‹ Introduction a l'Ancien TestamentChapitre 20 sur 115 · Epilogue: 12 //-/tf · texte numérisé non relu

Epilogue: 12 //-/tf

Les quelques versets qu'il reste à examiner, et qu'on appelle couramment Pépilogue de TEcclésiaste, diffèrent de tout le reste du livre en ceci qu'ils ne sont pas placés dans la bouche de Kohéleth, mais qu'ils contiennent une sorte de témoignage rendu à ce personnage; il serait exagéré de donner à ces quelques lignes le nom de biographie, mais c'est pourtant bien une courte caractéristique de l'auteur. Kohéleth y est présenté comme un sage, un docteur, un collectionneur de sentences ; il a voulu écrire des paroles agréables, mais aussi des paroles de vérité, empreintes de droiture. Le lecteur est invité à tirer instruction du précieux

recueil placé sous ses yeux. On le lui recommande en ajoutant la remarque qu' « on ne finirait pas si Ton roulait faire un grand nombre de livres )►, et que < beaucoup d'étude est une fatigue pour le corps ». Puis, revenant au thème pria* oipal du livre, l'épilogue en résume la portée dans ce précepte: < Crains Dieu et observe ses commandements », et y rattache la perspective du jugement.

§ 370. L'Ecclésiaste est écrit dans un hébreu très particulier, sans analogue dans le reste de l'A. T. Il offre, dit SegondS € un style pénible, rampant, fourmillant d'irrégularités; on dirait presque une lutte avec la langue déjà morte >. Le vocabulaire de l'Ecclésiaste présente à son tour les mêmes caractères particuliers : les néologismes et les araméismes foisonnent. Quant à la construction, elle est si lourde, si embarrassée qu'on en retire l'impression d'un écrivain se servant d'une langue savante qui n'est plus celle qu'il parle d'ordinaire. Qu'on prenne les écrits bibliques dont la langue présente les plus nombreux indices de postériorité, les Chroniques, Esdras, Néhémie, Esther, Daniel: l'Ecclésiaste leur ressemble à beaucoup d'égards au point de vue linguistique; mais il s'en distingue également par le fait que chez lui la décadence de l'hébreu est encore beaucoup plus accentuée. Il se rapproche ainsi, par beaucoup de particularités, de la Mischna, la partie la plus ancienne du Talmud. Le texte original du Siracide, qu'on a récemment retrouvé et qui date du début du ii* siècle av. J.-C., est écrit dans un hébreu moins détérioré que l'Ecclésiaste. Il n'est pas un hébraîsant qui n'admette l'impossibilité d'attribuer à la rédaction de l'Ecclésiaste une date antérieure à l'exil. Même parmi les partisans les plus intransigeants de la mosaîcité du Pentateuque, de l'unité du livre d'Esaîe, de la davidicité d'un grand nombre de psaumes, de la salomonicité des Proverbes et du Cantique, la plupart reculent quand il s'agit d'imputer à Salomon la composition de TEcclésiaste. La tradition est donc nettement abandonnée, l'argument tiré de la langue suffit à la faire rejeter. D'autres raisons encore, comme nous le ver-

* Encyclopédie des sciences religieuses, IV, p. 178.

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rons plus loin, viennent compléter cette démonstration. Mais, pour nous en tenir ici au point de vue linguistique, nous ne nous bornerons pas à constater que l'Ecclésiaste ne saurait être antérieur à l'exil ; nous devons aller plus loin et affirmer que sa composition est certainement postérieure à Tépoque d'Alexandre, et même probablement une œuvre du ii* siècle av. J.-G.

Si Ton envisage le fond de l'ouvrage, l'appréciation basée sur sa forme se trouvera corroborée. L'Ecclésiaste, pour peu qu'on le compare avec la généralité des écrits bibliques au point de vue religieux et moral, révèle chez son auteur un état d'âme que nous ne rencontrons nulle part ailleurs. Il est légitime de penser que les préoccupations favorites de Kohéleth subissent le contre-coup des circonstances au milieu desquelles il vit et qu'elles reflètent dans une certaine mesure la vie intellectuelle de son temps. Or, quand on examine la nature des problèmes abordés et la façon dont ils sont traités, on s'aperçoit combien on est éloigné des temps où la piété juive avait encore quelque chose de jeune et de conquérant.

