai tant de peine à le retrouver ? » Nous ignorons aujourd'hui l'être que nous pouvons être demain. Nos pires répugnances ne sont pas assurées de plus d'avenir que notre amour le plus entier. Je ne sais plus dans quel historien latin j'ai lu ceci, qui est terrible. Tibère en sa jeunesse pure et sans tache entendit d'une Thessalienne la prédiction qu'un jour il se couvrirait de crimes et de sang. Et depuis ce jour, il lui arrivait de

(i) Jules Tellier, la Cité intérieure.

frissonner d'horreur dans l'attente de l'heure incertaine où naîtraient dans son cœur les monstres annoncés par la prophétie... Nos sentiments les plus profonds et qui nous paraissent être tout notre cœur ne sont peut-être que des hôtes de passage et qui nous visitent et nous quittent à leur gré. Notre âme pleine d'amour aujourd'hui sera peut-être demain pareille à une maison ouverte et désertée... Ce sentiment de notre mobilité fatale n'est-il pas pour consterner l'âme avide de s'attacher, le cœur malade de fidélité?

«t H est toujours triste d'aimer, dit l'amant du Discours à la Bien-aimée, quand on a passé l'âge où l'on croit l'amour éternel.

« Car l'enfant n'y songe pas, mais le sage sait bien que le chat qu'il caresse mourra, et qu'il en caressera d'autres ensuite qui mourront de même, et ce lui serait un tourment s'il avait pour son chat une affection plus profonde.

« L'amour aussi dans l'ordre naturel des choses est fait pour vivre moins que l'homme dont il habite le cœur, comme les chats qui habitent nos maisons pour mourir avant nous, et rien n'est plus triste que cette disproportion fatale entre la durée de notre existence et celle de ce que nous mettons à plus haut prix qu'elle.

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« Des jours viendront où je ne voudrais plus de vous, je voudrais vouloir toujours, mais je sais que ma volonté sera vaincue et impuissante, et le savoir est ma torture

« Belle consolation de me dire que cela me sera alors indifférent! Je réponds que cela ne me Test point maintenant. Il me sera indifférent aussi d'être mort, et cela ne m'empêche pas d'être gêné à l'idée qu'il faudra mourir... »

Je feuillette les « Notes de Tristan Noël », ce jeune homme si peu épris de vivre, qu'il finit, à ce que nous apprend Jules Tellier, par déjeuner un beau matin d'un peu de cyanure de potassium.

Tristan Noël n'accuse personne, ni la société, ni les hommes. Il ne s'en prend qu'à lui-même de son humeur chagrine, à lui-même ou plutôt à la fatalité qui l'a fait celui qu'il est.

... Voici un personnage que j'appelle moi, mais qui existe malgré moi et sans que je l'aie voulu. Il a de naissance un cerveau, — une âme si l'on veut, — et avec cette âme ou ce cerveau certaines facultés que je ne lui ai certes pas données et qui s'imposent à moi. 45 Pourquoi m'embarrasserais-je de cet intrus? Peu importe ce qu'il est et ce qu'on en pense. Je le regarde vivre et agir avec une curiosité indifférente.

Si j'avais à dire un mot dans la question, je ne lui demanderais qu'une chose, et ce serait de m'amuser plus souvent... »

Saint Paul a raison. Nous pouvons bien vouloir aimer, vouloir prier; nous pouvons pratiquer les œuvres de la charité, ce n'est que par un don, « une grâce » que nous recevons l'amour et la charité. Il y a de ce fatalisme chrétien dans le fatalisme de Tristan Noël : dans sa croyance que nos vertus sont des faveurs, et qu'à l'égard de nos défauts nos mérites sont subis. Mais il tire rigoureusement les conclusions morales de sa croyance. La Justice ne permet de condamner personne, ni aucune action, et même on pourrait dire que les meilleurs ne s'étant pas plus voulus que les pires, sont des « privilégiés » et sont tenus aux devoirs plus grands que commande toute supériorité. Les meilleurs ne seront jamais quittes envers les pires.

C'est à ce degré de paradoxe que Tristan Noël pousse ses opinions. « La Révolution, dit-il, a supprimé l'arbitraire social, mais elle l'a remplacé par l'arbitraire naturel. Elle a donné au mérite ce qui était au rang, et, d'une façon comme de l'autre, le privilège reste à la naissance. On naissait duc et pair ? Mais vous naissez homme de génie. C'était une injustice qu'un roturier fût exclu de certaines

charges ? Mais c'en est une aussi grande qu'un imbécile ne puisse parvenir à certains emplois. »

Autre note :

« On me dit : « Vous pouvez changer votre nature : « la sottise s'atténue par le travail ; les mauvais « instincts se surmontent par la volonté. » Soit. Mais si je n'ai pas en moi ce qu'il faut de curiosité pour travailler, ou ce qu'il faut de scrupules pour vouloir? »

Entre les diverses solutions proposées aux énigmes qui sont le tourment de qui s'y donne, Tellier savait bien de quel côté l'entraînaient ses instincts et sa pensée ; mais il n'avait pas de croyance assez affermie pour oser la présenter autrement que sous forme de fantaisies philosophiques. L'assurance extrême et le ton de certitude d'un Tristan Noël eussent inquiété sa grande bonne foi scientifique; il s'en tire, pour l'instant, par un expédient de conteur. Il empoisonne le jeune étudiant dont la voix ressemblait tant à la sienne et l'enterre d'une courte oraison en le déclarant un esprit faux.

Tellier avait une intelligence éminemment philosophique. Et il était conduit au souci des causes moins encore par la curiosité de l'esprit que par son profond sentiment de la vie, son inquiétude de la destinée, son émotion du mystère des choses. Esprit

irrassasié de rêve, mais exact, hardi et capable d'intense méditation, il allait au fond de sa songerie jusqu'à rencontrer le frisson de l'horreur sacrée. Je doute qu'il fût devenu jamais un constructeur de systèmes, un architecte d'hypothèses métaphysiques — et toutefois son conte des Deux Paradis d'Abder-Rhaman révèle une intelligence singulièrement apte à toutes les ingéniosités de la spéculation — mais il eût pu fort bien donner quelque interprétation nouvelle des problèmes où la vie du cœur est plus intéressée. En tout cas, sa philosophie eût été sa souffrance et son angoisse exprimées ; elle eût été vraiment jaillie de lui et pétrie de sa propre substance.

Du philosophe, Tellier avait certainement quelques-unes des plus hautes qualités morales et spirituelles : l'amour passionné de la vérité, la loyauté de l'intelligence, et une raison exigeante qui ne se satisfait pas avec des preuves incomplètes et des explications verbales.

Né dans le christianisme, Tellier s'en était détaché insensiblement et sans crise. Ou, s'il y eut une crise, je n'en trouve pas de trace écrite ; sa foi s'était éteinte au souffle de la science moderne ; à lui comme à beaucoup le ciel que révèle l'astronomie paraissait avoir englouti les cieux promis par Jésus. Je ne dis

pas que comme beaucoup il ne fût pas touché parfois du regret de sa crédulité première, mais à rencontre de certaine partie de la jeunesse contemporaine, il était incapable de se faire une foi avec ses désirs seuls. Plutôt que d'adopter un catéchisme sans en avoir examiné le credo, il fût demeuré toujours dans le malaise d'une pensée qui ne sait que croire et d'une ferveur sans objet. Mais il n'est pas rare que notre cœur continue à subir l'influence sentimentale d'une doctrine dont notre esprit s'est dégagé. De même qu'il avait parfois comme des anxiétés de mystique contrastant singulièrement avec les habitudes positives de sa pensée, Tellier connut ce sentiment tout chrétien : le désir, la soif de la pénitence. Il lui arriva d'éprouver la nostalgie du remords, comme le témoigne le fragment de pièce inédite que voici :

Oh ! quel vide et quelle tristesse Laisse le mal dans le cœur mort Qui n'en conçut aucune ivresse Et qui n'en garde aucun remord !

Celui qu'un souvenir dévore A moins de peine et moins d'effroi ; Il sent quelque noblesse encore Dans le mépris qu'il a pour soi.

Moi, c'est l'angoisse de mon âme Envieuse du repentir, D'être sûre qu'elle est infâme Et pourtant de n'en rien sentir.

Ainsi l'excès de sensibilité chez l'enfant, d'une part, de l'autre l'abus du rêve d'abord, et comme conséquence la déception devant la vie, la prompte lassitude de ses joies, et enfin la conscience maladive de la fragilité, et au surplus de l'irresponsabilité de nos sentiments, tout s'était uni pour tourner la méditation de Tellier vers la pensée du néant, tout avait conspiré pour que cette pensée lui devînt une véritable obsession.

