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LES LYS NOIRS

Avec une grande unité de pensée, les Lys noirs sont remarquables par l'abondance diverse de l'inspiration.

De celui qui se donne entièrement à une œuvre, on peut dire comme de quiconque entre au cloître, qu'il prononce un vœu de renoncement. Mais dans la plus grande soumission à la règle, dans la plus grande austérité de la pensée, les solitaires, par le regret ou le souvenir, ou par une profonde divination, savent la vie aussi bien que les autres qui s'abandonnent à son caprice triste et enivrant. On peut même dire qu'aux solitaires, les choses apparaissent plus poignantes à travers les éloignements mélancoliques.

Ainsi dans les Lys noirs, il y a deux sources d'in-

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spiration : la poésie qui vient de la doctrine même et de l'ardente vocation à la doctrine, et la poésie qui vient du délaissement des passions, des ivresses données à Cous les boinrnes.qu.e n'isple. p^s une destinée d'exception.

Si le poète chante la sérénité et la paix du cœur conquise, comme en ces strophes-ci, si graves, si nobles :

Nombres sacrés, rythme infini, balancement Des étoiles au flux du sombre éther baignées, Gloire et déclin des nations, cours des années, v

Flottez, passez royalement et tristement.

Je ne suis plus tenté par le soleil qui ment, Ni par les corps de chair et les lèvres données ; Et l'orage lointain des vastes destinées Berce mon cœur tranquille à son rugissement.

Ailleurs, il adresse un adieu, sans plainte, non sans tendre pitié, à tout ce qu'il a dû sacrifier :

Triste majesté des vœux anciens, 1 Chers drapeaux troués des souvenirs, Êtres disparus, qui restez miens, Confondus à mes nouveaux désirs,

Vous hantez ces grandes solitudes, Mais sans désespoir, regret, ni haine, Vieux amours, pâle chair humaine, Passion passée, incertitudes.

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Vous avez douté, vous êtes morts Et je suis parti, cherchant toujours, Ce qui semblait vague à vos cœurs lourds, Cruellement noble à vos remords.

Je voudrais citer encore bien d'autres pièces, telles que A mes amis, Aspiration, Ombre , Soir d'aquilon, Portrait, qui montreraient que le renoncement volontaire du poète n'a rien d'un froid ascétisme, et que la recherche intellectuelle n'a pas desséché en lui la fraîcheur d'impression, les cordiales effusions, les puissances d'aimer. Je choisis de citer l'admirable Cantique à ï épouse. Si nulle pièce des Lys noirs ne porte la cicatrice d'une souffrance par la femme, si l'on n'y. sent pas, comme chez Heine, les divines douleurs d'un amour terrestre, en revanche, je ne sais rien qui soit si noblement voluptueux, un tel hymne à la femme élue et attendue, d'une telle invitation à la rêverie que ces strophes-ci :

Les abîmes que ta voix, Par son timbre triste et pur, Me fait entrevoir parfois, Au delà du monde obscur,

Peuplés de forêts pensives, Sont parfumés de tristesse, Comme les rêveuses rives Des fleuves de ta tendresse.

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Sur l'Océan ténébreux, Dans ma barque de saphir, Souvent nous partons tous deux, Pour le royaume d'Ophir.

La barque bleue et divine, Sans gouvernail et sans rames, Marche au but qu'elle devine Et vole à travers les lames.

Et, frissonnants, enlacés, Regardant les flots sans voir, Sur d'épais tapis tissés De plumes de cygne noir.

Pendant le jour monotone, Et la nuit sereine et morte, Pareils aux dieux de l'automne, La froide mer nous emporte.

D'ailleurs, tout cœur, même exempt de haute ambition et vide de grand dessein, se garde dans une attente jalouse, souffre d'angoisse, et craint l'aventure, s'il a une conscience profonde de l'amour. La pièce les Deux Aigles (le génie et l'amour) exprime cette pensée d'angoisse :

L'amour unique hésite à chercher son abîme, Tant il plonge au profond des cieux et du sublime,

Et le génie a peur de ce qu'il porte en lui.

Et tous deux, maladroits, chargés d'un vaste ennui, Se traînent, n'osant pas espérer qu'il existe, L'Idéal, et fouettant des plumes le roc triste...

Mais il est temps d'entrer au cœur du livre ; je voudrais maintenant donner une idée des accents qu'Alber Jhouney puise en ses croyances, montrer comment sa doctrine personnelle (que je discuterai tout à l'heure) alimente son inspiration.

Ce qu'a rêvé le poète, et un des devoirs qu'il indique à V Initié, en un vers d'une exquise originalité, c'est :

Rendre son chaste arôme à l'air spirituel.

Paul Verlaine aussi a voulu fuir

Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.

Et souvenez-vous que Michelet, par un singulier pressentiment, avait dit, il y a longtemps : « Ce siècle vaste et riche, mais lourd, tend à la matérialité. »

Ce mal de la grossièreté et de l'égoïsme universels, Alber Jhouney a souffert de le voir « de ses yeux d'enfant » étendre sa triomphante corruption. Il le dit dans la pièce l'Astre noir, astre ténébreux, souillant la nature, et qui symbolise le mal :

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Cet horrible soleil de haine et de ténèbres N'était pas né de moi, mais des hommes impurs. C'était l'homme, sa chair, ses instincts vils et durs, Qui voilaient tout pour moi de leurs rayons funèbres.

Je ne haïssais pas les âmes des pervers, Mais je désespérais de l'homme et de la terre, Je sentais mon amour à jamais solitaire, Comme un lys mort flottant sur l'écume des mers.

Aussi a-t-il écouté la voix de l'Esprit qui disait :

Ne hais- tu pas les mots qui résonnent sans vivre, Et l'impuissante chair qui souffre et jouit peu ? L'époux de ta jeunesse et de son noble vœu, N'est-il pas l'Esprit pur dont le silence enivre ?

Si tu n'as désiré que l'éternel amour, Si, dans le désespoir d'une foi solitaire, Ta grâce a dédaigné les roses de la terre Et préféré la mort aux étreintes d'un jour,

Viens à moi, car je suis la Pureté suprême.

J'ai pitié des lambeaux frémissants de ton cœur.

Dans une pièce de la plus grande noblesse morale, Aux hommes, le poème exprime que c'est l'unique amour de l'humanité qui le guide, et quelle est la pitié virile, l'active charité qui l'animent :

Je vais tenacement, toute l'âme fixée Dans une volonté sans fatigue et sans peur, Nourrir mes frères las, des forces de mon cœur,

i86 ÉTUDES LITTÉRAIRES.

Enseigner, appliquer la divine science,

Et dans une obstinée et longue patience,

Sans souci du malheur, du temps ni du danger,

Par l'opération du pur Esprit, changer

En un peuple de saints la multitude humaine.

Qu'est-ce une charité qui fuit, sonore et vaine,

Devant le dévouement réel de chaque jour ?

L'amour est peu profond qui se borne à l'amour.

Il me reste à analyser deux pièces des Lys noirs, A un démon et Hors la vie, d'un caractère très spécial.

Le Démon est une sorte d'Antéchrist, beau comme ces jeunes hommes qu'on voit dans les Primitifs italiens « au frêle visage », « aux longs cheveux bouclés », « qui sait des tourments plus doux que les délices » :

Pensif et gracieux dans ta robe de femme, Et tes péchés du monde ignorés, tu reposes, Ton orgueil se recueille au temple de ton âme, Où tes calmes remords s'ouvrent comme des roses.

Et, sans comprendre encor où mènent tes tristesses, Tu cherches dans le mal une extase infinie.

En ces vers d'une insinuante volupté, mélangée d'une ironie presque insensible, dans une certaine complaisance que met le poète à peindre la séduction

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du mal, je crois sentir une inspiration satanique. Une telle ardeur de volupté ne ressemble nullement au satanisme d'autres poètes, qui, loin d'admettre cette inspiration en quelque sorte par surprise comme Alber Jhouney, l'ont recherchée au contraire et s'en sont enorgueillis. Chez Byron, le satanisme est blasphématoire ; il est ironique chez Baudelaire. Alber Jhouney, moraliste d'une très rigide orthodoxie, pourrait, à sa défense, dire que la véritable pureté n'est pas de taire le mal. Il pourrait avec M. Barbey d'Aurevilly dire : « Que la passion a des éloquences, quand elle se raconte ou se parle, qui sont presque des fascinations (1) », et réclamer pour l'Art le droit d'exprimer ces fascinations. Il pourrait citer la maxime catholique : « Malheur à qui se scandalise. »

Au cynisme du démon, le poète répond, non par une malédiction, mais, ce qui est curieux, par une sorte de raisonnement psychologique. Ta perverse raison se trompe, dit-il en substance, et fait un calcul. Ta soif de volupté ne sera pas étanchée : le mal est court, le faux, le crime rassasie vite :

Ah ! le mal est fini, le néant le limite ; Tu te fatigueras de tes mornes victimes.

(1) Préface de la nouvelle édition d 1 Une vieille maîtresse, par Barbey d'Aurevilly. Édit. Lemerre.

Les songes monstrueux que le plaisir irrite Imaginent en vain d'innombrables abîmes.

La matière s'épuise et la haine se lasse.

Je ne veux pas examiner si une telle affirmation est vraie psychologiquement. Mais peut-être, en pressant un peu les mots, trouverait-on de l'épicurisme dans cette façon de conseiller le bien, comme pouvant seul donner aux cœurs élevés et avides de voluptés, la suprême volupté. Je n'ai dessein, pour l'instant, que de signaler une certaine contradiction partielle dans la morale des Lys noirs qui est, en général, d'un sentiment plus chrétien. Nous verrons plus loin dans le poème Hors la vie un tentateur, un esprit impur, tenir exactement le même raisonnement. Mais plus conséquent avec lui-même, me semble-t-il, il soutiendra que le désir de l'Infini est également déçu, soit dans le Bien, soit dans le Mal ; il dira :

Le crime où le démon journellement se vautre Pour son esprit aride a perdu sa saveur, Et l'extase devient familière à l'apôtre.

