‹ Introduction a l'Ancien TestamentChapitre 28 sur 115 · B8THER · texte numérisé non relu

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sance que Fauteur déploie des usages et de la terminologie perses, ainsi que de la topographie des palais de Suse, paratt prouver qu'il vivait dans le voisinage de cette ville. Le but de son écrit aurait donc été de sanctionner définitivement Tusage déjà en vigueur de fêter Pourim. Plus lard, son livre aurait pénétré chez les Juifs palestiniens et alexandrins, et s'y serait accrédité. Toutefois, son admission au rang des Ketoubim ne s'est pas faite sans tiraillements. Il y a eu de l'opposition, qui s'est perpétuée dans la synagogue et dans l'Eglise, et dont on trouve des traces en plus d'une occasion. Le N. T. ne cite jamais Esther, en sorte qu'on ne peut savoir si Jésus et ses apôtres classaient déjà ce livre parmi les écrits sacrés de l'A. T. Ce n'est du reste pas la question d'historicité qui s'est posée à cette époque-là; c'est une autre question, plus grave encore, relative au caractère religieux et moral du livre d'Esther. Le moment est venu pour nous d'aborder à son tour cette face de notre sujet.

I 379. Le premier fait à signaler, c'est que le nom de Dieu est totalement absent du livre d'Esther : il n'y est pas prononcé une seule fois. Cette omission paratt d'autant plus singulière qu'elle est en contradiction complète avec les habitudes constantes de l'historiographie Israélite en tout temps. Cette remarque s'impose, quel que soit l'âge des livres bibliques que l'on consulte : qu'on prenne les écrits historiques Jes plus anciens du recueil des Nebiim, ou bien les narrations qui figurent parmi les livres dits apocryphes, on constate le même phénomène. Partout le nom de Dieu intervient avec fréquence, l'action de Dieu est mise au premier plan, et c'est là, comme on le reconnaît généralement, un des traits qui caractérisent les historiens sacrés. Il est intéressant d'observer que cette tendance est tout spécialement accentuée dans celui des ouvrages bibliques qui, par l'époque qui l'a vu naître, se rapproche le plus du livre d'Esther : l'œuvre du Chroniste. Nous ne nous étonnons point lorsque dans un livre, même dans un livre historique, appartenant à la littérature classique des Grecs ou des Latins, ou à quelqu'une des littératures modernes, il n'est fait aucune mention de la Divinité. Mais quand nous remarquons cette particularité

dans un livre historique hébreu, notre surprise est légitime, surtout quand nous voyons ce livre figurer dans le recueil officiel des Saintes Ecritures.

Faut-il considérer ce silence extraordinaire à l'égard du nom de Dieu comme volontaire ou fortuit? La question est embarrassante, et Ton ne peut y répondre avec assurance. Il est possible, en effet, que l'écrivain, tout préoccupé des personnages qu'il met en scène, de leurs projets, de leurs paroles, de leurs actes, ait poursuivi son récit sans songer une seule fois à faire remonter plus haut que les hommes l'origine des événements racontés. Mais on ne saurait non plus se refuser à admettre qu'il ait pu y avoir de sa part préméditation, et qu'il ait expressément voulu, pour un motif ou pour un autre, s'abstenir systématiquement de mettre Dieu en cause.

Dans le premier cas, cette abstention pour ainsi dire inconsciente dénoterait chez l'auteur et dans son entourage une indifférence religieuse à peu près complète; le sentiment national aurait survécu à la piété. On ne peut pas dire que cette hypothèse soit inadmissible ; il ne serait d'ailleurs pas nécessaire d'étendre cette appréciation au judaïsme dans sa totalité; il suffirait que, dans tel pays, dans tel milieu donné, la tournure générale des esprits eût été celle que nous venons de dire. Ailleurs, à Jérusalem par exemple, il pouvait en être tout autrement.

