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PUVIS DE CHAVANNES

Son œuvre a la paix souveraine, la sérénité des hauts lieux. Là, n'arrivent plus les bruits du monde, le vain tumulte que font nos agitations, nos querelles, nos misérables combats. Là est le refuge, l'asile ouvert aux lassitudes inquiètes.

Arva beata ! Doux pays ! voici les champs où Ton s'exerce pour la patrie ; voici la terre fécondée, ennoblie par le labour, voici le jardin fermé et le cloître où l'art est encore de la prière, voici les campagnes antiques et la grève de la mer où passe sous les yeux éblouis de Phidias la cavalcade des chevaux blancs, voici le vallon clos où rêvent les Muses et voici sous le ciel teint d'or vert les prairies pâles ceintes par la forêt aux mystérieuses profondeurs bleuâtres. Des êtres au visage songeur ou méditatif, aux attitudes hiératiques, aux gestes augustes et familiers, peuplent

cette nature élyséenne, pareils à des dieux qui vivraient la vie des hommes.

Sous ce ciel ami, la lumière est si fine que, baignant les choses, elle les rend presque aériennes, elle les imprègne d'une lueur et d'une âme. Caressée, pénétrée de ce subtil éther, la glèbe a perdu sa lourdeur, l'opaque matière s'allège, s'éclaire, s'anime vers la joie et vers l'amour.

Ici-bas, les sillons sont durs à creuser ; l'homme opprime les bêtes ; il faut lutter contre la Nature inerte ou méchante. Là-haut, dans le rêve du peintre, les haines sont réconciliées ; tout vit en concorde et harmonieusement, et les horizons comme les êtres, les formes et les pensées, les rêves et les couleurs semblent n'être qu'une seule musique.

Et l'atmosphère morale de cet art a la couleur de la lumière heureuse qui enveloppe ces visions d'où émane jusqu'à nos cœurs une tendresse noble, je ne sais quelle suave austérité, toute la poésie du Bonheur grave.

Le Maître du paysage héroïque, celui qui, en un temps de réalisme étroit et d'épais matérialisme,

donna un tel coup d'aile vers le Large, et sut, comme dit un vers exquis de M. Albefr Jhouney,

Rendre son chaste arôme à l'air spirituel,

ne vous est-il pas arrivé parfois de vous demander comment se l'imagineraient les générations futures si, par quelque aventure, il ne devait demeurer de lui aucune effigie ? Comment se plairait-on' à se figurer sa parole, sa physionomie, sa personne? -

Tête haute, torse droit, l'œil clair et le teint coloré et je ne sais quoi de décidé dans l'allure, tout donne à M. Puvis de Chavannes une grande mine de vaillant. La belle construction du crâne, le front élevé et large, les tempes bien développées, décèlent la puissance de la pensée; le visage avec les yeux au regard direct marque la volonté. Figure de chevaliermoine qu'on sent aussi résolue que contemplative, aussi apte à l'action qu'à la méditation.

Tel est Puvis de Chavannes dans son portrait (à Florence, aux Uffizzî), tel il m'est apparu dans son atelier de la place Pigalle, le jour (il y a de cela quelques années) où je le vis pour la première fois.

Enveloppé d'une limousine flottante, il allait et venait, tout en s'habillant, et, avec sa belle courtoisie mêlée de familiarité cordiale, recevait les amis qui viennent le saluer à cette heure matinale. Je fus

frappé par sa simplicité de grand air, sa bonne grâce aisée, et pris tout de suite au charme de sa causerie. Parmi nous qui étions là, la parole librement passait de l'un à l'autre, et, dans la conversation générale aussi éloignée que possible de toute solennité, celui que Rappelle mon Maître n'intervenait jamais que du ton d'un camarade bienveillant. Je revins souvent, accueilli toujours avec une amitié dont je sens le prix.

Chaque fois, le Maître avait la bonté d'écouter sans impatience mes longs bavardages d'art et répondait plein d'indulgence à mes questions. De ces entretiens qui roulaient la plupart du temps sur l'esthétique, de cette causerie errante et non préparée, j'ai noté maintes très instructives paroles dont je citerai quelques-unes aujourd'hui. Elles m'ont révélé bien des choses ; souvent, elles ont illuminé mon sentiment obscur ; elles furent toujours pour moi un enseignement que je ne veux pas être seul à garder.

Bourguignon par ses origines, Puvis de Chavannes naquit à Lyon le 14 décembre 1824. Sa famille aurait voulu le voir ingénieur. Docilement, il

prépara l'Ecole polytechnique, fit une année de mathématiques spéciales. Mais, pressé par l'âge, il dut renoncer à l'Ecole et abandonna les sciences.

— Et je vins à Paris, sans projet bien arrêté, avec une envie vague de faire de la peinture.

J'aime la bonhomie avec laquelle sont contés ces débuts. Cela nous repose de l'histoire de tant de peintres que la vocation tourmentait déjà en nourrice.

— Au bout de quelque temps , continue Puvis , j'allai trouver Ary Scheffer et lui demandai de me conseiller. Il ne put me prendre avec lui et me présenta à son frère. Henry Scheffer, qui avait beaucoup de talent et qui était le plus charmant compagnon du monde, n'imposait pas à ses élèves une très étroite discipline. Je n'étais pas encore possédé par le goût du travail, et ma paresse seule profita de la liberté qui m'était laissée. Aussi, quand je partis pour l'Italie, quelques mois après, je ne savais, à vrai dire, rien. Mais à Florence, où je passai un an environ, seul avec un camarade, je me mis à la besogne sérieusement. Je travaillais dans ma chambre, peignant, dessinant sans relâche d'après le modèle.

Il m'a toujours plu d'aller ainsi à l'aventure, abandonné à mon goût et n'écoutant que mon instinct. A part trois mois passés dans l'atelier de Couture, j'ai toujours travaillé solitairement.

J'admire les Maîtres, certes, mais je n'ai pas vieilli dans les musées, allez! ni dans les bibliothèques.

J'étais trop pressé de donner la liberté à ce qui s'agitait en moi, et je me fiais à mon démon. Ce qui n'empêche pas qu'on a répété bien des fois que je suis un faux naïf, que j'imite avec application la gaucherie de§ Primitifs, que j'ai copié des colorations pompéiennes, que sais-je encore? Comme s'il n'était pas mille fois plus simple de supposer que certaines analogies d'exécution — si toutefois elles existent autant qu'ils veulent dire — peuvent provenir d'une commune façon de sentir. Mais bah! laissons dire, laissons dire...

Pourquoi attribuer tant à la réflexion et si peu à la spontanéité? Il est vrai que certaines gammes de couleur me paraissent imposées par la vocation de la peinture murale, et ces nécessités, les Maîtres anciens les ont comprises admirablement. Mais, vraiment, je crois que si j'allai vers les colorations claires — alors que la mode était à la peinture noire — ce ne fut pas tant par étude et par raison, ni par désir de me distinguer, que pour obéir à un entraînement de toute ma nature.

Je n'avais pas trouvé ma voie du premier coup. Je travaillais depuis assez longtemps déjà et j'accumulais les études (j'ai brûlé tout ça dernièrement, ça faisait un tas si gros que je le remuais avec une fourche), mais je n'avais pas encore une orientation

sûre, lorsque j'entrepris la décoration d'une salle à manger de campagne.

Il me parut tout de suite que j'entrais dans un pays connu de moi, et, dès lors, j'ai continué à m 'avancer sans hésitation.

Si quelques-uns ont cru « que j'avais pioché », mes Maîtres, d'autres ont la bonté extrême de voir en moi un philosophe, un lettré, un érudit. C'est bien de l'honneur qu'il me font. Si je suis tout cela, c'est comme le médecin, dans Molière, qui était médecin sans lé savoir. On veut que je sois un puits de science; en vérité, je vous le dis, je suis un puits d'ignorance. J'aurais aimé lire, mais je n'ai pas beaucoup lu. Où aurais- je pris le temps, Seigneur ? Ah ! je dois dire pourtant que j'ai su Werther par cœur, comme tout le monde, à une certaine époque.

En archéologie, je ne suis pas non plus très grand clerc. Quand j'ai entrepris un ouvrage historique, je me suis fourni auprès des hommes spéciaux des quelques renseignements indispensables, fort peu de chose. Je laisse l'imagination achever. L'intuition ne peut-elle pas tout?... Ma conviction est qu'on ne fait bien que ce qu'on devine...

