III. Le livre des Lamentations
§ 362. Dans la Bible hébraïque ce livre, comme ceux du Pentateuque, ne porte pas un titre emprunté à son contenu ou relatif à son auteur, mais il est désigné tout simplement par son premier mot*, ekuj qui veut dire: eh quoil comment! Mais, à côté de cette dénomination usuelle et pour ainsi dire officielle, nous en rencontrons une autre, très compréhensible, puisqu'elle tire son origine de la nature même des poèmes réunis dans ce livre. Complainte ou élégie se dit en hébreu kina ; ce terme se rencontre à maintes reprises dans divers livres de l'A. T., ainsi que le verbe qui s'y rattache et qui signifie composer ou chanter un poème élégiaque. C'est donc par le pluriel de Arma, kinoth, qu'on a aussi désigné le livre des Lamentations, ainsi que l'attestent les témoignages du Talmud et de saint Jérôme, auxquels on peut ajouter celui des annotations massorétiques placées à la fin de l'ouvrage. Ce titre, qui est excellent parce qu'il répond en tous points au contenu de l'ouvrage, est également celui qu'ont adopté les Alexandrins ; en effet la Bible grecque appelle ce livre dprjvov. En latin on s'est servi tantôt du terme
^ Le même passage fait de Hahab la mère de Boaz ; TA. T. ne fournit aucune base à ce rapprochement, qui soulève une difficulté chronologique et procède sûrement de la tradition juive.
* Les ch. 2 et 4 commencent aussi par ce même mot.
grec latinisé Threnij tantôt de sa traduction Lamentationes. Quand ensuite il s'est agi de faire passer cette appellation dans nos Bibles françaises, on a malheureusement conservé le mot qui transcrit servilement l'expression latine, Lamentations, bien que dans notre langue ce vocable ne désigne pas un genre littéraire et que nous possédions des termes techniques tout à fait appropriés. Il en est résulté que, surtout chez ceux qui n'ont pas lu l'écrit biblique en question et qui le connaissent seulement par son nom habituel, une certaine prévention a pris naissance à son égard, et s'est plus injustement encore reportée sur l'auteur que la tradition lui assignait. Si l'on avait pris l'habitude de dire simplement et correctement « le livre des Complaintes » ou « le livre des Elégies >, cet inconvénient aurait probablement été évité.
L'ouvrage se compose de 5 poèmes, parfaitement distincts et en même temps très proches parents les uns des autres. Au point de vue de leur structure métrique et strophique, ils figurent au premier rang parmi les œuvres poétiques des Hébreux. Ce n'est pas toutefois qu'ils soient coulés dans le même moule : ils ont chacun ses caractères particuliers. Le ch. 5 est celui qui se différencie le plus des autres*. Il contient une prière, ce qui n'est pas le cas des quatre précédents. Ceux-ci ont de plus en commun d'être des acrostiches alphabétiques, comme certains psaumes (9-10, 25, 34, 37^ 111, 112, 119, 145), le morceau terminal des Proverbes (31 i0-3i) et, sous une forme incomplète, Nah. 1 2-2 i, 3. Le ch. 5 ne présente pas ce caractère ; toutefois il compte 22 versets, ce qui est le chiffre des lettres de l'alphabet hébreu, en sorte qu'il a du moins ce rapport avec les autres poèmes de compter le même nombre de strophes.
Les quatre premières complaintes sont toutes écrites sur un mode particulier qu'on peut désigner comme étant celui de la kina. C'est à Budde qu'appartient le mérite d'avoir reconnu et fait admettre généralement qu'il existait en hébreu
* La division en chapitres correspond à la division naturelle en cinq poèmes; nous pouvons donc dire indifféremment poème, complainte ou chapitre.
une structure métrique propre aux poèmes élégiaques. Elle consiste à user alternativement d'un stiche plus long et d'un stiche plus court. On trouve ce mètre spécial dans divers passades poétiques de TA. T. ; il est adopté parfois seulement pour quelques vers, d'autres fois pour des morceaux plus étendus. Dans Lam. 1-4 il est employé de la manière la plus conséquente. Dans les ch. 1, 2 et S la strophe se compose de six stiches * dont trois (1, 3 et 5) ont une longueur presque double des trois autres (2, 4 et 6) ; plus exactement la proportion est celle de 3:2. Dans le ch. 4 les strophes ne comptent que quatre stiches, mais à part cette différence la structure est la même. Enfin dans le ch. 5 on ne rencontre pas le mètre de la kina; les stiches sont égaux, et il n'y en a que deux par strophe ou verset.