Dans l'autre supposition, c'est-à-dire si l'omission du nom de Dieu est consciente et voulue, il faut tâcher de deviner le motif qui a pu guider l'écrivain. Certains rabbins d'autrefois et quelques auteurs modernes ont cherché à éclaircir ce mystère en soutenant que l'écrivain avait agi ainsi sous l'action de l'Esprit de Dieu, sans mesurer lui-même la portée de son acte. Cette prétendue solution ne fait que déplacer la difficulté. Une autre explication qui a été mise en avant, c'est que le livre d'Esther était destiné à être lu publiquement au jour des Pourim, que cette fête, joyeuse et bruyante, amenait ou risquait d'amener certains excès, et qu'il ne fallait pas compromettre le saint nom de Dieu dans des scènes regrettables. Il me semble difficile d'accepter ce point de vue.

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En effet, j'admets volontiers qu'Esther ait été écrit pour justifier et recommander la célébration des Pourim ; mais de là à affirmer que l'auteur pouvait prévoir qu'on lirait son œuvre en public à la fête en question, il y a loin. En outre, il eût été préférable de chercher à imprimer un caractère plus digne à cette solennité, en la rendant plus religieuse, au lieu de se résigner d'emblée à la voir donner naissance à des abus.

Somme toule, le fait subsiste, le livre d'Esther ne renferme pas le nom de Dieu, on en ignore le motif, et les essais tentés dans le but de le découvrir ne donnent pas de résultats satisfaisants.

Pour prouver que, malgré le grave déficit qui vient d'être signalé, le livre d'Esther n'est pas complètement en dehors de toute idée religieuse, on a fait ressortir deux ou trois détails. On a fait remarquer, par exemple, qu'il est question dans 4 15-16 d'un jeûne de trois jours, observé par Esther et par ses suivantes, et auquel Mardochée et les Juifs de Suse sont invités à s'associer. Cette observation est fondée ; mais il faut qu'un récit soit bien pauvre en éléments religieux pour que la mention occasionnelle d'un rite accompli doive être enregistrée précieusement.

On a fait valoir également que Mardochée refuse péremptoirement de se prosterner devant Haman, par suite d'un scrupule religieux, dit-on. Celte interprétation se trouve déjà indiquée dans la prière de Mardochée, l'une des adjonctions apocryphes dont il sera parlé plus loin. On y lit entre autres ceci : « Tu sais. Seigneur, que ce n'est pas par arrogance, orgueil ou ambition que j'ai agi quand je n'ai pas voulu me prosterner devant cet insolent Haman.... Mais je l'ai fait pour ne pas rendre à un homme un honneur plus grand qu'à Dieu, et je ne me prosternerai que devant toi seul. Seigneur 3^. Mais rien ne prouve que l'auteur du livre ait attribué ce mobile à Mardochée. En effet, les Juifs ne considéraient point comme interdit de rendre aux souverains et aux grands dignitaires l'hommage généralement usité dans les pays d'Orient. Le refus de Mardochée a son origine dans ses sentiments personnels à l'égard d'Haman; le texte n'indique nulle part le contraire. On peut remarquer d'ailleurs que

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Saûl, David, Joab, Salomon, Elisée, Daaiel acceptent sans scrupules qu'on se prosterne devant eux (I Sam. 24 9, 25 23, 41, II Sam. 9 6, 8, 14 4, 22, 33, 18 21, 28, 19 18, 24 20, I Rois 1 16, 23, 31, 53, II Rois 2 15, 4 37, Dan. 2 46), et qu'Esther elle-même se jette aux pieds d'Assuérus (8 3). A ces exemples, on pourrait en ajouter nombre d'autres, tirés des récits patriarcaux.

