‹ Introduction a l'Ancien TestamentChapitre 32 sur 115 · subdivision : tO · texte numérisé non relu

subdivision : tO

Comme au début du ch. 7, nous trouvons ici (10 l) une phrase introduisant Daniel à la troisième personne, et indiquant la troisième année de Cyrus comme date de la vision qui va être rapportée. En fait, ici comme au chapitre précédent, l'élément visionnaire consiste uniquement dans l'apparition à Daniel d'un être mystérieux, décrit, il est vrai, d'une façon plus circonstanciée que Gabriel au ch. 9. Ce personnage d'ailleurs n'agit pas ; il se borne à parler, et expose, après de longs préliminaires, ce qu'on pourrait appeler un tableau détaillé des vicissitudes à venir. Il se présente en outre luimême comme ayant eu à lutter avec « le chef du royaume de Perse » pendant 21 jours, et il faut rapprocher de cette donnée l'assertion de 10 2, d'après laquelle Daniel a passé trois semaines dans le deuil et le jeûne avant d'obtenir la vision. Dans la lutte, l'interlocuteur de Daniel dit avoir été secouru par « Mikaêl, l'un des premiers chefs » (10 13), et celui-ci reparaît plus loin encore (21).

Le tableau des temps futurs commence avec 11 2. Il y aura, est-il dit, encore quatre rois de Perse. Puis surgira un roi (Alexandre-le-Grand), extrêmement puissant, après lequel il y aura partage de son royaume. Le roi du Midi (Egypte,

dynastie des Ptolémées) aura pour rival « un de ses généraux », désigné plus loin comme roi du Nord (Syrie, dynastie des Séleucides), A partir du v. 6, on voit défiler toute une série de personnages et d'événements : Ptolémée II Philadelphe et Antiochus II Théos, concluant en 249 une alliance accompagnée d'un mariage, puis Séleucus II (ôb), Ptolémée III Evergète (7), l'armistice de 239 (8), Séleucus III (lOa), Antiochus III le-Grand (lOb) au printemps de 218, Ptolémée IV Philopator (il, 14) et la bataille de Raphia en 217, le retour offensif d'Antiochus-le-Grand en 203 (13, l»), son arrivée en Judée (« le plus beau des pays », 16), les fiançailles de sa fille Cléopâtre avec Ptolémée V Epiphane en 198 (17), l'intervention de Lucius Scipion l'Asiatique et la bataille de Magnésie en 190 (18), la mort d'Antiochus-Ie-Grand en 187 (19), l'avènement de Séleucus IV (187-175), l'envoi d'Héliodore à Jérusalem (« la gloire du royaume », 20a), le meurtre de Séleucus IV (20b). Avec le v. 21 commence la narration détaillée du règne d' Antiochus V Epiphane, de ses campagnes contre l'Egypte (y compris l'incident connu de l'ambassade romaine de Popilius Lénas, 30) et surtout des persécutions qu'il fit subir aux Juifs. Le v. 45 fait une brève allusion à sa mort.

Alors (12 1) « se lèvera Mikaêl, le grand chef». Un temps de détresse sera suivi d'un temps de délivrance. Beaucoup de morts ressusciteront (2-3). Le récit de Daniel se termine par un tableau : il contemple encore deux autres hommes venant se joindre à son interlocuteur, et il entend une exhortation finale. Trois indications chronologiques sont énoncées dans ce dernier passage : < un temps, des temps et la moitié d'un temps » (7; comp. 7 25), 1290 jours (11), 1335 jours (12).

I 386. Le coup d'œil que nous venons de jeter sur le contenu du livre de Daniel a suffi pour montrer à quel point cet ouvrage difiFère de tous les autres écrits bibliques sans exception. Même des morceaux tels que les visions d'Ezéchiel et de Zacharie, auxquelles Daniel se rattache dans une certaine mesure, sont loin de présenter les mêmes caractères. Daniel marque donc une étape dans l'histoire religieuse du judaïsme: dérivé de l'ancien prophétisme, il inaugure une phase nouvelle, celle des apocalypses. On comprend donc combien il

est important de déterminer d'une façon claire et concluante à quelle date et dans quelles conditions a pris naissance cet ouvrage, qui n'est pas seulement intéressant par lui-même, mais qui Test encore comme premier représentant de toute une branche de la littérature religieuse.