Dans les ch. 1, 2 et 4 la première lettre de chacune des vingt-deux strophes constitue l'acrostiche. Le ch. S présente à cet égard une construction plus complexe et plus raffinée. En effet, dans chacune de ses vingt-deux strophes, la première lettre du premier, du troisième et du cinquième stiche est la même, et cette lettre est naturellement celle qu'indique la succession de l'alphabet hébreu *.
Il faut encore noter une curieuse particularité qu'offrent, au point de vue alphabétique, les ch. 2, S et 4 : dans chacun d'eux, l'ordre habituel des lettres hébraïques subit la même modification, par le fait que la strophe commençant par un S, pé (2 16, S 46-48, 4 16) précède celle dont l'initiale est p,
^ Daos la version Segond, l'arraniii^eiDeQt strophique est défectueux pour les ch. 1 et 2 : au lieu d'avoir six vers, les strophes n'en ont que quatre, leur véritable division métrique n'ayant pas été comprise et reproduite par le traducteur. Il est juste de reconnaître que celui-ci avait achevé son œuvre avant que les travaux de Budde eussent été publiés. La version de Reuss et la Bible annotée de Neuchâtel donnent très correctement les strophes de six stiches; vu la date de leur publication, il ne semble pas non plus qu'elles aient pu connaître et utiliser les résultats des recherches de Budde.
* La circonstance signalée ci-dessus a influencé le partage et le numérotasse des versets du ch. 3. Quoique les strophes de ce poème aient les mêmes dimensions que celles des ch. 1 et 2, on les a décomposées en trob versets chacune. 11 en résulte que 3 a 66 versets, tandis que 1 et 2 n'en ont que 22 ; leur longueur est pourtant exactement identique.
ayin (2 17, 3 49-5i, 4 i?) *. Cette interversion pourrait-elle être accidentelle? faudrait-il, en d'autres termes, accuser un copiste d'avoir fautivement transposé les strophes en question? II serait à coup sûr bien extraordinaire qu'il eût pu commettre trois fois la même erreur, et trois fois à la même place; il serait non moins étrange, si la transposition était intentionnelle, qu'il ne l'eût pas opérée aussi au ch. 1. D'ailleurs, ce qui condamne cette hypothèse, c'est que, dans les ch. 3 et 4 tout au moins, l'ordre actuel est impérieusement réclamé par le sens du poème. Dans le ch. 2, on pourrait à la rigueur rétablir l'ordre accoutumé de l'alphabet ; dans les deux autres, c'est impossible. Peut-être pourrait-on déjà mieux effectuer au ch. 1 une interversion qui le mettrait en harmonie avec les trois suivants : le fil de la pensée ne se trouverait pas rompu pour cela '.
I 363. Après ces remarques relatives à la forme des poèmes que nous étudions, passons à l'examen de leur contenu. Tous se rapportent à une seule et même situation. Jérusalem a été prise, saccagée et détruite; beaucoup de ses habitants ont péri, d'autres ont été emmenés par le vainqueur. La situation est donc clairement décrite ; il s'agit de Juda au temps de l'exil, après la catastrophe de 586. Les complaintes ont pour but de dépeindre l'état misérable auquel la nation est réduite, et, tout en reconnaissant la justice du châtiment envoyé par l'Eternel, d'implorer sa miséricorde. Les cinq poèmes traitant le même sujet, il n'est pas aisé de les différencier nettement. Cependant on peut discerner entre eux quelques nuances relativement au point de vue spécial où chacun se place.
