‹ Intoxication Par Le Sulfure De CarboneChapitre 18 sur 25 · III. FOLIE PROPREMENT DITE · texte numérisé non relu

III. FOLIE PROPREMENT DITE

Les auteurs qui ontécrit les premiers sur l’intoxication sulfocarbonée ont incontestablement observé des désordres intellectuels qu'on peut ranger dans ce chapitre. Malheureusement leurs observations sont incomplètes ; ils se sont contentés de signaler les troubles auxquels nous faisons allusion sans les décrire à proprement parler.

Maxie. — Le sulfure de carbone peut-il provoquer des accidents maniaques ?

Dans son mémoire de 1863 Delpech rapporte une ob$ervation dans laquelle on pourrait voir peut-être un accès de manie.

OBSERVATION I. R.. 44 ans, souffleur de ballons. Au bout d'un Mois, modification du timbre de la voix, rires sans motifs, diminution de l'appétit et du sommeil ; incohérence dans Les idées. Le malade crie, bat sa femme et témoigne une ardeur génitale excessive; tendance à boire.

Internement à Bicétre le 24 octobre 1861. Camisole de force, hallucinalions de la vue el de l'ouie. Le 30 octobre, sommeil suffisant, appétit, abattement, céphalalvie, confusion des idées.

Tavéra signale d’un autre côté la possibilité d'un délire furieux. Vie

LYPÉMANIE. — La lypémanie ne parait avoir été observée que sous formes incomplètes et anomales.

Nous ne saurions lui rapporter en effetces cas de dépression psychique avec conscienceque nous avons signalés plus haut avec les simples modifications de l’état mental et que nous considérons comme fonetion de neurasthénie, tout comme nous considérons comme fonction d’hystérie l’éxagération de lémotivité et de l’irritabilité.

Cette interprétation a chance d’être acceptée en ce qui concerne certains malades, la plupart d’ailleurs chez qui l’affaissement de tout l’organisme, résultat des troubles physiologiques de lintoxication, a provoqué l’éclosion de la neurasthénie; elle est inacceptable dans les cas plus rares où les symtômes dépressifs se sont montrés d'emblée et ont occupé à eux seuls la scène clinique pour constituer un état psychique spécial qui n’a rien à voir avec la neurasthénie. Tel est le cas de D.. L... décrit plus loin.

Nous avons encore un autre argument à invoquer pour justifier cette réserve : la réaction dépressive est assez propre aux folies toxiques: alcoolisme, saturnisme, morphinisme. -Pourquoi le sulfure de carbone ne pourrait-il pas lui aussi la provoquer directement sans l'intermédiaire de la neurasthénie ?

CONCEPTION 3 DÉLIRANTES. Les conceptions délirantes, le délire desgrandeurs et le délire des persécutions ontétéobservés. Voici ce qu’en dit Tavéra: « ces malheureux perdent le

bénéfice de la réflexion, et errent à l'aventure dans un monde idéal, tantôt en proie àd’injustes persécutions, tantôt au faite de la gloire et des honneurs. Quand ces hallucinations existent elles sont le prélude de l’aliénation mentale, qui disparaît presque toujours après l'amendement des autres symtômes. »

Delpech, le premier, rapprocha du délire alcoolique le délire sulfo-carboné, et, ilest incontestable que cet observateur eut sous les yeux des cas vraiment typiques qui lui permirent d'établir cette analogie. Mais depuis, la plupart des auteurs se contentèrent dans leurs mémoires de reproduire ce qu'avait avancé Delpech, sans'ajouter de nouveaux faits à l'appui de son opinion; tel estletravail assez récent de M. Legrain sur les Poisons de l'intelligence, qui ne contient absolument rien de nouveau sur la question.

Les observations de conceptions délirantes avec hallucinations, sont ilest vrai peu nombreuses et, sans avoir la prétention de dégager de leur analyse un type défini, nous ferons seulement remarquer que le délire sulfo-carboné a pu être observé sous deux formes différentes :

La première, caractérisée par des Aallucinations de la vue, des cauchemars, des rêves terrifiants Zoopsiejustifiable d’un rapprochement avec le délire alcoolique ou le délire hystérique.

La seconde caractérisée spécialement par des hallucinations de l'ouïe sans hallucinations de la vue, avec conseptions dé-

lirantes de persécution ou de grandeur et se séparant nettement des délires toxiques

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MM. Marie et Charcot on fait ressortir la première de ces formes chez le malade dont il est question plus haut. Nous citons à ce propos un nouveau passage de la leçon de M. Charcot.

HER Chez lui également vous aurez l’occasion de constater en outre une tendance à subir des rêves terrifiants. Gette tendance là est fort prononcée chez notre malade d’aujourd”hui, souvent en effet, fort souvent, presque toute les nuits, depuis l'accident de la cuve, il est poursuivi par des loups, des lions, des animaux fantastiques et terribles ; ce matin même il nous a conté que la nuit dernière il s’était trouvé tout à coup entouré d’eau de tous côtés. L’eau montait, moñtait toujours et allait couvrir la montagne où il s'était réfugié, lorsqu'il se réveilla dans un état d’anxiélé des plus pénibles.

Ces mêmes caractères appartiennent bien et dûment à hystérie virile et ils s’observent non seulement lorsque lamaladie relève d’un traumatisme ou d’un choc nerveux, mais lorsqu’elle s’est développée en conséquence de laction d’une cause toxique, saturnine, sulfo-carbonée, ou pour tout dire sous l'influence d’une cause déterminante quelconque. »

Cest donc à l’hystérie développée à la faveur de lintoxication qu’il faudra souvent rapporter cette forme délirante, ce qui ne nous oblige pas à refuser au sulfure de carbone le pouvoir de développer à lui seul des hallucinations de la vue et des rêves pénibles. Comment interprêter autrement les cas dans lesquels les malades ne présentent aucun autre stig-

mate de l'hystérie. — Pourquoi ne pas admettre ici ce qui est admis pour l’alcoolisme et le saturnisme ? £

Dans le domaine mental comme dans le domaine nerveux, nous maintiendrons la distinction déjà établie dès les premières pages de ce travail entre les troubles propres à l’intoxication et les troubles névrosiques qui viennent la compliquer.