Il est arrivé un jour à Tellier de dire son propre tourment, et de se raconter lui-même en voulant raconter un autre.

« Ce poète (Henri Cazalis), a-t-il dit, n'a-t-il pas visiblement deux obsessions : l'idée du néant futur et celle, si je puis dire, du néant actuel, l'idée qu'il nous faut mourir un jour et l'idée que peut-être rien n'existe autour de nous de ce que nous voyons ? »

Plus loin :

« Ce bouddhiste a des oppressions de sensualité. »

Et encore :

« Pour ce poète toujours obsédé de l'idée du néant, l'instant de vie et d'amour qui nous est laissé

prend une importance étrange, et il s'attache d'autant plus à son rêve qu'il sait que ce n'est qu'un rêve... » Le goût de la cendre trouvé à tout, la perscrutation de la pensée du néant, l'idée de la mort, cette idée qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de regarder fixement, disait La Rochefoucauld, cette contemplation immobile de la chose lugubre, finirent par entraîner Tellier à ce dernier terme de sa maladie : la peur et le désir de la mort. La crise de souffrance donna lieu à un poème admirable. Cette Prière a la mort que Tellier composa dans la sueur de son agonie morale, ce court poème où une sorte de beauté oratoire se confond avec la beauté purement poétique, c'est son plus beau titre de poète.

PRIÈRE (i)

Fantôme qui nous dois dans la tombe enfermer, Mort dont le nom répugne et dont l'image effraie, Mais qu'à force de crainte on finit par aimer, Puisque la vie est vaine et que toi seule es vraie.

mort qui fais qu'on vit sans but et qu'on est las, Et qu'on rejette au loin la coupe non goûtée, Mort qu'on maudit d'abord et dont on ne veut pas, Mais qu'on appelle enfin quand on t'a méditée.

(i) Reliques de J. Tellier, page 185.

Puisque tant de ferveur pour toi s'élève en lui, Qu'il veut te préférer à tout, même à l'aimée, Sois clémente à l'enfant qui t'invoque aujourd'hui, Bien qu'il t'ait méconnue et qu'il t'ait blasphémée.

Ma haine s'est changée en .un amour profond.

Voici croître en mon cœur, guéri de ses chimères, L'ennui des voluptés dont on touche le fond Et le morne dédain des choses éphémères.

Vivre dans l'instant n'est que trembler et souffrir. Songe à l'horrible attente et fais-toi moins tardive. Il suffit que tu sois pour qu'on veuille mourir : Le temps laissé par toi ne vaut pas qu'on le vive...

Et toute la fin si poignante et si belle !

Je m'arrête à regret de citer de pareils vers. L'espace m'est mesuré. Je prie le lecteur qu'il veuille bien tourner quelques pages et lire le poème en entier.

N'est-elle pas extraordinaire, cette pièce où il semble que le grondement de la souffrance humaine accompagne le chant divin, s'y mêle et ne le trouble pas?

Ces vers pleins, nerveux, serrés, cette langue d'un si fort tissu me rappellent certains psaumes de Corneille. L'art y est irréprochable, et pourtant je crois sentir là je ne sais quoi d'abrupt, je ne sais quelle gaucherie puissante ; ce n'est pas là une parole aisée et d'abondance, c'est une éloquence arrachée de force.

On sent ici, comme partout dans la poésie de Tellier, que le vers lui opposait une résistance, mais on voit comme il réussissait à la rompre par la force du sens et la seule énergie du sentiment.

Je me rappelle le ton d'entière conviction et qui me surprit assez, avec lequel Tellier m'affirma un jour que le sentiment de ces vers-là lui faisait horreur. Ayant eu des craintes pour la vie d'un être cher, de ce jour il avait jugé impie son poème et il gardait presque un remords de l'avoir écrit. Il craignait que le vœu blasphématoire de ses vers, ce vœu qu'excuse le délire de la souffrance qui l'inspira, n'eût, par mystérieuse aventure, quelque efficace vertu d'obsécration.

Ce poème me paraît avoir encore un mérite très grand, mérite purement littéraire. Tellier a su trouver là une parole qui est à sa ressemblance ; le poète y a su donner à son verbe quelque chose de la physionomie de l'homme; la puissance du rythme en grandissant sa voix ne la change pas, et l'accent personnel, individuel, n'est pas perdu. Quand une si rare fortune échoit à un poète, c'est que vraiment il a vaincu les mots et parle en maître.

La crise de souffrance d'où date la Prière a la mort était éloignée déjà. La vie a des douceurs qui savent apaiser les cœurs les plus troublés. Tellier,

dans les derniers mois qu'il vécut, sentait sa bonté, et cette âme si ployée semblait se redresser et s'épanouir. H avait dépassé ces années d'apprentissage d'art, si dures, malgré leurs heures d'enthousiasme, si tristes au fond, souvent stériles et nues comme des landes. Après avoir longtemps et douloureusement cherché, il sentait son œuvre future croître en lui.

Sans doute l'Art allait lui payer, par les grandes joies de celui qui crée, les longs tourments d'une étude si passionnée. En même temps que son mal de penser semblait s'endormir, on eût dit que l'univers s'ouvrait à lui plus large et comme rajeuni. Les Notes du voyage de Toulouse à Girone ) les dernières pages que Tellier ait écrites, me semblent respirer une sorte de joie physique, une allégresse d'aller et d'agir, un plaisir de voir les choses et les lieux. C'était sans doute l'heure où Tellier allait connaître la seconde jeunesse, moins émerveillé, mais plus douce que la première.

C'est alors qu'il est mort. Il est mort rentrant en France après trois mois passés en Algérie. Rien ne pouvait faire craindre la catastrophe. Arrivé à Toulouse, il fut saisi d'une fièvre typhoïde qui l'emporta, après douze jours de souffrances, le 29 mai 1889.

Que dire de cette atroce cruauté du sort ? Je ne sais

que répéter ces très belles paroles de Chateaubriand : « Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve « douloureux ; tu n'existes que par le malheur ; tu « n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme <c et l'éternelle mélancolie de ta pensée. »

Cet esprit qui sentait bien les grandes choses estimait l'Art une très grande chose.

Dans un des petits poèmes en prose de Baudelaire, le poète, rentré de nuit dans sa chambre, triste et mécontent de lui-même, exhale cette prière : « Mon Dieu, donnez-moi la grâce d'écrire quelques beaux vers. »

Tellier dut souvent élever un vœu pareil. H connaissait le bienfait du travail, le secours qu'il offre à la tristesse et à l'ennui, et avec une application de bon ouvrier il tâchait sur son ouvrage. Je n'ai pas connu d'hommes de lettres de moins de vanité que lui et d'une vanité si accommodante, mais jamais je ne l'ai vu se donner le dandysme de dédaigner ce qui était l'objet de son étude et de son effort. Nous sommes certains que nos soins pour recueillir les pages dispersées qu'il laisse, s'il pouvait les connaître, lui seraient deux fois une douceur.

Ce volume qui renferme les reliques de notre ami contient des Proses, quelques-unes achevées, d'autres à l'état d'ébauche ; deux morceaux d'un livre auquel rêvait Tellier et qui se fût appelé La Mort; Deux Contes philosophiques, des Notes de voyage, un recueil de vers, la Cité intérieure, et une sélection d'articles parus au Parti national.

Le recueil de vers, très varié de ton, comprend surtout deux sortes de pièces : des études d'après l'antique et des fantaisies de lettré; puis de petites pièces psychologiques, d'une observation subtile, rappelant quelquefois la manière de Sully -Prudhomme.

Parmi les pièces imitées de l'antique, il en est de fort réussies ; celle sans titre, qui commence ainsi :

Quoique sauvage et plein de malice et de ruse. Le bel enfant Éros est chéri de la Muse,

me paraît donner la plus jolie note de ce genre d'essais.

La pièce intitulée Souffrance perdue appartient à un autre genre :

Pour ceux que le regret dévore Tout rayon n'est point effacé.

Heureux celui qui pleure encore Au souvenir de son passé 1

i 3 o ÉTUDES LITTÉRAIRES

Tristes moments où l'on harcèle Une douleur qui va mourir !

La dernière souffrance est celle Qu'on éprouve à ne plus souffrir.

Et Ton maudirait moins la vie S'il était permis seulement De pleurer selon son envie Ou de mourir à son moment.

Cette pièce n'est pas exempte d'une certaine recherche de la pointe et du trait, et elle n'a pas toute la fermeté de style ordinaire à Tellier. Le jour où mon pauvre ami me la montra, il me conta qu'après avoir écrit ces vers qui sont parmi ses plus anciens, il fut un moment très fier de son œuvre, pensant avoir trouvé quelque chose d'assez inédit. Le lendemain, il rencontrait la même idée dans Sophocle, et le surlendemain dans un autre poète, puis encore dans un autre. Quand il eut fini, je lui fis observer que La Bruyère, dans le chapitre du Cœur, avait exprimé la même idée ou d'autres qui en sont bien voisines.