Prenons un exemple. Les souffrances des justes, ayant pour contre-partie la prospérité des méchants, voilà une grave question qui a embarrassé et même tourmenté la conscience des croyants en Israël. Il en est parmi eux — voir plusieurs psaumes et certains passages des Proverbes, — qui n'ont pas vu ou qui n'ont pas voulu voir la réalité sur ce point, et qui ont affirmé, comme une règle constante, que le juste était heureux et l'impie malheureux. Cette assurance fait honneur à leur foi en la justice suprême plus qu'à leur perspicacité : ils ont transformé en loi et en fait ce qui n'était qu'un postulat de leur esprit. D'autres — et c'est le cas du poète auquel nous devons le livre de Job, — ne se sont pas dissimulé le douloureux problème. Ils en ont souffert, ils se sont débattus contre l'évidence, et s'il leur a été impossible d'aboutir à une solution qui satisfit à la fois leur cœur et leur raison, ils se sont du moins réfugiés sur le terrain pratique et ont maintenu, comme étant la seule attitude admissible pour un croyant, la soumission, la patience et la con-

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fiance. Kohéleth, quand il se trouve aux prises avec la même difficulté, ne trahit ni émotion, ni inquiétude. Il constate que les choses se passent ainsi, et que sans doute c'est là un mal, une circonstance fâcheuse. Mais il ne s'en afflige pa» autrement, et l'on ne peut même se défendre d'un léger soupçon à son égard: si, comme homme, il déplore les injustices régnantes, n'éprouve-t-il pas au fond, comme penseur, une sorte de satisfaction à pouvoir enregistrer une nouvelle confirmation de sa thèse favorite?

Cette impression qu'on ressent à la lecture de l'Ecclésiaste ne se restreint pas à tel ou tel point isolé ; elle ressort de l'ouvrage dans son ensemble et de chacune de ses parties. Pour quiconque est familier avec les livres de l'A. T., l'esprit qui anime Kohéleth a quelque chose de nouveau, d'inconnu, d'étranger au judaïsme. On a la sensation d'un vent froid, soufflant du dehors et passant tout à coup sur la terre d'Israël, sur la patrie des prophètes et des psalmistes. Il est naturel de se demander à quelle époque un pareil phénomène a pu se produire et d'où a pu venir cette influence mystérieuse. Il n'existe aucun indice historique d'une semblable action exercée sur le judaïsme par la vieille Egypte, la Babylonie ou la Perse. Seule, l'invasion de la civilisation grecque a amené dans le monde oriental un changement assez grand pour que l'hébraïsme à son tour en ait été atteint. On peut même préciser davantage et retrouver dans le livre de l'Ecclésiaste la trace des préoccupations philosophiques et théologiques qui agitaient l'hellénisme. Ce n'est pas qu'on puisse ranger son auteur sous le drapeau de l'une ou de l'autre des écoles en faveur dans le courant du ii® siècle; leurs idées ne se sont pas imposées à lui d'une façon systématique et sa pensée n'a pas été déterminée dans un sens particulier par leurs enseignements. Mais il s'est trouvé entraîné, par toute l'agitation contemporaine des esprits, à poser des questions et à soulever des objections, en un mot à déployer un sens critique étranger aux habitudes de sa race.

