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CHAPITRE V Le li^re de Daniel

I 382. Deux faits, de la plus haute importance pour quiconque se propose d'étudier le livre de Daniel, me semblent devoir être relevés dès le début, parce qu'ils risquent de passer inaperçus de tous ceux qui lisent leur Bible dans une traduction et ne se servent pas de l'original hébreu.

En premier lieu, le livre de Daniel qui, dans toutes les versions bibliques, à partir de celle des Septante jusqu'aux plus modernes, se trouve classé parmi les prophètes, occupe en réalité une tout autre place dans l'A. T. hébreu. Il y est rangé, comme nos lecteurs ont déjà été amenés à s'en apercevoir, parmi les Ketoubim ou Hagiographes. On comprend parfaitement le motif qui a valu au livre de Daniel d'être communément mis au rang des prophètes : cela s'explique par la nature et par le contenu de cet ouvrage, surtout si Ton tient compte de l'évolution qui s'est produite dans la conception du prophétisme. Sans doute, on peut discerner une notable différence entre cet écrit et ceux des anciens prophètes; il ne leur est pas, à proprement parler, semblable, mais il en est tout au moins dérivé et appartient en somme au même groupe. Aussi, pour peu qu'on se laissât diriger, dans l'arrangement des livres bibliques, par des considérations tirées du caractère et du genre littéraire des écrits, on devait tout naturellement rattacher Daniel au recueil des prophètes. C'est ce qu'ont fait les Alexandrins, et à leur suite

toutes les fractions de l'Eglise chrétienne. Les Juifs palesti-^ niens, qui ont le privilège de rantériorité et qui représentent la pure tradition synagogale, ont procédé différemment. Ce n'est pourtant pas qu'ils fussent indifférents aux raisons tirées de la nature des livres : la preuve qu'ils en tenaient compte nous est fournie en plus d'*un endroit par le groupement des livres bibliques tel qu'il est sorti de leurs mains.

Si donc Daniel, malgré ses affinités avec les prophètes, n'a pas été agrégé aux Nebiim, il faut qu'il y ait eu pour cela des raisons décisives et d'un autre ordre. Or, le seul domaine où l'on puisse les chercher et les trouver avec quelque vraisemblance, c'est celui de l'histoire, de. la chronologie. Dans le cas où le livre de Daniel eût existé au moment où fut clos le recueil des Nebiim, il y serait certainement entré. Le fait qu'il en est autrement nous porte donc à conclure que sa composition doit être postérieure à celle de tous les ouvrages qui constituent la collection des écrits prophétiques. Or, parmi ces derniers, il en est qui sont notoirement plus récents que le retour de l'exil ; tel est le cas, aux yeux de tous les théologiens sans exception, des prophètes Aggée, Zacharie et Malachie, celui-ci étant le contemporain de Néhémie et ayant vécu dans la seconde moitié du v« siècle; nous avons en outre de sérieuses raisons pour admettre que d'autres morceaux prophétiques — Es. 24-27, Zach. 9-14, Joël, Jonas, etc., — sont tout aussi jeunes, si ce n'est plus jeunes encore. On voit les conséquences qui en découlent pour Daniel.

La seconde circonstance à laquelle nous avons fait allusion en commençant est également très significative et échappe encore plus aisément aux lecteurs qui emploient une traduction. Il s'agit du caractère mixte que présente, au point de vue de la langue, le Hvre de Daniel, écrit moitié en hébreu et moitié en arâméen. Ce phénomène, il est vrai, n'est pas unique en son genre : nous en retrouverons l'analogue dans le livre d'Esdras, et, là aussi, nous nous heurterons à de sérieuses difficultés pour expliquer le brusque passage d'un idiome à l'autre. Toutefois, pour Esdras, il est un fait qui, s'il ne rend pas compte de toutes les particularités, donne du moins généralement parlant la clé de la situation : c'est que

ce livre, écrit en hébreu, a été composé en utilisant des documents araméens, incorporés tels quels dans l'ouvrage. Il n'en est pas de même de Daniel, où l'alternance des langues ne peut aucunement se justifier par l'emploi supposé de sources hétérogènes.

La structure du livre est en effet des plus simples : il se compose de deux parties, dont la première (1-6) renferme des narrations, et la seconde (7-12) des visions. Si la division linguistique correspondait à ces deux parties, la solution du problème serait probablement plus aisée à découvrir. Mais il n'en est point ainsi, loin de là. La narration commence en hébreu avec le ch. 1 et se poursuit dans la même langue jusqu'à 2 4a inclusivement, c'est-à-dire jusqu'aux mots : « Et les Chaldéens parlèrent au roi en araméen ». Là cesse l'hébreu, et dès la phrase suivante (4b : « O roi, vis à jamais ! ») l'araméen est employé jusqu'à la fin du ch. 7. Avec le ch. 8 l'hébreu reprend et va jusqu'à la fin du livre. On voit à quel point il y a peu coïncidence entre la division du livre basée sur le contenu et celle qui résulte du partage des langues. Le début de la portion narrative est en hébreu, et cela est vrai non seulement du ch. 1, qui est une sorte d'introduction biographique générale, mais encore des premières lignes du récit suivant. D'autre part, la vision du ch. 7, qui se rattache pourtant de la façon la plus étroite à celles qui suivent dans les ch. 8-12, n'est point, comme ces dernières, décrite en hébreu, mais bien en araméen, et se rapproche par là des chapitres narratifs qui précèdent (2 4b-6), avec lesquels elle n'a pas, à d'autres égards, d'affinités particulières.