Si M. Alber Jhouney a courbé un instant sa doctrine, c'est par le désir très légitime à tout apôtre de faire complète la moisson des âmes et de conquérir

A13ER JKOUXEY. i<$

...s. en c^i Faiseur du Beau est si

it cul. ertmt presque te ut autre aiucur* Ce n'est que par en bescia d'ahrévialiou que ; e me sers du tenue dlnsriraric-n satanique. La vérité est qu'Alber Jhcuney a plcngé, par l'intuition sympathique, au foui des cœurs des artistes. H a devine leur horreur de toute rèz'e trop austère, en laquelle ils craignent de trouver de la froideur et de la sécheresse» La réfutation du démon n'est qu'une réponse aux objections de cette espèce. La prédication d'Alber Jhouney est hardie à ce point qu'il ne redoute pas de descendre en des âmes de pervers, de les douer de vie, comme ferait un dramaturge pour ses personnages, d'adopter pleinement des états dame démoiliaques et d'en exprimer la sorte de noblesse dont ils peuvent être investis avant de les condamner. Par ces audaces d'apôtre, se consomme une réconciliation finale entre le poète et le penseur, qui pourraient se nuire. Mais je poursuis mon analyse du livre. L'inspiration satanique, une certaine infusion de l'esthétique avec la morale, la soif vers l'absolu de la volupté, je les vois mieux encore dans le magnifique poème : Hors la vie, étrange fiction, sorte d'idéale tentation assaillant un cœur idéal où brûlent les plus hautes aspirations vers l'amour suprême et la pureté.

Une femme, la plus belle, une reine, dédaigneuse de toute passion médiocre, et qui rêve en son cœur profond plus que la Terre, plus que le Ciel et l'Enfer, voit son amour imploré par des Archanges, puis par des Rois, des Chevaliers, qu'elle écarte.

D'autres vinrent :

Mais qui ne chantaient pas fraîchement leur aveu.

Artiste ravagé, savant, poète, brahme, Chacun laissait couler comme d'un fleuve amer Sortant des grottes et des cavernes de l'âme Des mots plus fatigués que les flots de la mer.

La Reine les écarte encore :

...Vos Muses courtisanes Vous ont trop divertis du rêve unique et fier.

Puis sont venus les démons, « féeriques imposteurs », mais la Reine les confond.

Je cite en entier ce morceau dont chaque vers regorge de sens, fulgurante dénonciation de l'impuissance secrète et de toute l'infamie qui peuvent se cacher dans les cœurs des pervers de génie. Alber Jhouney dit dans le Royaume de Dieu : « Le désir de l'infini, quand il inspire l'indifférence à vivre par le cœur, n'enfante pas les saints, mais les démons de génie. »

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Mais elle a répondu : — Je ne suis pas, comme Eve, Ignorante, et je vais dans le germe prévoir Tout ce qu'est la moisson au jour qu'elle se lève.

Votre mélancolie et votre nonchaloir

Et même la fureur âpre de vos visages

Par moments, en leurs nerfs moroses, laissent voir

Vos crimes douloureux, vos sciences sauvages

Et le pervers attrait que la damnation

En son éternité montre aux sombres courages.

Tout l'infini du mal n'est qu'une illusion.

La douleur, le remords et le sang ne fécondent

Ni la stérilité, ni la corruption.

Qu'aux steppes de la mort vos pensers vagabondent, Y cueillant le poison d'un plaisir inconnu, Ou, mornes, à l'orgueil absolu se confondent.

Pour le contemplateur qui voit notre âme à nu

Votre agitation comme votre silence

Ne sont que fausse rage et calme convenu.

Vous haïssez en bas, et, si vous êtes tristes, Ce n'est pas d'un amour sublime et dangereux Qui vous aurait damnés tels que d'impurs artistes.

Mais c'est d'être sans un amour, et vos yeux creux De froides voluptés et de sèches souffrances, Votre égpïsme seul crie e.t jaillit P4 r eux..

Je ne connais pas beaucoup devers d'une telle concentration de pensée et d'un courant si rapide : telles les eaux pressées d'un fleuve qui jaillirait par un étroit pertuis.

Mais la Reine a vu dormant au désert un blond anachorète, aux cheveux tressés,

Pâle et beau comme Apollonius de Tyane,

« comme une sauvage eucharistie », il offre à la Souveraine sa conception d'un amour où le Bien et le Mal s'uniront monstrueusement et s'exalteront l'un par l'autre. Il rêve d'éprouver tout ce que l'homme peut souffrir et jouir, par la vertu et le vice, par la révolte et la patience :

Mais moi qui sais unir le doute et la ferveur, M'abîmer tout entier aux visions mystiques, Et de Satan garder l'étreinte et la faveur,

Écoute mon secret cantique des cantiques.

Voici le chant secret, 'l'eau morte que je verse • • En l'urne taciturne et dure, dans ton cœur.

Moi que servent tous deux Michaël et Mammon, De toi, je ferai l'impératrice, l'épouse Du mauvais Messie et de l'impur Salomon.

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Nos corps nus et chargés de limpides joyaux, dit-il en un vers qui évoque la claire splendeur d'un Gustave Moreau :

Nos corps nus et chargés de limpides joyaux, Nos âmes par un ciel qu'elles ont fait, hantées, Fouleront toutes lois comme des escabeaux.

Lumière, nature et conscience domptées, Offriront à nos mains mille cieux, mille enfers.

Oh! livre à mes baisers, ouvre tes membres chers.

Viens, de rêves cruels parfumant tes seins nus, Contempler dans mes yeux et boire sur ma bouche Le charme de Satan et celui de Jésus.

La Reine est insensible à ces prestiges plus subtils

et plus monstrueux que les rêves de l'ancien Elagabal. Elle répond :

. »...,.Seul, le silence me. touche, .

D'Elohim, dont le cœur reste mystérieux, Même pour mon esprit et pour mon cœur farouche.

Que m'ofïres-tu de rare et de si précieux ?

Le bien, le mal, connus dans un fiévreux mélange,

Et la confusion de l'enfer et des cieux (1).

Mais tu n'as rien créé

(1) On a pu remarquer la constante élévation, la noblesse sou-

La Reine meurt dans son isolement, sans avoir voulu descendre des hauteurs de son rêve. Elle chante qu'elle ne résigne pas son espoir, qu'elle ne regrette pas son dévouement à un rêve que la vie a déçu, et que l'hymne des profondeurs semble condamner : '

Hymnes des profondeurs qui me glacez les moelles,

Grands découragements qui tombez des étoiles,

Comme de mornes voix d'ombre et de désaveu,

Voix froides qui chantez l'isolement de Dieu,

Vous triomphez.....

Mais si tu ne viens pas, mon Dieu, je crois en toi.

Le songe évanoui me trouble, par ma foi.

Seul tu es, seul je t'aime et j'abhorre le monde.

Mouvement stérile et fastidieuse ronde,

Étoiles, saisons, mœurs, peuples, désirs errants,

Remous sans but, orage obscur, flots ignorants,

Inutile balancement d'immense écume,

A vous j'ai préféré le vide et l'amertume

De donner tout mon être à qui ne donne rien.

tenue du langage, dans les Lys noirs. Je dois dire que la Reine prononce aussi ce vers singulièrement mignard : Le contraste un moment gardera de la grâce.

Dans une pièce intitulée Sorath, je trouve encore les deux vers suivants, d'un amas de couleurs bien disparate :

Ton cortège sera comme l'aube, l'aurore,

Le couchant et le clair de lune ensemble aux cieux.

Ces légères erreurs me choquent d'autant plus que j'admire la certitude de la langue et la sûreté du goût, dans les Lys noirs.

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Je vais mourir : au fond du ciel inaltérable, J'irai chercher celui dont la froideur m'accable. Il n'a pas daigné voir mon vieux cœur déchiré, Mais dans mes tristes mains je le lui porterai.

Je trouve à ces derniers vers une suavité, une harmonie secrète (cantus obscurior, disaient les Latins) qui rappellent à la fois Virgile et Racine.

Attentif à indiquer la pensée et l'inspiration du poème, j'ai dû renoncer à donner une impression de sa couleur étrange, de sa splendeur, hors du lieu et du temps — quoique à lire ces vers, on songe parfois à des pays d'Orient, comme le royaume de Saba, en des âges lointains et nébuleux. Magistral par la forme, d'une langue originale et qui ne porte pas de millésime (à part quelques vocables de langue poétique courante et quelques sauts de césures), ce poème est certes une des plus belles œuvres de la poésie contemporaine.

Les Lys noirs sont une œuvre très consciente et pleine de volonté. On n'y sent nullement l'effort pénible, mais l'œuvre réconforte comme de voir de rudes et fiers labours. Généralement, l'expression est simple, la langue directe, et le poète est si maître de son art et de sa personnalité qu'on ne sent pas chez lui le souci de fuir la banalité, comme chez certains écrivains d'affranchissement récent.

Tels sont les Lys noz'rs, « œuvre de haute poésie, tout imprégnée d'idéal, d'intuition prophétique, de majesté spirituelle », a dit éloquemment M. Henri Mercier.

Sagesse, de Paul Verlaine, V Aurore, de Maurice Bouchor, et les Lys noirs ) sont les trois livres de poésie, parus en ces dernières années, qui m'ont donné le plus de joie. Ces trois livres sont pleins d'émotions et de sentiments religieux.

Dans la vérité de sa douleur, et du profond de sa détresse, le poète de Sagesse a trouvé des accents de simplicité, d'humilité dans la contrition, qui vont à l'âme et y pénètrent loin. Le poète a fait un retour au catholicisme, la religion qui sait le mieux rouvrir dans les cœurs desséchés les fontaines de l'amour et de la tendresse. C'est avec amour et pitié que j'admire ce livre de pénitence et d'extase, tout frémissant et noyé de larmes.

U Aurore est une tourmente de doutes et d'angoisses. Le poète que dévorent la soif de l'idéal et la passion de la vérité adresse un appel désespéré à toutes les métaphysiques. Livre d'une gravité d'accent, d'une dignité morale incomparables, plein des cris et des douleurs d'une grande conscience d'homme.

Les Lys noirs, poésie de triomphe et de splen-

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deur, révèlent encore un goût du mystère, un sens et un amour du rêve tels que peut-être Shelley seul les a eus à ce degré.

J'ai dit qu' Alber . Jhouney était un poète et un apôtre. Je me suis étendu à vouloir donner une impression de sa poésie. J'ai tâché de dire la profonde admiration que j'ai pour elle. J'en ai parlé sans trouble; mais pour l'examen de ses croyances, je veux être aussi prudent que possible. Je préfère avouer ma grande timidité et même l'angoisse que j'éprouve à juger une doctrine que je connais peu et dont je ne suis ni l'ami ni l'ennemi avec certitude. Alber Jhouney a la foi, une foi que je sais sincère. C'est une chose rare et même assez surprenante aujourd'hui; mais je pense que quelque étrange qu'une croyance nouvelle nous paraisse, et même en fussionsnous déconcertés, c'est un devoir de l'examiner avec le plus grand sérieux et tous les scrupules de conscience.