Enfin et surtout, on a mis en relief une parole de Mardochée, dans un de ses messages à Esther (4 14) : « Si tu te tais maintenant, le secours et la délivrance surgiront d'autre part pour les Juifs... » « D'autre part », ou plus littéralement, « d'un autre lieu » : n'y a-t-il pas là, a-t-on dit, une façon voilée de désigner Dieu ? A l'appui de cette interprétation, on a fait observer que dans le langage talmudique l'expression « le Lieu » se rencontrait comme dénomination de la Divinité, de même qu'ailleurs, dans Daniel et dans d'autres écrits, € le Ciel > est pris dans le même sens. Mais, pour commencer par le dernier fait allégué, il prouve seulement que les rabbins donnaient déjà au passage d'Esther l'interprétation que nous discutons. Et quant au fond même de la question, si « un autre lieu » signifiait Dieu, il faudrait en conclure ceci: si Esther, appelée dans des conditions si extraordinaires à être reine de Perse, fait son devoir et profite de sa situation pour sauver son peuple, cela ne vient pas de Dieu ; si au contraire elle se dérobe, alors la délivrance viendra de Dieu. Il suffit, me semble-t-il, d'énoncer cette conséquence forcée du point de vue en question pour en démontrer le caractère précaire et insoutenable. Je veux bien accorder que les paroles de Mardochée dans 4 14 impliquent une croyance à l'intervention de la Providence divine ; elle me paraft en particulier attestée par les mots : « Qui sait si ce n'est pas pour un temps comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté? » Mais on ne peut envisager les mots « d'un autre lieu » comme désignant Dieu d'une façon détournée ; ils s'appliquent à un moyen humain, comme du reste l'emploi de l'adjectif « autre » le dénote suffisamment.

§ 380. Ainsi, les indices positifs d'une foi religieuse se réduisent à très peu de chose dans le livre d'Esther. Mais^

<5e qui est bien plus significatif encore que leur peu d'importance et même que l'omission du nom de Dieu, c'est l'abisence du sentiment religieux là où il devrait, tout naturellement, se manifester sans détours. Qu'est-ce que l'histoire racontée dans le livre d'Esther ? C'est celle d'une délivrance inespérée et merveilleuse, accordée au peuple juif dans les conditions les plus inattendues et, tranchons le mot, les plus invraisemblables. Si jamais un livre devait renfermer des paroles de gratitude, c'est bien celui-là. Comment le contesterait-on, surtout si l'on se rappelle qu'il a l'honneur de figurer parmi les livres saints ? On s'attendrait à bon droit à ce qu'il finît par un hymne d'actions de grâces, par la glorification du nom de Dieu, et, au lieu de cela, il se termine par un panégyrique de Mardochée.

Nous ne sommes pas les premiers, nous les lecteurs modernes du livre d'Esther, à ressentir péniblement cette absence totale de sentiment religieux. Déjà certains Juifs des temps anciens, antérieurs à l'ère chrétienne, ont éprouvé une impression analogue, et ont cherché, selon leurs moyens, à remédier à cet état de choses peu satisfaisant à leurs yeux. De ce besoin sont nées les Adjonctions au livre d'Esther ^ insérées dans la version grecque, et qu'on trouve dans le recueil des livres dits apocryphes. Dans les Septante le livre commence par un songe de Mardochée, qui précède le ch. 1. Une seconde adjonction, placée après 3 13, donne le texte de l'écrit d'Haman mentionné dans 3 12-13. Puis viennent une prière de Mardochée et une prière d'Esther, faisant suite à 4 17. En quatrième lieu, la scène entre Esther et Assuérus au commencement du ch. 5 reçoit dans le texte grec des développements plus considérables que dans l'hébreu. Cinquièmement les Septante donnent (après 8 12) le texte de l'édit de Mardochée mentionné dans 8 9. En dernier lieu, on trouve à la fin du livre l'explication du rêve de Mardochée, c'est-àdire du premier des morceaux additionnels susmentionnés.