— Vous me dites que l'artiste redresse les choses selon son rêve, j'aimerais mieux dire : ordonne les

choses selon son* rêve. Car je suis convaincu que la conception la mieux ordonnée, c'est-à-dire la plus simple et la plus claire, se trouve être en même temps la plus décorative et la plus belle.

J'aime l'ordre, parce que j'aime passionnément la clarté. En toutes choses, la clarté, la clarté avant tout. Je ne hais rien tant que le vague et le nébuleux. L'obscurité n'est bonne qu'à cacher la difformité.

Pour toutes les idées claires, il existe une pensée plastique qui les traduit. Mais les idées nous arrivent le plus souvent emmêlées et troubles. Il importe donc de les dégager d'abord, pour pouvoir les tenir, pures sous le regard intérieur.

Une œuvre naît d'une sorte de confuse émotion, dans laquelle elle est contenue comme l'animal dans l'œuf. La pensée qui gît au cœur de cette émotion, je la roule, je la roule, jusqu'à ce qu'elle soit élucidée à mes yeux et qu'elle apparaisse avec toute la netteté possible. Alors, je cherche un spectacle qui la traduise avec exactitude, mais qui soit en même temps, ou tout au moins qui puisse être un spectacle réeL C'est là du symbolisme, si vous voulez; mais aussi peu arbitraire que possible.

L'art n'est pas une imitation de la réalité, il est un parallélisme à la Nature.

Oui, pour moi, je m'efforce de peindre des spectacles réels, mais ayant un sens général. De toutes mes compositions, il n'en est pas une, je crois, qu'on ne puisse jouer le plus aisément du monde. Cela serait impossible si je méritais entièrement le reproche, qui m'a été fait parfois, de peindre des abstractions. Je cherche des synthèses, mais je tâche toujours, de tout mon pouvoir, à éviter que mon art soit abstrait.

La Nature contient tout. Mais il y a une hiérarchie entre les mille aspects sous lesquels une scène peut s'offrir aux yeux; il en est toujours un qui l'emporte sur tous pour la clarté et la beauté. Le premier acte de l'artiste est de découvrir le point de vue d'où apparaît cet aspect éminent des choses.

Ce point de vue, il arrive qu'on le trouve immédiatement ; d'autres fois il ne se livre qu'après bien des essais.

Si j'ose vous donner en exemple mes propres recherches, voici la première pensée de la Sorbonne (c'était un petit morceau de papier couvert d'un fusinage très hâtif) ; vous voyez que tous les éléments de la composition se trouvent écrits là.

L'idée mère avait jailli en moi du premier coup, l'idée d'une enceinte sacrée, dont la ligne affirmât, en l'épousant, la courbe de l'hémicycle.

D'autres fois, j'ai tâtonné bien longtemps. Ainsi, l'idée décorative de Marseille, porte de V Orient^ est une de celles qui me satisfont le mieux. Elle fut très longue à éclaircir. Mon ambition était d'exprimer l'hospitalité à tous les vaisseaux, le large accueil d'une ville maritime, de Marseille qui est la porte de France ouverte à l'Orient. Je me tourmentais fort, étant parti sur une mauvaise piste. En effet, j'avais pensé d'abord à représenter la mer chargée de navires, vue de la ville même et de ses quais. Mais que de difficultés ! j'étais embarrassé par mille détails de premier plan qu'il était difficile d'élaguer. Ma foi ! je désespérais presque lorsque, d'une manière soudaine, je trouvai la solution cherchée. C'était, comme on dit en mathématiques, de renverser les données du problème. De la sorte, tout devenait facile (signe qu'on est sur la bonne voie) . La ville, vue de la mer, se déploie à l'horizon. Ses môles s'ouvrent comme des bras aux navires qui cinglent vers elle. Un d'eux, coupé à moitié par le cadre, forme mon premier plan. Sur le pont du vaisseau, tous les types figurant les diverses races du Levant : un Arménien, un Juif, un Grec, un Arabe viennent naturellement se placer, et, mêlés aux matelots actifs à la manœuvre, assis ou accoudés aux bastingages, ils contemplent la mer des Gaules. C'est Marseille, porte de V Orient.

— Si je recommande d'étudier la Nature ? Mais un artiste peut-il exister, peut-il vivre sans la Nature? Exceptons les malheureux à qui les influences d'école ont mis des œillères qu'ils ne peuvent plus quitter, exceptons les prisonniers d'une formule apprise, pensez-vous que quiconque a les yeux ouverts puisse s'empêcher d'étudier la Nature? La Nature nous enveloppe, nous oppresse. Son meilleur enseignement pénètre en nous presque à notre insu. Comment se dérober à elle ? C'est en elle que se trouvent les éléments de nos constructions les plus personnelles.

Seulement, chacun, obéissant à l'instinct de son tempérament, choisit la distance et le point d'où il considère la Nature. Les uns, pris par l'amour du détail, se placent tout près d'elle. D'autres, plus attentifs aux ensembles et aux masses, s'éloignent afin de les mieux saisir. Je n'ai pas à vous dire dans quel groupe d'esprits je me trouve né. N'étant pas attaché à la littéralité de la traduction, je me recule pour mieux voir. Car vous savez, on a dit spirituellement que les arbres cachent la forêt.

Tous les esprits ne sont pas de même race, et les aptitudes varient. Tel est analyste, tel autre synthétiste. A chacun de découvrir la méthode qui convient à son tempérament et qui diffère de l'un à l'autre.

Les impressionnistes sont les poètes de l'éphémère. Remarquez que leur idéal repose sur une contradiction intime et ne peut être atteint absolument; ils prétendent fixer l'instant passager, l'aspect fugitif des choses. Or, les choses, en leur aspect superficiel, sont si mouvantes qu'un effet n'a pas le temps de naître, il n'est déjà plus. Mais l'Absolu est inaccessible à tous, et les œuvres ne sont que des approximations ; les impressionnistes ont trouvé parfois la nuance exquise.

Pour moi, j'ai toujours cherché à deviner le corps sous la robe aux reflets changeants. J'ai cherché les choses sous leur caractère permanent, dans leur apparence profonde, c'est-à-dire en leur essence.

Que d'autres s'entourent de mille précautions, ne peignent un paysage que sur les lieux, c'est à merveille. Je trouve ces scrupules infiniment honorables. Mais il ne faut avoir de superstition en aucun outil.

Ma façon de travailler est plus intérieure, si j'ose dire. Avant de rien exécuter, ma création est, presque tout entière, achevée dans ma tête.

Les deux ou trois rapports de tons et de valeurs nécessaires pour établir un paysage, c'est généra-

lement dans ma mémoire que je les cherche. J'ai aussi des carnets d'étude, voyez... (ce sont de petits carnets grands comme la main ; les pages sont tantôt couvertes d'un grimoire de traits; tantôt c'est un paysage en deux ou trois lignes, une ébauche d'ébauche, marquée de chiffres 1, 2, 3, 4, désignant les degrés de valeurs, de la plus claire à la plus sombre). Pour les plantes, j'étudie un rameau, comme ferait un botaniste ; j'observe attentivement la feuille, et je tâche de savoir la loi qui préside au groupement ou à l'alternance des tiges. Cela me suffit. Avec cette branche de pin, voyez, j'ai fait le bois de la Sor bonne. Il n'y a que pour la figure humaine que j'ai besoin d'avoir des modèles autour de moi. Je leur donne le geste et le mouvement, que j'ai toujours arrêtés d'avance, après les avoir cherchés comme ferait un acteur.

Après un silence, et d'un air réfléchi, M. Puvis de Chavannes reprit : « Oui, la Nature contient tout, mais d'une manière confuse. Il faut élaguer en elle tout ce qui est contingence, accident, tout ce qui est momentanément inexpressif, c'est-à-dire ce qui ne tendrait pas à dire notre pensée. En un sens on peut dire que l'Art achève ce que la Nature ébauche, prononce la parole que l'immense Nature balbutie.