Alber Jhouney a exposé, dans le Royaume de Dieu, la doctrine kabbalistique, à laquelle il s'est voué; cette doctrine apparaît aussi dans beaucoup de pièces des Lys noirs, en particulier dans le Sceptre de fer, V Invisible et Aux Hommes.

Voici quelle est, brièvement et en son essence, la

métaphysique qu'Alber Jhouney a puisée dans l'étude et Interprétation de mystérieuses traditions hébraïques, renfermées dans deux livres rédigés au moyen âge, le Sepher-Jezireh et le Sohar.

Dieu est Tunique substance. Le monde est une émanation de Dieu. Toutes les âmes sont issues de Dieu, et elles doivent y retourner, mais après avoir conquis leur noblesse, future par un libre effort. Toute existence est donc une épreuve. Les âmes naissent innocentes dans la sphère supérieure : mais « l'innocence est à la vertu ce que l'espérance est à la victoire » (Royaume de Dieu) ; elles ne sont déchues que pour avoir le mérite de se racheter. Durant leur temps d'épreuves elles se reconquièrent par le dévouement désintéressé, l'abnégation et le sacrifice.

f Vous jugerez les arbres à leurs fruits et les hommes à leur abnégation.

Mais en même temps que le renoncement est prêché, le principe d'énergie est sauvegardé.

f On ne va pas au vrai pouvoir par la victoire immédiate, à l'amour vrai par le plaisir, à la vraie science par la contemplation nonchalante des formes.

Ou :

f Torture la matière par l'analyse, tu sauras; éprouve ta

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volonté par le mépris des conquêtes que Dieu n'estime pas, tu seras roi à toujours ; tourmente ton âme par la perfection morale et la religion de la fidélité, tu aimeras.

Alber Jhouney croit donc à la migration indéfinie des âmes, à leurs défaites momentanées, non à une chute définitive et à la damnation éternelle. Alber Jhouney n'est pas un catholique, puisqu'il rejette un des dogmes essentiels du catholicisme ; mais il a le sentiment et l'accent chrétiens, dans sa vénération de la douleur et son culte de la souffrance humaine.

■J- Le plus haut Idéal n'a toute sa grandeur et sa grâce qu'après avoir subi les épreuves de la terre. Le ciel éclatant d'étoiles émeut moins que la terre, où, dans les poitrines humaines, brûlent d'ardentes douleurs.

-j* Aucun Idéal humain n'est aussi profond que la splendeur de Dieu, mais la souffrance humaine est aussi profonde.

f Dieu s'est fait homme pour nous donner la majesté de sa gloire et pour revêtir la majesté du désespoir et de la mort.

Tout cet ensemble d'idées — quoique j'admire la beauté de l'hypothèse — je ne peux le considérer que comme une doctrine conjecturale, aussi acceptable que d'autres.

Mais où je m'inquiète, c'est quand je vois Alber Jhouney croire que les adeptes de la doctrine hermétique peuvent posséder une occulte puissance, un pouvoir d'action matérielle et l'usage de certaines

forces mystérieuses de la nature qui aurait été trouvé par les anciens Mages, puis livré seulement aux initiés, sous serment de silence. Dans la pièce des Lys noirs V Invisible, où je veux supposer que l'expression poétique dépasse la pensée, on pourrait voir la. croyance aux influences à distance, influences agressives ou secourables. J'admets très bien qu'un esprit religieux croie en l'action efficace de la prière, ou en la vertu propitiatoire de certains rites. Mais la conviction qu'un homme, par délégation divine, ou par l'emploi de je ne sais quelles formules d'incantation, dispose de pouvoirs extraordinaires, me semble une illusion extrêmement dangereuse, et je pense qu'il serait téméraire aux hermétiques d'appuyer leurs prétentions sur de récentes découvertes de la science positive (phénomènes d'hypnotisme ; force psychique de William Crookes), ou sur les révélations peu contrôlées de miracles accomplis par les yoguis de l'Inde et les mahatmas de Ceylan.

Où je refuse encore d'accompagner Alber Jhouney , c'est quand il essaye d'appliquer les principes de la doctrine hermétique à la résolution de problèmes sociaux et politiques. Dans la pièce le Sceptre de fer, d'ailleurs hardie et belle, et dont certains passages ont une étonnante vigueur d'imprécation, le

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même anathème enveloppe le gouvernement de l'Eglise catholique, le mouvement de la Réforme et les tendances de la démocratie actuelle. Certes l'état actuel est bien imparfait, et je sens, comme faisait dire le pauvre Jules Laforgue à son Hamlet, « que l'ordre social existant est un scandale à suffoquer la Nature»; mais le remède est horriblement plus compliqué à trouver et à appliquer que ne semble le croire Jhouney, et sa malédiction en masse de tant d'hommes qui, s'ils n'apportèrent pas Ja guérison à l'humanité, n'eurent d'autre ambition que d'y donner un peu de soulagement, me semble un déni de justice.

Mais Alber Jhouney me paraît avoir un juste sentiment du malaise moral dont souffrent les peuples et le souci de la crise de conscience que traverse l'humanité entière. Les dogmes sont abolis ; la foi ancienne va s'éteignant. En haut, les âmes sérieuses ont peine à s'accommoder du scepticisme ironique et de la sagesse dubitative que conseille Renan. En bas, la foule risque de s'abandonner à ses appétits grossiers. Cette foule pourra-t-elle trouver sa nourriture de cœur dans un idéal purement humain et positif (comme pensent certains philosophes, Guyau, par exemple, dans son livre : V Irréligion de Y avenir) ? D'autres espèrent que la loi de l'Evangile et les

paroles dont vécurent si longtemps les hommes peuvent être ranimées par une nouvelle interprétation. M. Eugène Melchior de Vogué attend ce service de la race slave, jeune encore à la vie et d'âme presque vierge. « L'histoire (i), dit-il, nous force à reconnaître que la religion catholique a besoin de rénovations extérieures qui l'assouplissent aux besoins présents des sociétés. Depuis dix-huit cents ans, l'Évangile a suffi à des exigences sans cesse renaissantes Pourquoi ne pas espérer qu'à une prochaine

étape le sens social du Livre nous sera révélé et que de cette nouvelle évolution religieuse l'Histoire saura tirer encore avec sa lenteur et sa sagesse accoutumées un moule social approprié aux besoins des hommes, aussi supérieur à l'ancien que notre vie civile est supérieure à celle du moyen âge? »

Le comte Tolstoï pense que la parole de l'Evangile : « Ne résiste pas au méchant », doit être prise à la lettre, et l'on sait avec quelle audace il a exposé son opinion, dans son livre : Ma religion.

Que croire et que choisir parmi tant de sentiments divers ? J'avoue ne pas savoir. Je dois dire en sincérité que je n'ai pas encore de conviction précise, que j'ignore même si j'en acquerrai plus tard ou jamais.

(i) Un sectaire russe : Sutaief, par Melchior de Vogué, Revue des Deux Mondes, janvier 1883.

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Quoi qu'il en soit, je me suis fait une conviction provisoire, une sorte de règle d'attente, que je trouve très bien exprimée dans cette phrase du Royaume de Dieu : « L'âme, reconnaissant qu'elle ne peut ni affirmer le monde invisible ni le nier, se contente de savoir la matière et de faire son devoir sans chercher s'il est une profondeur divine d'où émane dans ses pensées l'amour du Bien. » Mais comme il me faut juger l'effort d'Alber Jhouney, dire quel est mon espoir sur l'efficacité de son œuvre, j'avouerai encore que je suis dans une perplexité dont je ne pourrai pas sortir. Qu'y faire ? Je suis résigné à n'avoir pas l'unité intérieure. Je sais qu'en moi mille raisons, mille sentiments divers, se combattent sans qu'aucun triomphe. Est-ce ma faute si pas une de mes opinions ne sait trouver d'argument souverain et imposer silence aux autres ? Et ce ne sont pas des voix confuses qui parlent en moi. Tout au contraire, c'est comme si j'étais, moi seul, trois amis de mon ami Alber Jhouney, et chacun désirant être de ferme conseil.

Un dit : Renonce à une idée, à un système auxquels tu as voué déjà tant d'efforts désintéressés. Crains que ton rêve ne soit qu'une noble chimère. Tu as la certitude et la foi. Fais un suprême et loyal examen de toi-même. Ne crains-tu pas que ta foi ne soit la

dupe de ton amour de l'humanité? Tu crois fermement en une doctrine que tu voudrais faire partager à tous, puisque tu as le cœur trop large pour pouvoir Renfermer dans Part pur. Mais regarde bien comment tu as établi peu à peu tes convictions. Es-tu bien sûr que ta haine superbe du mal et du matérialisme et surtout ton imagination poétique ne soient pas pour beaucoup dans ta foi ? Et ce que je te dis là ne contient nulle accusation contre ta sincérité. Je sais bien jusqu'où peuvent nous mener, et en dépit de nousmêmes, le goût du mystère et les rêveries esthétiques. Un soir, j'ai vu se lever, sur un fleuve, une lune rouge si anormalement rouge, si démesurément grande qu'elle était effrayante, et que tout homme devait être frappé d'une obscure terreur, qui la voyait ainsi monter dans la nuit. Je me souviens bien qu'alors j'ai presque regretté de ne pas croire aux présages, de ne pas craindre que cette lune sanglante signifiât pour la terre des calamités et des désastres inconnus. Je songeais aux vers du drame de Shakespeare, qui parlent de la mort de Jules César, écrite par signes célestes. Alors, j'ai bien senti combien nous tous qui aimons l'art passionnément, nous devrions être constamment en méfiance de nos rêves, et par quel étroit défilé la songerie esthétique peut nous conduire au goût de l'erreur. Car cette nuit-là,

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j'ai admiré la superstition à cause de sa beauté d'horreur. Ainsi peut-être que des doctrines hautes et mystérieuses t'ont séduit précisément par leurs ténèbres et leur splendeur mêlées. Si ce doute te touche, reviens te joindre aux autres hommes. Mais hâte-toi, garde-toi de manquer l'heure favorable. Qui sait si plus tard tu ne saignerais pas d'avoir à sacrifier une idée, qui si longtemps t'aurait été comme un compagnon déroute?