C'est donc un Juif qui a subi l'influence du milieu ambiant, de la civilisation grecque. Avec cela, il est resté juif, profondément juif. A beaucoup d'égards, sans doute, il difl'ère

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de ses compatriotes, de ses coreligionnaires. Il peut sembler qu'il y ait un abîme entre lui et les représentants habituels de sa foi et de sa race. Que Ton personnifie le judaïsme dans ses prophètes les plus illustres ou dans ces.croyants humbles et fidèles qui formaient la masse et la moyenne de la nation, on est en apparence bien loin de Kohéleth ^ Pourtant, quand on étudie de plus près le livre étrange dans lequel ce dernier nous communique ses réflexions, on discerne ou plutôt encore on sent quelle profonde empreinte a laissée sur lui la religion de ses pères. C'est même là, nous semble-t-il, ce qui caractérise TEcciésiaste, ce qui donne la clé de cette figure énigmatique et d'aspect contradictoire. En lui, il y a pour ainsi dire deux hommes. Son penchant est de douter ; son tempérament d'une part, les influences extérieures d'autre part, tout le pousse à poser des points d'interrogation et à émettre des solutions négatives. Il ne se berce point d'illusions, il- ne se nourrit point de vaines espérances. Il voit les choses telles qu'elles sont ; il ne porte pas de lunettes roses. Il ne manque pas d'équité : les beautés et les laideurs, les vertus et les vices, la sagesse et la folie existent côte à côte à ses yeux. Malheureusement, une sombre perspective domine tout le tableau : la mort vient tôt ou tard mettre fin à toute jouissance, et après la mort c'est le néant, ou du moins l'incertitude absolue. Donc tout est vanité et poursuite de vent. Cependant, ce douleur incorrigible, ce sceptique, ce pessimiste croit en Dieu. Les seuls biens qu'il vaut la peine de désirer et de savourer ici-bas sont un don de Dieu. Il vaut mieux, à tous égards, être du nombre de ceux qui sont agréables à Dieu que d'être classé parmi les pécheurs. Le bonheur est pour ceux qui craignent Dieu ; il n'est pas pour le méchant parce que celui-ci n'a pas de crainte devant Dieu. Le jeune homme ne doit pas oublier son créateur ; il doit se

* Mentionnons ici, à titre de curiosité, mais aussi pour marquer TefFet que peut produire i^cclésiaste, Thypothèse énoncée par H. Grœtz (1817-91), savant juif d'un ^and mérite ; d'après lui (voir Kohélet oder der salomch nische Prediger, Leipzig 1871), i'Ecciésiaste — qui est à ses yeux le livre le plus récent de 1*A. T., — date de la période hérodienne, et l'écrivain, en mettant Kohéleth en scène, a voulu représenter sous ce nom Hérode-le- Grand en personne.

préparer au jugement. Et le livre finit sur cette parole: 4c Crains Dieu et garde ses commandements >.

§ 371. Les deux courants qui traversent le livre offrent un contraste si marqué qu'on a cherché à les expliquer de diverses manières.

Les uns ont supposé que l'Ecclésiaste n'était point un ouvrage homogène et qu'il renfermait des matériaux provenant de deux ou de plusieurs sources différentes. Pour ne mentionner que les commentateurs les plus récents, Siegfried n'a pas discerné moins de cinq écrivains différents dans les pages de l'Ecclésiaste. LTn théologien anglais, M^^Neile, se contente d'en admettre trois. D'après Paul Haupt, l'auteur principal du Kohéleth est un médecin sadducéen, issu de la race davidique et placé à la tête d'une école. Né vers 167 av. J.-C., il a composé son livre vers l'an 100, sous le règne d'Alexandre Jannée, et ses disciples l'ont publié après sa mort, peut-être avec quelques retouches ; c'est à eux qu'est apparemment due l'attribution voilée à Salomon. Plus tard, un travail plus intensif de corrections et de remaniements aurait été effectué par des adversaires de la tendance pessimiste représentée par l'auteur lui-même : ces reviseurs appartenaient à l'école orthodoxe, et leur préoccupation a été de donner à l'ouvrage une teinte plus conforme à la saine doctrine. Toutes ces hypothèses, quelque ingénieuses qu'elles soient, nous paraissent bien difficiles à défendre, étant donnée l'uniformité du langage et du style d'un bout à l'autre de l'écrit. Il n'est pas jusqu'à la pensée qui, en dépit du caractère contradictoire qu'elle revêt, ne demeure semblable à elle-même et ne donne une impression d'unité. « Il peut être difficile, a dit très justement Kuenen, de prouver l'unité de l'Ecclésiaste, mais il est encore bien plus difficile de la nier. >