Dans le ch. 1 Sion est au premier plan. Le poète la personnifie, < assise solitaire » et « semblable à une veuve >. Ses habitants sont en exil, ses trésors ont disparu, sa gloire
^ n en serait de même en français si un acrostiche alphabétique faisait, par exemple, passer la strophe P avant la strophe 0.
* Aucun des autres poèmes alphabétiques de TA. T. ne présente la même anomalie que Lam. 2-A, Toutefois il y aurait de bonnes raisons pour Tintroduire dans Ps. 84 et dans Prov. 31, dans ce dernier cas en se fondant sur les Septante.
est perdue. Ses nombreux péchés (8) sont la cause de son malheur; la colère de l'Eternel Ta atteinte (12). Elle confesse elle-même sa culpabilité (is) et proclame la justice de Dieu. Elle appelle en terminant (21-22) une sévère rétribution sur ses ennemis.
Le ch. 2 met en scène le Seigneur lui-même et décrit son attitude hostile à Tégard de son peuple : « Il a été comme un ennemi, il a dévoré Israël >. Le poète décrit la désolation à laquelle est en proie Jérusalem. Celle-ci est coupable ; ses prophètes, au lieu de l'avertir, Font trompée; ses ennemis sont dans la joie. Le chant se termine par une prière que Sion adresse au Seigneur, faisant appel à ses compassions.
Le poème du ch. S porte un caractère beaucoup plus personnel, au moins en apparence. « Je suis l'homme, est-il dit, qui a vu la misère.... » La plainte est donc placée dans la bouche même du poète, mais il n'en résulte pas qu'il faille y voir l'expression d'expériences purement individuelles ; il est plus probable qu'il s'agit ici d'une personnification du peuple et que, par conséquent, la forme adoptée sert à revêtir les sentiments collectifs éprouvés par la nation *. Les v. 1-20 dépeignent, par des images variées, la terrible épreuve subie par celui qui parle, épreuve qui lui est venue de l'Eternel. Il est tenté de désespérer, mais, dans son abattement même, il veut encore avoir confiance dans les bontés de l'Eternel qui ne sont pas épuisées (21-23). Puis il montre que l'épreuve est salutaire pour l'homme, lorsqu'elle est supportée avec patience (26-30). En effet (31-39), le Seigneur est compatissant :
Ce n'est pas volontiers qu'il humilie Et afflige les enfants des hommes.
L'injustice ne passe point inaperçue à ses yeux :
N'est-ce pas de la volonté du Très-Haut que viennent
Les maux et les biens?
Pourquoi l'homme vivant se plaindraitril ?
Qu'il se plaigne de son péché.
^ On pourrait objecter le v. 14 : « Je suis pour tout mon peuple un objet de raillerie » ; mais de nombreux manuscrits hébreux et la version syriaque lisent « pour tous les peuples », et cette leçon mérite d'être prise en sérieuse considération.
LKS LAMENTATIONS 205
Suit un appel à rentrer en soi-même, à retourner à Dieu, à confesser ses péchés (40-4i). Celte confession, qui commence avec le v. 42, est alternativement à la première personne du pluriel (42-47) et du singulier (à partir de 48), ce qui encourage à voir dans le sujet du discours plutôt une personnification collective qu'une individualité. Le poète, après avoir fait encore un tableau des souffrances endurées (49-54), invoque le secours de Dieu contre ses adversaires : il lui demande de déjouer leurs projets et de les livrer eux-mêmes à l'extermination (55-66).
Tandis que le chapitre précédent s'attache à retracer les souffrances intérieures, les douleurs intimes, les descriptions du ch. 4 portent plutôt sur les côtés extérieurs du désastre dont Jérusalem est la victime. Les diverses classes de sa population sont passées en revue : enfants et nourrissons (4), hommes riches habitués au luxe (5), princes (7-8), mères de famille (10). Tous sont en proie à la faim, à la misère, au mépris. Jérusalem l'inexpugnable a succombé aux efforts de l'ennemi (12). C'est là le fruit du péché de ses prophètes et de ses prêtres, qui ont répandu le sang des justes (13). Maintenant les voilà dispersés (I6) ; nul n'est venu à leur secours (i7); l'Oint de l'Eternel lui-même (le roi) a été fait prisonnier (20). Les Edomites ont beau jeu de se réjouir, mais leur tour viendra aussi (21) ; le chant finit sur une parole d'espérance et de consolation pour Sion (22).
