PATHOGÉNIE ET PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE
Par quelle voie se fajt l’imprégnation ?
Pour répondre à cette question il fautexaminer dans quelles conditions se trouvent les ouvriers, et les opérations auxquelles ils se livrent.
Les diverses usines qu’il nous a été donné de visiter à Saint-Denis et à Charonne, présentent sur les anciennes de grandes améliorations au point de vue hygiénique : la ventilation est mieux assurée, les ouvriers ne sont plus resserrés dans des espaces clos et mal aérés; la plupart travaillent en plein air, sous des hangars.
‘ Dans l’industrie du caoutchouc soufflé, les ouvriers retirent les ballons d’un bain contenant du sulfure de carbone et du chlorure de soufre avec une fourchette spéciale, souvent avec les doigts. Souvent aussi, pour rendre la dissolution du caoutchouc dans le sulfure de carbone plus complète, ils brassent le mélange avec leurs mains et restent ainsi exposés directement aux vapeurs sulfo-carbonées, opération qu’ils considèrent eux-mêmes comme des plus dangereuses... Les ballons, une fois retirés du mélange,sont saupoudré avec du talc pour empêcher les adhérences ; ou les font sécher sur des
grilles et sur des toiles pour les gonfler ensuite avec un soufflet. Quelquefois, peut-être et le fait est bien établi dans notre observation, les ouvriers, pour s'amuser, insufflent les ballons avecla bouche et sans l'intermédiaire d'aucun tube. Au moment duretrait du ballon, notre malade sentait les vapeurs du sulfure impressionner désagréablement sa bouche et ses voies respiratoires et était obligé de cracher.
Malgré les recommandations que ne cessent de faire à leurs ouvriers les chefs d'ateliers, il n’est pas rare que des enfants pratiquent l’insufflation avec la bouche,comme notre malade ; on comprend dès lors facilement que l’absorption toxique se fasse par les poumons. |
D'un autre côté, pour ventilés que soient les ateliers, l'odeur du sulfure de carbone y persiste toujours ; ce produit s’évaporant constamment dans les bassins de vulcanisation placés tout auprès des ouvriers. |
L’absorption peut se faire aussipar la voie cutanée. Les ouvricrs ont toujours les mains mouillées par le sulfure de carbone; souvent aussi c’est avec les doigts qu'ils prennent les ballons dans la cuve.
D’après Sapelier cette absorption est possible. Si, en effet, on verse sur la peau du sulfure de carbone, on ressent une vive sensation de froid suivie d’une légère cuisson et accompagnée de rougeur; si cette expérience se répète, on observe des troubles vaso-moteurs, des fourmillements, des engourdissements; si le contact dure, on produit de la sinapisation sans phyctènes.
SR
Jules Simon (1) a constaté cette absorption par la peau dans un cas d'intoxication chez un tout jeune enfant. Voici le résumé de son observation :
Un enfant de quatre mois et demi ayant un eczéma de la face et de la tête est enveloppé dans une toile caoutchouquée qui est enlevée matin et soir pour procéder au lavage. On observe une élévation de température et la suppression de la salivation, auparavant très abondante. L'enfant est abattu, son œil terne, la quantité d'urine diminue et une diarrhée fétide s’établit. Le troisième jour l'écoulement de la tête est abondant purulent, fortement sanguinolent et horriblement fétide. Le teint est suhictérique, la face grippée, l'œil éteint. Absence de cris, gémissements plaintifs — On enlève la toile caoutchouquée qu'ont remplace par du taffetas gommé et l'amélioration locale et générale est très rapide. F
Nous ne parlerons pas delabsorption par voie hypodermique ou par voie vasculaife; ces absorptions purement expérimentales sortent du cadre de notre sujet.
Nous dirons cependant quelques mots de l’absorption par voie intestinale, observée dans les tentatives de suicide ou dans les cas d’erreurs commises dans l’administration du sulfure de carbone comme médicament. Dans la thèse de Sapelier (2) se trouvent plusieurs observalions intéressantes que nous résumons :
(1) Revue mensuelle des maladies de l'enfance. Novembre 1884. (2) SAPELIER. Thèse de Paris 1885.
