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PAYSAGE FRANÇAIS

Un critique d'art, qui s'est acquis une grande autorité par la grâce et la finesse de son esprit autant que par Fétendue de son érudition, M. Paul Mantz, émettait, il y a quelques mois, dans le Temps, une idée qui méritait de faire son chemin. M. Adolphe Badin, dans Paris illustré, et divers critiques se rencontraient pour y applaudir. On voit que l'idée jetée a germé, et il est certain qu'elle lèverait bientôt si M. Paul Mantz consentait à s'en occuper.

M. Paul Mantz souhaite qu'à l'occasion de l'Exposition universelle de 1889 nos paysagistes organisent une sorte de géographie pittoresque de la France. « Pourquoi, dit-il, ne pas réunir au Champ de Mars une série de paysages, qui, demandés à des mains choisies, photographieraient l'aspect et l'âme de notre pays, depuis les verdures un peu flamandes

du département du Nord jusqu'aux versants un peu espagnols des Pyrénées? Nous conservons pieusement l'effigie d'individualités inutiles qui, devant l'histoire, n'ont pas plus d'importance que l'insecte écrasé sous le pied du passant. Pourquoi ne ferions-nous pas le portrait de la France? »

Voilà qui est très bien dit. Mais ce portrait, nous l'avons tout prêt ; il ne reste qu'à rassembler, dans un large esprit d'admission, et avec une hospitalité ouverte, les toiles de nos paysagistes morts ou vivants. Et nous aurions un Musée du paysage français.

Un tel musée serait un monument élevé en reconnaissance attendrie à la terre de France, comme le veut M. Paul Mantz, et en hommage solennel au paysage français. Elle mérite qu'on la distingue par de pareils honneurs, cette forme de l'art, longtemps considérée comme un genre inférieur (aune époque, il est vrai, où l'on admettait volontiers une échelle des genres), et qui pourtant donnera à notre école de peinture le plus solide et le plus original de sa gloire. Supposez, en effet, qu'il soit constitué un musée universel, quelque chose comme un musée des musées, où tous les siècles et toutes les époques figureraient seulement par ce qu'ils ont produit d'excellent, de significatif et de plus personnel, que pourrions-nous,

ce siècle -ci, présenter mieux que des paysages?

L'amour de la nature, qui a été le meilleur don de nos peintres et de nos poètes contemporains, ne date pas d'hier.

Les Primitifs, Van Eyck, Albert Durer, les Vénitiens ont peint en leurs fonds de tableaux des campagnes qu'ils firent selon leur rêverie particulière, nobles et graves, héroïques et voluptueuses ou intimes et familières. Vous vous souvenez aussi de l'infinie douceur de mélancolie dont Rembrandt a imprégné le ciel crépusculaire du Bon Samaritain. La Hollande a Hobbema et Ruysdaël, notre ancienne école le Poussin, « ce Virgile sauvage », comme le nomme M. Marius Liéger ; mais en quelle autre époque de l'histoire de l'art peut-on voir réunis et voués uniquement à l'amour exclusif du paysage tant de tempéraments divers, tels que Corot, Courbet, Daubigny, Millet, Claude Monet, Cazin? L'amour de la nature est un trait caractéristique de l'âme moderne, de cette âme qui a faim de rêverie depuis le jour où Jean- Jacques lui en donna le goût. La littérature, comme la peinture, en est le signe.

Aujourd'hui l'âge du grand lyrisme est mort pour notre école de paysage. M. Paul Mantz le constate sans en marquer trop de regrets, mais il reconnaît que nos paysagistes ont acquis « la notion des diffé-

rences ». A la vérité, nos paysagistes, aujourd'hui, pour voir trop menu, voient un peu superficiel ; beaucoup ont trop subi l'influence de la méthode micrographique de Bastien-Lepage. Mais, pour le salut du paysage, il nous reste de hautes individualités; il nous reste Cazin, qui exprime avec un accent si pénétrant la plainte de la lumière automnale ; Claude Monet, plein de poésie, de force et de splendeur extérieure; enfin, le maître Pu vis de Chavannes, qui compose des horizons d'une noble et magnifique invention.

On voit, par ce rapide aperçu, que notre école de paysage est florissante.

Le Musée du paysage français n'aurait pas l'air d'un inventaire après décès ; il montrerait au contraire que nous sommes riches d'autant d'espoir que de trésors.