Comment arrive-t-on à aider la Nature dans son effort pour parler ? Principalement, à mon sens, par l'abréviation et la simplification. Attachez-vous à exprimer l'important, passez le reste. C'est là le secret du dessin, le secret de la composition ; c'est même le secret de l'éloquence et de l'esprit. »

— Oui, ajouta-t-il en souriant, il est préférable de ne rien dire d'oiseux.

— C'est donc un catéchisme que vous me demandez, un catéchisme pour les néophytes de l'art? Grave affaire. Mais bah! nous bavardons, n'est-ce pas? Je dirai d'abord qu'il y a plusieurs manières de faire son salut.

Rien de plus dangereux que la foi à une méthode unique. Car, je le répète, ce qui convient à l'un est nuisible à l'autre. L'Ecole dit : Il y a un grand style, il y a une perfection, il y a Raphaël, il y a Michel- Ange.

Michel-Ange? Raphaël? Je veux-bien. Ce sont des géants. Admirons-les en ce qu'ils ont d'admirable, vénérons-les. Mais vouloir les recommencer, quelle démence ! Ingres s'est opiniâtre à recommencer Raphaël et se délassait de son effort acharné en crayonnant de petits portraits à la mine de plomb.

C'est par ses petits portraits qu'il durera et aussi

par sa candeur devant la nature, son énergie passionnée, sa soif de bien faire et de tout dire, bref par les hautes qualités qui éclatent dans ses moindres croquis. Celui-là n'a jamais vécu sur son fonds acquis ; il ne s'est jamais reposé : on sent qu'il a toujours désiré aller plus avant et qu'il ne s'est jamais dit en dessinant : « Mon Dieu, comme je suis donc fort ! » Et pourtant, quelque chose le séparait du génie dont il approchait avec sa belle ardeur. Oui, il l'aurait approché toujours plus, toujours plus, mais sans jamais y toucher. Disons qu'il était asymptote au génie.

Je me suis laissé entraîner en parlant de cet homme singulier, mais revenons à nos moutons. C'est par un funeste préjugé qu'on conseille d'étudier les Maîtres afin d'apprendre d'eux le métier, les secrets de l'art. Mais en art il n'y a pas de métier, sorte de domaine commun, accessible à tous. U n'existe pas non plus, que je sache, de traité de rhétorique permettant à l'écrivain de trouver un style. Sous peine de n'être pas, il faut que l'écrivain, l'artiste inventent leur style, leur métier. La seule chose qu'on puisse prendre des Maîtres, c'est leur naïveté, leur humilité devant la Nature.

Hors cette première vertu qui est la mère de toutes,

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que peut-on demander aux Maîtres? Ils n'ont de transmissible que leurs défauts. Je ne connais guère que l'antique dont l'étude soit sans danger. Car l'antique, c'est la nature même. Allez ! vous pouvez copier le torse de Tllissus, sans craindre de prendre une manière.

Il me semble donc qu'il est imprudent de diriger de trop près l'admiration des jeunes gens. L'admiration doit aller librement. J'aime mieux la voir s'égarer que s'asservir.

Je dirais volontiers à l'apprenti d'art : Ton secret, ne le demande pas aux autres, c'est en toi-même qu'il faut le chercher. Et surtout ne pense pas qu'un artiste tire gloire de la dignité du genre où il travaille. Il en est qui se croient plus grands, parce qu'ils se sont guindés aux œuvres héroïques ; leur ambition s'est trompée. Mieux vaut une ariette réussie qu'un oratorio manqué. Regarde, compare (le sens de la comparaison est, par excellence, le sens du dessinateur), travaille avec courage, mais sans impatience.

Quant à la recherche de l'originalité, je sais bien, c'est la maladie moderne. Mais l'originalité, on la trouve surtout en ne la cherchant pas. Aujourd'hui,

beaucoup de talents se préoccupent avant tout de s'écarter des autres. C'est encore trop s'occuper des autres que de chercher à ne pas leur ressembler. Il faut chanter sa chanson comme si on était le premier, comme si on était le seul au monde. Ne te soucie de rien que de dire ce que tu aimes. Tu courras ainsi (mais au prix de beaucoup de travail) de bien plus grandes chances d'exprimer quelque chose qu'on n'ait pas entendu encore.

— Mais, dis-je, si notre sosie, par aventure, a existé déjà, tout notre sincère effort n'aboutira donc qu'à refaire son œuvre ?

— D'abord, dit le maître en souriant, je crois cette infortune vraiment rare. Et puis quoi! Tant pis pour ce malheureux ; plaignons-le, nous autres. Mais qu'il ne compte pas sur la pitié des Muses. Elles ne font pas la charité de la gloire.

Nous avions parlé déjà de bien des peintres du passé et du présent quand le nom de Corot fut prononcé : — Ah ! Corot, s'écria M. Puvis de Chavannes, celui-là, c'est le maître. Quelle foi et quel amour! et que de dons en lui ! Celui-là, la Muse l'avait touché au berceau. Tout, dans son art, est facile, limpide comme une belle eau. Sa science profonde disparaît toute sous sa grâce. Et la belle âme transparente !

L'homme était exquis, — je l'ai connu, — la bonté même.

Corot fut un paysagiste admirable, et il n'était pas que paysagiste. Avez- vous vu ses figures ? Il en est de délicieuses. Corot dessinait bien et composait avec ampleur. Pour qui connaît son Baptême du Christ, il n'est pas douteux qu'il eût pu faire de la très belle peinture décorative. Mais nous n'avons pas su l'employer.

Voilà rapportés aussi fidèlement que j'ai pu, grâce à des notes recueillies sur l'heure même, quelques-uns des propos que j'entendis, tantôt, quand nous allions à travers le parc de Neuilly, marchant dans la fine odeur des tilleuls fleuris, tantôt à table, après avoir levé allègrement

L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin,

ainsi que dit le joli vers de Verlaine. Car le peintre de V Inspiration chrétienne n'estime pas qu'on soit obligé de mépriser les bonnes joies de la terre.

— Voyez-vous, disait-il un jour, moi, au fond, je n'aime que m'amuser. Mais je n'ai encore rien trouvé de plus amusant que le travail. Et vous ?

Il est à peu près certain que nous assistons à l'aurore d'une renaissance dans les arts industriels. Il était grand temps. Les ténèbres n'avaient que trop duré.

Depuis près d'un siècle, nous avions perdu toute tradition. Plus de style, plus de goût, rien n'était resté de l'admirable passé, pas même la bonne pratique du métier. La France, qui fut, pendant si longtemps, la patrie d'artisans sublimes, ne possédait plus guère que des ouvriers plus ou moins exercés. Nos meilleurs sculpteurs n'étaient que des modeleurs en glaise ou en cire. Combien, parmi eux, capables de travailler les matières dures ? Le marbre les intimidait tous. Parmi les terres cuites modernes, en est-il une comparable, pour la perfection de la maind'œuvre, aux merveilles du dix-huitième siècle français ? La déchéance était la même dans les autres arts décoratifs, ébénisterie, poterie, marqueterie ou ciselure des métaux.

Quelles furent les causes de cette décadence ? Il en est de sociales, il en est d'économiques. L'acte de la Révolution qui supprima les corporations et les maîtrises compromit la conservation de renseignement dans les arts et métiers. Les maîtrises avaient au moins cela d'excellent qu'elles étaient un frein puissant à l'ambition des apprentis toujours impatiente et pressée. Les titres de maître ouvrier n'étaient décernés qu'avec précaution et une extrême vigilance. Il fallait, pour les obtenir, que le chef-d'œuvre présenté fût, en effet, un chef-d'œuvre, sinon d'art, au moins de travail et de savoir. De là, dans les moindres industries, un ferme maintien de la discipline, tendant à décourager les vocations indécises et les volontés paresseuses.

Mais où sont les neiges d'antan? Les apprentis n'eurent bientôt plus d'autre désir que de gagner des salaires d'ouvriers, et les ouvriers se soucièrent moins de faire bien que de faire vite. Par suite de la concurrence, la rapidité dans le travail fut préférée à la perfection. Toutes les conditions de la vie étant changées, les compagnons du tour de France devinrent chaque jour plus rares. Tant et tant qu'il serait, par exemple, très difficile aujourd'hui de trouver, parmi les forgerons, un seul ouvrier, comme il en existait tant au siècle dernier, sachant forger gras, c'est-à-dire à premier coup, au marteau et sans limage,

un seul ouvrier capable de tresser le fer comme de Tosier et de l'épanouir en fleurs délicates.