Un autre dit : Elle ne peut pas mentir, la voix de l'instinct qui t'a irrésistiblement poussé à t'ayancer seul et hardiment, en des chemins dont on ne connaît pas le fond. L'aventure que tu cours est grande, mais elle vaut d'être courue. Ton cœur et ton âme de poète, tu les sèmeras, tu les jetteras toujours. Te tromperais-tu, que ton expérience servirait à l'humanité.

Il n'est pas d'erreur qui ne contienne sa parcelle de vérité. Tu dénonces avec courage la science positive, trop enorgueillie et trop sûre d'elle-même. Il est beau et bon de troubler ainsi les imperturbables. Les doctrines valent ce que valent les hommes qui les défendent. Du cachot où t'enferme une fausse doctrine, je suis certain que partira toujours quelque parole fortifiante.

Enfin, parfois, en dépit de mon rationalisme invé-

téré,il m'arrive de dire : si peut-être... et ces vers de Maurice Bouchor me reviennent à l'esprit :

Mon cœur est fait d'angoisse, il s'inquiète, il souffre... Mais puis-je, avec justice, entraver ton élan, Si le divin savoir se cache au fond du gouffre ?

H est des pays pour lesquels on est pris, même sans qu'on les ait vus, d'une sorte de presciente nostalgie. La Bretagne a, pour les cœurs, cet appel mystérieux. Vers elle, bien souvent, s'est dirigé mon désir, quand se lève dans l'âme l'inquiet besoin de partir. O terre opprimée de ciel, assiégée de mer, pays de la forêt de Brocéliande et des églises bâties au milieu des flots, royaume de la Vierge et des fées, mère très catholique des légendes chevaleresques, combien de fois, ô Bretagne, ai-je rêvé de toi, comme d'une patrie perdue, avec ce mélange d'ardeur et de langueur que connaissent les exilés aux heures de regret exalté!

N'était-ce pas toi la verte et froide nature de laquelle Renan a dit que fut engendré le christianisme occidental ?

Ici, des collines de dur granit, des vallons bruns ou creux emplis de feuillages sombres ; là , des

plaines vides , vides ; la lande ouvrant sa solitude fleurie de pâles fleurs mordues par la bise ; parfois un étang et des touffes de roseaux qui, sous le vent, cinglent l'eau ridée. A l'horizon, de longs bois noirs étreints par le ciel livide.

Et partout, au carrefour des routes perdues, sur les coteaux et les promontoires, des calvaires, des croix commandant à la campagne et à la mer.

Il devait venir du large un vent salé dont l'air parut aiguisé, le ciel lavé et la mer, pâle et verte, au loin, toute frissonnante.

Et de cette terre pauvre et douce, des nuées vagabondes, des arbrisseaux tordant leurs branches sous les souffles vagues, de toute cette nature sans joie, s'exhalait une mélancolie, mêlée pourtant d'une volupté sérieuse, d'une grave allégresse, de je ne sais quoi de triste et de fort, de triste et d'enivrant.

Cette Bretagne rêvée, je sais bien ce qui en sema le rêve au fond de moi-même. Elle m'est un miroir où se réfléchit, toute ramassée, la poésie éparse dans l'œuvre de Renan. Je pourrais citer exactement toutes les phrases rencontrées çà et là, qui ont nourri mon songe de cette terre à laquelle elles me liaient par

mille fils invisibles. Avec quelle couleur vive et tendre, avec quelle adorable musique de mots, s'infiltrant au cœur, Renan a dit sa Bretagne !

« Je suis né... au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. Là, on connaît à peine le soleil ; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste, mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où sur des fonds d'herbes ondulées se mire le ciel. »

Des hommes nés sur ce sol, il a dit que personne ne les égala « pour les sons pénétrants qui vont au cœur ». Parlant de leurs mélodies nationales : « On dirait des émanations d'en haut, qui, tombant goutte à goutte sur l'âme, la traversent comme des souvenirs d'un autre monde. Jamais on n'a savouré aussi longuement ces voluptés solitaires de la conscience, ces réminiscences poétiques où se croisent à la fois toutes les sensations de la vie, si vagues, si profondes, si pénétrantes que, pour peu qu'elles vinssent à se prolonger, on en mourrait, sans qu'on pût dire si c'est d'amertume ou de douceur. »

Ainsi parle des Celtes celui en qui la race celtique

2io ÉTUDES LITTÉRAIRES.

a trouvé sa voix ; et en les confessant, il s'est confessé lui-même ; en racontant sa terre natale, il nous a montré son âme. Personne mieux que lui n'a senti le charme des pays septentrionaux et de la nature automnale et n'a su le dire d'une manière plus contagieuse, encore qu'il ne l'ait presque jamais dit qu'en passant et comme par allusion. Mais il sait déposer tant de rêve en si peu de mots !

C'est que ce critique est exégète, cet historien, ce philosophe est en même temps, est avant tout un poète. Une immense poésie, une des plus rares que je sache, se trouve au cœur même et dans toutes les parties de son œuvre, qui semblerait, au premier aspect, n'être que de science et de raison. Admirable par son intelligence, son don de comprendre tout, l'auteur des Origines du christianisme m'est plus cher encore par son sens original de la vie, son ingénue sensibilité, son imagination si fraîche et si neuve.

Il est poète par ce merveilleux instinct du rythme qui lui a permis de mesurer de si belles strophes en prose : rappelez- vous la magnificence de paroles que déploie parfois cet écrivain si sobre ; rappelez-vous

l'envergure et l'essor de certaines de ses phrases — la prophétie de Carmenta dans le Prêtre de Nemi; l'invocation d'Antistius : « Ombrage chaste et froid de nos forêts!... » l'adieu à une morte chérie, qui termine la dédicace de la Vie de Jésus : « Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes. »

Il est poète par la beauté de la langue, cette langue si pleine, à la fois exacte et nombreuse, précise et cadencée, et qui va d'une course si légère. Il est poète par la qualité exquise et par la hardiesse des images dont il use parfois pour traduire ses idées ou énoncer un jugement critique. Ainsi, quand il parle de la « froide charmille janséniste », ainsi quand il entend dans Luc l'Evangéliste « le son clair et pur d'une âme tout argentine », ou encore dans le chapitre sur le secret des beautés de l'Evangile lorsqu'il compare l'effet du divin livre à « celui d'un palais de fées construit tout entier en pierres lumineuses ». Il est poète enfin, et je dis le plus grand poète vivant, parce qu'ayant le sentiment du divin, étant, comme le Prêtre de Nemi, maître des choses sacrées, il est presque le seul aujourd'hui qui sache parler avec une grandeur familière, et hausser sa

voix sans emphase. Car l'essence du verbe poétique n'est-ce pas certaine façon solennelle et naturelle de dire ? De la sorte, j'estime la Prière sur V Acropole un des plus beaux poèmes écrits dans notre langue, et je trouve un accent d'éternité à quelques-unes des paroles que prononça le poète, le jour qu'il lui plut de se souvenir et de prêter l'oreille aux cloches de la ville d'Ys.

La mélancolie, l'austérité rêveuse, le doux ennui s'exhalent de la Bretagne, cette terre qui aime être en peine; cette désolée qui chérit son mal, cette gémissante heureuse de gémir, et la poésie de Renan traîne une plainte jamais lassée. Pour sa muse nulle ivresse comme de pleurer. « Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, l'eau du cœur... » Et Carmenta s'écriera : « Ne taris plus, fontaine de larmes ; un dieu se fait avec nos pleurs ! »

Il est très certain que pour les cœurs délicats et les âmes averties, il n'est de joie fine que mêlée de quelque affliction. Une joie pleine n'est possible qu'à la grossière ignorance, et dans cet univers ne saurait aller sans un égoïsme monstrueux.

Toutefois, il convient de marquer nettement que

.LA POÉSIE DE RENAN. :at3

le goût des larmes dans la poésie de Renan n'est jamais porté jusqu'à cette espèce de sadisme sentimental que j'ai rencontré chez certains épicuriens de la tristesse, comme cet Ama^ry, dans le roman de Sainte-Beuve, qui nous livre sa dépravation par un aveu extraordinaire. « En ce temps-là,... dit-il, quand je goûtais un vif bonheur, j'avais besoin pour le compléter, de me figurer qu'il était déjà enfui loin de moi et que je repasserai un jour aux mêmes lieux, et que ce serait alors une délicieuse tristesse que ce bonheur à l'état de souvenir. » En vérité, n'est-il pas étrange, cet amant de la mort, qui semble préférer à la joie présente son fantôme futur ?

Dans un sentiment voisin, l'excessive inclination à s'affliger et à chercher dans les larmes le plaisir secret qu'elles recèlent, n'a de chrétien que l'apparence. Un sévère directeur de conscience, un Saint- Cyran, un abbé de Rancé condamnerait durement cette poursuite des émotions, cette attrition qui n'est que le calcul d'une âme voluptueuse, car les docteurs l'ont dit : c'est un péché de se complaire dans la tristesse.

Avec Renan, je ne sais quoi me rassure. Il y a de la santé dans sa mélancolie, nulle perversité dans sa tristesse. Si j'ose dire, il est élégiaque avec bonhomie.

Renan est la majesté intellectuelle de ce temps. Je ne vois guère que Goethe en qui se soient trouvés si harmonieusement unis l'esprit de la science et l'esprit de l'art. Chez tous deux, c'est la même ampleur de pensée et la même profondeur, c'est presque la même universalité, c'est la même intelligence toute-puissante régnant avec empire sur leur temps. Si tous deux se sont affranchis des formules trop positives de foi, si tous deux sont sortis de la religion révélée, c'est, comme dit Renan, par la voie royale de la critique et de l'histoire.

Mais ces ressemblances, d'ailleurs un peu fortuites et que je comprendrais qu'on contestât, n'apparaissent que si on considère ces deux grands esprits sous leurs traits . les plus généraux. Au contraire, si je regarde l'originalité de Renan en ce qu'elle a de plus intime, la nature de son âme, sa sensibilité en ce qu'elles ont de plus particulier, je ne peux m'empêcher de songer invinciblement à Virgile.

Ce n'est pas pour les habitudes de pensée que j'aimerais à comparer l'auteur des Dialogues philosophiques et le poète du livre VI de V Enéide. Et encore il me semble bien qu'il n'y a pas si loin entre

la piété incrédule d'un Virgile et l'ironie pieuse d'un Renan. Entre ces deux états de conscience, la différence est de degré, non de nature. Mais je laisse la philosophie de l'un et de l'autre ; je ne veux pas m'occuper de ce qu'ils ont pu croire, mais uniquement de ce qu'ils ont aimé.