A première vue il semble que le livre de Daniel doive être un fruit de la période exilique, de celle-là même où, d'après ses propres données, a vécu son héros. Même si Ton admet la distinction, qu'en droit il est légitime de faire, entre Daniel et son biographe, il ne vient pas à la pensée du lecteur de séparer par un long intervalle l'époque où les événements se sont passés et celle où le livre a été rédigé. La tradition juive et chrétienne a toujours considéré le livre de Daniel comme ayant été sinon écrit, du moins inspiré par Daniel en personne. La question qui se pose est donc bien en fait analogue à une question d'authenticité ; c'est celle, pour employer le terme technique en usage, de la « daniélicité » du livre. Les théologiens qui y donnent une réponse affirmative n'hésitent pas à accepter la discussion sur ce terrain-là : ils soutiennent que l'ouvrage a été rédigé sous l'influence de Daniel, avec l'autorité que lui donnait son expérience person-^ nelle, et par conséquent en Babylonie, dans la seconde moitié du VI* siècle av. J.-C.

Telle est la thèse qu'il va falloir examiner et discuter. Il serait puéril de ne pas dire tout de suite qu'avec l'immense majorité des hébraïsants modernes, nous la considérons comme fausse, et que nous nous rangeons à l'opinion à peu près unanime de ces mêmes savants, d'après laquelle le livre de Daniel a vu le jour sous Antiochus Epiphane, en Palestine.

Si le livre de Daniel datait du vi« siècle, il y aurait lieu de s'attendre à rencontrer dans ses pages une connaissance exacte et approfondie de l'époque où Daniel est censé avoir vécu et agi. D'autre part, toutes les portions de l'ouvrage relatives à des temps postérieurs apparaîtraient comme des prédictions, et porteraient uniformément le cachet de l'inspiration prophétique. L'examen du livre ne répond point à ces conditions : on peut au contraire y faire les constatations suivantes.

Les données relatives au vi« siècle dénotent à maintes reprises rimperfection des connaissances de Tauteur. Celui-ci commet des inexactitudes, des erreurs dont serait préservé un contemporain des événements, et spécialement un homme qui, comme Daniel, occuperait une haute situation et ne saurait être mal renseigné.

Quant aux temps postérieurs au vi* siècle, il y a lieu, au point de vue du livre de Daniel, de distinguer quatre périodes. La première va du règne de Cyrus jusqu'à la chute de Tempire perse ; la seconde, d'Alexandre-le-Grand jusqu'à l'avènement d'Antiochus Epiphane; la troisième embrasse les années du règne de ce dernier monarque ; la quatrième enfin comprend les temps ultérieurs dans leur ensemble. Or, pour la première de ces quatre périodes, l'auteur du livre de Daniel ne possède manifestement que les informations les plus rudimenlaires, et c'est à peine s'il y fait allusion çà et là. Pour la deuxième, il est déjà beaucoup mieux renseigné: la personnalité d'Alexandre lui est connue, ainsi qu'après sa mort le partage de son empire ; il est au courant de l'histoire des Séleucides et des Ptolémées et la retrace même (11 5-20) d'une façon circonstanciée, en omettant tout nom propre, mais en indiquant les faits avec précision. Puis, quand il arrive à la troisième période, il déploie des connaissances encore bien plus approfondies, il relate, trait après trait, les faits et gestes d'Antiochus Epiphane, et fait revivre, plus que toute autre, cette individualité caractéristique. Avec la fin de ce règne, un changement marqué s'accomplit dans les allures de notre écrivain, et pour ce que nous avons appelé la quatrième période, les contours redeviennent tout à fait vagues, les termes employés sont très généraux et élastiques; on entre évidemment sur un terrain tout différent de celui où l'auteur se mouvait précédemment avec tant d'aisance.

Ces constatations, tout lecteur peut les faire en parcourant avec attention les pages du livre de Daniel. Nous allons maintenant relever les points particuliers sur lesquels nous fondons les appréciations ci-dessus.