Et La Bruyère ne fut pas le seul à avoir remarqué qu'il est triste au fond que l'homme puisse se consoler. Et comme j'avais un jour essayé de mettre cela en quatrains, je les lui dis pour l'achever. Tous

JULES TEjLLIER. 131

deux souriant, nous convînmes alors avec le roi Salomon qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Continuant de feuilleter la Cité intérieure, je remarque une courte pièce : Fin de douleur. Elle a des vers qui étreignent. La pièce commence ainsi :

La douleur fut poignante et rude ; elle est passée...

Parmi les pièces de Tellier que je mets de beaucoup au-dessus de toutes les autres, outre la Prière à la mort, dont j'ai parlé, je citerai les sonnets qui sont les derniers vers qu'il a écrits et surtout Hymeneusj renfermant quelques imitations de l'admirable épithalame de Catulle ; le sonnet qui commence par ce vers :

De toutes parts s'étend la plaine, et le train fuit...

le délicieux sonnet les Ondins t et enfin le parfait sonnet, d'une élégance si achevée : le Banquet.

Malgré deux ou trois morceaux de premier ordre, des morceaux tels qu'ils sacrent un poète, malgré de rares qualités d'expression et un instinct délicat du rythme, je dis sans hésitation que Tellier a été moins poète dans ses vers que dans sa prose.

Je trouve que la poésie de Tellier a parfois quelque chose de trop net, de trop visible et d'un peu sec. L'idée, toujours fine et poétique, y est exprimée avec

exactitude, avec beaucoup de propriété, mais sans mystère. Les mots disent littéralement ce qu'ils disent, et rien de plus. Il manque autour d'eux ce je ne sais quoi qui les baigne comme d'un fluide pénétrant et fait qu'ils se prolongent en notre esprit et le mènent de rêve en rêve. La poésie de Tellier, parfois peu suggestive, manque précisément de ce qu'il aimait le plus dans la poésie des autres et qu'il sentait avec une finesse exquise. Evidemment, l'écrivain en vers était gêné par l'extrême délicatesse du critique.

De plus, chez Tellier, habitué par l'observation psychologique et l'examen de soi-même à sentir et à démêler les plus fines nuances des sentiments, la marche de la pensée était l'analyse. Et ce n'est que par un effort d'art extraordinaire et une rare fortune qu'on peut réussir à écrire lyriquement ce qui a été pensé d'abord analytiquement.

Si dans le vers Tellier n'avait pas toutes ses aises, en revanche la langue de la prose lui était merveilleusement soumise. H en possédait toutes les nuances et toutes les ressources. Ecrivain facile qui savait être laborieux, son style improvisé et son style travaillé sont également remarquables ; telles lettres de lui, écrites en courant, à peine relues, sont délicieuses d'élégance naturelle et de grâce dans l'abandon.

Ailleurs, sa phrase pleine, nombreuse, tantôt se déploie avec ampleur et tantôt prend une sorte d'altière roideur. Elle a des souplesses, de lentes ondulations, puis de soudaines précipitations. Je n'en connais pas de plus nerveuse. Je prie qu'on lise ce livret des Notes du voyage de Toulouse à Girone; ne voiton pas la phrase changer avec chaque aspect des pays traversés, et qui semble ici reproduire l'ardente maigreur, la sécheresse des campagnes brûlées, et plus loin réfléchir la paix sans fond du crépuscule tombant sur les plaines et les étangs ? A chaque instant; le ton s'élève ; on trouve de ces phrases si évocatrices et si lourdes de rêve!...

« ...Tous ceux qui firent route aux temps grecs et romains, Pythéas, Strabon, Philostrate, Rutilius, Antonius Diogène, comme ils devaient être conscients du mystère des étoiles connues qui vous suivent aux lieux nouveaux, de l'obscure signification des plis de terrain et des monticules, de la joie de la libre mer soudain réapparue après qu'on s'était enfoncé longtemps dans les solitudes barbares ! Aujourd'hui les plis de terrain ont perdu beaucoup de leur sens et les étoiles observées; et il n'y a plus que quelques visionnaires qui imaginent un peu de ce que sentaient communément les plus médiocres des hommes anciens. »

Lisez maintenant les admirables Proses, que mesure et que coupe en cadences un rythme secret, si subtil, le Nocturne, Hesperus, Rerum pulcherrima Rotna; ces proses, où chaque vocable, pris dans la plénitude de son sens, retentit de tout son éclat sonore et coloré. Ce sont de petits poèmes accomplis. Poèmes parce que, en même temps qu'on y sent la suprême nécessité de la moindre syllabe, ils donnent l'impression jamais défaillante que rien n'y manque. L'art de Tellier y a su donner une valeur extraordinaire aux moindres mots et tirer une éloquence de Temploi répété des par ce que, comme, de même que, dont il articule puissamment sa phrase. Le morceau intitulé Plaines montre le pouvoir de cette admirable rhétorique. Examinez la structure de la dernière phrase. Par l'usage de conjonctions d'une lenteur grave, d'incidentes longuement suspensives, d'adverbes insistants, l'élan retenu de la phrase s'accroît de tout ce qui l'arrête, semble s'irriter et finit par vaincre. Et je crois voir une houle démesurée, une vague immense, gonflée et invincible se soulevant vers une étoile. Cela est beau à la façon de certaines proses d'Edgar Poe, Ombre, Silence, et à la façon de certains morceaux de Maurice de Guérin.

Celui qui écrivit ces quelques pages d'une si fière

allure et ces quelques phrases si longuement mémorables aurait été, était déjà un maître de la prose, de la grande prose. Il a laissé assez pour qu'on sente la très grande perte qu'ont faite en lui les Lettres françaises, mais non pour qu'on puisse évaluer ce qu'aurait pu être son œuvre. La plus grande partie de lui-même demeurera inconnue toujours; elle a été ensevelie avec lui, et rien ne peut plus en donner une idée, que le souvenir qu'il a laissé à quelquesuns...

Et voici ce livre qui va paraître et qui va offrir à tous un peu de ton âme et de ta pensée, toi que nous avons admiré et que nous avons aimé. Et voici terminée la chère tâche où nous nous appliquions avec une joie douce et triste, l'esprit et le cœur pleins de toi. Et voici notre tâche terminée, et une tristesse nous serre l'âme, — pardonne-nous, — car il nous semble que cela achève de nous séparer de toi.

En 1874 parurent les Chansons joyeuses de M. Maurice Bouchor. Le succès fut grand, le livre très lu. Les Chansons joyeuses plaisaient par leur libre allure, leur parfum de jeunesse, et ce je ne sais quoi de généreux et d'offert à tous qu'a leur poésie. Mais les œuvres qui suivirent n'eurent pas la même fortune, et pour un grand nombre de gens M. Maurice Bouchor est demeuré le poète des Chansons joyeuses. Ceux-là, s'ils lisent le livre qui vient de paraître, les Symboles, pourront être étonnés de sa gravité et de son accent religieux. Ils auraient tort pourtant de croire à une conversion subite, à un chemin de Damas qu'aurait rencontré le poète. C'est par une lente évolution philosophique, dont on peut suivre la trace à travers les œuvres intermédiaires, qu'au matérialisme un peu facile des Chansons joyeuses a succédé l'idéalisme des Symboles. En même temps que nous essayerons de marquer les inspirations

successives du poète, notre dessein, en ces quelques pages, est de relever les traces de cette évolution dont les Symboles sont le dernier terme. Nous nous arrêterons devant ce livre. L'étudier exigerait tout l'espace dont nous disposons, car nous estimons que M. Maurice Bouchor donne aujourd'hui une œuvre décisive par la maturité de la pensée et la pleine possession du talent. De plus, les Symboles n'étant pas seulement la traduction d'un rêve personnel, mais aussi l'expression de sentiments collectifs dont l'humanité a vécu, peuvent espérer un plus large succès que n'a eu Y Aurore, par exemple, œuvre poétique de premier ordre, au jugement d'esprits très sûrs, mais restée inconnue au grand public. Nous nous bornerons donc à résumer l'esprit des Symboles; nous en indiquerons la portée, puis nous tâcherons d'estimer les forces du poète, de distinguer ses tendances, et d'entrevoir les routes qui s'ouvrent devant lui.