Enfin le ch. 5 contient, comme nous l'avons dit, une prière adressée à l'Eternel, lui exposant en détail le malheur de son peuple (i-is). Notons, au v. 7, un passage caractéristique :
Nos pères ont péché, ils ne sont plus,
Et c'est nous qui portons la peine de leurs iniquités.
Mais constatons d'autre part qu'il est dit au v. I6 : Malheur à nous, parce que nous avons péché.
La péricope terminale (19-22) supplie l'Eternel de ne pas oublier son peuple, de revenir à lui et de le restaurer.
Cette analyse des cinq poèmes prouve qu'on peut légitimement caractériser le livre des Lamentations en parlant d'une certaine diversité dans l'uniformité. La différence d'un cha-
pitre à l'autre porte beaucoup moins sur le fond que sur la forme. Les deux chants qui présentent le plus d'affinilé sont 2 et 4 ; on est assez généralement d'accord pour leur assigner une même origine. Le ch. 1 par contre, outre qu'il se présente dans d'autres conditions au point de vue de l'ordre des lettres de l'alphabet, diffère d'une façon assez sensible des ch. 2 et 4. Le ch. 3 a de son côté des allures qui lui sont particulières. Citons entre autres le fait que dans 1, 2 et 4 chaque strophe forme un petit tout, à part de ce qui précède et de ce qui suit. Dans 3 au contraire, le passage d'une strophe à l'autre est souvent insensible au point de vue de la pensée; en revanche, c'est quelquefois au milieu d'une strophe qu'une idée nouvelle est abordée. Quant au ch. 5, il est notablement différent des quatre autres; non seulement il n'est pas écrit dans le mètre de la kina, mais il offre encore d'autres caractères qui lui appartiennent en propre.
I 364. On le voit, la lecture et l'étude de ces cinq chapitres sont loin de suggérer l'impression qu'il faille les envisager comme l'œuvre d'un seul auteur, sauf pour 2 et 4 qui ont un air de parenté indiscutable. Au reste, le fait même qu'on en vient tout naturellement à rapprocher l'un de l'autre ces deux poèmes constitue par contre-coup une sorte de présomption contre l'hypothèse d'un seul écrivain, auteur du livre en bloc. C'est pourtant là le chemin qu'a pris la théologie traditionnelle. La Bible hébraïque, il est vrai, laisse la question absolument ouverte. Mais il en est autrement de la version alexandrine qui place en tête du livre des Lamentations la phrase suivante * :
Kac èy-évero fiera to acxfJLaXcDTurO^vai vàv YapaijX xaè Vepoo^ (TcMjfi èprjfjxodrjvaù èxddurev ^lepefiias xXoccdv^ xai èOpijvrjtrev vov Opiqvov TouTov èTzi ^epooaaXrjfiy xcù ehzev. « Et il arriva, après qu'Israël eut été fait prisonnier et que Jérusalem eut été
^ On remarquera d'emblée le caractère sémitique que présente la construction de cette phrase grecque ; on en trouve plus d'un équivalent dans les Evangiles. Gela ne prouve d'ailleurs pas qu'il faille nécessairement y voir la traduction d'un original hébreu ; il sufKt d'admettre que, tout en ayant été écrite en grec, la phrase a été pensée dans un idiome sémitique, ou simplement rédigée par un esprit accoutumé aux tournures de l'A. T.
rendue déserte, que Jérémie s'assit eu pleurant, et qu'il chanta (litt. « complaignit ») cette complainte, et dit. >
La même donnée, concernant Jérémie, se trouve dans le Talmud et dans les anciennes versions, araméenne, syriaque et latine. Logiquement, il en est résulté qu'on a placé le livre des Lamentations à la suite de celui de Jérémie. Une autre conséquence a été que le nom du prophète s'est introduit dans le titre même de l'écrit biblique, tel qu'il figure dans nos versions usuelles. C'est là, il importe de le rappeler, une adjonction qui procède uniquement de la tradition juive et chrétienne et qui ne se fonde sur rien dans l'original hébreu.