I 387. Qu'en est-il de la connaissance qu'avait l'auteur du livre touchant les événements du vi« siècle? Dès la pre-

IHTB. A. T. II. 18

miëre ligne de son écrit, nous rencontrons une impossibilité chronologique. En effet, d'après le texte de Daniel, Nébucadnetsar serait venu à Jérusalem ^ et l'aurait assiégée dans la 3°*^ année de Jéhojakim. Or la bataille de Karkémisch, qui ouvrit à Nébucadnetsar, par la défaite de Néco, le chemin des régions à l'ouest de l'Euphrate, n'a eu lieu que dans la 4"* année de Jéhojakim (604). Il ne peut donc être question d'un siège et d'une prise de Jérusalem dans la 3"« année (605). Mais ni la Bible, ni aucun autre document ne parlent non plus d'une venue du vainqueur babylonien à Jérusalem au cours de la 4"® ou 5^ année de Jéhojakim, c'est-à-dire peu après Karkémisch. La chronologie traditionnelle, en inscrivant à cette date-là une < première prise de Jérusalem », a simplement obéi au désir de sauvegarder l'exactitude de la donnée de Dan. 1 i, et encore n'a-t-elle pu réussir complètement, puisque le texte porte la S*"* année. Les indications précises et détaillées du livre de Jérémie (voir en particulier 25 et 36) enlèvent toute vraisemblance à l'hypothèse d'une prise de Jérusalem en 604 ou 603. Il y a lieu de croire, au contraire, qu'après avoir battu le roi d'Egypte à Karkémisch, Nébucadnetsar fut rappelé en Babylonie par la mort de son père Nabopolassar et que, retenu par les nouveaux devoirs résultant de son avènement au trône, il ne put pas reprendre de sitôt la route d'occident. Le livre des Rois ne mentionne aucunement que Jérusalem soit tombée aux mains des Babyloniens une première fois, avant qu'elle succombât en 597 sous Jéconias. Mais ce même livre nous donne la clé de l'erreur commise par Dan. 1 i. Nous y lisons en effet (II Rois 24 i) que Jéhojakim fut assujetti à Nébucadnetsar pendant trois ans, et qu'ensuite il se révolta. Ces trois ans ne coïncident pas avec les trois premières, mais plutôt avec les trois dernières années du règne de Jéhojakim ; l'auteur de Daniel s'y est trompé, et il semblerait en outre qu'il a été influencé par IlChron. 36 6-7. Ce dernier passage est en effet le seul

^ Seiiçond et la Bible annotée traduisent « marcha contre Jérusalem », expression qui ne rend pas le sens de l'original^ et qui permet au lecteur bénévole d'admettre que Nébucadnetsar, s'étant mis en campagne dans la 3ine année, n'arriva pourtant que plus tard sous les murs de Jérusalem.

texte biblique, avec celui de Daniel, qui parle d'une capture de Jéhojakim, lié de chaînes pour être conduit à Babylone; c'est aussi le seul qui rapporte Tenlèvement des vases du temple comme ayant eu lieu déjà sous Jéhojakim. Les livres de Jérémie et des Rois donnent sur ces deux points de tout autres résultats. Nous aboutissons donc à la conclusion que l'auteur du livre de Daniel doit avoir connu et utilisé l'œuvre du Chroniste; cela n'est point pour nous surprendre, mais ne s'accorde nullement avec l'opinion traditionnelle.

Une autre difficulté chronologique concerne le règne de Nébucadnetsar. Celui-ci, d'après Dan. 1 i, 3, 5, s, lo, 13, était déjà roi de Babylone quand Daniel et ses compagnons furent déportés, puis confiés pour leur éducation au chef des eunuques. Le temps fixé pour leurs études est de trois ans (5) ; lorsqu'il est révolu (l8), le roi les examine, et continue par la suite à les consulter (so). Or l'incident rapporté au chapitre suivant, le songe du roi interprété par Daniel, est placé par le narrateur dans « la 2"® année du règne de Nébucadnetsar ». A cette inconséquence chronologique vient d'ailleurs s'ajouter le fait remarquable que Daniel d'après 2 25 ss. paraît être un inconnu pour le roi ; comment cela se conciliet-il avec 1 18-20?