Ces adjonctions, à l'exception de la première et de la dernière, ne sont que de simples extensions des données fournies par l'original hébreu. Seuls, le songe de Mardochée et son interprétation introduisent un élément nouveau. On peut

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discuter, comme nous le verrons en parlant des Apocryphes^ sur l'origine, la date et le but de ces additions ; mais ce qui est certain et digne de remarque, c'est qu'elles sont manifestement empreintes d'un caractère religieux, à l'exception toutefois de la seconde d'entre elles, l'édit d'Haman, ce qui n'a rien de surprenant. Le premier et le dernier morceaux encadrent le livre de façon à faire résonner hautement la note religieuse au point de départ et au point d'arrivée. La quatrième et la cinquième adjonctions portent le même caractère, à un moindre degré, mais pourtant assez nettement. Enfin et surtout la prière de Mardochée et celle d'Esther, qui forment la troisième addition et qui sont intercalées dans l'histoire au moment le plus tragique, après la promulgation de l'édit d'extermination, projettent sur l'ensemble du livre le reflet des sentiments élevés et pieux qu'elles expriment. Ces deux prières sont belles et touchantes, en particulier celle d'Esther.

Quand on lit ces passages additionnels, soit pris isolément^ soit fondus dans le texte même d'une traduction d'Esther, on respire une tout autre atmosphère que lorqu'on lit Esther dans l'hébreu original ou dans une version protestante. En effet, on retrouve alors quelque chose des impressions que produit habituellement la lecture des livres narratifs de l'A. T. Or, quoique nos Bibles ne renferment pas les additions à Esther et que beaucoup de nos coreligionnaires en ignorent peut-être l'existence, celles-ci n'en ont pas moins exercé une action, indirecte mais très réelle, sur la façon dont le livre est compris et apprécié. On le lit en sous-entendant la pensée religieuse, qui en réalité y fait défaut, mais que les adjonctions apocryphes ont cherché à y introduire.

Pour le public lettré de langue française, une autre circonstance n'a pas été sans influence au même point de vue. Nous voulons parler de V Esther de Racine. Le grand poète connaissait l'histoire de son héroïne d'après le texte catholique romain renfermant les fragments apocryphes ; ces derniers ont été pour lui une source d'inspiration ; il les a amplement utilisés, comme il est facile de s'en convaincre. Il a encore accentué et développé, de son propre chef, l'élément

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religieux dans sa tragédie. Celle-ci est devenue de la sorte^ pour tous ceux qui la lisent ou qui en recueillent les échos, une œuvre édifiante, tout imprégnée de foi et de sentiments pieux. L'attrait même qu'a pour nous cette lecture doit nous rendre attentifs au fait qu'une distinction s'impose entre VEsiher de Racine et l'écrit hébreu du même nom. Ce^dernier se fait précisément remarquer par l'absence de l'élément religieux qui abonde dans l'œuvre dramatique.fll importe en outre de noter que les auteurs des adjonctions apocryphes ont, par le seul fait qu'ils les ont composées, montré en toute simplicité qu'ils sentaient et déploraient ce qu'on pourrait appeler la neutralité religieuse du livre hébreu d'Esther.

§ 381. Si maintenant nous cherchons, après avoir étudié Esther au point de vue religieux, à procéder à un examen semblable au point de vue moral, nous aboutissons à des résultats qui ne peuvent davantage nous satisfaire. Il n'est pas exagéré de dire que la haine et la vengeance occupent une large place dans le récit. Haman n'est pas le seul à éprouver ces mauvais sentiments; Mardochée, Esther, tous les Juifs de l'empire perse en sont animés et leur doy[^nent libre carrière.

Le narrateur ne célèbre pas seulement la délivrance de sa nation échappant à une extermination qui semblait inévitable; il décrit aussi avec complaisance la cruelle revanche que prend le peuple juif, autorisé par un despote oriental à massacrer ses ennemis et usant largement de la permission. Deux détails aggravent encore la très pénible impression laissée par ce récit. C'est d'une part, dans l'édit rédigé par Mardochée au nom d'Assuérus, la stipulation que les Juifs pourront faire périr leurs adversaires « avec leurs petits enfants et leurs femmes > (8 il). C'est ensuite l'insistance déployée par Esther : elle ne se contente pas d'un jour de carnage dans Suse, ayant pour résultat la mort de 500 hommes, elle en réclame un second, et elle l'obtient, et 300 hommes de plus périssent. En outre, il ne lui suffit pas que les dix fils d'Haman aient été égorgés ; il faut encore que leurs dix cadavres soient ignominieusement exposés sur le gibet-