Ce qui frappe dans les Chansons joyeuses ', que l'auteur publia à dix-huit ans, c'est l'épanouissement. La lassitude prématurée, la langueur, la mélancolie dont souffrent ou s'enorgueillissent les jeunes poètes de nos jours, n'assombrissent pas cette lumineuse poésie. Insouciance de l'avenir ou confiance dans des étoiles favorables, plénitude d'âme, ravissement qui

naît du spectacle des choses, toute l'ivresse de l'éclosion à la vie anime ces vers et donne un charme exquis à ce livre où l'art très réel et très subtil n'altère presque jamais l'ingénuité du sentiment. Le poète n'éprouvait pas l'accablement de venir tard en ce monde usé, non plus que cette crainte que toute beauté ait été cueillie déjà : sentiment que M, Sully- Prudhomme a si délicatement exprimé :

Et les cytises de Virgile Ont embaumé tout l'univers.

La passion de la vie éclate de mille manières dans les Chansons joyeuses; jeune et sincère amour, soif de l'indépendance, adoration de la nature, mais ce dernier amour est fait de sentiment immédiat et ne contient nul vestige de la mysticité qui apparaîtra plus tard dans les Poèmes de V amour et de la mer. Enfin le boire, le manger, la ripaille sont chantés avec une belle verve, bien qu'un peu bruyante et fanfaronne. Quoique cette glorification du vin ait un air factice, toujours quelque sentiment vrai se mêle à la jactance. Ainsi le sentiment de l'amitié est exprimé avec une émotion qui touche. Les poètes dont Maurice Bouchor partageait alors la vie, c'était Jean Richepin qui écrivait sa Chanson des gueux et qui a pris un rang si élevé dans la poésie contem-

poraine; c'était Raoul Ponchon entré vivant dans la légende et que quelques-uns ont longtemps pris pour un mythe, avant qu'il se fût révélé comme un humoriste rare, alliant à une extraordinaire bouffonnerie et à la fantaisie la plus capricante une poésie souvent délicieuse. Paul Bourget, plus ami des lakistes que fervent de Falstaff, faisait partie du groupe, mais déjà par sa prédilection pour les recherches psychologiques, ses goûts et ses rêves d'art tranchaient avec ceux de ses amis.

Un insouciant matérialisme, une antipathie pour les idées chrétiennes apparaissent dans les Chansons joyeuses. Le poète maudit le christianisme qui a éteint la joie, attristé la terre ; il regrette le paganisme serein de la Grèce. Ce paganisme, le poète l'aime d'imagination, et il n'y voit guère qu'un symbole de son propre désir d'une vie libre et heureuse. Pourtant la foi de son enfance a laissé en son cœur une trace ineffaçable, comme il l'avoue dans la pièce d'un fort beau souffle qui est dédiée à Jean Richepin, auteur de la Mort des dieux :

Un lambeau de nos cœurs est resté sur l'autel

Où nos mères portaient des bouquets de fleurs tendres...

Mais la voix du passé, du passé « plein d'amour et

d'effroi », il se défend de l'écouter. Il ne veut plus croire au surnaturel :

... Je suis redescendu, Et j'ai crié néant à qui disait mystère.

Jéhovah dans le ciel immense s'est perdu, Et la Terre a pour reine éternelle la Terre.

Je trouve dans la préface des Symboles une franche explication de ce matérialisme de jeune homme : « C'est par réaction sans doute que nous prenions le contre-pied de tout ce qui avait été la foi de notre enfance, H nous semblait hardi de nier le plus de choses possible, et, comme le doute n'était pas de notre âge, nous choisissions, parmi les métaphysiques, la plus injustifiable de toutes : celle qui ne dit rien au cœur. » Du reste, les opinions du poète n'étaient que provisoires. Avec un instinct de sagesse assez rare, il comprenait que tout doit venir à son heure :

'Car je me sens trop jeune, et je ne veux encor Que soulever mon verre en y jetant des roses...

Et il remettait à plus tard,

Quand je me sentirai pousser les grandes ailes,

l'examen plus approfondi de sa pensée philosophique. La première partie des Chansons joyeuses, où un

amour naïf est chanté, me semble délicieuse de fraîcheur, d'émotion douce, de délicatesse.

Cette poésie est vraiment originale. Peut-être Maurice Bouchor fut-il touché de Henri Heine, mais nous croyons surtout à une affinité entre les deux natures. Le poète sait encore demeurer personnel dans la seconde partie du livre, où éclate sa passion pour Shakespeare, et surtout pour le Shakespeare des féeries. Il se livre aux magies du Songe cFune nuit (Tété; à la suite du divin rêveur de Comme il vous plaira, il entre dans la forêt merveilleuse « sous la nuit fleurie d'étoiles de mai », et Pierre de Touche et Jacques le Mélancolique lui content l'ivresse qui les a ravis, depuis qu'est arrivé le page inconnu « à la face tendre et moqueuse ». Le poète qui tout à l'heure accompagnait Ariel dans son vol capricieux chante encore la gloire de Falstaff. C'est qu'il y a en lui, vivant en bonne intelligence, un esprit aérien et un compagnon ami des larges rasades. Les Chansons joyeuses proprement dites ont de la verve, de la couleur, de l'éclat dans la gaieté. Malgré des facéties trop bizarres et une célébration un peu uniforme de la gloire du vin, elles mettent en belle humeur par leur air de santé et leur comique enthousiasme.

M. Bouchor avait cru devoir protester contre l'im-

passibilité • qu'affectaient certains poètes ; mais s'il aimait mieux une poésie spontanément jaillie que savamment élaborée, on aurait tort de croire que son art fût négligé. Les Chansons joyeuses sont au contraire remarquables par la sûreté de la langue, l'aisance du tour, la souplesse du rythme. Aucune délicatesse de la forme n'était inconnue à M. Maurice Bouchor. L'introduction du mètre de onze syllabes donne ici des effets très imprévus :

L'essaim fou des muets, des féeriques rêves

Va danser dans l'éther calmé ; Voilez-nous, blondes nuits, nuits d'amour si brèves,

Mon cœur d'or se sentant aimé.

Le livre est d'un poète nourri de Ronsard. Quant aux influences contemporaines, je n'en vois guère de trace, à part quelques souvenirs de pièces gracieuses des Contemplations,

Ceux qui aimaient dans les Chansons joyeuses je ne sais quoi de vif et d'allègre, qui est bien de veine gauloise, furent déçus en lisant les Poèmes de ï amour et de la mer* Par contre, le livre touche les cœurs épris de poésie pénétrante. C'est ici le testament d'une passion née, grandie, évanouie au bord de la mer, dans l'espace d'une année. L'amour humain et l'amour de la nature y sont mêlés si intimement

qu'il est parfois difficile de les distinguer. Les deux sentiments semblent d'abord exaltés l'un par l'autre, mais ensuite ils se combattent, et, suivant une expression symbolique chère au poète, « la mer vaincra l'amour ».

Dans la première partie, la Fleur des eaux, le poète s'abandonne à l'ivresse de son amour naissant. H voit dans la bien-aimée une suprême floraison de la Nature :

De ce vaste univers en toi palpite l'Âme ; Le soleil et les fleurs, la grâce de l'oiseau, Tout cela vit en toi plus suave et plus beau ; Et la nature a pris la forme d'une femme.

■ Le visage même de cette femme semble être façonné' par tout le paysage environnant. Elle apparaît

Blanche comme l'écume éclatante des vagues,

Et fixant sur mes yeux ses yeux charmants et vagues Qui reflètent la mer et le ciel confondus.

Cette vaporeuse apparition se fixe parfois en traits plus arrêtés, comme dans ces vers pleins d'une virginale simplicité :

Et toi, pure dans l'ombre où tu vas sommeiller, Tu poses tes cheveux nattés sur l'oreiller, Et dans ton petit lit tu pleures de tendresse.

Je m'imagine que cette passion fut volontiers silencieuse, réservée, nourrie de rêves pudiques. D'autres passages, il est vrai, la montreraient plus voluptueuse ; mais je leur trouve moins d'accent, et je ne saurais dire pourquoi ils me paraissent être plutôt d'invention poétique.

Pour donner une idée du charme pénétrant de cette première partie, je citerai la Nuit bienheureuse, où la sûreté de l'art me semble égaler la suavité de l'inspiration.

En écoutant les voix amoureuses du soir, Nous demeurions pensifs, votre main dans la mienne ; En écoutant le bruit des vagues — sans les voir — Et c'est le plus doux soir dont mon cœur se souvienne.

En respirant l'odeur. des puissantes forêts, Je vous vis approcher, pâle et tout oppressée ; En respirant la nuit et ses parfums si frais, C'est la meilleure nuit que j'aie encore passée.

En entendant soudain chanter un rossignol,

Je vous baisai la joue et vous baisai la bouche;

En l'écoutant chanter et pleurer comme un fol,

Vous n'aviez pas souci de vous montrer farouche.

Oh ! bénis à jamais soient tous ces bruits du soir.