La situation que crée au livre de Daniel cette dualité linguistique défie toutes les tentatives qu'on peut faire pour en donner une explication généralement acceptable et satisfaisante. Les uns estiment que l'auteur du livre, quel qu'il soit, doit être tenu pour responsable de cette bigarrure de langues. Il est pourtant difficile de concevoir un écrivain rédigeant de propos délibéré un livre d'une contexture aussi bizarre. Les autres préfèrent croire que, dans l'histoire de cet ouvrage, il est survenu quelque péripétie, à la suite de laquelle il a revêtu la forme sous laquelle il nous est parvenu. On peut

faire à ce propos diverses hypothèses ; nous aurons l'occasion de les examiner plus loin, lorsque nous reviendrons sur ce sujet des deux langues de Daniel. Il y aura lieu également de définir plus tard les caractères que présentent l'hébreu et l'araméen employés dans cet écrit, et de tirer de ces faits les conséquences qu'ils comportent.

I 383. Le personnage de Daniel est-il nommé dans l'A. T. ailleurs que dans le livre qui porte son nom? A cette question il est difficile de répondre par un oui ou par un non catégorique. En effet, si les écrits bibliques, notamment ceux qui traitent de l'époque exilique et ceux qui appartiennent à un temps postérieur, sont totalement muets sur le compte de Daniel, il est du moins un livre prophétique du vi« siècle qui semble le mentionner, et cela à plus d'une reprise. Pour Ezéchiel, Daniel est le nom d'un homme remarquable à la fois par sa justice (Ez. 14 14, 20) et par sa sagesse (28 3) exceptionnelles et incomparables. Ce témoignage éclatant paraît devoir être d'un grand poids. Mais quand on examine de plus près le contexte et la chronologie, on est pris de quelques hésitations. En effet, d'après le livre même de Daniel, son héros aurait été un contemporain du prophète Ezéchiel, vraisemblablement plus jeune que lui de quelques années. Dans ces conditions, n'est-il pas extraordinaire, incroyable qu'Ezéchiel puisse célébrer, dans deux prophéties — l'une assurément, l'autre presque certainement, — antérieures à la ruine de Jérusalem en 586, les mérites hors ligne d'un tout jeune homme, presque d'un adolescent? n'est-il pas singulier qu'il le suppose connu du roi de Tyr (28 3)? n'est-il pas étrange surtout qu'il le cite (14 14, 20) entre Noé et Job, hommes appartenant à un passé lointain et ne faisant pas partie à proprement parler de la nation israélite? Si nous ne possédions pas le livre de Daniel, nul sans doute ne songerait à voir dans le Daniel d'Ezéchiel autre chose qu'un ancêtre très antique, ayant laissé dans la tradition populaire le souvenir d'un juste et d'un sage de grand renom. On le voit, les citations d'Ezéchiel ne projettent pas sur le principal personnage du livre de Daniel toute la lumière qu'on aurait pu espérer à première vue.

Nous en sommes donc réduits aux données du livre. Celuici nous présente son héros comme un jeune Judéen, sinon de race royale, du moins de haute naissance. Jeune garçon, il fut déporté de Jérusalem à Babylone par Nébucadnetsar et placé par celui-ci, à sa cour, dans une sorte d'école de pages, avec trois de ses compatriotes et amis. Il en sort avec une instruction dont il fournit de brillantes preuves, et, grâce à rinterprétation qu'il donne d'un songe royal, il arrive à occuper sous Nébucadnetsar une fonction des plus élevées. Il la conserve longtemps, à travers diverses vicissitudes, et jusque sous les règnes de Darius le Mède et de Cyrus.

Nous l'avons à dessein désigné comme le héros et non pas comme l'auteur du livre qui porte son nom. En effet, il n'est dit nulle part qu'il l'ait écrit lui-même. Il est constamment parlé de lui à la troisième personne ; il est vrai que dans les visions des ch. 7 ss., il s'exprime fréquemment à la première personne ; mais ces discours placés dans sa bouche sont précédés (7 1, 10 i) de préambules à la troisième personne, de nature à différencier clairement le rédacteur d'avec Daniel lui-même. Ainsi, on peut dire qu'à propos de ce livre la question d'authenticité ne se pose pas à proprement parler. Théoriquement tout au moins, on pourrait soutenir la complète historicité de l'ouvrage sans en attribuer la composition à Daniel en personne. En pratique, toutefois, on ne fait guère cette distinction, et ceux qui pensent pouvoir trouver dans le livre de Daniel un fidèle écho d'événements survenus au vi« siècle et d'expériences faites par Daniel lui-même, admettent, au moins implicitement, qu'il a écrit de sa propre main ou inspiré directement à quelque contemporain sa propre biographie. Avant de pouvoir discuter et trancher cette question d'auteur et d'historicité, nous devons d'abord procéder à l'analyse de l'ouvrage.

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