Pour atténuer l'horreur qu'inspirent ces mesures sanguinaires, on a essayé de faire valoir l'argument suivant : les JuifSy a-t-on dit, n'ont point été encouragés, invités ou simplement autorisés, par l'édit de Mardochée, à attaquer et à tuer qui bon leur semblerait, mais seulement à < défendre leur vie > et à faire périr « ceux qui prendraient les armes pour les attaquer > (8 il). Ce décret royal leur a donc prescrit une attitude purement défensive. Mais quand on lit, au chapitre suivant, la description des événements qui se passèrent le 13 Adar, on s'aperçoit aisément qu'il ne s'agit pas du cas de légitime défense : les Juifs profitent de la faveur gouvernementale et des pleins pouvoirs qui leur ont été octroyés, et se défont à coups d'épée de tous leurs ennemis. Rien n'indique que ceux-ci aient commis en ce jour le moindre acte offensif ou provocateur. La prolongation du massacre, le 14 Adar, dans la ville de Suse, montre clairement que les Juifs ont usé de la permission obtenue non seulement pour se préserver, mais pour satisfaire leur ressentiment (voir d'ailleurs 8 13).

Il est triste de rencontrer dans le recueil même des écrits bibliques de l'ancienne alliance, un livre qui favorise aussi ouvertement le penchant à la vengeance, naturel au cœur de l'homme. Le livre d'Esther se met ainsi en opposition directe, non seulement avec les principes de l'Evangile, mais aussi avec maints passages de l'A. T., proscrivant les sentiments de rancune et les actes vindicatifs, et recommandant au contraire de pardonner les injures et de rendre le bien pour le mal. Dans ces conditions, il n'est point indifférent de constater, comme il a déjà été dit, que le silence du N. T. permet de penser que peut-être, aux yeux de Jésus et de ses disciples, Esther n'était pas canonique. Certains docteurs des premiers siècles de l'Eglise, tels que Méliton de Sardes et Grégoire de Naziance, l'ont omis dans la liste des livres bibliques, et Athanase l'a rangé parmi les écrits deutérocanoniques ^. Luther s'est exprimé sur le compte du livre d'Esther avec son énergie accoutumée, peut-être même, pensera-t-on, avec une

^ C'est^ chose curieuse, ce qu'a fait également, au xvie siècle, ud théologien catholique romain. Sixte de Sienne.

raideur exceptionnelle. « A mon avis, dit-il, le livre d'Esther, quoiqu'on le place dans le Canon, est plus digne que n'importe quel autre de n'y pas figurer. » Ailleurs, parlant de II Maccabées et d'Esther, il s'écrie : « Je déteste tellement ces deux livres que je voudrais qu'ils n'existassent pas. Je trouve qu'ils judaïsent à l'excès et qu'ils sont pleins de sottise païenne. >

Ce jugement sévère du grand réformateur est assurément de nature à nous impressionner et à nous suggérer de sérieuses réserves à l'égard du livre en question. Celui-ci est certainement, parmi les écrits de l'A. T., l'un de ceux qui s'éloignent le plus de l'esprit de l'Evangile et qui fournissent le moins d'aliment spirituel à l'âme chrétienne. Il serait imprudent d'y chercher des modèles à suivre. Il convient également de se défier des interprétations qui transforment en types les personnages de ce récit ; présenter Esther devant Assuérus comme un symbole de l'Eglise ou du croyant devant Dieu, c'est faire jouer à celui-ci un rôle compromettant. Même des théologiens très conservateurs, tels que Haevernick et Keil, avouent franchement, à propos de l'histoire d'Esther, qu'il ne faut pas dépeindre les caractères comme meilleurs qu'ils ne sont en réalité. Ewald a dit, de son côté, qu'en passant d'autres livres de l'A. T. à celui d'Esther, < on tombe du ciel sur la terre ».