Oui, c'est à l'âme de Virgile qu'il m'est arrivé de songer souvent en lisant de Renan certaines phrases de cette grâce longue et languissante, on pourrait dire avec un scoliaste, de cette grâce mantouane. Le Renan des phrases qui chantent et pleurent, c'est Virgile, né en Bretagne, parmi les Celtes, à l'automne des siècles, dans le crépuscule du christianisme. Chez le poète qui pressentit Jésus et chez le philosophe qui, deux mille ans après, l'ensevelit pour la seconde fois enveloppé de nard et de myrrhe et ferma la tombe du dieu avec des prières et des regrets, n'est-ce pas le même goût des larmes, le même amour pour la tristesse délicieuse? N'est-ce pas le même art pour tisser ensemble la songerie des cœurs et le rêve muet de la nature, pour teindre une souffrance humaine avec la couleur des paysages dolents, pour enlacer la plainte de l'âme à la plainte des choses?

A croire les philosophes, il paraîtrait que nous avons tout à fait perdu le génie mythologique, ce don que possédèrent les antiques races aryennes de créer inépuisablement des dieux, c'est-à-dire d'incarner en de vivants symboles les sentiments découverts dans le cœur humain ou supposés à la Nature. Dans son beau livre : Victor Hugo % le poète, M. Renouvier a, par une lucide analyse, très bien montré pour quelles causes s'est stérilisée, parmi la foule, « cette faculté de personnification % qui lui paraît le signe éminent du sens poétique. Si — quelques rares élus exceptés — nous ne savons plus exprimer notre conception des choses sous la forme de drames allégoriques, la faute en est à notre système d'éducation, appliquée, dirait-on, à tuer en nous toute vertu Imaginative. Ensevelis, comme nous le sommes, sous un amas de notions scientifiques ou prétendues telles,

2i8 ÉTUDES LITTÉRAIRES.

comment aurions-nous pu garder la fraîche crédulité et l'ignorance inventive nécessaires à l'éclosion d'un mythe ?

Les observations de M. Renouvier, si fines et si fortes qu'elles soient, ne sont que pour rendre plus profondément singulière, au regard attentif, l'étonnante, la merveilleuse, la miraculeuse fortune de Pierrot, le blême compagnon aimé de la Lune ; car en vérité, je vous le dis, la légende du moderne Endymion est bel et bien un mythe, le dernier mythe qu'ait conçu l'humanité.

D'ailleurs, tous les intuitifs l'ont senti et aucun poète n'en a jamais douté. Théophile Gautier parle de la « physionomie solennelle et mystérieuse » que revêtent les pantomimes des Funambules, « et de cet attrait inexplicable et profond qui reporte à son insu l'âme des spectateurs aux affabulations théurgiques des premiers âges du monde (i) ». Et ailleurs : « Avec quatre ou cinq types, la pantomime suffit à tout. Cassandre représente la famille; Léandre, le bellâtre stupide et cossu, qui agrée aux parents ; Colombine, l'idéal, la Béatrix, le rêve poursuivi, la fleur de jeunesse et de beauté ; Arlequin, museau de singe et corps de serpent, avec son masque noir, ses

• *(i) Histoire de l'Art dramatique en France, tome V, p. 149.

losanges bigarrés, sa pluie de paillettes, l'amour, l'esprit, la mobilité, l'audace, toutes les qualités et les vices brillants ; Pierrot, pâle, grêle, vêtu d'habits blafards, toujours affamé et toujours battu, l'esclave antique, le prolétaire moderne, le paria, l'être passif et déshérité qui assiste, morne et sournois, aux orgies et aux folies de ses maîtres. Ne voilà-t-il pas, en admettant les nuances nécessaires et que chaque type comporte, un microcosme complet et qui suffit à toutes les évolutions de la pensée ? »

Mais, tandis que les comparses de Pierrot sont, à peu de chose près, restés dans leur type très défini, lui, pareil à une divinité hindoue, passait de métamorphoses en métamorphoses, toujours le même et toujours divers, et, — chose stupéfiante, — en même temps que plus complexe et plus profond, il devenait plus clair et plus significatif jusqu'à être enfin cette personnalité fabuleuse qui réunit les contraires en elle et dont l'unité semble faite de maintes et maintes âmes confondues. On peut dire aujourd'hui qu'il existe peu de créations aussi abstraites que Pierrot et peu qui aient pris en nos imaginations une telle puissance de réalité et de vie.

Mais pour mieux percevoir l'étrangeté du personnage et de son destin, admettons une hypothèse très plausible : notre civilisation a péri entièrement, soit

par un cataclysme, soit par une invasion des Barbares, ou plus simplement par l'usage immodéré du suffrage universel ; la pensée dort jusqu'au jour où se lève sur les ténèbres du monde l'aurore d'une nouvelle Renaissance. Alors dans la foule des érudits, appliqués à reconstituer le Passé, peut-être en paraîtra-t-il un qui prendra pour objet d'étude l'histoire du théâtre chez ces races antiques vivant aux alentours de l'an 1900. Arrivé devant la figure de Pierrot, le pauvre homme souffrira beaucoup. L'entendez-vous faire part à ses élèves de ses douloureuses recherches :

* Oui, dira-t-il vraisemblablement, parmi les personnages qui occupèrent la scène en ces temps curieusement épris de réalité, pas de figure plus inquiétante que Pierrot ou qui baigne dans plus de mystère. Personnage fantastique vraiment! Il ne paraît pas devoir sa naissance à une fantaisie d'art individuelle, et il faut le considérer plutôt comme le bien commun de tous les poètes, comme un exemple frappant de création collective. N'ayons garde d'oublier la collaboration anonyme de la foule, qui, par sa complaisance unique à suivre les avatars de Pierrot, n'a certes pas peu contribué à l'enrichissement du type primitif. Nulle part, en effet, nous n'avons découvert

que le poète ait pris soin d'expliquer ce personnage, en le présentant, ainsi que le voulait l'usage, à l'acte dit d'exposition ; preuve certaine que Pierrot était connu du public, comme la plupart des héros que portaient au théâtre les anciens dramaturges grecs, ou comme les principaux rôles des histoires sacrées tirées de la Bible et représentées dans les mystères du Moyen Age.

« Une autre importante remarque à faire est que Pierrot subit l'influence de la Lune dont il est amoureux. Sa passion est souvent raillée, et il fallait que ces peuples eussent à un degré éminent le sens de la facétie grossière pour avoir trouvé dans la Lune, celle que les Hellènes nommaient la chaste et froide Artémis, tout un ordre de ressemblances irrévérencieuses.

« En résumé, on pourrait induire de l'ensemble de nos observations que Pierrot a été la figure principale d'un mythe lunaire en voie de formation, peut-être l'emblème d'une religion qui ne fut jamais fixée et demeura toujours à l'état sporadique... »

Voilà ce que pourrait dire notre pédant en ses ingénieuses hypothèses. Êtes-vous si sûrs que les conjectures hasardées tous les jours par nos savants contiennent une moindre part d'erreur? Avouez que rien n'existe autour de nous qui mieux que la

figure de Pierrot pourrait nous attirer et nous retenir en cet étonnement réfléchi, source de toute pensée philosophique, au dire d'Aristote. Pourquoi ce costume traditionnel qui lui donne je ne sais quelle allure hiératique? Pourquoi certains de ses gestes sont-ils réglés, arrêtés une fois pour toutes — tels des rites mystérieux? Et enfin, ne vous semble-t-il pas reconnaître quelque chose de sacerdotal en la nécessité de ne jamais quitter ce masque de pâleur mortelle?

Il convient de dire que quelques esprits étrangement positifs — entre autres le D r Hacks, dans son livre le Geste, où il raille les poètes avec assez d'outrecuidance — se refusent à voir quelque symbolisme que ce soit dans la pâleur de Pierrot, qui paraissait à Théophile Gautier d'autant plus suggestive que plus inexpliquée. Pour nos admirables logiciens, elle n'est qu'un artifice de métier, mettant en lumière les muscles mouvants de la face. La belle découverte! Ah ! Dieu nous garde des évhéméristes et des rationalistes à outrance !

Qu'importe, d'ailleurs? Il est assez établi que les origines des grandes créations symboliques sont médiocres la plupart du temps. Elles se sont élevées à mesure que les poètes ou les critiques ont su deviner en elles des intentions plus hautes et plus profondes.

Est-ce que Don Juan, Faust ou Hamlet ne sont pas. finalement devenus pour nos cœurs tels que les supposèrent les commentateurs les plus intelligents?

En suivant chronologiquement l'existence de Pierrot depuis sa naissance de hasard, nous admirerons une fois de plus par quel travail d'interprétations successives, diverses et même contradictoires, s'étendent et se développent, se chargent à chaque instant de sens nouveaux, les fictions possédant en leur essence une riche capacité d'emblème.

Il est vraisemblable que Pierrot naquit en Italie et dans la plus infime caste. Sur les tréteaux de carrefour, il faisait la joie des bonnes gens, confondu dans la plèbe pittoresque des Trivelin, Brighella, Tartaglia, Pulcinella, le Docteur Bolonais, Stenterello, Gianduja, Giangurgolo, le Matamore, le Scaramouche, le Tranche-Montagne, tous gueux, de riche ou basse mine, que Callot s'amusa à graver de sa pointe précise. Sa psychologie est encore élémentaire. Le seul trait de sa nature, dès lors fortement marqué, est une rare aptitude à recevoir les soufflets et les coups de pied au cul, qui vont à lui comme le fer à l'aimant.

Il passe en France et bat l'estrade devant Jes badauds du pont Neuf. En compagnie de Bruscambille, et parmi les queues-rouges des tabarinades, il

apparaît, le dos humble, le visage effaré, leste et tournant autour des gens, à bonne portée, trop sûr qu'il est de toujours recueillir la gifle errante, ou la bourrade incertaine de sa vocation. Poltron, voleur, gourmand, il n'a pour protéger ses vices que sa rusée niaiserie. Qui eût prédit, alors, que le pauvre pitre lamentable aurait un jour une place, et non la moindre, dans la troupe des héros de théâtre, si renchéris sur leur dignité? Mais cette face de Carême conquit le cœur de la foule. Comique et pitoyable, Pierrot devint cher à tous. On l'aima d'être si battu et si bafoué.