Et l'odeur des forêts soit à jamais bénie ; Béni le rossignol que nous ne pouvions voir Et qui troubla ton cœur avec son harmonie.

Parfois la tristesse des choses jette une ombre sur

i 4 6 ÉTUDES LITTÉRAIRES.

cet amour qui fleurissait parmi le deuil du ciel et de la mer :

Et cependant le vent d'automne, L'inconsolable vent des nuits, Poursuivait le chant monotone Qu'il n'a pas achevé depuis.

D'autres inquiétudes traversent l'extase des amants : la peur de l'avenir, une obscure crainte que l'enchantement ne s'évanouisse, que l'oubli ne vienne. Ils doutent de leur passion. Et en effet, leur amour était-il vraiment profond? N'était-il pas seulement l'exaltation d'un cœur qui s'éveille, l'illusion dont le poète parlera dans Y Aurore?

Il suffit, pour séduire un cœur à son éveil, Que dans le ciel d'avril flotte une vague ivresse ; Et je n'ai tant aimé ma première maîtresse Que pour sa robe rose et le jeune soleil.

On ne peut connaître la solidité de ces amours de jeunesse que lorsqu'une absence assez longue les a éprouvés, et c'est précisément sur un adieu que se clôt la première partie du livre. La deuxième sera la Mort de T amour.

Tout d'abbrd les ivresses passées revivent dans le souvenir du poète, mais attendries par l'éloignement, exaltées par la nostalgie. Il lui semble maintenant

que les brumes d'hiver, les mélancolies qui enveloppaient son amour, loin de lui être hostiles, le favorisèrent, l'imprégnèrent de poésie, le revêtirent d'un charme plus divin. Puis le poète se donne tout entier à l'attente du retour, à l'espérance de revoir la bienaimée :

Bientôt Pîle bleue et joyeuse Parmi les rocs m 'apparaîtra; L'île, sur l'eau silencieuse, Comme un nénuphar flottera...

Et : sa première pensée, sitôt arrivé dans l'île, est d'accomplir un pieux pèlerinage à tous les lieux témoins de l'ancienne extase :

J'ai très distinctement entendu cette nuit Où la lointaine mer assoupissait son bruit, Passer et voltiger dans la brise sonore L'âme de nos baisers qui murmurait encore.

Pourtant, dès que les amants se sont revus, ils ne tardent pas à reconnaître la cruelle vérité dont la crainte les faisait pâlir :

Ah! quelque chose est mort de notre douce vie, Mignonne, et c'est mon cœur, si ce n'est pas le tien.

Ils sentent que l'oubli envahit leurs cœurs, les délie,

Si tant est que l'oubli puisse nous délier, D'un millier de serments et de tendres paroles.

Et encore :

Hélas I il est trop vrai, le temps seul est vainqueur, Et nous pouvons survivre à la passion morte.

En dépit de l'élan qui souvent nous emporte, Nous avons le cerveau plus puissant que le cœur...

L'évanouissement d'une illusion est d'autant plus douloureux qu'on a voué à l'amour un culte plus fervent. Aussi le poète tombe-t-il dans un morne désespoir. H ne demeure de vivace en lui que son désir mal satisfait d'aimer, de vivre, de souffrir :

Viens, ô Nuit, et déploie en silence tes ailes Sur la mer magnifique et triste qui s'endort. Les étoiles du ciel versent des larmes d'or, Et je suis envieux des douleurs éternelles.

Peu à peu, le poète se sent reprendre par son ardent et mystique amour de la Nature. C'est à elle qu'il demandera de lui combler le cœur :

J'ai brisé le lien sanglant du souvenir, Et je me suis senti renaître et rajeunir En respirant l'odeur des grandes fleurs sauvages...

Les premières pièces de V Amour divin respirent une ivresse de délivrance. Ce sont ensuite de larges paysages, de sereines contemplations. Voici une

vision de lumière évoquée par deux strophes dont j'admire le rythme véhément et l'accent héroïque :

Comme des cavaliers innombrables, les flots S'avancent vers la terre avec de longs murmures, Et des gémissements confus, et des sanglots ; Et, sous le grand soleil qui les frappe, les flots Miroitent comme des armures.

Et la croupe des flots étincelle au soleil, Au soleil de juillet qui les frappe et les perce ; Comme autrefois, venant de l'Orient vermeil, La croupe des chevaux miroitait au soleil De l'Ionie et de la Perse.

Quelle impression d'espace, d'immense paix dans ce paysage nocturne :

Que la brise du ciel est légère et joyeuse,

Comme en silence au loin glissent les blanches voiles 1

Que la voix de la mer, grave et religieuse,

Monte paisiblement vers les belles étoiles !

Oh ! quand la sombre nuit apparaît et déploie Ses ailes, lentement, comme un oiseau sauvage, Moi, mon âme s'éveille — et ma plus grande joie Est d'écouter rouler les galets sur la plage.

Tout est si beau, mes yeux s'emplissent d'un tel rêve ! L'Océan monstrueux me donne le vertige.

La lune, que le flot fait danser et soulève, Semble une fleur des eaux qui tourne sur sa tige.

Mais bientôt la solitude pèse au poète. Il sent combien il est stérile de chercher un aliment au

cœur dans l'adoration dé l'indifférente nature. Il voudrait revenir à son premier amour ; retour impossible : l'ancienne passion est bien morte, H rêve d'aimer de nouveau, d'être infidèle à la religion du souvenir, d'aimer en dépit de tout. Mais l'amour n'obéit pas à l'appel du cœur, le poète le sent bien, et il s'attriste en songeant

Que l'amour de l'amour ne donne pas l'amour.

Alors, par une illusion dont nous verrons l'éclatante fausseté, quand nous analyserons V Aurore, cette âme faite pour l'amour se croit impuissante à aimer. Repoussé par la froide nature, trahi par 1' « amour divin » comme par l'amour humain, le poète se replie sur lui-même et se réfugie dans Part. Il essayera de prêter une âme à la nature, de la vivifier par un long effort de sa pensée. Tout cela est douloureusement humain, malgré ce qu'il y a d'illusoire et de presque artificiel dans le souhait formé par le poète de créer un idéal tout à fait différent de ce qu'il croit être le monde réel» Mais le livre se ferme sur une impression de tristesse plus douce, avec un sentiment de piété pour les choses qui ne sont plus. Ce vers touchant, que le poète adressait à la bien-aimée en lui dédiant son livre, pourrait aussi en être la conclusion :

Et je vous aime encor de vous avoir aimée.

Les Poèmes de l'amour et de la mer sont plus remarquables par la continuité de l'inspiration que par le fini du détail. H s'en dégage une poésie à la fois brumeuse et ensoleillée. Le vague de certaines impressions y ajoute un charme de plus. C'est de la musique plutôt que de la pensée, et l'on retrouve dans ces rêveuses mélodies le je ne sais quoi de flottant qu'a presque toujours la poésie anglaise. Cela n'empêche pas le sens littéral d'être clair ; l'indéterminé est ici dans le sentiment plus que dans la forme. Mais on peut relever çà et là des expressions toutes faites et, dans la versification, des négligences (parfois volontaires) que l'auteur a tacitement con damnées en ne s'y abandonnant plus.

Nous passerons rapidement sur le Faust moderne et sur les Contes parisiens^ malgré le talent dont M* Bouchor y a fait preuve. Ce ne sont pas là des œuvres qui aient, comme les précédentes, jailli de sa vie même, des livres qu'il n'aurait pas pu s'empêcher d'écrire. D'autre part, la pensée du poète n'était pas assez mûrie, son âme ne s'était pas faite assez large pour qu'il pût alors créer une grande œuvre impersonnelle. Les deux ouvrages mentionnés nous intéressent surtout comme signes de l'état d'esprit où vécut le poète entre ses deux périodes de vraie création, — celle que nous avons résumée et celle dont

nous nous occuperons ensuite. Le poète, pris entre une conception du inonde absolument matérialiste et un instinct qui le porte à tout diviniser, n'a pu rester fidèle au panthéisme poétique qui le séduisait : le raisonnement (quelle qu'en soit la valeur) a été le plus fort. Un monde sans Dieu, nulle espérance pour l'âme, point de morale, pas d'avenir meilleur pour l'humanité : cette philosophie attriste profondément le poète, le déprime, menace de tarir en lui les sources vives de l'inspiration. Mais ce qui le sauve est précisément qu'il en souffre.

Les Contes parisiens sont d'un sceptique beaucoup plus apparent que réel. Il n'est presque rien que l'auteur n'y tourne en ridicule ; mais parfois il laisse, comme malgré lui, percer une délicate émotion ou un profond sentiment de l'honneur. Plusieurs de ces contes rappellent la manière de Musset, d'autres nous semblent très originaux, particulièrement Gustave Chanterel, où le poète se retrouve tout entier dans une espèce d'hymne à Sébastien Bach. Il y a dans ces contes plus de fantaisie que de gaieté, plus d'humour que d'esprit. Le style est très souple et très varié.