Chez les Juifs, nous constatons à l'égard du livre d'Esther une attitude toute différente. Une fois qu'ils l'eurent admis dans le recueil des Saintes Ecritures, il devint bientôt leur écrit favori. On l'appelait « le rouleau » (< la meguilla >) par excellence. Les hésitations dont on trouve quelques traces dans le Talmud à propos d'Esther ne portent pas tant sur le livre lui-même que sur la manière de célébrer la fête de Pourim. Le célèbre docteur juif du xii* siècle, Moïse Maïmonide, a pu dire que « dans les temps messianiques tous les Nebiim et tous les Ketoubim seront abolis, sauf Esther qui est aussi éternel que la Thora et qui ne sera jamais détruit »*.

^ La grande popularité du livre d'Esther est attestée par Texistence d'un nombre insolite de midrasch et de traductions araméennes de cet écrit urni. A. T. II. 17

Toutefois, nous n'avons pas le droit de nous étonner, et encore moins de nous scandaliser, en constatant ia faveur spéciale accordée à ce livre par ia nation juive. Les persécutions que celle-ci a endurées et l'oppression qu'on lui a fait subir de tout temps expliquent surabondamment le succès obtenu par un livre qui montre, pour une fois, les juifs victorieux et prospères. C'est comme la revanche typique de toutes les infortunes, de toutes les injustices dont ils ont été les victimes, et c'est aussi comme le gaçe anticipé d'un affranchissement futur. Certes, le livre d'Esther n'oriente pas ses lecteurs vers l'idéal, vers le pardon, la charité et la miséricorde. Les passions auxquelles il fait appel ont quelque chose de très humain, de très terrestre. L'Evangile nous inculque de tout autres leçons. Mais il serait inique, de la part des chrétiens d'aujourd'hui, descendants des persécuteurs du moyen âge, de reprocher aux persécutés et à leur postérité d'avoir goûté une âpre consolation en lisant et relisant le récit de la défaite d'Haman et du triomphe de Mardochée. Reconnaissons de bonne foi qu'il est' humiliant pour la chrétienté d'avoir perpétué, à l'égard des juifs, l'ère des oppressions, inaugurées par les Assyriens et les Babyloniens, continuées par les Perses, les Syriens, les Romains. Mais ne leur envions pas, et surtout n'allons pas leur emprunter, les satisfactions trompeuses et malsaines que procure l'esprit de vengeance.

Le livre d'Esther nous fait connaître, d'une façon plus accentuée, un sentiment qui n'est point étranger à d'autres parties de l'A. T. Les psaumes dits d'imprécations et de vengeance en fournissent une manifestation ; d'autres passages n'en sont pas non plus exempts. Ce qui est grave, c'est que de telles aspirations se trouvent alliées et intimement combinées avec la piété, la confiance en Dieu, la fidélité au devoir, le dévouement, le patriotisme, comme c'est le cas, en partie tout au moins, pour l'auteur du livre, et, d'une façon plus complète, pour ses lecteurs, en particulier pour ceux qui

biblique. Et de nos jours encore ia prédilection que les juifs éprouvent pour ce livre est démontrée par le fait qu'on rencontre, en Occident comme en Orient, des rouleaux d'Esther en beaucoup plus grand nombre que ceux de n'importe quelle autre portion de l'A. T.

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ont rédigé les additions apocryphes et les ont insérées dans le récit. L'histoire de TEglise chrétienne ne fournit que trop d'exemples d'alliages semblables à celui-là. Il importe qu'à rinverse de l'exemple donné par Mardochée et ses coreligionnaires, il soit proclamé toujours plus hautement que la vengeance, même la plus motivée au regard des hommes, est contraire à la volonté de Dieu.

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