Et ce serait bien aussi la géographie pittoresque de notre pays que veut M. Paul Mantz. Et ce serait un hymne incomparable à ta louange, terre de France, dont l'âme a nourri le rêve de tels artistes, et dont chaque province, chaque canton, le moindre champ doivent être aimés avec religion : Ile-de- France, au ciel nuancé, aux matins noyés d'une brume bleue, aux horizons d'une molle eurythmie, qui revivent dans les toiles de Corot; forêt de Fon-

tainebleau, qu'habitèrent Rousseau et Millet ; Bourgogne et Franche-Comté, dont Courbet a rendu la robuste beauté et les mâles aspects, de monts, de bois et de plaines, — rappelez-vous le Ruisseau du Puits noir et le Château dOrnans ; France du Nord, aux plaines immenses engourdies dans la brume, mais d'où émane une tristesse si douce, quand le soleil filtre au travers des nuages gris et chauffe faiblement les hameaux de Picardie et du Boulonnais, les hameaux de Cazin. Toute voisine, c'est la Normandie, riche et forte, exhalant de ses prés et de ses blés verts une odeur de feuille et de terre mouillée après Forage. Daubigny a vécu là et s'est baigné les yeux dans toute cette verdure et dans ces herbages agités par le vent de la mer, si proche ! Cette côte de la Manche, comme elle a été adorée, depuis les dunes sablonneuses crêtées de pins et de genêts, de Boulogne jusqu'aux rochers de la Hougue ! C'est Etretat et l'embouchure de la Seine, si souvent décrits par Flaubert et Maupassant, Villerville et ses grèves, puis tous les petits ports de ces rivages, merveilleux de rudesse et de sauvage poésie, quand la mer gonflée et creusée de vagues vertes envahit les bancs de roches noires tapissés d'algues et de goémons. C'est là que Courbet peignit ses admirables paysages de mer.

Tout le long de l'Océan, chaque coin est ainsi

peuplé de souvenirs. Cette presqu'île de la Manche, Millet y est né ; Granville d'où s'aperçoivent les îles anglo-normandes, Michelet l'a chanté. Et voici que se dresse au milieu du désert de sable et d'eau la mélancolique merveille de l'Occident, Saint-Michel en Grève. C'est déjà l'Armorique. Il y a là une région d'entre Bretagne et Normandie qui unit les caractères des deux pays. C'est là que Barbey d'Aurevilly a placé quelques-uns de ses récits.

Sur cette côte, entre Cancale et Granville, la mer, certains jours d'été éblouissants, est comme une oasis d'eau bleue au milieu du sombre Océan. Il y a des matinées à Saint-Pair et à Jersey où la mer, resplendissante de clarté et d'azur, ressemble à la Méditerranée ; ces matinées, Monet les a peintes, et aussi ces falaises, ces coupées brusques de rocs, aux escarpements verdoyants, ces chemins creux à la pente desquels apparaît subitement l'eau étincelante.

Voilà Saint-Malo, Saint-Pol en pays de Léon, Tréguier, où naquit Renan, l'îlot de Tombelaine, où dort Chateaubriand. Toute cette extrême province de Bretagne, comme Loti en a dit le charme profond et le mystère : « O Bretagne, ô terre tout imprégnée cPun sentiment d 'autrefois ! »Puis la Vendée, où la révolte des paysans fut si tenace, car ils tenaient de cœur et de chair à ce sol qu'ils défendaient, à ce

bocage. Comment dire tous les pays? Rien qu'à les nommer, le cœur est remué : Roussillon, Cévennes, Quercy, de Cladel et de Pouvillon, Provence et Languedoc.

Eh bien ! ce voyage où nous entraîne le souvenir, sitôt qu'on s'y livre, tous pourraient le faire en une visite au Musée du paysage français. Songez que les plus admirables toiles de nos paysagistes sont à l'étranger ; sur les œuvres qu'ont le Louvre et le Luxembourg, on ne peut se faire aucune idée ni de Corot, ni de Daubigny, ni de tant d'autres.

Pour une occasion comme celle de l'Exposition de 1889, et sur des garanties offertes par le gouvernement français, les grands collectionneurs anglais ou américains consentiraient, pour un temps, à se dessaisir de leurs chefs-d'œuvre. Il est à souhaiter que M. Castagnary prenne en main l'idée de M. Paul Mantz.

Le Musée du paysage français serait la meilleure leçon de patriotisme. Nous nous y emplirions les yeux de nos bois, de nos plaines et de nos horizons. Nous y goûterions le goût de la terre natale.

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