U Aurore paraît être un brusque réveil du poète ; mais il est certain que le changement attesté par ce livre suppose de longs et consciencieux efforts. La

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Lorsque l'amour tel que le poète l'a rêvé, plus tendre que sensuel, profond, noble, le possédera enfin, la vie éloignera de lui sans retour le bonheur entrevu,sans qu'il ait même fait l'aveu de son amour. M. Bouchor a écrit bien des vers dont la valeur poétique dépasse celle des sonnets intitulés : Angoisse, mais il n'en a point fait qui soient d'une plus poignante réalité.

Qu'un autre soit heureux ; qu'il te prenne en ses bras 1 Honteuse, défaillante et presque inanimée ; Qu'il couvre de baisers tes yeux, ma bien-aimée, Tandis que, la rougeur au front, tu souriras...

Il m'en coûtera bien une souffrance amère, Si jamais ton bonheur surgit devant mes yeux ; Mais je ne voudrais pas te maudire : sois mère.

Nous aurions voulu citer au moins une pièce du Rêve où le poète caresse en imagination le bonheur qui lui échappait; il a écrit peu de choses aussi achevées, d'un rythme aussi délicat, d'un aussi grand charme d'expression. Il nous faut encore laisser de côté les deux dernières séries de la Chair } qui nous semblent être deux phases d'une même passion, plus mêlée de rêve que les précédentes. L'expression y revêt une sorte de mysticité, et des vers tels que celui-ci :

La solitude prie et le silence adore,

font pressentir le débordement d'amour mystique et de ferveur religieuse qui rendra la dernière partie de V Aurore si attirante pour les uns, si déconcertante pour les autres. Au point de vue de la forme, il faut noter que Fauteur évite dans les sonnets de la Chair (et dans le livre entier) le laisser aller, les négligences, les expressions toutes faites qu'on lui a parfois reprochés. Le style est plus dense, l'expression plus imprévue que précédemment. Il y a d'ailleurs, dans plusieurs passages de la Chair, un peu d'emphase et une excessive subtilité.

La Lutte inaugure un ordre d'émotions tout différent. Le poète s'adresse à un ami dont il combat les tendances mystiques, tout en cherchant une certitude qui satisfasse son propre esprit (1). Bien que l'évolution philosophique de l'auteur soit malaisée à suivre et que l'intervention presque miraculeuse d'une Béatrice y vienne couper brusquement la chaîne des idées, cette partie de V ] Aurore est pour nous du plus haut intérêt, par l'effort de pensée qu'elle révèle et par l'émotion qui se dégage de cette âpre poursuite de la vérité.

C'est dans la suite de sonnets : la Vie, que nous

(1) M. Alber Jhouney, inconnu au moment où V Aurore fut publiée, s'est révélé depuis comme un poète très original, par deux livres où domine l'inspiration religieuse : V Étoile sainte et les Lys noirs.

chercherons surtout la pensée initiale du poète. Il y exprime avec beaucoup de force sa passion de la vie, en donnant à ce mot le plus large sens, sa haine des formules métaphysiques et religieuses où on essaye de l'emprisonner, sa conviction qu'il est vain de vouloir soulever les voiles de la nature. « La vie est le vrai maître », dit-il, et plus loin :

Hors de ce qui palpite et saigne, tout est vain.

A quoi bon rêver aux origines inconnaissables du monde?

Pourquoi tenter encor la stérile aventure ?

Sois mordu par la vie, homme, et tu sentiras Se déchaîner en toi la puissante nature.

Le poète se laisse enivrer par toutes choses : les merveilles du monde visible, la science qui, enfin, « émerge des symboles », la justice qui se fortifie dans les âmes et qui s'impose à la société humaine comme un idéal à réaliser. Il semble qu'il soit en possession d'une saine et forte philosophie. Mais la tendance aux rêveries métaphysiques le portera à essayer de nouveaux systèmes, et, sans doute, la poésie inhérente aux hypothèses spiritualistes agira sur son âme affamée d'idéal. Il ne s'est pas fait de croyance définitive sur le problème capital de la

liberté. H n'a pas achevé l'éducation de son esprit ; et il le sent bien lorsqu'il dit :

Forme ton âme avec lenteur et patience.

Il cherche un point d'appui à ses idées morales ; et il n'est pas encore assez viril, assez libre de préjugés métaphysiques pour accepter « cette modeste croyance au devoir » qui depuis est devenue sa foi, sans lui assigner une origine transcendante. D'autre part, il n'est pas de ces esprits qui peuvent se faire à la morale de l'intérêt, si raffinée ou sublimée qu'elle puisse être; il sera donc tourmenté par le doute. Parallèlement à ses tendances morales, on trouvera chez lui une conception panthéistique de la nature ; il veut se soumettre à elle entièrement ; tout ce qui vient d'elle lui est bienvenu ; et dans cette adoration il trouve des forces pour résister à la tristesse que lui cause le spectacle de l'universelle souffrance et pour ne pas souhaiter une immortalité bienheureuse qui lui paraît incompatible avec le néant de la créature.

La Nature fleurit comme une rose immense.

Tout est par elle, en elle, et pour elle toujours; Elle agit sans fureur et n'a pas de démence.

C'est la silencieuse au front chargé de tours. Inépuisable mâle et femelle féconde, Elle dérobe aux yeux ses terribles amours.

Elle absorbe à la fois et respire le monde.

On entend la déesse, aux calmes nuits d'été, Soulever fortement sa poitrine profonde.

...Aime la grande Mère, et tu seras joyeux ; Mais une Âme orgueilleuse est durement froissée. ...Sens- tu sur ton visage un souffle pur et frais? C'est celui de la Rose à jamais triomphante Qui guérira ton cœur de ses tourments secrets.

Respire le parfum de la Rose vivante.

Mais il est malaisé de se tenir ferme à un point d'appui aussi peu solide que l'adoration d'une nature inconsciente. Aussi le poète s'attriste-t-il sur la fuite perpétuelle des choses. 11 se demande avec angoisse si la liberté est un mensonge, le « moi » une illusion, et pour échapper au pessimisme autant que pour légitimer sa morale, il va s'acheminer lentement vers l'idée de Dieu.

Il tâchera d'y arriver par un naturalisme où l'élément divin se précisera de plus en plus. Il songera à ce que fut la « sainte communion de la terre et du ciel » au temps des hymnes védiques, il adressera au soleil des prières ardentes. En même temps, il affirmera de nouveau sa foi dans la justice, quelle que doive être l'issue de sa recherche.

Hais l'Idéal, plutôt que d'en faire un vain songe; Et garde au fond de toi, comme un vivant trésor, La passion du juste et l'horreur du mensonge.

H veut bien être « athée à tous les dieux », mais non pas à la patrie* Il fait un appel à toutes les humanités éparses dans l'infini afin que, par le concours de toutes les volontés aspirant au bien, Dieu, s'il n'a pas été jusqu'ici, naisse et grandisse

Dans le libre univers et dans l'homme nouveau.

Par moments, la tristesse l'accable ; le Dieu qu'il pressent ne se dégage pas assez vite des brumes de son esprit :

Je sens au fond de moi sourdre un flot de pensées.

Mon rêve intérieur s'agite avec effort,

Et, quand je veux parler, un silence de mort

Comme un sceau douloureux clôt mes lèvres glacées...

Ici intervient la Béatrice; elle accomplira par l'amour ce que n'ont pu faire les efforts de la raison ni l'exemple d'un ami qui pourtant semble avoir influé sur le poète par l'ardeur de sa foi.

Le Salut est une des plus belles pièces de Y Aurore. Le sentiment y est très profond, l'expression souvent admirable ; la terza rima, dont l'emploi paraît être ici comme un hommage rendu à Dante, est traitée avec une maîtrise absolue. Le poète, qui maintenant a une intuition directe de Dieu et de la vie spiri-

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tuelle, attribue aux faiblesses de sa chair la longue erreur de son esprit :

Devant moi s'est dressée, au milieu de ma route, Une femme pétrie uniquement de chair, Dont le regard fait naître un incurable doute...

L'amour seul, un amour exalté, mystique, éternel, peut le guérir des plaies que la luxure lui a faites, et par là sera dissipé un doute qui le torture :

L'esprit reviendra-t-il, quand mon cœur sera pur?

La Béatrice, qui est vivante et mortelle, malgré le caractère mystérieux de son intervention, ne fait qu'apparaître dans la Lutte :

Je sais qu'elle a pour moi d'ineffables pitiés, Cette âme ivre d'amour, cette âme simple et bonne, Qui marche sur les flots tendrement châtiés.