ER Ne
Femme de 38 ans, sujette aux crampes d'estomac, qu'elle traite par l’éther, prend par erreur le % juillet 1877 12 grammes de sulfure de carbone Elle ressent une brûlure intense du pharynx à l’épigastre. On constate alors de l'hématurie et de la cystite; le pouls est petit, imperceptible ; le corps est couvert de sueurs froides et animé de tremblements convulsifs. Le lendemain matin apparaissent des douleurs utéroovariennes et les règles en avance de quinze jours. Le surlendemain la malade est déprimée, l'épigastre est douloureux, la langue rouge et dépouillée ; la soif est vive.— En août la rate et le foie sont volumineux, les ligaments larges indurés et douloureux, le col utérin mou et gonflé. Les membres sont animés de mouvements convulsifs. L’hématose se fait mal, le pouls est accéléré, irrégulier. A la fin de septembre l’écoulement vulvaire persiste, les règles n'apparaissent pas et le sensgénési- ” que est nul.
Sapelier rapporte quatre autres observations de malades à qui on avait prescrit : -
Sulfure de carbone 25 grammes.
Eau 900 —
Dans un flacon de 700 grammes prendre l’eau par décanta tion et la remplacer au fur et à mesure.
Ces malades négligent d'ajouter l’eau et absorbentie sulfure en trois ou quatre jours. On note alors de la diarrhée, de la céphalalgie, de légers vomissements et une haleine sulfo-carbonée. Ces accidents ont disparu au bout de quelques jours.
D'après Sapelier ce ne serait pas le sulfure de carbone qui produirait les troubles constatés, mais bien ses produits de décomposition et ses impuretés telles quel’hydrogène sulfuré, le soufre, l’acide sulfureux et les sulfhydrates; le sulfure de
carbone chimiquement pur serait, paraît-il, moins toxique, employé dans des conditions identiques. Mais cet auteur avoue plus loin que le sulfure de carbone pur devient impur à l'air et à la lumière et « qu’il existe une analogie frappante entre la toxicologie du sulfure de carbonne et celle de l'hydrogène sulfuré. »
Que nous importe que le malade soit intoxiqué par l’hydrogène sulfuré plutôt que par lesulfure de carbo ne, les symptômes cliniques ne subsistent pas moins et ce sont eux qui doivent nous préoccuper.
Cette intoxication comme les intoxications alcoolique et saturnine produit des troubles de plusieurs espèces. 7
1° Des troubles nerveux symptômatiques des névroses. Ces troubles, à début spécial, consistent en apoplexies accompagnées d’hémiplégies, d’hémianesthésies sans atrophies musculaires et sans réaction de dégénérescence, en paralysies limitées à des segments de membres. Ces accidents peuvent disparaître brusquement ou présenter le phénomène du trans fert sous l’influence des agents esthésiogènes.
2° Des troubles nerveux essentiels relevant des névrites périphériques toxiques. On observe alors des phénomènes nerveux s'étendant au lieu de s’amender; des anesthésies limitées à un plexus, à un tronc nerveux ; des paralysies de certains groupes musculaires avec atrophie et réaction de dégénérescence. |
Parmi ces troubles organiques peuvent aussi être placés les modifications du sang relatées dans un mémoire de Kiener
2 Opre
et Engel, publié dans les Comptes-rendues des séances de l'académie des sciences 1886, et ayant pourtitre: altérations dordre hématique produites par l'action du sulfure de carbone sur l’économie. Ë
Ces expérimentateurs ont constaté sur douze lapins intoxiqués une altération des globules rouges consistant dans des changements de forme de nature amiboïde. Le globule sallonge, présente une ou plusieurs pointes étirées, affecte la forme de cornemuse, de croissants; les globules paraissent augmentés de volume, plus pâles et de consistance plus fluide qu’à l’état normal.