Cependant, voilà que de toutes parts on entend fredonner la fameuse ariette que nous attribuons à Lulli. Deux siècles avant Richard Wagner, Pierrot possédait son leit-motiv.

On chantait Pair sur des paroles que leur auteur inconnu s'est sans doute appliqué à vider de tout sens, sans toutefois y réussir absolument, car il parle du clair de la lune. Parole d'une portée considérable ! Par elle, est enfin reconnue et proclamée l'harmonie secrète qui un jour liera si étroitement dans de mystiques fiançailles le falot coureur de ruelles nocturnes et l'Astre miséricordieux, dont la lumière épanchée du ciel me semble le doux fleuve roulant ce que Shakespeare a nommé le lait de la tendresse humaine.

Sur le berceau de Pierrot, s'est penchée la lune blanche. Désormais, il en subira le charme et l'empire.

Pierrot est chansonné, c'est donc qu'il est célèbre.

Je crois le voir alors, le Pierrot du clair de lune, le corps jaillissant à demi d'une lucarne, pour écouter la traîtresse voix d'Arlequin. La ville, autour et au loin, est silencieuse, confuse, noyée dans la féerie des ombres azurées. Colombine dort ou fait semblant de dormir, l'astucieuse, la rouée, en qui s'incarnent la grâce et la perfidie féminines, qui ment par plaisir et trahit avec volupté, celle-là même que le poète nomma la vipère dorée. Vision frêle, presque irréelle, comme tissée de bleuâtre fumée et d'un symbolisme si diaphane î

Ma chandelle est morte.

La voix d'en bas se fait suppliante. Et le cœur exorable de Pierrot se fond de pitié. Il jette un dernier regard sur Colombine dont les yeux, quoique fermés, laissent filtrer un mince rayon d'or, et les lèvres un plus mince sourire. Pierrot s'en va dans son ample blouse de neige et de candeur. Ah ! pauvre Pierrot!

J'ai arrêté un instant mes yeux sur ce clair tableau où s'est rassemblée pour moi la légende ancienne de

Pierrot, en un aspect essentiel. Déjà a commencé l'élégie comique, le drame bouffe que sera toute sa vie, mais sur un mode gracieux, qui n'appelle que notre sourire intelligent et léger.

Lui-même, sous quelle physionomie nous le figurons-nous en ce temps-là? N'est-il pas le doux benêt, l'adolescent encore ébaubi, qui marque ses chagrins par une moue de bébé fâché, comme celle que Watteau a donné à son Joli Gilles? C'est à peine si parfois son allure prend ce je ne sais quoi de pimpant et de triste qu'on lui trouve en certaines mascarades de Longhi. Plus tard, ses joues rebondies se creuseront et se creusera autour de ses lèvres une fine ride d'amertume... Mais nous n'en sommes encore qu'à la galante comédie des amours. Jolies ivresses , jolies trahisons, jolis désespoirs. Fête délicate, mais sans nul vif émoi, et que mène la chanson tendre ou la pitié railleuse des violons.

Après la farce grossière, le badinage un peu mièvre. Pierrot était désencanaillé, mais affadi. Il dut attendre des années, des années, que parut un acteur de génie, Gaspard Debureau, qui le transfigura et qui éleva la pantomime à la dignité d'un nouveau genre d'art.

La haine de parler est le commencement de l'éloquence. Personne, avant Debureau, n'avait senti si bien la force expressive du silence et le pouvoir

pathétique du geste qui est une synthèse du verbe parlé, de la même façon que l'algèbre, une arithmétique concentrée.

Avec une singulière justesse d'instinct, Debureau se défia de Terreur commune aux Italiens qui, trop souvent dans la pantomime, employèrent un système de gestes convenus, sans valeur pittoresque : langage artificiel, analogue à celui des sourds-muets, parfaitement incompréhensible à qui n'en a la clef. Afin de réduire au minimum la part des. signes idéographiques, Debureau rechercha les scénarios d'action vive, très extérieure, les tableaux d'une passion si pressante que toute parole y est nécessairement oiseuse et superflue.

Lui-même jouait Pierrot. Il lui imprima, disent les contemporains, un air de sournoiserie profonde, sérieuse ; Gautier admirait le charme fascinateur de ses yeux « noirs de malice et de réflexion ».

Grâce à la supériorité de Gaspard Debureau, la figure de Pierrot prit une importance extraordinaire, devint le foyer où convergèrent toutes les directions de la fable dramatique, L'intérêt entier du spectacle se trouva transporté sur ce visage glacé, aux tempes maigres, si mobile qu'il tressaille comme l'onde et la feuille au moindre souffle. Oh I ce visage où se croisent tant de lueurs et de reflets, ces lèvres muettes

au sourire agile, l'intelligence suraiguë que darde le moindre pli de ces joues, et ces yeux, ces yeux tour X tour éclatants, sourcilleux, louches, rampants, hardis, dont le regard par instants se traîne ou fuit, gris, atone, amorti, et soudain jaillit, clair et perçant comme une pointe d'épée !

Car Pierrot n'est plus le pauvre diable sans défense et que chacun estimait magnanime de battre, tant il montrait de patience et d'honnête crainte des coups. L'audace est entrée dans son âme en même temps que la plus folle des ambitions, celle de gagner le cœur de Colombine. Lui, dont jadis le plus affreux crime était de voler quelque pâté, désormais il ne reculera devant rien. Il aime Colombine d'un amour sans merci, de cet amour qui a l'avant-goût de la mort. Il aime sans espoir jusqu'au jour où il découvre, ô joie divine, ô bonté céleste ! que la froide idole aime l'or.

Cet épisode capital dans la damnation de Pierrot, le délicieux Willette le fixa dans un dessin qui mérite de rester»

Vous rappelez-vous Colombine en robe à paniers, Colombine féroce, mutine et charmante, tournant le dos d'un air boudeur? Pierrot s'empare d'un violon, et il en joue avec génie ; sous son archet sanglote l'âme la plainte ardente de Beethoven. Colombine

reste sourde. Pierrot, tour à tour, prend la lyre et la palette. Les Muses sont troublées ; les hommes tremblent d'admiration. Colombine reste immobile. Enfin, désespéré, Pierrot saisit une bêche et fouille âprement la dure terre ; il maigrit, maigrit, et littéralement se tue. au travail ; en effet, nous le voyons transformé successivement en moribond, en cadavre, en squelette ; mais il continue à bêcher (sans doute, comme disait l'autre, en vertu de la vitesse acquise). Et quand il découvre le sacro-saint louis d'or, Colombine en extase s'élance à son col et le baise sur sa bouche hideuse.

Par amour de Colombine, Pierrot a su vaincre sa fainéantise légendaire. Il lui en coûte moins de verser le sang et d'assassiner avec la verve qu'il apporte à toutes choses. Mais dès qu'il a trempé ses blancs habits dans la pourpre du meurtre, le voilà qui semble grandir, prendre je ne sais quelle physionomie troublante. Il est investi de la splendeur horrible que la Lune « aux yeux sinistres » répand sur les minuits hantés. L'influence d'Hécate pèse sur lui. Tel l'évoque le célèbre sonnet de Paul Verlaine ;

Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air

Qui riait aux aïeux dans les dessus de porte ;

Sa gaieté, comme sa chandelle, hélas ! est morte.

Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.

Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair Sa pâle blouse a l'air, au vent froid qui l'emporte, D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.

Avec le bruit d'un vol d'oiseau de nuit qui passe Ses manches blanches font vaguement par l'espace Des signes fous, auxquels personne ne répond.

Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore,

Et la farine rend plus effroyable encore

Sa face exsangue au nez pointu de moribond.

Une pareille conception de Pierrot, éloignée tellement du type primitif et déviée vers le macabre, ne pouvait manquer d'alarmer fort les tenants de la tradition. Théodore de Banville prétendait que Pierrot, le fantasque Pierrot au masque si finement sceptique, ne devait jamais être un grand coupable. Peut-il connaître les remords héroïques? Sa grâce est d'être piètre.

N'y a-t-il pas un manque d'égards envers les divines Euménides en les lançant à la poursuite d'un si pauvre sire ? « Ah ! disait Théodore de Banville, avec une bien jolie malice (dans une lettre possédée par Paul Margueritte), si vous faites Pierrot tragique, je ne vois plus quel avantage il a sur Thyeste. »

A. Gaspard Debureau et à son fils Charles avait

succédé sur le théâtre du Petit -Lazari leur élève, Paul Legrand, qui créa les pantomimes de Champfleury, Pierrot valet de la Mort, Pierrot marquis, Pierrot pendu, et aussi le célèbre Pierrot posthume de Th. Gautier. Lorsque Paul Legrand, vieilli, quitta les planches, la pantomime fut entièrement délaissée à Paris ; on put la croire morte pour toujours.

C'est vers la fin de cet interrègne que Louis Rouffe parut à Marseille, et donna mille et mille preuves d'un talent de tout premier ordre qui l'eût certainement rendu célèbre s'il avait pu être apprécié par le public parisien, le seul, il faut croire, hélas ! qui ait le pouvoir de décerner les couronnes de la gloire.

RoufFe fut vraiment un bouffon précieux. Sans lettres ni éducation d'art, il eut souvent des divinations exquises et affirma de beaux dons naturels, grandement aidé, il convient de le dire ici, par cet esprit si élégant, notre cher maître, Horace Bertin.

Rouffe, d'ailleurs, comme tous ceux dont le talent est, pour une part, fait d'improvisation, avait des hauts et des bas. On ne le vit jamais pareil deux soirs de suite, et s'il lui arriva de tomber dans la vulgarité, l'instant d'après il étonnait par quelque trouvaille incomparable. J'eus la chance de le voir certain soir jouer Pierrot mitron d'une façon si anormale que

l'impression que j'en reçus compte entre tous mes souvenirs de théâtre.