D'autres ont proposé une conception quelque peu différente : le livre entier serait du même auteur, mais celui-ci aurait voulu composer un dialogue et mettre en scène deux personnages chargés de plaider deux causes opposées. L'idée est assez séduisante, mais dès qu'on veut entreprendre d'interpréter le livre d'après ce système et qu'on cherche à répartir

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le texte entre les deux interlocuteurs, on se heurte à d'insurmontables difficultés.

D'un troisième côté, on a cherché un moyen de faire disparaître les contradictions de Kohéleth à l'aide d'une conjecture hardie : selon Bickell, le livre aurait été écrit sur des feuillets séparés dont un fâcheux hasard aurait complètement brouillé l'ordre primitif. Il s'agirait maintenant de renouer le fil brisé de la pensée et de reconstituer par d'habiles transpositions l'ouvrage originaire. Cette reconstruction a été essayée, mais nous ne croyons pas que le résultat ait recueilli d'autres suffrages que ceux du critique auquel cette hypothèse est due.

Le point de départ de ces divers efforts a été le désir de donner à l'Ecclésiaste une unité plus grande, en éliminant les données contradictoires qu'il renferme, ou bien en les interprétant comme le résultat du plan même de l'auteur. Pour nous, nous estimons que c'est là une prétention vaine, et qu'il n'est pas question d'harmoniser à tout prix les vues de Kohéleth. Nous avons affaire à un observateur très pénétrant et très sagace, qui fait sur ses semblables et sur lui-même les remarques non seulement les plus variées, mais parfois les plus opposées. Il se laisse aller à l'impression du moment et note avec une parfaite sincérité les faits qui l'ont frappé. Suivant les jours, suivant l'humeur du moment, il voit les choses de ce monde tantôt sous un aspect, tantôt sous un autre, très différent ou peut-être même contraire. En toute franchise il rapporte ce qu'il a vu et formule un jugement. 11 ne se préoccupe pas de faire la synthèse, d'établir un accord entre des assertions discordantes ; il en laisse le soin au lecteur, qui s'en tirera comme il pourra. Il lui arrive parfois aussi, suivant une supposition vraisemblable de Renan, d'insérer, au milieu de ses propres réflexions, la citation d'une ou plusieurs maximes ou locutions proverbiales, qui ajoutent encore à la diversité du tableau. Il y a de l'humour chez notre écrivain, humour caché, discret, mais non moins réel pour cela ; il l'exerce aux dépens de son lecteur, et parfois même à ses propres dépens. Il y a chez lui un mélange de

sincérité, de finesse et d'ironie qui ne laisse pas de déconcerter au moins à première vue. Quand on s'y est habitué, on y trouve un charme particulier.

La lecture de l'Ecclésiaste n'est pas une des plus réconfortantes et des plus encourageantes qu'on puisse faire; elle n'est pas moins suggestive et captivante pour cela. Il me semble impossible de n'être pas saisi par la variété et la profondeur des aperçus que donne Kohéleth. A vrai dire, il se borne à recueillir les données des problèmes, il n'en fournit pas la solution et nous devons la chercher ailleurs. Mais précisément par là il apporte une pierre à l'édifice, il montre à la fois la grande valeur qu'a la religion de l'A. T., et ce qui lui manque pour satisfaire nos besoins. Il fraie ainsi la voie à l'avènement d'une vérité supérieure, et son témoignage, pour être essentiellement négatif, n'en est pas moins précieux. Du reste, comme on l'a fait observer avec raison, le seul fait que Kohéleth, avec la tournure d'esprit qui le caractérise, conserve pourtant ses principes religieux et moraux et ne cesse pas de croire en Dieu, ce seul fait a quelque chose d'extraordinaire, et il est tout à l'honneur de la religion juive. Bon nombre des propos tenus par l'Ecclésiaste sont de nature à faire naître de sérieuses réserves dans une âme pieuse ; l'auteur lui-même eût sans doute avoué que sa pensée revêtait souvent une forme paradoxale et que plusieurs de ses aphorismes ne devaient être acceptés que sous bénéfice d'inventaire. Ainsi l'Ecclésiaste ne constitue point un livre d'édification au sens habituel du terme; il ne faudrait pas le prendre pour tel, et il serait singulièrement risqué d'ériger chacune de ses paroles en texte de sermon. Cependant la présence de ce livre dans le recueil biblique n'en est pas moins un enrichissement, et cela non seulement au point de vue littéraire, mais tout aussi bien au point de vue religieux. 11 manquerait quelque chose, et quelque chose de très important, à notre connaissance du judaïsme si Kohéleth nous faisait défaut ^