De limpides joyaux éclairent sa couronne ; Et, dans son vol paisible à travers l'infini, Le chœur éblouissant des astres l'environne.

Elle reparaîtra dans la troisième partie de V Aurore pour en être la constante inspiration ; mais déjà son rôle est indiqué ici :

Entrerai-je, sans elle, au royaume béni ?

Seule elle m'ouvrira, pour que j'y refleurisse, Le jardin d'où je fus par ma faute banni !

Et lorsque, en souriant, la mort libératrice

M'introduira parmi les glorieux essaims Où, dans sa robe d'or, brille ma Béatrice,

Mes yeux purifiés verront le Saint des Saints.

Dans les dernières pièces de la Lutte, le poète fortifie ses croyances par des invocations à de grands musiciens, qu'il admire passionnément, et dont il partage à présent la foi idéaliste. Il glorifie en Lamartine le citoyen, mais aussi le poète qui fit couler «les saintes larmes des anges » dans « les tabernacles d'or du sublime Inconnu ». Il rend noblement hommage à la grande âme de Proudhon qui l'a guidé vers le droit et qui fut bien près, dit-il,

D'appeler par son nom l'éternelle Justice.

Il tâche de concilier sa foi en la personnalité de Dieu avec le panthéisme mystique qui semble mieux répondre à ses instinctives aspirations, et on le voit rajeunir la philosophie de Plotin, qu'il rend singulièrement vivante. Sa conception de l'autre vie oscille entre une immortalité active et l'absorption en Dieu. Voici une expression très nette de ces deux désirs :

Mon paradis n'est pas une église chrétienne Où le chœur des martyrs, des vierges et des rois, Comme une mer splendide environnant la croix, Psalmodie au Seigneur une éternelle antienne.

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Si le juste faiblit, que mon cœur le soutienne I J'étouffe au sanctuaire ; et, loin des murs étroits, Je veux, pour affirmer la sainteté des droits, Que l'abîme du ciel infini m'appartienne...

Et d'autre part :

Que tout meure dans l'homme, et qu'il puisse renaître ! Qu'il brûle devant Dieu comme un chaste parfum, Il sentira mourir et revivre son être Dans l'entier, dans le pur, dans le simple, dans l'un.

Que ton âme, du lac de la mort échappée, Frémisse en traversant les abîmes du feu, Comme siffle en son vol une stridente épée, Et tu t'enfonceras dans le cœur de ton Dieu.

Nous n'avons pas besoin de faire observer combien l'accent de cette poésie est personnel, combien les images y sont neuves et hardies.

Au point de vue de la pensée, nous remarquerons que l'auteur ne s'est laissé enfermer dans aucun dogme, et que son esprit est plein de contradictions qu'il s'avoue et pour lesquelles il rêve une suprême et indéfinissable synthèse. En plein mysticisme, il s'attache fortement à la terre ; il dit à son ami :

...laisse-toi pénétrer Par mon profond amour de la terre et des hommes,

et il termine la Lutte en lui adressant de magni-

fiques conseils dont ce vers résume bien l'esprit :

Hais ce qui n'est pas noble, et fuis l'ombre du mal.

Nous ne saurions mieux expliquer la troisième partie de Y Aurore que par quelques extraits de la préface des Symboles, préface où Fauteur s'analyse avec une rare lucidité : « Dans le singulier livre où j'accueillais toutes les chimères, l'amour de la créature prétend guider l'âme vers l'amour de Dieu. Après avoir triomphé douloureusement de la chair, il devient comme un symbole de l'autre amour, qu'il veut faire pressentir sans renoncer à lui-même. » Mais ce qu'il faut ajouter, c'est que M. Maurice Bouchor a dégagé de cet « entrelacement de désirs » la plus intense et la plus subtile poésie. En donner une idée par de courtes citations nous paraît impossible ; il faut se baigner dans V Idéal, comme dans un vaste fleuve pénétré de soleil et riche en floraisons merveilleuses. On peut reprocher au poète de se laisser trop entraîner par l'abondance de son inspiration, de se répéter parfois, d'être vague ou obscur à maintes reprises, de pousser la délicatesse jusqu'à une excessive recherche ; mais ces défauts ne détruisent pas l'impression d'ensemble, ne rendent pas moins irrésistible l'effusion lyrique, la grâce, l'émotion profonde d'une poésie qui reste humaine en planant dans le ciel.

Voici le premier sonnet d'une série : le Printemps, que nous aimons avec prédilection :

Printemps ! mélancolique et gracieux Printemps, Aux tempes de lilas et de verveines ceintes, Adolescent qui fais battre le cœur des saintes, Éphèbe aux airs de fille, 6 roi de dix-huit ans !

Est-ce ta voix connue et chère que j'entends ? Je sens se réveiller mes désirs et mes craintes ; Je suis enveloppé d'invisibles étreintes ; Faut-il lâcher la bride à mes songes flottants ?

O lassitude heureuse et pleine de bien-être 1 Ma chambre s'illumine; et j'ouvre ma fenêtre Au chœur tumultueux des rires du matin.

Pourquoi vous redouter, influences malignes ? Les nuages d'argent dans le ciel de satin Semblent, sur un beau lac, une troupe de cygnes.

Dans cette suite de sonnets qui fait penser à une fresque délicieuse de Botticelli, le poète symbolise tous les sentiments qui s'entrelacent en lui. Le printemps « au visage mêlé de soleil et de pluie » doit mener son âme vers « le printemps qui naîtra de la mort des années ».

Tu n'es que le héraut d'un prince héréditaire, Et tu viens en son nom me ravir à la terre, Car il attend mon âme afin de l'épouser.

Dans son riche palais, loin des cris et des luttes, Il la sanctifiera par un juste baiser, Au son mélodieux des harpes et des flûtes.

Au dernier sonnet, le thème du début est ramené comme par un procédé musical :

Une félicité par toi nous est prédite, O fruit mystérieux d'Hermès et d'Aphrodite, O svelte messager du Printemps éternel.

Je suis environné d'influences bénignes ; Et mes rêves, bravant le silence du ciel, Montent vers l'idéal par le chemin des cygnes.

La bien-aimée médiatrice entre Pâme et Dieu revêt un caractère presque divin. Elle est glorifiée en des termes qui font parfois mettre en doute son humanité :

Les mondes pleins d'amour dont tu brises les fers Mènent autour de toi leurs rondes mesurées, Et, paisible parmi les steppes azurées, Tu palpites, ma rose, au cœur de l'univers.

Mais, en dépit de cette exaltation de son amour, le poète a des accents qui en montrent la poignante réalité :

Ma blessure se rouvre aussitôt qu'on la touche ; Un seul mot me ravit dans le passé lointain.

A l'heure douloureuse où blanchit le matin, J'ai rêvé qu'en riant tu me tendais ta bouche.

Mais, bien que le baiser frissonnât tout joyeux Sur tes lèvres de vierge humides et pourprées, J'ai détourné de toi mes lèvres altérées, Car l'amour n'avait pas reparu dans tes yeux.

Il se réfugie dans le rêve d'un bonheur entier, immortel. Parmi les expressions que le poète a données à cette espérance, Vile est une des plus suggestives :

La lune d'or tentait mes lèvres comme un fruit ; Les citronniers en fleur embaumaient la soirée ; Lentement s'apaisait la mer désespérée Qui devint amoureuse et sanglota sans bruit.

Nous ne prenions pas garde à l'heure qui s'enfuit, Car le temps laisse en paix cette calme contrée, Et dans le ciel vibrait une harpe inspirée Sous les doigts caressants et légers de la nuit.

Depuis plus de mille ans nous vivions dans cette îlp.l ': Dix siècles de tendresse et de bonheur tranquille, Et quelle étreinte heureuse entrelaçait nos doigts !

Nous étions revêtus de formes éternelles ; Et je te regardais, comme aux soirs d'autrefois, Fixer sur l'Idéal tes splendides prunelles.

Voici un autre sonnet, Psyché, qui montre bien, à notre avis, que l'esprit du poète a été la dupe de son cœur. L'amour qui y est exprimé avec un tel frémissement s'adresse-t-il à Dieu ? N'est-ce pas l'amour de la créature, transfiguré, sanctifié si l'on veut, qui promet ces chastes délices ?

Je n'aime que l'Amour ; je pleure en le cherchant. De trop voluptueux sentiers m'ont égarée ; Mes pieds saignent ; je suis l'âme désespérée Qui soupire après lui, seule, au soleil couchant.

Mais l'amour me rendra la vie en s'approchant. Près de lui pâlira la splendide soirée Que mire en ses flots d'or la rivière moirée ; Sa présence est pour moi douce comme un beau chant.

