LE POETE
Alber Jhouney est un poète et un homme, un artiste et un apôtre. J'étudierai l'artiste avec un libre abandon. Quand j'arriverai à l'examen de ses doctrines, mon souci sera grand de noter, avec assez de fidélité, l'inquiétude, le doute, la réserve et la suspension ou l'approbation de mon jugement.
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Alber Jhouney a publié trois volumes : deux volumes de poésies, V Étoile sainte et les Lys noirs, et le Royaume de Dieu^ où est exprimée sous la forme de versets la substance de la doctrine kabbalistique (1).
L'Etoile sainte est rétoile qui se lève au ciel pour montrer la voie, comme celle qui jadis guida les Mages vers l'étable :
Quand nous serons partis, l'étoile du Seigneur Marchera devant nous pendant notre voyage ; Il faudra tous les jours avec plus de courage Vaincre la faim, la soif et les doutes du cœur (2).
Enthousiasme, espoir de conquête, élan vers l'idéal entrevu, une douce anxiété de l'avenir, avec je ne sais quoi de virginal et de fort, toute la poésie de ce livre me paraît respirer l'ivresse d'un départ, départ de pèlerin ou de croisé :
La mer onduleuse, où mille étoiles Captivent mes yeux saturés de rêve, Entraîne ma barque et la soulève.
(1) \J Étoile sainte, chez Jouaust, 1884. Les Lys noirs et le Royaume de Dieu, chez Georges Carré, 1887.
(2) Alber Jhouney n'a jamais fait le plus minime sacrifice à la rime riche, dont la recherche nous a valu tant d'hémistiches prévus.
J'ai soin de noter cette vétille afin d'épargner des critiques trop aisées.
Des Anges d'amour, vêtus de longs voiles, M'ont accompagné; l'un, aux fins cheveux, Tient le gouvernail, l'autre tend les voiles, L'autre chante l'avenir merveilleux.
Oh ! le rêve à qui je me dévoue En Eden un jour doit changer le monde, Régner sur les temps de paix profonde..,
Puis, ce sont des appels vers Dieu. Supplications, invocations, dont la magnificence est incomparable :
Éternel, Éternel, Éternel, Emporte-nous loin des hommes et du monde, Livre-nous, par delà les cercles du ciel,
Les abîmes de la paix profonde.
Voici maintenant une pièce d'une certaine bizarrerie. Je la cite, car souvent le bizarre, mieux que des pièces d'un goût sûr, donne l'originale saveur d'un poète :
Je suis descendu sur le Soleil Comme un aigle qui fond sur sa proie ; J'ai crié vers le Midi vermeil :
Chantez pour vaincre et chantez la joie.
Je déploie au-dessus du Soleil Mes deux ailes de magnificence ; J'ai crié vers l'Orient pareil Au Seigneur qui tue et qui s'avance.
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J'ai regardé du haut du Soleil, Comme un aigle qui règne, le monde, Comme un aigle d'or et de conseil, Et j'ai crié vers le Nord qui gronde.
J'ai regardé du haut du Soleil L'humanité haletante et pâle ; Comme un aigle de mort, de réveil, J'ai crié vers l'Occident qui râle.
Je trouve à cette pièce la solennité des rites augustes, une grandeur d'annonciation. De plus, le retour de cette comparaison avec un aigle me. met dans les yeux l'image de couples d'ailes immenses placées en croix et commandant aux quatre horizons.
Puis c'est une rêverie en un jardin; j'y lis ces vers-ci qui me paraissent exprimer le désir le plus pur et le plus brûlant de l'amour :
L'épouse de ses bras m'enlaçait doucement.
L'unité de nos cœurs et l'extase infinie Exaltaient mon amour au delà du désir, Pour posséder en moi l'essence de sa vie Et le frisson divin qui ne veut pas mourir.
Ce sont des vers qui ont une fraîche haleine de nature :
Le vent du printemps verse une odeur vierge et chaude Dans les bois frissonnants et dans l'air pur des cieux.
Ou c'est la couleur des choses et du ciel qui nuance l'âme du poète :
L'eau du fleuve est jaunâtre et lourde ; le ciel pâle Conseille à mon esprit d'espérer en silence...
Nous n'avons encore vu jusqu'ici que l'expression de la vie intérieure, nous n'avons senti que le pathétique de la personnalité. Je vais maintenant tâcher de donner une idée de la pensée et de l'enseignement moral du poète, en me réservant de les discuter plus tard.
Ce que fuit le poète, c'est la matière, c'est :
La nature joyeuse et vile, aux tresses blondes, Au visage empourpré d'un sang luxurieux.
Ce qu'il prêche, c'est la haine de l'égoïsme, la passion du sacrifice ; il conseille :
De Chérir la douleur eties'œiïvres dès Saints, ' Qui seules guériront l'âme amère et glacée.
La spiritualité du poète éclate par sa croyance en la vertu de la Beauté, en la souveraine efficacité de la parole. Ici, le kabbaliste apparaît, quand Alber Jhouney pense que le Verbe est la seule réalité et qu'une parole inspirée doit dompter toutes les vaines puissances de la matière et du mal, ce qui confère au
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poète une mission de justice. Cette idée est exprimée avec une force admirable en deux tierces rimes :
(// s'adresse aux mauvais.)
Pour votre cœur maudit chaque juste est un blâme,
Chaque forme sacrée un cruel jugement,
La Beauté vous tourmente et fait souffrir votre âme.
Aussi le vrai poète accroît votre tourment, Car son cri fait jaillir la splendeur de la vie Et d'Anges et de Saints peuple le firmament,
La même pensée reviendra dans une pièce des Lys noirs, intitulée Idéal :
Mes pensers les plus hauts sont comme autant de Dieux Que ne peut altérer le temps ni la matière.
Fixes par la science et par la pureté, Rois du monde à venir et des cieux qui demeurent, Attendant sans fureur et sans anxiété Que les hideurs mortelles meurent.
Ils me verront passer sur la terre et souffrir, Et me consoleront disant : Ame angoissée, Nous sommes l'Idéal qui ne peut se flétrir ; L'Éternité, c'est la Pensée.
Ces derniers extraits pourront étonner par leur air hautain. Mais on aurait tort de haïr ce qui peut ressembler à de l'orgueil dans ces affirmations intrépides. L'accent victorieux est essentiel à une poésie
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de certitude et de foi, comme l'humilité est essentielle à une poésie de doute et de lassitude.
Et on sent déjà (dès V Étoile sainte) que ce qui anime la poésie d'Alber Jhouney, c'est un amour de la lutte, une joie et une vaillance à vivre qui contrastent singulièrement avec l'affaissement et les mortelles langueurs de nos poètes contemporains en général.