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SUR CETTE ROUTE

A Paul Rougier.

Sur cette route vide et qui s'en va là-bas, Dans la nuit étouffante, épaisse et sans haleine, Sur cette route errante en cette grande plaine Où je marchais tout seul et terriblement las,

Chaque étoile des cieux immenses, chaque étoile, Sauf une, aux yeux très doux, chaque étoile a sombré ; — Etoile aux yeux très doux, veille sur l'égaré ! — Mais un nuage monte aussitôt et la voile.

Et ce fut comme si dans la mort s'étaient clos

Des yeux qui vous sont tout, des yeux de bien-aimée...

Et la route était vague ainsi qu'une fumée,

Et le vaste silence élargissait ses flots. \

Le bord des deux où rôde une lueur de soufre Était comme une mer troublée, et par moments S'ouvrait et palpitait en soudains flamboiements De la pâle splendeur d'un visage qui souffre.

La campagne et le bois, muets et ténébreux, Tressaillaient longuement sous ses lumières brèves Pareilles aux lueurs, aux visions, aux rêves Qui peuplent le sommeil des hommes douloureux.

Parfois, un grondement lointain et monotone Au fond du noir silence éclatait en roulant, Ainsi gronde la mer aux grèves déferlant ; Ainsi gronde le vent dans les forêts d'automne.

Comme la nuit, mon cœur vibrait à chaque éclair Mon cœur était couché sur la route poudreuse, Etait couché parmi la campagne fiévreuse ; L'angoisse de la terre avait blêmi ma chair.

Maintenant se pressaient les folles clartés blanches, Et la terre exaltait son odeur puissamment, Et voici qu'il courut un grand frémissement Au cœur de la feuillée et tout le long des branches.

Loin, bien loin, j'entendis trembler le bois obscur, Et chanter les rameaux de l'yeuse et du hêtre : Des herbes se frôlaient tout près, qui devaient être Des roseaux desséchés ou des champs de blé mûr.

Le frisson m'avait pris dont frissonnaient les plantes, Les plantes languissaient et souffraient comme moi. Dans la communion étrange de l'effroi, Les plantes et mon âme étaient toutes tremblantes.

Ainsi, sur cette route où mon cœur est semé^ Sur ces plaines que les ténèbres avaient closes, Mon âme dispersée a souffert dans les choses, Les choses dans mon âme inquiète ont aimé.

Ainsi, sur cette route en la nuit haletante, La poussière du champ, la cendre du chemin, La branche et la feuillée avec mon cœur humain Ont étouffé d'angoisse et palpité d'attente.

Sur cette route vide et qui s'en va là-bas, J'ai senti la nature en son odeur sauvage, Et j'ai vécu sa vie en cette nuit d'orage, Sur cette route errante où je marchais si las.

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