D'ailleurs l’exposé des autres formes délirantes suffirait pour justifier cette distinction.

En 1871. M. le professeur Proust, observa à l'hopital Saint- Antoine un cas d’hallucination de l’ouïe avec délire des persécutions. Huguin en 1874. obs. IV relève un cas d’hallucination de l’ouie ayant duré quinze jours et coïncidantavec de la surdité chez un ouvrier présentant des troubles de la sensibilité. Les renseignements sont insuffisants pour permettre le diagnostic rétrospectif d’hystérie : elle nous paraît cependant peu probable. Depuis lors aucun fait analogue n’a été publié. ;

Il nous à été donné d’observer cette année un jeune malade sur lequei M. Marandon de Montyel, médecin en chef à l’asile de Ville-Evrard, appela notre attention et dont nous rapportons l’observation relevée par M. Escat, interne du service.

Qu'il me soit permis dedire ici à M. Marandon de Montyel combien je lui suis reconnaissant de m'avoir fourni cette observation, et d’avoir bien voulu guider mes premiers pas dans l'étude de la médecine mentale pendant les quelques jours que j'ai eu l’occasion de passer dans son service. Je n’au-

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rai garde d'oublier dans ces remerciments mon ancien ami E. Escat pour le zèle qu’ila mis à prendre si complètement et si consciencieusement cette observation et pour les utiles conseils qu’il n’a cessé de me prodiguer.

D. L... âgé de 21 ans ne présente guère d’antécédents personnels. Il n’a jamais été malade; nous nerelevons dans son passé aucune maladie infectieuse, ni syphilis, ni alcoolisme, ni affection nerveuse. Les renseignements pris auprès de son père confirment en tous points ceux qu'il nous a donnés ; ils nous apprennent en outre que sa famille est indemne de toute tare névrosique ou mentale.Pas d’alcoolisme chez les générateurs.

L'examen anthropologique fournit toutefois des particuliarités qui méritent d’être mentionnées. D... offre en effet des stigmates physiques de dégénérescence capables d'attirer l'attention de l'observateur le moins prévenu.

Le diamètre bi-frontal présente une infériorité manifeste sur le diamêtre bi-pariétal. La demi circonférence antérieure du crâne est aussi trés inférieure à la demi circonférence postérieure. Le front est bas, très étroit, et les limites frontales du cuir chevelu affleurent presque sur les tempes la queue des sourcils. Les bosses frontales et les bosses orbitaires offrent des saillies qu’exagère encore la profondeur des orbites. L’exagération du diamètre maundibulaire est telle qu’il l'emporte sur tous les autres diamètres transversaux de la face et du crâne. Les lobules des oreilles sont fortement adhérents; la base du cou est très élargie et le corps thyroïde offre un développement anormal, mais régulier et congénital.

Dans les antécédents psychiques de D... nous trouvons peu de chose. Il est habituellement d’un caractère doux et tranquille; son père lui reproche toutefois une inconstance exagérée : il n’a jamais pu s’astreindre

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à exercer longtemps la même profession. Il a déjà fait un nombre considérable de métiers. — Avec cela un faible degré de débilité mentale.

Il travaillait récemment, depuis deux mois environ, et six heures par jour, de sept heures du matin à une heure de l’après-midi, dans une manufacture de Charonne, à la fabrication des ballons de caoutchouc. Son travail consistait à plonger les ballons dans le sulfure de carbone pour les vulcaniser. Après les avoir fait sècher sur une grille d’abord, puis sur une toile, il les gonflait avec un souflet. Parfois notre malade s’amusait à souffler des ballons avec la bouche et sans l'intermédiaire d’aucun tube. Le retrait du ballon ramenait alors dans sa bouche l'air qu'il avait d’abord insufflé par un effort d'expiration, mais chargé cette fois de vapeur sulfo-carbonée. — Les muqueuses buccale, pharyngienne et respiratoire étant à ce moment désagréablement impressionnées le malade éprouvait le besoin de cracher et de tousser en même temps.

Il renouvela cette imprudence jusqu’à quatre ou cinq fois par jour dans l’espace de deux mois. Au bout d'un mois et demi D... éprouva presque tous les jours dans les dernières heures de sa journée une sorte d'ivresse avec céphalalgie légère, malaise, titubation. Ces symptômes s'étaient renouvelés plusieurs fois durant les derniers jours qu'il passa à la manufacture, lorsqu'un matin, au milieu de son travail, (vers le 145 décembre 1891) il fut pris tout à coup d'un violent mal de tête qui l’obligea à rentrer chez lui pour se coucher.

Cette céphalalgie dura jusqu’au soir neuf heures, moment où il s’endormit; ce fut le seul symptôme qu'il éprouva. Le lendemain il reprit son travail, mais au bout d’une heure la céphalalgie reparut plus violente que la veille, profonde, contusive, continue; elle persista ainsi sans redoublement, mais aussi sans rémittence pendant cinq ou six jours

A ce moment apparurent les symptômes psychiques : le malade tomba dans un état spécial de dépression ; il restait tout le jour silencieux, immobile, et comme absorbé, mais sans idées mélancoliques ; il était facile de le tirer de cet état, il répondait à toutes les questions qu’on lui posait

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