Ajoutez à ces raisons humaines une autre cause toute matérielle : la prépondérance chaque jour plus grande de l'outillage mécanique influant par ses exigences sur le choix des formes, qui de plus en plus s'éloignèrent de la nature vivante. L'ornementation florale ou animale fut remplacée par des combinaisons de lignes symétriques, d'une froide géométrie et d'une odieuse régularité. Enfin, ce fut, dans toute son horreur, l'âge du faux bronze et du zinc d'art.

Mais depuis quelques années, de courageux artistes se sont appliqués, avec un effort admirable, à rechercher les secrets perdus et les pratiques oubliées. Ils ont retrouvé et ils ont inventé. Une juste célébrité s'est attachée déjà aux noms de ces nobles artisans, Delaherche, Galle (de Nancy), Thesmar, Clément Massier, Desbois. Il convient de dire qu'une part de l'honneur acquis revient certainement à la Société du Champ de Mars qui, en admettant les objets d'art à ses expositions, a consacré ce mouvement de superbe rénovation et a bien mérité de l'art français.

C'est aussi un artisan, un maître ouvrier, le sculp-

teur potier Jean Carriès, le décoré d'hier, un des triomphateurs au dernier Salon du Champ de Mars. H avait exposé là tout un petit musée, une série de bronzes à cire perdue, une collection de monstres et d'animaux fantastiques, une vitrine entière de pots de grès. Qui ne se rappelle ces figures de bébés aux moues graves et jolies, et Velasquez, et Franz Hais, et la petite infante ensevelie dans la solennelle robe aux plis raides ? On voyait aussi le buste à mi-corps d'un homme en habits d'atelier, blouse et tablier, le chapeau sur la tête. Le visage était rigide, les yeux fixes. Une main gantée d'un gant de travail tenait une petite figure ; l'autre s'appuyait à la poitrine, une main de nerveux aux doigts tressaillants et sûrs. C'était Carriès lui-même. Mais la tonalité chaude et brune de la cire enlève à ce portrait une grande partie de sa ressemblance. Car le caractère singulier de la physionomie chez Carriès, ce mélange de douceur amère, de volonté têtue, de câlinerie et de défiance, vient sans doute de la couleur des yeux. Dans le visage pâle, ils sont d'un étrange bleu fané, ces yeux changeants, au regard noyé, puis soudainement tendu et presque dur, ces yeux gris mauve, vert glauque et verts « comme le revers de la feuille de ronce », et comme ils confirment bien l'expression d'énergie ondoyante répandue sur cette figure au nez droit, aux

traits réguliers, au front haut et ferme sous les cheveux ondes, à la chair blanche, jeune encore et déjà fatiguée, une chair aux fines rides précoces où se lit une légende de souffrance !

Car la vie fut sévère à celui-là. A cinq ans, ayant perdu père et mère, il est élevé dans un orphelinat où on l'occupe jusqu'à l'âge de quatorze ans à fabriquer des couronnes d'immortelles ; en sortant de là, il entre comme apprenti chez un plâtrier, où il n'a guère que le gîte et le pain. Dickens seul pourrait écrire le roman de cette enfance.

A dix-sept ans, il rêve de faire de l'art et de voir Paris. Qu'elle est puissante, la fascination de ce Paris — Paris, prodigieux et terrible Paris ! — sur les adolescents en qui parlent confusément de grands désirs ! De quel tressaillement profond et de quelle angoisse s'émeut le cœur, lorsque, après la fièvre de l'attente et du voyage, soudain l'énorme ville grise apparaît aux yeux et que retentissent les magiques syllabes, banalement criées sur les quais d'arrivée ! Sitôt après, c'est la lutte isolée, et la noire, l'abominable misère des villes , l'oisiveté forcée, peuplée de rêves douloureux, la marche errante et affamée dans le flamboiement des rues ; les espoirs haletants et les tendres amitiés avec les frères de la mauvaise étoile.

Celui qui a connu de si excessives détresses ne

pourra les oublier jamais. L'amertume de ce souvenir est indélébile. Il restera toujours en lui quelque chose d'un peu inquiet et farouche. Il sera toujours Voutlaw, la bête fauve, impossible à apprivoiser, qui s'attachera peut-être, mais que nul n'attachera. Il sera tout pour ou tout contre, et homme du premier bond dans les haines comme dans les amitiés.

Si des heures humiliées Carriès semble parfois avoir gardé un ferment de rancune, il parle aussi avec une reconnaissance profonde de son colonel, qui traita humainement le pauvre sculpteur languissant à la caserne, lui donna le loisir de travailler et fut pour lui comme un père.

Revenu à Paris, Carriès expose sous le titre : les Désolés , des portraits de vaincus et d'opprimés, les épaves de la vie. Ce fut une révélation pour les connaisseurs qui tout de suite devinèrent un grand artiste en ce jeune homme inconnu. Après ce succès, Carriès > travaillant avec le fondeur Bingen, commença la série de ses bronzes à cire perdue, d'une patine merveilleuse et d'un modelé si frémissant.

Je n'ai pas à parler aujourd'hui de la sculpture de Carriès. Par je ne sais quoi d'âpre et de fruste, par le

robuste amour de la laideur expressive dont elle témoigne, elle rappelle certains morceaux des Bourguignons-Flamands du quinzième siècle, de cet admirable Claux Sluter, hauteur du Puits de Moïse, à Dijon, et parfois elle évoquerait encore le style japonais. Il y a d'ailleurs entre l'art du Japon et l'art gothique des points de similitude reconnus de tous aujourd'hui.

Mais la sculpture ne pouvait suffire à cet artiste toujours inquiet du nouveau. Il désirait pétrir ses rêves dans une matière neuve, et qui serait sienne, et tout à lui.

Il aimait le grès, « ce mâle de la porcelaine », ainsi qu'il s'amuse à dire lui-même. Il chercha les moyens de le marier avec certains émaux gras et souples.

Il quitta Paris, s'enfonça dans la solitude. Là-bas, au fond du Morvan, loin de toute société, il vécut la vie de tous ceux que possède une idée. Couché le soir à sept heures, sautant de son lit à son échafaudage, et mangeant debout, il travailla trois ans.

Il n'a aucun outillage, et il lui faut des fours donnant des températures de 1,700 degrés; il doit apprendre un peu de chimie pratique, et l'ancien maçon ne sait pas étudier dans les livres. Mais à tout Carriès suppléa par l'ingéniosité et par l'obstination, et enfin il découvrit ce que ne pourrait donner aucun livre,

le coefficient mystérieux, les dosages qui permettent certaines fusions et certaines combinaisons. L'alchimiste avait vaincu sa chimère, et en présence des résultats obtenus, Galle (de Nancy) bellement écrivait à Carriès : « Vous avez tout seul trouvé des secrets merveilleux dans notre antique métier. »

Ils sont là devant moi, sur une table, tous ces objets admirables, et je me sens pareil aux enfants dont l'œil hésite entre toutes les belles choses qu'on leur montre dans les bazars; ils sont en même temps ravis et très malheureux.

Je les ai regardés longuement, en silence, avec des yeux jaloux, ces gourdes plates ou renflées, ces pots allongés, ces vases en forme d'olive, de courge, de calebasse. Les profils n'ont pas la régularité froide des choses impersonnellement créées. Ici le doigt de l'artiste est resté imprimé partout; les formes sont bossuées, infléchies, gauchies parfois; elles s'évasent, s'effilent, se gonflent, s'élancent, se ramassent; elles ont en elles la grâce végétale mêlée à la dure beauté du métal. Ces objets d'art très raffiné, ils ont aussi comme un goût de fruits sauvages; ils ont cette « douceur des fleurs barbares » dont parle le poète

Raymond de La Tailhède. Quelques-uns semblent être sortis des mains de quelque artisan nègre, et d'autres paraîtraient avoir été tournés dans des temps très anciens. D'autres ont un charme tout simple et rustique, comme ces coupes taillées dans le hêtre par les bergers de Théocrite,

Je ne sais rien d'exquis comme leur couleur. Ici la chair du grès, cette chair savoureuse, ferme et souple, se teinte d'un treillis de nervures délicatement bleues. Là, parmi des gris adorables, serpentent des veines sombres, qui se ramifient, se strient, s'échevèlent comme des racines, puis s'évanouissent en nuances infiniment subtiles et tendres. Ce sont des semis de petites étoiles d'azur doux, des pétillements d'étincelles blanches, ce sont les marbrures splendides qu'on voit sur la peau des reptiles ou les fines arborescences qui apparaissent dans les feuilles desséchées des herbiers. Parfois du lait semble avoir débordé et s'être figé sur les parois du vase en belle nappe d'un blanc crémeux ; des larmes d'un métal inconnu semblent avoir été pleurées par ce goulot qui a l'air d'une bouche de bête. De cet autre flacon a ruisselé une coulée d'or somptueux, je ne sais quelle liqueur magique roulant la vie dans son flot épais et lourd.