^ « La piétë de l'aocienne alliance, dit fort bien Gornili {Einleitanç, 5* édition, p. 280), n'a jamais remporté de plus grand triomphe que dans le livre de TEcclésiaste. Voici en effet un auteur qui discerne, aussi clairement que

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1 372. L'EccIésiaste étant tel que nous venons de le décrire, on peut se demander à bon droit comment il a pénétré dans le recueil biblique. L'intérêt très réel qu'il présente, selon nous, au point de vue religieux, n'a pas dû constituer pourtant, aux yeux des docteurs juifs, un titre suffisant pour le faire admettre au rang des écrits sacrés. 11 demeure extraordinaire qu'un ouvrage renfermant des assertions tellement osées et des propositions tellement contestables ait trouvé grâce devant Taréopajo^e, sans doute très docte et très strict, qui a tranché les graves questions de canonicité. Aussi bien la chose ne s'est-elle pas faite toute seule. De même que pour le Cantique, les indécisions se sont prolongées, et c'est au synode de Jamnia, en 90apr. J.-C., qu'elles paraissent avoir pris fin. Le N. T. ne renferme aucune citation de l'Ecclésiaste, ni même aucune allusion à son contenu, à moins que, suivant l'avis de Paul Haupt, on ne doive envisager les paroles de Jésus dans Luc 12 15-31 (comp. Matth. 6 S5-34) comme une polémique dirigée contre les propos de Kohéleth (2 J4, 3 12-13, M, 5 17, 8 15). Si cette dernière hypothèse est fondée, il faudrait ranger le Seigneur lui-même dans le camp opposé à l'acceptation de l'Ecclésiaste comme livre saint ; mais il n^est pas prouvé qu'on doive nécessairement souscrire à cette interprétation. De toute façon, l'Ecclésiaste est certainement un des Ketoubim les plus contestables et les plus contestés.

les pessimistes modernes, la misère du monde ; qui ne voit partout que des dissonances et des énigmes insolubles, et qui ne recule devant aucune des conséquences de sa pensée. Eh bien, cet esprit-là est tellement dominé et pénétré par la piété de sa nation qu'il ne songe pas à donner aux problèmes qui l'agitent la solution la plus naturelle et la plus simple : des faits qu'il a mis en lumière avec une clairvoyance impitoyable, il ne songe pas à conclure qu'il n'y a pas de Dieu et que l'univers entier n'est que le jouet du hasard aveugle. C'est là une pensée qui demeure totalement en dehors de son horizon et qu'il n'effleure pas même. Mais, d'autre part, l'Ecclésiaste montre, plus clairement qu'aucun autre livre, qu'il n'est pas donné à l'ancienne alliance de prononcer le mot final et décisif. Noire auteur a beau maintenir sa foi inébranlable au Dieu personnel et à l'ordre moral universel, ce n'est de sa part qu'un postulat, et il n'arrive pas à eu faire la synthèse avec sa conviction de la misère du monde ; il renonce à trouver l'explication de ce mystère, et se replie avec résignation sur sa foi d'enfant, quoiqu'il l'ait reconnue insuffisante. »

Flavius Josèphe lui-même Ta-t-il considéré comme canonique? l'a-t-il compté au nombre des « quatre livres d'hymnes et de maximes » que, selon lui, ses coreligionnaires possédaient? Il n'est pas aisé de faire rentrer dans ce chiflFre de quatre les Psaumes, les Proverbes, Job, le Cantique et TEcclésiaste, sans parler des Lamentations (comp. plus bas, § 465).