Il me prend par la main. Nous écartons les branches ; La lune dans le bois suit nos deux formes blanches ; L'Amour baise longtemps les lèvres de Psyché.

Puissé-je au bien-aimé pour jamais être unie ! Il a détruit le temps et vaincu le péché ; Rien ne pourra troubler notre extase infinie.

La synthèse métaphysique ébauchée dans la Lutte est développée dans l' Idéal. On retrouve ici les mêmes contradictions que plus haut ; mais l'effort pour concilier les thèses antinomiques est partout visible. C'est ainsi que l'état définitif de l'âme au sein de Dieu est nommé une « suprême activité dans le repos suprême ». Les mêmes antinomies se retrouvent dans la pensée morale du poète; mais ici la conciliation est plus aisée :

Si le bras doit punir, que le cœur compatisse ! Les deux formes du bien n'en seront qu'une un jour. La justice qui frappe est un lucide amour ; L'amour n'est que le nom brûlant de la justice.

Nous nous arrêtons à regret. En résumé, nous dirons que, s'il y a dans la poésie française — et la chose n'est pas douteuse — des œuvres plus fortes que V Aurore, d'une plus haute portée, d'un senti*

ment plus universel, il n'y en a peut-être pas de plus originales, de plus intenses, de plus saturées de poésie.

Bien qu'une pensée religieuse domine les Symboles, il suffit d'y jeter un coup d'oeil pour voir que l'auteur a accompli depuis V Aurore un grand travail d'esprit. « La première série des Symboles , dit M. Bouchor dans sa préface, s'ouvre par un acte de foi. Aucune des formes que la pensée humaine a prêtées à Dieu n'y est adoptée de préférence à toutes les autres; mais j'attribue aux plus humbles comme aux plus sublimes une part de vérité. Je tâche de faire revivre les principales religions antiques ; j'en dégage, autant qu'il m'est possible, le véritable esprit, tout en m'associant par le cœur à de nobles croyances dont l'humanité a vécu.

« Dans la deuxième série, qui sera publiée plus tard, je m'efforce de suivre, avec la même sympathie et le même respect, le développement de la pensée religieuse depuis l'ère chrétienne jusqu'à la Renaissance. A ce moment la tradition est épuisée ; je ressaisis mon libre arbitre. Aucune croyance nouvelle n'a surgi, et la foi chrétienne ne s'est pas imposée à moi plus que les autres. Las de flotter entre des systèmes contradictoires, après une infructueuse recherche et certaines déviations du sentiment reli-

gieux, j'aboutis à une conclusion purement humaine et morale. » Nous insisterons sur le fait qu'entre le début et la conclusion des Symboles a eu lieu une nouvelle évolution de pensée, puisque à la fin de son livre le poète renonce à toutes les spéculations religieuses ; tandis qu'au début, sans adopter une metaphysique pour son propre compte, il adorait l'Etre ineffable sous le voile de toutes les croyances, des symboles créés dans tous les temps par le génie religieux de l'âme humaine. La pensée initiale du livre était déjà bien différente de celle de VAurore.U auteur explique dans sa préface par quelles réflexions et par quelles études il est parvenu, en modifiant ses croyances, à atteindre le véritable équilibre de sa pensée. Voici un passage de cette analyse : « Rien ne me prouvait, si faiblement que ce fût, la vérité de mes assertions. Puis mon rêve n'avait pas toute la cohésion que j'aurais voulue ; je le sentais, dans certaines de ses parties, vague et contradictoire. En même temps il me devenait si facile de m'épancher en hypothèses, que le dégoût me prit de ces chimères abstraites. Je pensai alors que la religion, instinctive dans l'homme et enracinée au plus profond de son être, devait, sous les formes les plus diverses, contenir au moins quelque chose de cette vérité dont j'avais soif... » Plus tard, son esprit évolue encore. « De plus en plus je me

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pénétrai de la pensée moderne... Je comprenais que les métaphysiques sont indémontrables ; mais je vis, en outre, quelles présentent rarement un sens clair et précis. Je reconnus cependant que notre profond désir du bonheur, de la vérité, de la justice, nous porte malgré nous à caresser de beaux rêves. Mais laissant de côté tous ceux qui ne regardent point la terre, je ne pensai plus qu'aux destinées de la race humaine, et peu à peu s'évanouit pour moi l'Etre ineffable que j'avais cru entrevoir derrière un voile de symboles... » Le poète ne regrette pas qu'il en ait été ainsi. Songeant au tumulte d'idées et de sentiments d'où sortit l' Aurore, il dit avec une fermeté qui n'exclut pas un peu de mélancolie : « ...La paix du cœur et de l'esprit vaut mieux, certes, que la fiévreuse espérance dont je me suis alors enivré... »

Les Symboles, dont nous n'avons pas à étudier le détail, sont une œuvre de très haute portée. Leur appliquant ce que Flaubert a écrit sur la Colombe de Louis Bouilhet, nous dirions volontiers qu'ils resteront comme la profession de foi du dix-neuvième siècle en matière religieuse. Il ne s'agit plus d'émotions toutes personnelles, poignantes par cela même; mais le sentiment gagne en profondeur ce qu'il perd en acuité. Ce livre réunit les qualités nécessaires pour s'imposer ; car il a jailli d'un cœur de

poète par une inspiration irrésistible, et en même temps il nous semble répondre au profond désir d'un très grand nombre d'âmes. Ajoutons qu'il repose sur une science solide dont M. Bouchor ne fait pas étalage dans ses poèmes, mais qui lui a permis de traiter, avec une entière connaissance, un sujet vaste et difficile.

Quelles routes s'ouvrent aujourd'hui devant le poète ? Pouvons-nous pressentir quelle sera son œuvre future? M. Bouchor se tiendra-t-il à la morale tout humaine qu'il a fini par adopter, ou sera-t-il quelque jour repris par l'émotion religieuse? Nous ne saurions trancher cette question, et M. Bouchor luimême a écrit récemment : « Je sais bien que notre équilibre est toujours instable. » Mais nous ne doutons pas qu'il ne donne au public d'autres œuvres fortement pensées, d'un accent très humain et d'une vraie portée philosophique. Peut-être aussi renouvellera-t-il, l'esprit plus mûr cette fois, des tentatives d'art impersonnel, comme le Faust moderne et les Contes parisiens. Le théâtre semble particulièrement l'attirer. En même temps que les Symboles paraît un drame intitulé : Dieu le veut, dans la préface duquel le poète dit : « Puisque je peux enfin respirer hors de moi-même et que l'infini ne me tourmente plus, j'en profite pour pénétrer, autant qu'il m'est possible,

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dans la vie des autres. » En tout cas, nous pensons que M. Bouchor n'a pas à craindre que la poésie s'en aille de lui, ainsi qu'il est arrivé à bien d'autres, qui, leur jeunesse finie, ne se sont plus exprimés que d'une manière sèche et abstraite. Pour lui, sous quelque forme qu'il manifeste dorénavant sa pensée, on peut être sûr qu'il est et qu'il restera irrésistiblement poète par le jet lyrique des idées et par l'éclatante floraison des images.

ALBER JHOUNEY

Au risque que cet aveu rende mon enthousiasme suspect aux gens d'esprit, je dois dire qu'Alber Jhouney est mon ami.

Nous nous sommes liés à l'âge où le monde apparaît infiniment vaste et d'une conquête dérisoirernent facile. Alber Jhouney m'étonna pourtant par son appétit de savoir. Je le reconnus un de ces esprits qui ne sont à Taise que devant de grands programmes, et que travaille l'ambition de l'universalité dans l'étude. H aurait aimé passer de la poésie à la médecine et allier le culte de la métaphysique à celui des mathématiques. Il a dû éprouver le désir fougueux de savoir, l'ivresse d'apprendre dont parle Taine. Cette avidité me plaisait. Je me méfiais de qui se résigne trop tôt à un lot restreint et se contente de cultiver un jardin plutôt qu'un royaume.

Je n'aime pas les complaisantes descriptions de personnages. Il me semble qu'il y a quelque impu-

deur à décrire le visage, l'habit, les coutumes ou la démarche. Mais voici quelques traits de physionomie intellectuelle :

Alber Jhouney a le goût des théories, des systèmes et des conceptions d'ensemble ; mais il possède, en parfait équilibre, la sensibilité du concret en même temps que l'intelligence de l'abstrait. Je sais qu'il porte à certains pays le même amour qu'à certains génies, et les plus hardies assimilations de qualités humaines à des choses de nature sont familières à son esprit.

Comme j'avais pu admirer sa résolution de caractère et sa rigueur de conduite, je n'ai pas été surpris de le voir entreprendre et mener d'un cœur inébranlable une œuvre dont les périls enrayeraient de très braves.

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