Et je les ai prises à la main, ces choses si douces à regarder. Elles sont tièdes au toucher, elles n'ont pas

ce froid de la porcelaine ; elles sont denses, on les croirait d'une pulpe vivante et souple. Et tandis que je les reprenais et les quittais avec des mains amoureuses, je croyais comprendre la volupté de ces mandarins qui roulent, sous leurs doigts, pendant de longues heures, un bouton de jade savamment taillé et poli.

Un soir (c'était chez cette charmante et courageuse Louise Breslau) , j'ai entendu l'artiste parler de son art.

— Moi, voyez-vous, disait-il, je hais la sculpture, je hais la peinture qui ne sont que de la sculpture et de la peinture. Je hais l'art objectif. J'aime l'art pénétrant qui a imprégné les choses de rêve humain. Je n'aime que ce qui sent « la verte odeur de la feuille écrasée ». J'aime ces bronzes aux patines merveilleuses. J'aime ça... J'aime ça... (il montrait une photographie d'un triptyque de Quentin Metsys et d'un portrait d'Albert Durer).

« J'aime les objets rares, précieux. Oui, je n'aime que les choses que j'ai envie de voler. Tenez... voyez. »

Il sortit d'une de ses poches un petit netzké, il sou-

riait comme pour dire... mais non, il s'amusait de nous.

Moi, je songeais cependant combien la passion des objets d'art peut être vive chez certains hommes. Néron en était épris jusqu'à condamner à mort leurs propriétaires afin d'hériter. (Que les collectionneurs lui soient indulgents !) Et Pétrone aima jusqu'à la mort certain vase myrrhin.

Ce vase unique, ce vase sans prix, Pétrone l'emportait avec lui dans ses voyages. Vous savez qu'un jour, en Campanie, il reçut l'ordre de s'arrêter. L'euphémisme était charmant pour signifier aux malheureux que leur dernière heure était arrivée. On connaît par Tacite avec quelle grâce désinvolte Pétrone quitta ce monde. Il se fit ouvrir les veines dans un bain, puis il les fit fermer, puis rouvrir. Pendant ce temps, il causait gaiement avec ses amis, et s'entretenait non pas de l'immortalité de l'âme et de ce qui donne réputation de philosophie, mais de bagatelles et de vers badins. Sa dernière pensée sérieuse fut pour briser le vase myrrhin afin que Néron ne l'eût pas. L'anecdote est rapportée par Pline (XXXVII, 11).

Notre dessein dans le présent ouvrage et notre espoir sont d'aider à la réparation d'un long déni de justice.

Le peintre Monticelli n'est estimé à sa valeur que par un petit cercle de peintres, de lettrés et d'amateurs. Hors ce groupe, les uns le considèrent comme un imitateur de Diaz, tandis que d'autres veulent bien reconnaître en lui une ébauche d'artiste, un grotesque de la peinture, dans le sens où Théophile Gautier entendait ce mot.

Nous sommes de ceux qui pensent que si, en effet, les Monticelli d'une certaine époque, par la couleur et le choix des sujets, rappellent la manière de Diaz, il n'est pas de sérieuse assimilation possible entre le talent aimable, la grâce assez pauvre de l'un, et le prodigieux bouillonnement d'invention, le tumulte puissant de l'imagination, la fécondité maladive, qui font de Monticelli une sorte de monstre en art. Nous

pensons qu'avec de graves manques, des ignorances d'écolier, des incertitudes et des erreurs de goût, il y a chez Monticelli des parties de grand artiste, et que telles de ses œuvres où semble se débattre un esprit entravé sont pleines de pressentiments et d'intuitions admirables. Cet art-là balbutie plutôt qu'il ne parle : je me suis irrité souvent des obscurités qui le voilent; mais ces obscurités, il m'est arrivé aussi de les trouver presque vénérables comme les langes où une beauté nouvelle gît enveloppée.

En tout cas, c'est une chose incontestable, hors de toute dispute, que Monticelli eut un rare tempérament de coloriste. Cela suffirait pour que sa place ne fût pas oubliée dans une histoire de la peinture française.

Si notre effort est inefficace à ramener un peu d'attention sur un artiste méconnu, cette publication gardera pour nous et pour quelques-uns une trace de quelques œuvres dédaignées que nous avons aimées et un souvenir d'une figure intéressante. Il en est qu'afflige la pensée de voir disparaître, peutêtre à jamais, la mémoire d'un artiste véritable. L'idée était chère à Sainte-Beuve d'un temple à, élever aux inconnus et aux méconnus, à « ceux qui n'ont pas brillé, aux amants qui n'ont pas aimé, à

cette élite infinie que ne visitèrent jamais l'occasion, le bonheur ou la gloire (1) ».

Adolphe Monticelli naquit à Marseille le 14 octobre 1824. Sa famille, appartenant à la bourgeoisie laborieuse et aisée, était d'origine italienne. Monticelli en italien signifie « Montagnes du ciel ». L'enfant, envoyé au lycée, reçut un peu d'enseignement classique, mais ne devint pas un grand clerc. Il apporta plus de goût à l'étude de la musique, qu'il devait toujours aimer passionnément, et acquit, je crois, du talent sur le violoncelle. Toutefois, c'est vers la peinture que l'entraînaient les plus impérieux de ses instincts. Sa vocation ne fut pas contrariée. Il entra jeune à l'école des Beaux- Arts de la ville, eut vite su les éléments de son art, et obtint même une petite célébrité locale, qui lui valut dès lors quelques commandes importantes.

Encouragé par ce commencement de faveur, il vint à Paris, où il trouva la voie facile devant lui. Lié d'amitié avec Diaz, il fut vite apprécié de quelques connaisseurs, qui recherchaient ses toiles et les

(1) Sainte-Beuve, Volupté.

payaient honorablement. H n'eut donc pas à subir la misère et les sévérités de la vie. Il travaillait avec aisance, vendait bien et dépensait largement ce qu'il gagnait à satisfaire ses goûts de plaisir et de luxe. Il fut une manière de dandy à sa façon et contre la mode, s'habillant de somptueux velours et se coiffant de feutres romantiques. C'était le temps où il s'éprenait d'une passion romanesque pour l'impératrice Eugénie, dont il aimait donner le type à ses figures de femme.

Vers la fin de l'Empire, Monticelli était sur la route du succès et de la gloire. Sa peinture était très goûtée en Angleterre et en Amérique (où se trouvent ses plus beaux morceaux). Napoléon III lui achetait deux de ses toiles. Il avait l'estime de ses pairs et captivait l'attention de ses maîtres. Il étonnait Daubigny et Troyon par le prestige de sa couleur; Delacroix avouait sa surprise et son admiration. Il s'élevait autour de Monticelli comme une rumeur d'attente parmi les peintres.

Le curieux, c'est le silence à peu près absolu de la critique, qu'on ne peut expliquer que par l'extrême négligence du peintre pour ses intérêts. Monticelli se tenait en dehors des Expositions et n'avait guère d'accointances qu'avec les marchands de tableaux. Je crois qu'il n'eut jamais d'ambition ; en tout cas, il

était incapable des manèges que veut la culture du succès. Son éloignement pour les intrigues tenait peut-être à un vrai sentiment de dignité, peut-être aussi à un fond de lazaronisme et à sa profonde paresse pour tout ce qui n'était pas son art.

Malgré son incurie, nul doute que Monticelli n'eût fini par arriver au grand public. Mais survinrent les événements de 1870. La tourmente passée, nous retrouvons Monticelli à Marseille, où il demeura jusqu'à sa mort, sans qu'aucune sollicitation, aucune amicale prière pût le décider à retourner à Paris.