En fin de compte, pourtant, Kohéleth est devenu partie intégrante des Saintes Ecritures chez les juifs et chez les chrétiens. Comment cela s'est-il fait? faut-il y voir un fruit de l'interprétation allégorique à laquelle le Cantique a, selon toute apparence, dû son admission? Ce n'est guère probable : on ne voit pas quel système de « spiritualisation » pourrait enlever à l'Ecclésiaste les angles qu'il présente et auxquels il était naturel qu'on se heurtât. Serait-ce donc le prestige de Salomon qui, même sous un pseudonyme, aurait suffi pour ouvrir à son œuvre supposée la porte du recueil scripturaire? Cette thèse pourrait déjà mieux se soutenir ; mais le plus vraisemblable, c'est que l'Ecclésiaste a été jugé en dernier ressort sur son mot de la fin, et que le verdict, rendu sur ce passage-là, lui a été favorable. Jusqu'à un certain point, le cas du livre de Job présente quelque analogie avec celui de Kohéleth. Là aussi, des discussions ont lieu, serrées, véhémentes, passionnées; certaines paroles sont empreintes d'une extrême audace, il en est qui côtoient le blasphème; mais la dernière partie du livre vient apaiser ce tumulte, la note finale est une note pieuse. L'Ecclésiaste peut avoir été compris et apprécié de la même manière, avec moins de raison, il est vrai, car la conclusion de Job est voulue, préméditée, tandis que celle de l'Ecclésiaste n'est ni préparée, ni même prévue; elle surprend le lecteur. Mais, quoi qu'il en soit, elle peut avoir été, pour l'ensemble du livre, comme le pavillon qui couvre la marchandise, et cette déclaration finale peut avoir suffi pour faire accepter, en sa compagnie, beaucoup d'autres mots moins corrects.

Nous adoptons cette solution du problème de la canonicité de l'Ecclésiaste, en partant du fait que les rabbins juifs n'ont certainement pas mis en doute que l'épilogue fût du même auteur que le reste du livre. C'est pourtant là une question

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qui se pose à nous et qu'il faut examiner. De nombreux critiques se demandent s'il ne convient pas de voir une adjonction, postérieure et due à une autre main, dans 12 ii-i6, ou du moins dans les deux derniers versets 15-16 ^ Il a déjà été observé ci-dessus que la péricope entière est placée dans une autre bouche que celle de Kohéleth lui-même, comme qui dirait dans celle d'un disciple recommandant aux lecteurs l'ouvrage de son maître. Cependant, en étudiant de près ces quelques lignes, on n'aboutit pas forcément à cette conclusion; on peut très bien les concevoir — du moins les v. li-i4, — comme un témoignage que l'auteur se rend à lui-même, et cela d'autant plus qu'après tout le personnage de Kohéleth n'est qu'une fiction, un porte-parole. L'écrivain arrivé au terme de son ouvrage, se sépare du sage qu'il a mis en scène et auquel il a prêté ses propres pensées, et le fait rentrer dans le silence en le couvrant de quelques fleurs. Pour ma part, les raisons qu'on a pu alléguer contre les v. 11-14 me paraissent insuffisantes.