Il se pourrait, au surplus, qu'on pût assigner une date encore plus ancienne à cette tradition et découvrir en sa faveur un témoignage antérieur à celui des Septante. Tout dépend, à cet égard, de la manière dont on comprend et interprète un texte des Chroniques (II 35 25). Ce passage est relatif à la mort du roi Josias. Le narrateur rapporte qu'il « fut enterré dans les sépulcres de ses pères », et que < tout Juda et Jérusalem menèrent deuil sur Josias ». Puis il ajoute : < Et Jérémie fit une complainte sur Josias, et tous les chanteurs et les chanteuses parlèrent sur Josias dans leurs complaintes jusqu'à ce jour, et on en fit (litt. « on les mit comme ») une coutume en Israël, et voici elles sont écrites dans les Complaintes (Kinoth) >. Ce qui est certain, c'est que le Chroniste veut parler d'un recueil, qui, paratt-il, existait de son temps et qu'il semble connaître, recueil contenant, entre autres œuvres de divers chanteurs et chanteuses, une élégie de Jérémie sur Josias *. Ce qui est douteux, en revanche, et très
* Le texte hébreu n'implique pas Dëcessairement qu'il n'y eût qu'une complainte de Jérémie sur Josias : le verbe employé (litt. « Jérémie complaignit»^ sans complément direct) pourrait aussi bien signifier que le prophète composa plusieurs chants élégiaques sur le même sujet. — Au reste, le passage qui nous occupe est obscur ou ambigu sur d'autres points. Ainsi, au lieu d'admettre que chanteurs et chanteuses composèrent à l'envi des complaintes sur Josias, et les joignirent à celle (ou à celles) de Jérémie, on pourrait aussi supposer qu'ils se bornèrent à redire, en toutes circonstances et à propos d'une mort quelconque, le ou les poèmes du prophète. Ainsi encore, on peut se demander ce qui fut érigé en règle ou en coutume en Israël : estr-ee de répéter les chants de Jérémie sur Josias, devenus une sorte de
controversé, c'est de savoir s'il entendait par là notre livre canonique des Lamentations, ou bien s'il s'agissait pour lui d'un tout autre recueil, dès lors perdu. Saint Jérôme paraît avoir été de l'avis mentionné en premier; pour lui, l'ouvrage auquel le livre des Chroniques fait allusion n'est autre que le livre biblique des Lamentations, et il interprète en conséquence celui-ci comme se rapportant à la mort de Josias. Ce dernier point constitue en tout cas une erreur : il n'est aucunement question de Josias dans les cinq poèmes que nous possédons, et ils ont trait, tous sans exception, à la situation créée par la ruine de Jérusalem en 586. Si donc Jérôme a raison d'identifier les Lamentations canoniques avec l'ouvrage cité par le Chroniste, celui-ci — la conclusion s'impose, — a commis une erreur en croyant que Josias était le sujet des élégies attribuées à Jérémie.
Plus anciennement que Jérôme, Flavius Josèphe s'était déjà expliqué sur le même sujet. Parlant de la kina de Jérémie sur Josias, mentionnée par le Chroniste, il déclare qu'on la possédait encore de son temps. On pourrait, il est vrai, supposer qu'un document de ce genre, attribué à tort ou à raison à Jérémie, existait au temps de Josèphe et qu'il s'est perdu depuis lors. Mais c'est fort invraisemblable, et il est beaucoup plus naturel d'admettre chez l'écrivain juif la même conception erronée que nous rencontrons chez Jérôme : il voudrait parler du livre canonique des Lamentations et le considérerait comme motivé par la mort de Josias.