Monticelli mourut le 26 mai 1886, après deux mois de maladie et âgé de soixante-deux ans.

J'ai pu voir Monticelli dans les dernières années de sa vie. C'était un beau vieillard au visage empreint d'une fatigue majestueuse. Un puissant crâne chauve, une grande barbe tombant sur la poitrine, la paix du regard et la lenteur de la démarche lui donnaient l'air d'un religieux, et, par la large bonhomie répandue en sa personne, il faisait encore songer à quelque vieux maître d'autrefois, très honoré et très doux. Tous les soirs, on le voyait aller par la ville, portant de chaque main les panneaux de bois couverts de couleurs encore fraîches qu'il cédait pour des prix modestes. Il était bienveillant, sans amertume contre personne, et d'une probité farouche. Il était sans

faste et d'humeur populaire, la simplicité même.

Je le visitai assez souvent chez lui. Il avait pour tout logement une petite pièce meublée d'un lit bas en un coin, d'un chevalet, de deux chaises. XJne seule fenêtre donnait du jour, voilée d'un rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait dans une teinte de pourpre dont le vieux peintre se réjouissait.

Sa conversation était curieuse, non sans intérêt, mais hérissée de bizarreries, de locutions à son usagé personnel, d'expressions pleines d'un humour très particulier. Ces incohérences plutôt de langue que de pensée, formant comme un idiome que tous ne pouvaient entendre, furent cause qu'il passa pour quelque peu fou auprès de pas mal de gens. En dépit de quelques originalités excessives, il était loin de l'être : au contraire, avec une finesse très enfouie, il s'amusait à dérouter et prenait un matois plaisir à laisser errer l'opinion sur son compte. Sous son apparence de divaguer avec béatitude, j'ai cru souvent deviner une sourde mystification. Je pense qu'il masquait ainsi sa moquerie pour concilier sa causticité naturelle avec son très pacifique dédain des sots.

Souvent aussi il se permettait la franche blague de rapin, sans nulle méchanceté du reste. Je le vois encore s'adressant à un tout jeune homme, qui, d'un

air de timidité, lui soumettait ses essais, de modestes études de paysage, hocher la tête, et avec une énorme gravité : « Il y a, voyez- vous, deux grandes écoles de paysagiste, l'école de Chilpéric et l'école de Childéric. Vous, vous me paraissez appartenir à celle de Childéric. »

Dès qu'il était nécessaire, il savait fort bien et fort vite revenir à la commune raison, comme au milieu des écarts les plus extrêmes de sa fantaisie il avait maintes paroles justes et de fines expressions. Il professait un religieux respect des maîtres, honorait particulièrement Rubens, Rembrandt, Velasquez, Watteau, et aussi sa famille ancestrale, les Vénitiens, parmi lesquels il déclarait avoir vécu dans des vies antérieures. Il aimait avec vénération Corot, Daubigny, Troyon, Delacroix. Dès qu ? un de ces noms était prononcé au hasard de la conversation, il ne manquait pas de ie saluer en se découvrant très bas et d'un si grand visage sérieux qu'il arrêtait le sourire.

Toute musique le rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui le bouleversait d'enthousiasme. Au dernier coup d'archet, il partait en hâte, rentrait dans son grenier, allumait tout ce qu'il pouvait rassembler de chandelles, et peignait tant que duraient ses forces.

Avec cela, un robuste vivant, aimant boire et manger, et, comme un païen innocent, assouvissant sans honte ses larges appétits. Il me rappelle ce bon Faune de la Légende des siècles,

...à la face éblouie A la fois par les yeux, l'odorat et l'ouïe,

et humant tout ce que la terre peut offrir d'ivresse. Si ces affirmations n'étaient trop téméraires, je dirais volontiers que cet irrégulier de l'art et de la vie connut le bonheur. Artiste incomplet, a-t-il gémi dans la recherche laborieuse? A-t-il subi l'angoisse de sentir ce qu'il lui manquait et de ne pouvoir y suppléer ? Je ne pense pas. Il dut ignorer toujours la douleur d'enfanter. Du moins ses œuvres apparaissent tout épanouies de joie et ne révèlent nulle fièvre, nul tourment. Souffrit-il d'être presque inconnu? Je crois bien que le rêve de la gloire et les opinions humaines ne le tracassèrent jamais beaucoup. Il goûta le plaisir profond et sans cesse renaissant d'une production heureuse. Cette création innombrable, née sans effort, il semble qu'elle ne le fatigua jamais et qu'elle l'amusa toujours (i).

(i) La belle venue et la fécondité sans travail sont ce qui m'a toujours frappé le plus dans l'œuvre de Monticelli. Cette impression, que j'avais très forte, s'est affaiblie dans une certaine mesure

Quoiqu'il aimât assez s'entretenir d'art et de peinture, Monticelli était un artiste purement instinctif ; il s'abandonnait à. la poussée de son tempérament, sans réfléchir et sans chercher à en prendre la direction. Le bon Faune n'était nullement un esthéticien. Soumis à la sensation du* moment, il s'amusait infiniment de l'univers des yeux, et promenait sur les choses des yeux enchantés. Car, à la différence de Delacroix, pour qui le monde extérieur existait peu, et chez qui le songe intime se nourrissait de lui-même ou dans la lecture des poètes, c'est la nature . réelle qui fournissait à Monticelli l'excitation première; c'est en elle qu'il ramassait le plus souvent la matière de ses créations. Mais, grâce sans doute à une disposition particulière du cerveau et à une sorte de réfrac-

à la lecture d'une correspondance particulière qui m'a été confiée par l'obligeance d'un ami du peintre, M. Delarebeyrette. Dans ces lettres, Monticelli parle assez souvent de sa recherche, de son effort.

Je trouve un accent de sincérité et une sorte de grâce enfantine aux lignes que voici :

« Je vous dirai que je ne fais de la peinture que pour moi, absolument, et que de temps à autre seulement j'obtiens un de ces tableaux qui font rêver un certain esprit.

« ... Sérieusement parlant, je ne fais pas mes tableaux à la vapeur, et ils me coûtent plus de peine que vous ne croyez. &

tion de l'œil, la sensation la plus simple se transfigurait chez Monticelli, se diaprait, se changeait en un mirage splendide. Des effets et des aspects de paysage, un choc de rayons, un reflet, une nappe de lumière étaient pour Monticelli comme un haschich enfantant un pullulement de visions. Combien de fois, nous promenant ensemble, m'est-il arrivé de le voir tomber dans une extase hallucinée en présence d'une touffe de fleurs ou d'un rameau d'arbre que criblait le soleil ! Ainsi la fantaisie lyrique et féerique de Monticelli, il me semble qu'elle est le plus souvent née au spectacle même et d'après une vue directe des choses.

Ce visionnaire était capable de beaucoup d'observation. Il existe de Monticelli un assez grand nombre de paysages et d'études exécutées devant les modèles, dans lesquels la sensation immédiate que reçut le peintre est peu altérée et qui le montrent percevant avec ingénuité la figure bonhomme des choses et la nature sous son visage de tous les jours et avec ses airs familiers. N'est-ce pas une chose plaisante que le peintre des Décamérons et des Fêtes galantes, le poète des Légendes romanesques, ait peint avec une inappréciable saveur de rusticité des cours de ferme où les poules et les coqs picorent le fumier d'or, et où des ânes, délicieusement philosophes, leurs beaux

yeux mi-clos, semblent dodeliner de la tête en poursuivant un songe taciturne?

Mais ces études d'après nature et quelques portraits d'une assez belle tenue ne sont qu'une exception curieuse dans l'œuvre très considérable de Monticelli, qui comprend des scènes de genre (galas, cours d'amour, carrousels, assemblées de seigneurs, jeux et fêtes au temps de la Renaissance, dans une vague Italie) ; des compositions dont le sujet est historique et légendaire, et où foisonnent les plus amusants anachronismes ; des mythologies ; des villes d'Orient rêvées. Il n'est presque aucune de ces toiles qui ne révèle une riche imagination et un sens éminent de l'effet décoratif ou théâtral.