Il n'en est pas de même des v. is-io. Précisément parce que, avec le v. 14, le livre semble fini et bien fini, on éprouve une surprise instinctive en découvrant qu'on s'est trompé et qu'il faut encore entendre la « fin du discours >. Cette impression défavorable se dessine d'emblée chez le lecteur, par le seul fait qu'il est étonné de n'être pas déjà arrivé au point final : il l'éprouve avant même d'avoir nettement pris conscience du contenu de ce dernier alinéa, et elle ne fait que s'accentuer davantage lorsqu'il discerne la portée de cette conclusion, qui dépasse si sensiblement les prémisses formulées dans le corps de l'ouvrage. Je comprends très bien qu'on soit déconcerté par ce qui peut sembler une volte-face imprévue, une reculade de l'esprit hardi et sans préjugés qu'on a appris à connaître dans la personne de Kohéleth. Pourtant, je ne crois pas qu'il faille s'en tenir là et trancher, sans autre forme de procès, la question pendante. Il vaut la peine de reprendre

* Cette addition aurait été motivée^ par exemple^ par le désir de donner à une œuvre attribuée à Salomon une terminaison autre que : Tout est vanité. Peut-être aussi ne se serait-elle produite qu'en vue de faciliter et de légitimer l'introduction de l'Ecclésiaste dans le recueil scripturaire.

la lecture de l'ouvrage entier, de refaire à nouveau le chemin déjà parcouru, mais en ayant soin, cette fois, d'avoir Toreiile bien ouverte et Tœil attentif afin de ne laisser échapper aucun indice. Il est naturel qu'à première lecture on ait été surtout frappé par la note dominante des propos de l'Ecclésiaste ; ce n'est pas impunément qu'on entend son refrain mélancolique, qu'on recueille ses observations amères, qu'on écoute l'énoncé de ses griefs multipliés. Sous l'influence de ses accents découragés, on s'attend, tout naturellement, à une conclusion toute négative. Mais qu'on recommence l'étude du livre en réservant davantage son jugement, et l'on verra peu à peu se former tout un groupe de passages convergeant vers le même but et préparant la sentence finale. En d'autres termes, on s'apercevra que la conclusion abrupte formulée dans les deux derniers versets n'est pas aussi inattendue qu'on l'a cru tout d'abord. Nous accordons volontiers qu'elle n'a pas été suffisamment préparée, qu'ellç prend à l'improviste même le lecteur déjà renseigné, qu'elle ne découle pas logiquement de l'exposé antérieur: oui certes, mais elle a pourtant ses racines profondes dans le cœur et dans l'intelligence de cet être changeant et impressionnable, fait de contrastes et d'imprévu, que notre écrivain nous a appris à connaître -r- et à aimer — sous le nom de Kohéleth.

Les appréciations ci-dessus portent, je l'avoue sans peine, un caractère très subjectif. Il ne saurait guère en être autrement. Les nombreux auteurs que j'ai consultés se prononcent, sur le sujet qui nous occupe,' les uns dans un sens, les autres différemment, et tous avancent des arguments à l'appui de leur point de vue. Je ne prétends pas contester la valeur de ces raisonnements, le poids des preuves alléguées. Mais il me semble que chacun — et moi comme les autres — se laisse en somme influencer par le plus ou moins d'attrait qu'a pour lui l'insaisissable personnalité de Kohéleth. Parmi ceux qui repoussent absolument les v. 15-16, il en est qui, en esprits logiques, proclament aussi la nécessité de rayer un certain nombre de passages épars dans l'ensemble du livre. Quels sont ces passages? Naturellement ceux qui,

d'une façon ou d'une autre, acheminent ia parole finale, celle qu'on a déjà rejetée. Ce système est rigoureusement conséquent ; mais il donne à mon avis un résultat inattendu. L'ablation des passages déclarés suspects paratt, au premier abord, chose aisée et naturelle; mais, quand on en vient au fait et au prendre, on s'aperçoit bientôt qu'il en va différemment et qu'on aboutit à une mutilation du texte. Tout bien considéré, nous nous croyons en droit de laisser à Kohéleth, en toute propriété, la conclusion contestée. Déjà l'étude de son livre nous l'avait révélé comme sujet aux inconséquences; ses dernières paroles ne modifieront pas notre jugement à cet égard. Mais peut-être ce penseur avait-il pressenti que le cœur a des raisons que la raison ne connatt pas.

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