Nous sommes, pour notre part, obligé de laisser le problème sans solution positive. Sans doute, le Chroniste peut s'être trompé, il peut avoir cru, comme plus tard Jérôme, et probablement aussi Josèphe, que dans les Lamentations il était parlé de Josias; la façon dont il cite les Complaintes paratt indiquer qu'il a en vue un recueil très connu. Pourtant, on ne
liturgie funéraire, ou bien est-ce de mentionner le nom de Josias dans toute complainte mortuaire, composée en souvenir de qui que ce fût? Enfin, qu'est-ce qui est « écrit dans les Complaintes »? d'autres poèmes que ceux de Jérémie ? Cela est fort possible ; autrement le pluriel employé force à conclure que Jérémie fit plusieurs complaintes sur Josias. On le voit, Texégèse de ce passage est hérissée de points d'interrogation.
•saurait exclure Tautre éventualité : il existait peut-être un recueil intitulé les Kinoth et qui renfermait un poème considéré comme Tœuvre de Jérémie et rappelant la mémoire de Josias.
I 365. Qu'on adopte sur ce point telle ou telle conclusion, ou qu'on se refuse à trancher la question , on ne saurait en tout cas tirer de la citation du Chroniste une preuve, ni même un indice quelconque en faveur de l'hypothèse traditionnelle qui attribue les Lamentations à Jérémie. Cette attribution procède, selon toute apparence, du besoin instinctif et généralement répandu de sortir de l'anonymat, de mettre un nom -d'auteur sur toute œuvre littéraire ou artistique. On se résigne difficilement à ignorer la personnalité à laquelle remonte la composition de quelque chef-d'œuvre ; une statue, un tableau, un poème paraissent — bien à tort — perdre de leur mérite -et de leur valeur si l'on n'est pas fixé sur leur origine. De là, la tendance courante à baptiser toute œuvre anonyme du nom d'un auteur plus ou moins probable. Or, pour les Lamentations, il n'y avait guère moyen d'hésiter. La situation que <:es chants décrivent est clairement dessinée : il s'agit de la catastrophe qui a mis fin à l'existence autonome du royaume <ie Juda. Un prophète d'entre les plus grands a été, chacun le sait, le contemporain et le témoin de ce douloureux événement ; il Ta présenté comme un juste jugement, châtiant le péché du peuple ; il a flagellé la conduite des prêtres et des prophètes et blâmé la propension constante à chercher de l'aide au dehors, en Egypte spécialement. Or, les Lamentations se placent sur le même terrain et adoptent la même attitude : quoi de plus naturel, cela étant, que d'y voir une <BUvre de Jérémie en personne? On peut d'ailleurs discerner dans ces cinq poèmes certains termes, certaines locutions et certaines images qu'on rencontre également dans le livre de Jérémie.
Toutefois, un examen plus approfondi fait surgir des difficultés et rend invraisemblable la solution traditionnelle. A côté ou, pour mieux dire, en face des analogies signalées cidessus, il est des dissemblances qui l'emportent en importance et en nombre. Elles sont frappantes, en premier lieu, au point
INTR. A. T. n. 14
de vue de la forme. Un exégète bien connu, Nœgelsbach, dont les tendances étaient nettement conservatrices, avait entrepris d'écrire un commentaire sur Jérémie et les Lamentations. Il avait achevé la première et la plus considérable des deux portions de sa tâche, et il aborda les Lamentations, ainsi qu'il Ta voue lui-même, avec la pleine persuasion qu'elles étaient l'œuvre de Jérémie. Mais à mesure qu'il avançait dans leur étude, sa conviction s'ébranlait, et elle finit par céder la place à une conclusion tout opposée. Le commentateur dont nous parlons a soumis la terminolog^ie des Lamentations à un contrôle détaillé et sévère ; il a dressé des tables comparatives de leur vocabulaire et de celui du livre de Jérémie, et il est arrivé à des résultats qui militent fortement contre l'unité d'auteur. Driver, dont on connaît la compétence dans le domaine spécial de l'appréciation linguistique des écrits hébreux, aboutit aux mêmes résultats, et, sur cette base solidement établie, il nous semble légitime de nous prononcer dans un sens contraire à la tradition.