Cet œuvre est aujourd'hui tellement dispersé qu'essayer d'en dresser le catalogue, même approximatif, serait une entreprise chimérique. Les difficultés d'une tâche pareille seraient encore aggravées par les falsifications totales ou partielles qu'ont subies quelques Monticelli des dernières années. Le peintre avait pris l'habitude de laisser ses toiles à l'état de pochades, qu'il cédait pour des sommes dérisoires. Or, la seule sauvegarde d'une œuvre d'art contre le vandalisme des ignorants, c'est sa valeur vénale. Pas mal de braves gens confiaient à d'honnêtes peintres, afin qu'ils en fissent quelque chose de fini, d'admira-

blés ébauches achetées pour leur bon marché. Certains peintres s'étaient créé une spécialité de ces ravages ; d'autres se servaient des Monticelli comme de dessous à leurs compositions. Ces odieux abus du droit de propriété étaient la désolation du pauvre Monticelli.

On pourrait, à la rigueur, compter dans cet œuvre trois manières, qu'il est difficile de séparer nettement, car elles sont issues l'une de l'autre, et forment plutôt les divers moments d'une insensible évolution.

Les premières compositions sentent l'école et les influences du temps. Le dessin est assez correct, mais sans nerf ni originalité; la facture est mince et timide; la coloration, rousse et noire, à base de bitume et de laque jaune, est celle de l'école romantique.

Vient ensuite la période de maturité. Monticelli s'est trouvé, a délivré sa personnalité. Sa couleur, fraîche et gaie, sans avoir encore conquis toute son audace, est admirable déjà. Le peintre compose, dessine et modèle. Sa pensée est bien possédée, claire, explicite, et il l'écrit formellement dans des œuvres où ses qualités, gardant encore l'équilibre, se prêtent une aide mutuelle. Il y a telles œuvres de Monticelli, exécutées à cette époque, dont la place véritable est au Louvre.

Peu à peu, soit impuissance, soit lassitude d'achever, Monticelli finit par se contenter de pures improvisations. Il peignait ordinairement sur des panneaux de bois, et avec d'incroyables épaisseurs de pâte, ces ébauches dont le nombre est incalculable (il ne se passait presque pas de jour que Monticelli n'en brossât une ou deux, et, pour mon compte, j'en ai vu des centaines et des centaines). Dans ces caprices rapides, le dessin est réduit à une sommaire indication ; les personnages ne sont pas groupés à autre fin que de disposer des bouquets de tons ; les demi -teintes et les passages du modelé ne correspondent qu'à peine aux mouvements de la forme; leur rôle n'est que d'appuyer les couleurs dominantes, et sur la trame des gris subtilement nuancés éclate avec douceur la hardiesse sauvage des tons clairs.

Ces compositions, que le peintre s'appliquait à laisser inachevées et dans un demi-chaos, où la forme vague et lourde comme les choses qu'on voit dans les rêves du sommeil, a perdu sa ligne et ne garde que sa masse, sont pourtant la part de l'œuvre de Monticelli que je préfère. Car c'est là qu'il a répandu les plus étonnantes magies de sa couleur, qu'il a bâti avec des végétations et des nuages de si étranges architectures ; c'est là que, parmi des splendeurs confuses, comme vues à travers une fumée d'ivresse, il a

déployé la poésie trouble et magnifique des triomphes. Ces ébauches singulières, que j'aimais passionnément du premier jour que je les connus, je peux dire que j'en ai vu un certain nombre depuis plus de dix ans que je me suis mis en quête d'elles. Les images qu'elles m'ont laissées dans la mémoire se sont groupées, recouvertes et fondues en quelques visions qui concentrent pour moi ce que renferme, épars et disséminé, la fantaisie de Monticelli. Je vais essayer de dire quelques-unes de ces visions. Je ne peux parler du rêve de la vie qu'eut Monticelli qu'en m'essayant à décrire les rêves qu'il m'a donnés. Je ferme les yeux. Les souvenirs se lèvent en moi des fêtes auxquelles il me semble avoir assisté dans un temps très ancien et des plaisirs, divers selon l'heure, qu'offrait à ses hôtes, en ce château de je ne sais où, l'hospitalité d'un souverain très gracieux.

Un parc; de clairs viviers où "les biches vont boire, Et des paons étoiles dans les bois chevelus.

Victor Hugo.

Et voici que s'ouvrent soudain les horizons d'un royaume enchanté.

C'est une forêt de grands chênes. Une aube d'or et de pâle argent palpite dans la nuit des futaies, à travers l'épaisseur de la feuillée, et au loin s'épand comme un fleuve sur des collines basses qu'assombrissent des bois touffus. Au carrefour, où se joignent de larges allées, autour d'une fontaine d'eaux jaillissantes qui élève sa hampe d'une svelte élégance portant deux coupes inégales, étaient rassemblés déjà les sonneurs de fanfares et les meutes de griffons maintenues par les pages. Et sur leurs bêtes aux harnachements précieux, arrivent par couples les cavaliers, seigneurs magnifiques, dames en robes de nacarat raides de pierreries, écuyers coiffés de. toques à la' longue plume blanche et noire.

L'après-midi étant d'une lumière pure et le ciel d'un azur admirable, la comédie fut donnée au jardin.

Sur un théâtre dressé entre des arbres fleuris, des personnages vêtus de souquenilles jaunes et rouges s'agitent pour le divertissement de la compagnie raffinée. Des musiciens tiennent des instruments, fifres, hautbois et violons, trompettes et timbales de cuivre. Des femmes s'éventent, et, à demi distraites, suivent le spectacle ou rient aux propos des gen-

tilshommes penchés vers elles et qui leur murmurent des flatteries. D'autres, escortées de nains porteurs de parasols, s'éloignent et s'enfoncent sous les charmilles.

Au soir tombant, et dans la troublante langueur émanée des jardins, les femmes rêvaient sur les terrasses.

Près d'un bocage qui baigne ses rameaux dans la gloire défaillante d'un ciel touché du crépuscule, sur une terrasse aux dalles de marbre, des zingaris ont chanté. Assises et mollement accoudées, des femmes immobiles ont l'air d'écouter encore la musique évanouie. Autour d'elles rampent les traînes de leurs robes, bizarrement et fastueusement ornées d'yeux de paons rouges, bleus ou verts. Posés sur les rampes d'un escalier monumental, des oiseaux-lyre se pavanent et des lévriers blancs tachetés de jaune s'étirent ou s'accroupissent au sol. D'un côté de l'horizon, luit encore un mince sillage de feu, dernière trace du couchant; de l'autre côté, un flot pâle s'épanche au-dessus des collines, annonçant le lever prochain de la lune ou de quelque astre éclatant. Les tièdes roses du jour qui meurt achèvent de s'effeuiller dans la fraîche profondeur du soir, cependant que, dans

la hauteur du ciel, la nuit étend ses landes blêmes et ses prés sombres, où vont bientôt naître les étoiles.

Quand le long crépuscule d'été eut assoupi ses dernières lueurs, la fête s'alluma :

Sous la douceur de la nuit bleue et tranquille, le parc s'illumine, et sur les arbres, sur les étangs, sur les barques chargées de musiques, foisonnent des lucioles de feu. Les eaux, que des dauphins et des poissons chimériques vomissent dans les vasques moussues des fontaines et dans les bassins de pierre, se colorent aux lueurs des flambeaux portés par des pages à cheval, et ruissellent en nappes d'or, en torrents de gemmes scintillantes. Dans une éclaircie des noires futaies, apparaît le château, et voici s'ouvrir, éclatantes, les portes des salles, briller les tables d'un festin, resplendir les chandeliers d'or à vingt branches et les lampadaires frissonnants de flammes, pareils à des buissons ardents.

Le décor changea, et mon âme se crut transportée aux temps antiques, bien avant la mort du grand Pan :

Dans une forêt aux rousses frondaisons incendiées par l'automne, un char triomphal large et lourd

roule sur ses basses roues dorées et ses essieux flamboyants. Il est traîné par des chevaux blancs dont la crinière est tressée de feuillage et de fleurs. Répandue tout autour, la troupe des ^gipans et des Faunesses souffle dans des trompes et des buccins, et chante la louange de Bacchus invincible.