Donc le boulanger, patron de Pierrot, s'était, Dieu sait pourquoi, couché et endormi dans son four (mais il serait béotien de discuter un postulat de pantomime). Pierrot, passant auprès, naturellement ne pouvait manquer d'y jeter quelques branches et de les allumer. Satisfait de son œuvre et tout guilleret, il revenait au bout d'un instant et, ayant rouvert la porte du four, avait un beau geste de gourmandise étonnée, qui disait : « Ça sent bon le cochon rôti ! » Mais une inquiétude figeait soudainement ses traits. A pas souples, rampants, et le corps fébrile, il se penchait, le dos tourné, tâchant de voir à travers le rideau de flammes. Brusque, il se retournait, et lentement haussait sa taille, les bras étendus, avec des yeux emplis d'une telle épouvante que nous frissonnâmes tous. Au même moment, le dégoût le saisissait de cette odeur de chair carbonisée qui lui avait paru si appétissante, il se bouchait le nez d'un air pénétré et piteux, ramait l'air de ses bras, choquait ses genoux comme des castagnettes, et c'était la plus folle, la plus tourbillonnante mêlée de gestes saugrenus et sublimes, la merveille du remords grotesque.

Ces inventions de drôlerie lugubre et de comique dément, cet art de faire de l'effroi un puissant ressort

de la farce, voilà l'originalité très particulière de Rouffe, voilà dans son talent la chose neuve et sans prix,

Rouffe, malheureusement, mourut fort jeune, presque au même moment où éclatait à Paris un soudain réveil de l'art funambulesque, grâce aux efforts de maint et maint artiste, parmi lesquels il convient de nommer Paul Margueritte, l'auteur et l'interprète admirable de cette belle pantomime : Pierrot assassin de sa femme.

La carrière de Pierrot est-elle close dans la pantomime? Il serait hardi de l'affirmer quand nous possédons des mimes de la valeur de Félicia Mallet, pour ne nommer qu'elle.

Comme il a varié, Pierrot, et comme sa signification s'est élargie! Il semble qu'aujourd'hui il contienne en puissance la somme de nos rêves. Il est l'acteur universel de nos passions, de nos obliques manières d'aborder la vie et de passer du détachement ironique à la frénésie des désirs, pantin sublime de l'âme moderne, dans une race dont les énergies se sont changées en souplesses, de l'âme de beaucoup de nous, qui, à force d'avoir médité la multitude des destinées possibles, avons fini par nous sentir comme étrangers dans notre propre destinée.

Ne pourrait-on pas toutefois trouver un noyau de

personnalité dans l'âme si diffuse de Pierrot, et sous les folles arabesques de son aventure, dessiner le symbole le plus constant, qu'il tend à représenter? Seraitil trop hasardeux de reconnaître en ce héros blafard, pour qui l'antique Fatalité s'est faite mesquine, mais non moins acharnée, en ce Prométhée du guignon la plus profonde personnification de l'amour malheureux ?

: La poursuite de l'Idéal que don Juan mène à travers des victoires innombrables, n'est, pour le triste Pierrot, qu'une chaîne sans fin de déboires et d'avanies. Il pourrait énumérer les affronts subis sur le fameux air de la Liste, mais, insatiable d'outrages, il ne se lassera jamais de souffrir sa burlesque passion.

Il a connu toute la mauvaise ivresse de l'Amour, d'abord les angoisses de l'amour dédaigné dont parle Hamlet, puis la jalousie qui nous emplit l'âme de reptiles et de scorpions, puis la résignation infâme et que rien ne récompense; oh! la grande, la poignante figure du désespoir sans noblesse et de l'humiliation infinie. Pourtant Pierrot, à chaque cruelle expérience, sent s'exalter et s'approfondir sa conscience de l'Amour; car rien n'enseigne la valeur des choses comme d'en être privé, et c'est surtout aux pauvres que les trésors sont magiques.

Voilà quelle compréhension de Pierrot et de son

martyre éternel il nous plaît de choisir. Elle n'est point si distante de celle qu'a préférée M. Pierre Bertas, dans son Pierrot badaio, où sur un thème d'une psychologie déliée il a su entrelacer avec le plus plaisant caprice le rêve tendre à l'humour, sans s'interdire la drue jovialité en laquelle on croirait qu'éclate le mieux le génie de la langue provençale. Mais je m'arrête, mon amitié pour Tardent lyrique des Set Sautne d'Amour me défendant presque de le louer comme je voudrais.

Comment expliquer maintenant que les poètes, depuis Banville jusqu'au si regretté Jules Laforgue, aient descellé ces lèvres longtemps muettes de Pierrot, sinon parce qu'il traîne derrière lui un cortège de songes imprécis et que son passé de silence l'a enveloppé d'une atmosphère mystérieuse?

Nous avons essayé d'exposer quelques-unes des raisons du culte voué à Pierrot, culte dont V Imitation de Notre-Dame la Lune y de Laforgue, est un des plus précieux bréviaires. A présent écoutons l'hymne qu'inspire ce nouveau fanatisme; laissons quelque enthousiaste, jeune encore assez, pour être de pensée aventureuse et de jugement sans prudence, parler de Pierrot moderne avec foi, avec transport, avec illusion.

Ecoutez-le dire : « Le théâtre était en train de

dépérir par le souci exagéré de petites vraisemblances et de la vérité trop prochaine. La monstrueuse erreur de vouloir montrer sur les planches une imitation absolue du train ordinaire de la vie ! Le réel devient faux, étudié avec une telle textualité. Pierrot vint et fut le sauveur, l'essence de la pantomime étant de mêler, les choses d'éternité et les contingentes, l'abstrait et le concret, le mythe et la réalité, l'observation et la fantasmagorie. Cette personnalité de Pierrot, pétrie de délicats illogismes et où la plus perçante psychologie se noue à la chimère d'une manière indéfinie et délicieusement inextricable, permet de nuancer à l'extrême l'expression de la pensée et de l'imprégner de caprice. Elle fut commode aux poètes pour desserrer les entraves que leur imposaient les habitudes d'un public trop platement raisonnable. Pierrot a de si merveilleuses facilités de circuler partout à travers les événements, à travers la vie et la mort... La présence de Pierrot est la clef indiquant la tonalité, demi-vraie, demi-fantaisiste, choisie par le poète pour son œuvre ; elle demande au spectateur et obtient cette docilité de l'esprit subissant un rêve et tolérant les sautes d'humeur les plus vives et l'alliance des émotions les plus contraires. Pierrot est folâtre, vain, sérieux, bouffon, grave, tragique et amusé de bagatelles (certaines grimaces de Rouffe

faisaient l'effet d'espiègleries de fantôme). Pierrot est notre manière de jouer avec les épouvantes, de badiner avec l' Amour, avec la Mort, avec la Vie.

Enfin, cette poésie que nous chérissons et qui puise sa douceur dans la mélancolie, sa force dans l'amertume, sa gaieté et son allégresse dans ce que Sainte- Beuve a nommé P« allégresse sarcastique », Pierrot, à nos yeux, la revêt et l'incarne.

Ah! Pierrot, notre cœur et notre âme se mirent en toi, notre cœur nostalgique de nostalgie, notre âme anticornélienne, douillette et appelant la souffrance, notre chère âme toute pareille à celle que l'empereur Hadrien saluait d'un si joli adieu : Animula, vagula, blandula.

Nous aimons tes yeux aiguisés de gouaillerie, navrés pourtant en leur profondeur, ta face pâle où ne luit que la pourpre sanglante de la bouche, ta face éteinte et mouvante, agitée de mines ardentes ou mortes, fiévreuses ou découragées, toujours stridente d'intelligence, ô toi qui hais la déclamation, ô toi indomptable affronteur d'avanies, ô toi, qui n'oses te prendre au tragique même dans la plus tragique souffrance, et qui, pareil à Henri Heine, ne sais te plaindre que par plus de raillerie !

Tu es pétri de notre incrédulité désespérée, de notre sentimentalité lasse, errante et tortueuse; tu

connais notre amour de l'amour qui se nourrit de l'amour de la mort ! Ah ! Pierrot, dont le vêtement est ourdi de lune et de brouillard, ta couleur d'âme est couleur d'automne, et ton âme, elle a été trempée dans le crépuscule de tous les sentiments ! »

Tout le monde connaît aujourd'hui l'histoire assez singulière de ce philosophe genevois, Amiel. Il avait été pendant sa vie l'étonnement douloureux de ses amis qui ne pouvaient comprendre son inaction. Mort, on découvre dans ses papiers une sorte de recueil de sa pensée quotidienne, un amas considérable de notes écrites sur l'heure. De cet immense fouillis, on extrait deux volumes après sélection. M. Edmond Scherer les publie, précédés d'une magistrale étude, sous le titre de Journal intime de Henri- Frédéric Amiel.

Et voici que cet inconnu, qui avait traversé le monde silencieux et effacé, remue l'élite intellectuelle de notre temps et passionne le haut public de la pensée moderne.

Les conducteurs du mouvement philosophique, les têtes de file de la critique, à commencer par M. Ernest Renan, prennent la parole, et chacun explique comme

il le conçoit le cas extraordinaire de la souffrance d' Amiel, malade d'idéal. M. Renan débat le problème au point de vue moral et religieux, et combat les tendances désespérées d'Amiel, M. Caro, dans un article très fin et très pénétrant de la Revue des Deux Mondes, considère l'aspect esthétique de la question et analyse le poète vrai qu'était Amiel. Plus récemment encore, M. Paul Bourget, dans la Nouvelle Revue, s'applique à son tour à caractériser et à définir les troubles uniques de cette âme rare et vibrante, travaillée du mal inconnu et de l'étrange malaise intellectuel de cette fin de siècle.

Je ne veux pas discuter les diverses appréciations émises, bien qu'elles soient toutes curieuses et quelques-unes profondes. J'estime qu'en prenant des traits aux portraits qui ont été tracés, on composerait d' Amiel une physionomie parfaitement exacte. Mais on a surtout discuté sur le penseur et le philosophe ; on s'est attaché à étudier son œuvre positive, faite, ce journal intime tel qu'il est là et quel qu'il soit ; je voudrais, moi, étudier son œuvre manquée.

Ce journal intime, comme l'a fait remarquer M. Renan, n'est qu'un compromis et un moyen de s'esquiver ; c'est par lui qu' Amiel s'est dérobé à la nécessité de travailler, à l'ordre intime de créer, et ces pages posthumes offrent l'intérêt bizarre d'expli-

quer admirablement comment Amiel est condamné à l'impuissance.