Ajoutons du reste qu'au point de vue du fond, on peut signaler aussi dans les Lamentations certaines particularités qu'on s'étonnerait à bon droit de rencontrer chez Jérémie. Mentionnons la façon dont il est parlé (4 20) du roi de Juda,. qui ne saurait être autre que Sédécias. Rappelons aussi que Jérémie ne se serait pas classé au nombre de ceux qui regardaient avec espoir du côté de l'Egypte (4 17) et que, nulle part dans ses prophéties, il ne lance contre Babylone des imprécations semblables à celles de Lam. 1 21-22, 3 59-66» Enfin, si nous cherchons à nous représenter Jérémie après la destruction de Jérusalem, au terme d'un ministère de quarante années, nous pouvons le concevoir s'afHigeant sur la chute de sa patrie et prononçant à ce propos des paroles émues comme il y en a dans les Lamentations; mais ce que^ pour ma part, il m'est impossible de lui attribuer, c'est le labeur d'un genre tout spécial que nécessite la composition d'une série d^acrosliches, parmi lesquels il en est un (3) d'une ingéniosité exceptionnellement raffinée. Je constate volontiers et avec admiration que la pensée du poète n'a pas eu à souffrir du moule étroit dans lequel il l'a coulée ; mais^
LES LA.MENTATIONS 211
étant donné le caractère de Jérémie tel que nous le connaissons, il nous paratt impossible qu'il ait été Thomme pour accomplir un semblable tour de force dans les circonstances où il se trouvait. Puis, à quel moment faudrait-il placer l'élaboration de ces poèmes ? Sur les décombres fumants de Jérusalem ? à Mitspa, aux côtés du gouverneur Guedalia ? dans rhôtellerie voisine de Bethléhem? après la fuite en Egypte? 11 suffit de faire cette énumération pour constater l'impasse où l'on serait acculé si l'on voulait à tout prix maintenir l'opinion traditionnelle.
Non, Jérémie n'est pas l'auteur des Lamentations. Mais il ne s'ensuit pas qu'il ait été sans influence sur leur composition. Ceux qui les ont écrites se sont inspirés de lui, ils ont été ses disciples et, dans une certaine mesure, ses continuateurs. Voilà la part de vérité que contient la tradition. Si l'on veut grouper les écrits bibliques d'après leurs affinitéSj les Lamentations trouvent leur place tout naturellement à côté du livre de Jérémie. Pour être complet, je dois ajouter qu'elles ont également puisé à une autre source. Elles ont connu le livre d'Ezéchiel et lui ont fait un certain nombre d'emprunts, ce qui constitue, soit dit en passant, une raison de plus pour les attribuer à d'autres qu'à Jérémie.
Il faut probablement admettre quatre auteurs différents, l'un pour 2 et 4, un autre pour 1, un troisième pour 5, et un dernier, le plus récent probablement, pour 3. Le second de ces poètes se distingue du premier, entre autres, au point de vue de l'ordre alphabétique qu'il a suivi. Celui du ch. 5 n'emploie pas le même mètre que les autres; en revanche son poème présente, plus que n'importe quelle autre page de la Bible hébraïque, la recherche des désinences assonantes : on peut presque dire qu'il a la préoccupation de la rime. La syllabe qu'il affectionne est nou ; il ne la place pas de préférence à la fin des hémistiches. Quant au ch. 3, qui offre certains indices de postériorité, on lui a quelquefois reproché de n'être qu'une sorte de pastiche, une imitation un peu servile des autres, de manquer d'originalité. Si cette allégation est légèrement fondée, ce n'est en tout cas qu'au point de vue de la forme. Pour le fond ce poème a quelque chose
d'ëlevé et de profond qui lui appartient en propre^ et il me semble qu'on doit lui attribuer une très g'rande valeur.
D'une façon générale, les Lamentations font ressortir avec force certaines vérités morales et religieuses. Elles traduisent d'une manière expressive les sentiments d'humiliation, de repentance et de confiance en Dieu qui animent une nation soumise à l'épreuve. Par la force .même des choses, elles se meuvent dans un cercle restreint d'idées, et n'élargissent pas nos connaissances de théologie biblique. Mais elles fournissent une lecture intéressante et fortifiante pour les affiigés, et leur mérite littéraire et poétique les place à un rang éminent parmi les écrits lyriques que nous ont laissés les Hébreux.