Mais ici, en cette clairière de forêts, c'est l'apothéose du feu et c'est le triomphe de l'automne. Sur les bras rigides d'un chêne, tourbillonne, comme au vent d'un incendie, une nuée de feuilles rouges, telles que des papillons de braise. Par une brèche éblouissante des taillis, apparaissent des halliers de flammes entre lesquels on dirait que se creusent et s'enfoncent des puits de clarté. Un arbre d'or étend largement ses rameaux, ses thyrses et ses panaches. Sous ce dais fabuleux, des femmes nues, s'avançant en troupe, semblent nouer et dénouer une vivante liane de chairs. La peau des brunes mêle ses nuances d'astre nocturne, ses gris fuyants plus fins que le laiteux orient des perles, à la chair blonde d'une transparence exquise et dont la pulpe semble pétrie de soleil. Une des femmes déploie au-dessus de sa tête un voile ou une écharpe rose, du même rose doux et vif qui teint certaines conques de coquillages marins. L'ombre de l'étoffe baigne ses bras et ses seins de reflets nacrés, mauves, lilas, si légers qu'ils semblent flotter.

Voici que maintenant de nouvelles, d'étranges apparitions surgissent dans ma mémoire : les pompes religieuses de l'Espagne catholique se déroulent au pied de mornes églises, s'engouffrent sous des porches sombres que pique un fourmillement de cierges. Et ce sont de massifs paysages d'Orient : solitudes d'Asie, terres rougeâtres, plaines accablées, assises de montagnes recuites comme des parois de forge, cités écrasées sous des cieux d'airain et semblables à de brumeuses fournaises. Puis des visions de légende ; puis des batailles, des cohues et des processions de peuples en des pays qu'on ignore.

Haussées sur la houle d'un océan où pleut la sombre richesse de la nuit, cinglent des nefs de miracle. Les voiles sont de pourpre, les carènes sont caparaçonnées de pierreries, et les mâtures sont comme des fulgurations. La caravane de la mer passe mystérieusement étincelante au milieu des ténèbres.

A travers une plaine obscure, sur la terre d'un rouge étouffé, comme imbue de sang, défile une cohorte fantastique. Rien n'est visible de la troupe en marche qu'un confus tumulte d'ombres s'agitant; mais un flot de lumière, soudain jailli on ne sait d'où, illumine un rang de dromadaires montés par des hommes tenant en leurs bras de longs étendards aux plis d'un jaune très clair. Aux confins de la

plaine frémit un ciel extraordinaire, strié de Mandes d'ébène et de sombre azur, fouetté de vagues d'un jaune vert, d'un jaune vert frais et délicieux comme la splendeur d'une émeraude.

Enfin ce sont des visions d'effroi : tantôt un dur firmament de cuivre, au bord duquel s'épanouissent d'énormes nuages roses et blancs, tels que de pesantes fleurs suant les poisons ; un ciel de fièvre et de peste couvre le chaos d'une ville, ses rondes tours, ses dômes, ses coupoles et ses amas de palais, et d'autres fois de rouges ténèbres, où bout une terrifiante colère, des nues orageuses déchirées de livides éclats, semblent menacer des royaumes coupables et les éblouir en les épouvantant.

Le faste et l'apparat de Véronèse, le luxe et l'abondance du Titien, l'opulence du Giorgione, qui peignit des chairs de femmes savoureuses comme de beaux fruits, tout un merveilleux héritage de ces Magnifiques de l'Art, Monticelli l'a gaspillé à plaisir, avec la folle insouciance d'un enfant prodigue. Quelques-uns des trésors de Venise dorment enfouis dans ses ébauches.

D'autres fois, en certaines de ses fantaisies, où il a

recueilli un reflet de Watteau, Monticelli est d'un charme léger, d'une grâce presque fragile. Ailleurs, ses paysages d'Orient montrent qu'il avait reçu cette imagination de l'énorme et du cyclopéen qu'avaient Rembrandt dans ses horizons de villes, Victor Hugo dans ses dessins.

Malgré ces parentés plus ou moins lointaines, Monticelli, comme tous les créateurs, entrevoyait un univers que personne ne vit avant lui, un univers où l'héroïsme même ne serait que volupté; ses ébauches , ce jardin de la paresse, comme Baudelaire nommait l'œuvre de Rubens, toutes respirent une sensualité assouvie et heureuse, sans inquiétude et sans remords, une plénitude de joie dans le plaisir.

Mais l'œuvre qu'il laisse n'est qu'un miroir peu net, où apparaît confusément, comme en une onde troublée, l'image des royaumes et des palais qu'il a songes. Ces mirages indistincts brillent, s'effacent, se livrent aux yeux qui rêvent et se dérobent au regard qui veut les tenir arrêtés. Ce que nous offre Monticelli, c'est, plutôt que des rêves s'imposant, une invitation à rêver, une invitation câline, souple et se ployant au désir de chacun, ainsi que fait la musique. Les visions de Monticelli ne peuvent prendre achèvement et vie qu'en nous-mêmes.

L'art si suggestif et si captivant de Monticelli n'est pas un art supérieur, en ce que précisément il manque trop de domination, en ce qu'il attend trop de notre complaisance.

Pourtant les germes les plus réels de tous les genres de charme ou de force se rencontrent dans cet informe génie. Sans science vraie de dessin, Monticelli sentait à miracle la beauté d'arabesque que peut prendre une silhouette. Il avait l'instinct de la composition et des concerts de belles lignes, un sens très éveillé de la beauté architecturale, et surtout de celle qui peut se trouver dans les choses mouvantes, les nuages, les fleuves et les horizons de forêts.

La plupart des personnages peuplant ses scènes sont grossièrement dessinés, à peine établis, et ont l'air de gauches marionnettes. Je sais pourtant telle toile où une femme qui s'avance lentement, vêtue de blanc, et sa robe flottant un peu à la cadence de sa marche, est si délicieuse qu'elle me rappelle tout à fait la grâce subtile et sûre avec laquelle furent façonnées les figurines de prêtresses et de danseuses trouvées à Pompéi.

Il a manqué à Monticelli je ne sais quel indispensable levain. Ou ne serait-ce pas que sa passion maîtresse pour la couleur ruina peu à peu et finit par absorber toutes ses autres facultés ?

ADOLPHE MONTÏCELLI. 313

La couleur, pour Monticelli, ce n'était pas seulement la joie des yeux et ce plaisir physique, sensuel, que donne un bouquet de belles fleurs : c'était encore et avant tout un langage expressif, pathétique, pénétrant au plus secret des âmes par une invincible persuasion.

Sans nul renseignement de géographie ni d'archéologie, par la seule suggestion de la couleur, Monticelli sait ressusciter pour nous un pays, un siècle, une civilisation. Un instinct admirable lui apprend la correspondance cachée qui unit certaines couleurs à certaines émotions. Il est le maître, le sorcier, le Prospero de ces signes mystérieux, sous lesquels surgissent les pays de la terre et les empires du songe. Pourquoi tel ton rougeâtre à côté d'un bleu d'une certaine sorte a-t-il le pouvoir d'évoquer en moi avec un intensité inouïe les solitudes du morne Orient ? Pourquoi tel ciel d'un bleu profond, pareil au bleu de la gorge des paons, me transporte-t-il dans les jardins d'une Italie enchantée ?

Voici une croupe de coteau d'un roux fauve et brûlé, et au loin des montagnes d'une pourpre violette ; et soudain résonne en ma mémoire la phrase antique sur l'Afrique monstrueuse et nourrice de monstres, Africa portentosa.

Puis un crépuscule mort, une route où chemine

un groupe îndécis de cavaliers, et c'est le moyen âge, et la tristesse des routes désertes, et les grands isolements d'alors...

Avec cette couleur, véritable outil d'ange, quelles merveilles eût créées Monticelli, s'il eût été capable de l'effrayant travail nécessaire pour conquérir la Forme et tirer ses rêves des limbes de l'ébauche! Sans doute il aima la volupté facile de son art, et par là il a été un artiste coupable ; mais il est vrai que le penseur chez lui était trop inférieur à l'artiste. Ayant reçu un tempérament extraordinaire et des dons de nature infiniment rares, il manqua de l'Esprit, de l'Esprit qui donne les hautes volontés et la soif cruelle de la perfection.

Il ignorait la méditation et la pensée, mais il fut plein d'orgie sacrée.

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