Jamais constatation de la dissolution rapide du globule rouge pendant la vie; l’urine examinée avec soin chez tous les lapins n’a jamais renfermé d’hémoglobine dissoute. Une seule fois, hématurie passagère, pouvant se rattacher à l’irritation rénale qui a été constatée d’une façon constante dans lPempoisonnement chronique. La rate est augmentée de volume et prend au conctact du sulfure ammonique une coloration noir intense. ,
D’après ces diverses constations il est permis de considérer le sulfure de carbone comme un agent attaquant la vitalité du globule rouge et précipitant son usure physiologique.
Dans ses recherches expérimentales sur lescobayes et sur les grenouilles, Poincarré a pu observer les deux périodes de intoxication décrites par Delpech: période d’excitation, période de dépression. Il à fait de plus l'examen anatomique et microscopique des animaux soumis aux expériences. Nous
sl, ME
allons donner le résultat de ses recherches et les réflexions qu'elles lui ont inspirées. | ‘
« L'encéphale a perdu sa consistance normale ; en certains points le tissu est transformé en pulpe blanc jaunâtre. Le tissu, examiné au microscope, est parsemé de gouttes de toutes dimensions, de nature graisseuse, offrant un reflet jaune gri sâtre et différant sous tous les rapports de la myéline.
La substance grise présente des cellules en voie de dégénérescence granulo-graisseuse.
Dissémination considérable de la myéline. La préparation se montre criblée de ces gouttes ; par places, la substance nerveuse est complètement disséminée et les gouttes de myéline forment des amas au milieu desquels on aperçoit des débris de tubes vides et flétris. |
L'empoisonnement par les vapeurs de sulfure de carbone paraît développer dans l’axe cérébro-spinal un ramollissement. à forme diffuse, et avant tout, une dissociation de la trame nerveuse par évacuation presque complète de la myéline contenue dans lestubes.
Si le sulfure de carbone produit ce même travail de destruction dans les cerveaux humains, on s’explique la série des phénomènes paralytiques caractérisant la seconde période : perte progressive de la mémoire; les traces des anciennes impressions, ayant été effacées, ne peuvent plus revivre que par le renouvellement des mêmes impressions, qui, ellesmêmes ne rencontrent plus dès lors,pour les élaborer, qu’un organe détérioré; la somnolence et la parésie, puisque les
Log Re
activités intellectuelles et musculaires ont leurs agents nerveux amoindris ; les troubles de la vue, l’amaurose, la surdité, l’anesthésie, puisque les centres sensoriels n’échappent pas plus que les autres au travail de dissociation.
Aussi les ouvriers qui changent de profession, peuvent-ils à la longue retrouver une bonne partie de la motilité et de. la sensibilité qu’il avaient perdues. Car dans bien des points il s’agit, non d’un travail de régression, mais d’une perte de myèline qui peut à la longue se réparer. »
SYMPTOMATOLOGIE
Faire le tableau exact et complet des symptômes observés dans l’intoxication par le sulfure de carbone est chose difficile : on ne peut faire entrer dans une description générale ‘tous les accidents présentés par chaque malade en particulier. Ces accidents dépendront de plusieurs facteurs : antécédents héréditaires et personnels du sujet ; résistance plus ou moins grande au poison, quantité de poison absorbé. Tous ces facteurs qui nous échappent impriment aux symptômes des allures fort variables. mais il en reste toujours qui gardent leur physionomie propre et ce sont eux que nous tâcherons de dégager de l’étude des diverses observations.
Nous dirons de la symptomatologie de l’intoxication sulfo carbonée ce que M. le professeur Charcot disait dans une de ses leçons de 1888 de la syptomatologie de Palcoolisme : « L’ivresse produit, par l'emploi de la même substance, prise aux mêmes doses, des effets fort différents chez les différents sujets. Celui-ci devient expansif et abonde en traits d’esprit qu'on ne lui connaît pas au même degré dans les conditions ordinaires, tandis que celui-là reste concentré, muet, abattu et stupide. On ne cesse de répéter aux cliniciens commen-