Je vais tenter sur ce livre la recherche de révélations et de documents d'un état d'infécondité assez fréquent de nos jours et de tendance à croître. Les signes de lassitude et d'épuisement artistique abondent autour de nous, en même temps — fait curieux — que l'ardeur à l'effort et l'intensité de vie intellectuelle sont immenses» La vaine et déjà vieille angoisse (La Bruyère en parle) de se dire que tout a été fait et que plus rien n'a été laissé aux survivants que l'admiration oisive, a fait plus de victimes qu'on ne l'imagine, et la plainte est universelle. Certainement nombre d'intelligences douées demeurent inactives ; ce sont des virtualités artistiques qui ne passent pas à l'acte par découragement, fatigue ou dilettantisme. Or, Amiel l'a dit :

« Tout génie latent est une présomption. Tout ce qui peut être doit devenir, et ce qui ne devient pas n'était rien. »

Le génie stérile est donc une antinomie dans son essence, comme il y a une antithèse paradoxale dans le terme. Amiel n'est génie stérile qu'à demi. Mais placé sur cette frontière, il voit et sait ce qui est au delà, et comme l'infirmité instruit des conditions de la force, il pourra nous enseigner, par la contre-

épreuve, un peu de l'histoire mystérieuse de la genèse de l'œuvre d'art.

Il y a dans ce journal des confessions navrantes. Ce n'est même qu'une longue et traînante lamentation. Sur tout le livre plane la mélancolie souveraine des vastes contemplations, de la croyance à la vanité de tout et à l'illusion universelle, et à cette tristesse des hauteurs se mêle aussi la détresse terrestre et humaine, infiniment poignante, d'un vaincu. Le récit des souffrances d' Amiel de ne pouvoir écrire l'œuvre, de ses efforts infructueux et enfin de l'acceptation mal résignée de son sort, se prolonge dans ces deux volumes parmi les dissertations, les remarques littéraires et philosophiques. Car l'ambition d'art est une chose terrible, et il est difficile de la résigner à qui en fut atteint. Il n'entre ni jalousie, ni envie, ni dépit dans les afflictions d' Amiel, mais seulement de l'humilité sur soi, et surtout l'immense désolation de perdre sa vie et de voir fuir inutilement ses jours comme l'eau qui coule entre les doigts et qu'on ne peut retenir. Pourtant Amiel avait lutté, s'était même exténué à l'effort. Des' amis l'aidèrent en lui proposant des sujets de travail. M. Scherer raconte

dans sa préface qu'il lui demanda, pour la Revue germanique de Charles Dolfus, un article sur Uhland qù'Amiel connaissait bien et était parfaitement à même d'apprécier. Tout cela vainement : Amiel se déroba ou ne put.

En un passage de son journal très simple, mais qui pénètre de tristesse tant il révèle une douleur profonde en sa subtilité, Amiel nous apprend que, voyant le premier numéro de cette même Revue germanique plein d'articles de Renan, de Littré, de Secrétan, il a frémi, les regrets sont revenus, et il s'est souvenu des espoirs enfuis de son adolescence. A divers moments il publia de petits volumes de poésies et de pensées, et il donna de-ci de-là quelques pièces dans des journaux. On a ainsi les Grains de mil, le Penserose, Jour à jour, et les Étrangères, Mais Terreur était complète. Amiel, en pleine franchise, reconnaît lui-même que ces petits morceaux ne sont que des exercices, des jeux, des bagatelles sans importance.

Ces aveux, qui nous remuent de pitié et qui nous effrayent aussi, car quel est celui qui n'a jamais senti le frisson mauvais de n'être qu'un médiocre ? sont du reste assez rares.

Mais quelle vie et quelle destinée deux fois manquées! Amiel a passé à côté de tout. Il a vu peu à

peu s'évanouir son ambition d'art et s'éteindre ses espoirs, sans trouver de compensation nulle part* Cœur chaud, délicat, sensibilité inquiète et frémissante, il n'a pu apaiser ni sa faim d'amour, ni son besoin d'action.

Ces deux défaites d'Amiel, à laisser une œuvre et à vivre, s'engendrent d'ailleurs et dépendent l'une de l'autre. Une étroite connexité unit ces deux infortunes. Toutes deux tiennent à des causes différentes de la nature morale et psychologique d'Amiel, mais on peut permuter l'attribution des causes entre elles. Il est possible, en effet, que l'impuissance artistique tfAmiel soit due à une disposition morale ftAmiel, les scrupules maladivement exagérés de la conscience, par exemple, comme nous le rechercherons plus loin et, d'autre part, s'il a souffert au vif de l'être, c'est pour son infeconditeextraordinaire.il n'a pu accomplir la fraction idéale à laquelle le destinait la dotation de sa nature et qui était sa cause finale ; voilà, l'intime et permanente plaie. Un grand travail eût fait appel à son énergie et donné une direction à ses forces passionnelles. Aussi peut-on dire que la stérilité artistique est l'arbre de son supplice, le moyeu d'où rayonnent toutes ses souffrances.

Amiel était un timide. Cette épouvante vague qu'éprouvent les plus grands artistes avant d'aborder l'œuvre, jamais Amiel n'a pu la vaincre. Sa timidité ne pouvait être persuadée et ramenée par raisonnement ou par volonté de vouloir, ni emportée par la flamme bouillonnante*

« Mon effet expire, dit-il, satisfait de pouvoir sans arriver jusqu'au vouloir. Je prépare toujours et je n'effectue jamais. Conclusion : je pèche par la curiosité. Timidité et curiosité, voilà les deux obstacles qui me barrent la carrière littéraire. N'oublions pas enfin l'ajournement, je réserve toujours l'important, le grand, le grave, et je veux liquider, en attendant, la bagatelle...

« L'ajournement fait que j'en suis toujours aux préliminaires, aux antécédents, et que je ne puis commencer à produire. »

Nous verrons plus loin agir cette timidité extraordinaire, qui est la cause la plus immédiate, la plus prochaine de la stérilité d'Amiel. Mais elle-même est amenée par des raisons générales, des causes plus hautes : dispositions spirituelles d'Amiel, aventures de sa vie intellectuelle, qu'il nous faut analyser et

mettre en lumière, en nous aidant d' Amiel luimême, qui s'est décrit avec une clairvoyance inouïe. Ces dispositions sont :

i° Le développement exorbitant du sens critique ;

2° La vastitude d'intelligence qui l'a égaré dans l'infini des contemplations ;

3° La diffusion de la personnalité, tout cela compilé et résumé par l'absence d'égoïsme intellectuel.

Amiel avait le sens critique, qui est le don de s'affranchir de soi-même et d'entrer dans les choses pour les juger objectivement en faisant abstraction de ses préférences individuelles. Le critique prête sa conscience aux œuvres qu'il analyse, sa conscience, en ce qu'elle a de clairvoyance universelle et libre, mais il garde tout ce qu'il a de particulier et de défini. Il loue son aptitude. Mais, à ce métier, la personnalité se perd.

Amiel se dit :

« Nature de Protée, essentiellement métamorphosable, polari sable et virtuelle, qui aime la forme et n'en prend aucune définition, esprit subtil et fugace qu'aucune base ne peut absorber ni fixer tout entier, et qui, de toute combinaison temporaire, ressort volatil, libre et désolément indépendant. Mon instinct permanent, c'est l'aptitude perpétuelle, la disponibilité constante, la capacité indéfinie de réaction sympathique. »

Le critique tend à Timpersonrialité et au respect absolu de l'objet.

Amiel dit encore :

«c Or, c'est là le danger qui te menace, tu perds l'unité de vie, de force, d'action, l'unité du moi. Tu es légion divine, analyse, réflexion. Tu es synonymie, dialectique; de là, ta faiblesse.

a II faut renoncer à tout vouloir, à tout savoir, à tout embrasser ; il faut s'enfermer quelque part, se contenter de quelque chose, se plaire à quelque œuvre, oser être ce qu'on est, résigner de bonne grâce tout ce qu'on n'a pas, croire en son individualité. »

Plus loin encore :

« Ce retour brusque à l'informe, à l'indéterminé, est la rançon de ma faculté critique. Toutes mes habitudes antérieures se liquéfient subitement. Il me semble que je recommence d'être et que par conséquent tout le capital acquis a disparu d'un coup. Je suis un nouveau-né perpétuel ; je suis un esprit qui n'a pas épousé un corps, une patrie, une nation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sûr d'être un homme, un Européen, un tellurien? Il me semble si aisé d'être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurais prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative...

« L'énergique subjectivité qui s'affirme avec foi en soi, qui ne craint pas d'être quelque chose de particulier, de défini, sans avoir conscience ou honte de son illusion subjective, m'est étrangère. Je suis, quant à l'ordre intellectuel, essentiellement objectif, et ma spécialité distinctive, c est de pouvoir me mettre à tous les points de vue, de voir par tous les

yeux, c'est-à-dire de n'être enfermé dans aucune prison individuelle. De là, aptitude à la théorie et irrésolution dans la pratique; de là, talent critique et difficulté de production spontanée... »

Amiel est allé ainsi à travers les choses et à travers les littératures. Il y a chez lui, à l'origine de son mal de stérilité, une orgie intellectuelle.

Or, la contemplation épuise; elle tente et perd, elle exerce une fascination absorbante. Ceux qui se sont livrés trop ardemment au plaisir de comprendre se sont affaiblis et ont perdu leur sève originale.

La trop grande ouverture de l'esprit, l'hospitalité trop ouverte et trop abandonnée de la pensée sont funestes. La réceptivité colossale est ennemie de la fécondité. C'est un grand malheur d'être vaste sans génie particulier, a dit Dostoïevski.

Il y a une science de l'économie intellectuelle, si l'on peut dire, et l'on doit calculer le maintien de l'équilibre entre la personnalité qui est définie, et par conséquent limitée, et l'intelligence universelle.

Amiel avait l'intelligence si vaste, si souple, si diverse, si penchante à fond de tout, qu'à chaque instant il s'échappait à lui-même. Finalement, dans ces incursions incessantes de l'esprit, sa subjectivité s'est écoulée ) il s'est produit une sorte d'évaporation de son moi.

Chez Amiel, ce noyau central qui constitue V individualité s 'est fondu dans des orbes démesurément amplifiés.

D'autant qu'avec la sympathie toujours prête, le don de soi, il manquait totalement d'égoïsme intellectuel, du sentiment avare de la propriété et de l'acquisivité. Il avait la curiosité désintéressée. Il allait, un peu pareil à ces pauvres errants, à ces rêveurs Franciscains, riches des seuls biens qu'ils contemplent sans désir de les posséder à leur tour.

Voilà de singulières prédispositions à l'impuissance.

Après avoir vu les raisons lointaines, voyons ces infirmités en fonction, la timidité inconcevable agir au moment de la production de l'œuvre.

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