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CHRONIQUE

J'avais fait ce rêve daller saluer F Automne. J'avais fait ce rêve de m'en aller par les bois ou à travers une lande qu'a déjà dévastée le vent glacial. Je suis donc parti en compagnie d'un ami, dont j'écoute avec intérêt la parole ou le silence, et qui mériterait de porter ces noms de fantaisie tendre et morose, Jacques le Mélancolique ou Jean d'Autrefois.

Nous allons ; nous allons, allègres, la poitrine au vent, humant le froid, buvant l'air vif.

Sur la terre sombre, à la pente des guérets, dans la broussaille et la friche, les ramures desséchées se froissent et bruissent. Il ne demeure de plante vivace que quelques touffes de bruyères, dont la fleur, d'un violet rembruni, a un charme rude et rustique. Ces violets s'alliancent avec le ciel immobile, tendu uniformément de gris, d'un gris âpre, fort et triste.

Au bout de la lande sablonneuse, en même temps

qu'une ligne de rochers bleuâtres, s'étend la lisière d'une épaisse et noire forêt de pins : juste au-dessus de sa cime, une bande de ciel, plus claire, blême, a l'air d'une lame d'argent allongée à plat.

Quelle volupté c'est pour l'âme et les yeux de regarder le bois frissonnant étreint par le ciel livide, la lande sauvage aux bouquets de buis semés de-ci de-là de pâles fleurs mordues par la bise, le lit de cailloux d'un ruisseau à sec et la terre qui sent si fort la terre mouillée !

Mais à ras d'horizon, le ciel semble s'éclaircir. Un peu d'azur, d'un azur faible et doux, presque vert, naît entre l'écartement de deux nuages blancs. Et cette douceur qui se mêle à toute l'amertume du paysage fait que la douceur devient suave et l'amertume poignante.

Mon ami, qui s'exalte vite et que toute chose de la nature rend ivre , déclame pour son plaisir des phrases qui ressemblent à une incantation et répand avec emphase son transport intime. Je le sais attaché comme personne à l'univers des yeux, et que des images de monts, de bois, d'eaux, de feuillages, de terre stérile et de moisson, le spectacle du champ céleste, à l'aube, au jour ou au crépuscule, lui frappent le cœur de troubles joyeux ou tristes. Je l'écoute qui divague :

« Automne, Automne délicieux et mélancolique, ta seule approche fait se lever de leurs tombes les souvenirs endormis. Elles doivent te bénir, les âmes assez heureuses pour avoir un passé, un passé de joie ou de douleur; ô saison qui sens l'exil, l'absence et la nostalgie, tu rends nos cœurs lourds, mais chauds et riches, lourds de songer aux tendresses éteintes, riches de regrets!...»

Et à sa voix, des vers me viennent en l'esprit, comme sourd l'eau d'une source.

L'aube bleue et voilée où l'Automne se sent Est si pareille aux yeux de l'ancienne aimée Que mon âme aussitôt est toute désâmée.

Ah! viens, approche-toi, fantôme gémissant.

Morte, je t'aime autant que je t'aimais blêmie. O ma rose fanée, ô douloureuse amie.

Je revois ton front haut, ta bouche et ton souris D'une pourpre si pâle et presque violette.

Comme autrefois, tu tiens de froides violettes.

Je lis la même plainte en tes yeux bleus et gris.

Je trouverai le même accent à tes paroles.

Tes cheveux sont toujours pendants comme les saules.

Tes cheveux sur ta joue et ta robe avaient l'air De sillons de blé mûr dans des plaines de neige. Tes yeux faisaient songer à des lacs de Norvège.

En toi, j'aimais l'automne et la lande et la mer; Ta voix, c'était le deuil lent d'une forêt rousse. Et tes yeux étaient beaux, comme une mort très douce.

Comme tu me fus bonne et comme j'adorai D'un amour à la fois immense, ardent et triste, Tes yeux de scabieuse et tes yeux d'améthyste. . .

Mon ami vient de faire changer de piste à ma songerie. Mon ami aime avec ferveur, avec passion, Renan, Cazin et Loti, trois âmes couleur d'automne. Jamais il ne perd une occasion de citer quelque phrase de Renan, d'une grâce longue et languissante; de rappeler certains paysages de Cazin où une sensibilité souffrante s'enveloppe, s'endort, dans une brume de rêverie; de réciter des descriptions de Loti, subtiles, précises comme de la réalité, pourtant étranges comme des songes. Mon ami est doué d'une intelligence intuitive, singulièrement élastique et bondissante, et voit entre diverses choses des rapports secrets, si lointains, qu'on les dirait insaisissables. Je n'ai pas le loisir de vous dire tout ce qu'il a vu dans ces trois mots « la froide charmille janséniste » des Souvenirs de jeunesse. Je ne doute pas qu'il n'écrive un jour son Traité de morale et paysage, car il excelle à per-

cevoir en même temps des choses d'un ordre différent.

... Mais voici que nous quittons la lande. En ce moment, la brise défaille ; il fait un temps de tiède brume ; un soleil pâle et roux couve sous la cendre des nuées. En même temps, le ciel s'émeut et remue; une troupe de grands nuages jaunes vont, viennent, ont l'air d'errer avec nonchalance. Nous descendons la pente d'un coteau où des tilleuls forment une sorte d'allée irrégulière. D'une futaie ronde, encore touffus et tout d'or, ces tilleuls semblent des monceaux de richesses ; et, sous un souffle plus fort, leurs branches penchent, ploient, se balancent ; un tourbillon de feuilles se disperse. On dirait des oiseaux éclatants, mais volant lentement, lentement, avec des ailes lassées. Et nous songeâmes à des vers de Heine, à un lied délicat, fragile, exprimant des idées de chute, de fuite de tous rêves et de désespoir.

L'ami disait : « Il y a un moment entre la fin du regret et une nouvelle ivresse où l'état de notre âme ressemble à cette heure-ci.

« De la joie calme serait permise alors à notre âme un peu vide, sans détresse vive et sans ardeur d'espoir. Mais de se voir guéri et consolé de son deuil, il semble que c'est comme une seconde séparation cruelle, un autre adieu solennel qu'il faut dire au passé. »

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