Le nom même de Nébucadnetsar, comme nous l'avons vu plus haut (I, p. 486 et 531), apparaît dans l'A. T. avec deux orthographes différentes : l'une, juste et conforme à l'original babylonien, se rencontre dans Ezéchiel et dans la plupart des passages de Jérémie ; l'autre, déformée par le changement d'r en n (Nébucadnetsar au lieu de Nébucad retsar), est employée occasionnellement dans Jérémie, et toujours dans les Rois, les Chroniques, Esdras, Néhémie et Esther ; c'est aussi, malheureusement, celle qui a prévalu dans les langues modernes. Or, s'il était un écrivain qui dût se servir uniquement de la forme correcte, ce serait à coup sûr l'auteur du livre de Daniel, s'il était un contemporain du roi Nébucadnetsar. Tout au contraire, l'orthographe fautive est la seule qu'on rencontre sous sa plume. Il commet au surplus une erreur analogue, peut-être même plus grave, en donnant à Azaria (1 7, 3 12 ss.) le surnom d'Abed-Négo (serviteur de

« Négo »), alors que le nom bien connu du dieu babylonien en question est Nébo (comp. Es. 46 i et les nombreux noms propres tels que Nébucadnetsar, etc.)*.

Il convient encore de signaler l'emploi particulier qui est fait du terme de Chaldéens. Ce mot qui, dans les autres livres de TA. T., est une dénomination politique et désigne les Babyloniens, revêt une signification différente dans le livre de Daniel. Au lieu d'indiquer une nationalité, il caractérise une profession ou, si l'on veut, une caste particulière: les « chaldéens » figurent à côté des magiciens, des sorciers, des enchanteurs, des sages et des devins (2 2, 4, lo, 4 7, 5 7, il). Les seuls passages où il s'agisse des Chaldéens au sens national sont 5 30 et 9 1 ; on peut toutefois encore y ajouter 1 4 et 3 8 où l'une et l'autre interprétations sont admissibles. L'emploi de cette appellation au sens professionnel serait pour le moins étrange en Babylonie même, dans un temps où l'empire chaldéen était encore florissant ou venait à peine de succomber.

En fait de rois babyloniens, le livre de Daniel en connaît deux : Nébucadnetsar et Belschatsar. Il ignore le fils et successeur de Nébucadnetsar, Evîl-Mérodac, pourtant mentionné dans la Bible (II Rois 25 27, Jér. 52 3i) et qui fut le dernier souverain de la dynastie fondée par Nabopolassar. Après lui vinrent successivement deux usurpateurs, également étrangers à Daniel, et dont le deuxième, Nabonède (Nabu-nahid), fut le dernier roi babylonien. Qu'est-ce donc que Belschatsar? Ce n'est pas, il faut le reconnaître, un roi de Babylone. Ce n'est pas non plus un personnage fictif. C'est, à ce que révèlent clairement les inscriptions cunéiformes, le fils de Nabonède ; il n'a jamais occupé le trône, mais il a joué un certain rôle sous le règne de son père, qui d'ailleurs lui a survécu. Il est impossible de nier que le livre de Daniel (5) en fait le fils et successeur de Nébucadnetsar ; il y a là une

^ Pour que l'auteur de Daniel fût innocent de cette méprise, il faudrait admettre que Négo est une correction volontaire, due peut-être à un lecteur ou à un copiste postérieur; celui-ci aurait cherché à éviter qu'un Juif pieux fût qualifié de serviteur d'un dieu païen. Cette supposition n'est toutefois guère vraisemblable.

confusion. Il en fait également un roi, et parle (7 l, 8 l) de la première et de la troisième année de son règne pour dater deux des visions de Daniel. D'autre part, étant données les hautes fonctions confiées à Daniel et sa grande notoriété, le récit qui fait de lui un inconnu pour Belschatsar a quelque chose d'incohérent. On a eu recours, pour aplanir toutes ces difficultés, à une hypothèse d'après laquelle Nabonède aurait épousé, pour se rattacher, par alliance tout au moins, à l'ancienne dynastie, une fille (ou petite-fille) de Nébucadnetsar; celui-ci se trouverait ainsi, non pas le père, il est vrai, mais le grand-père (ou l'arrière-grand-père) de Belschatsar. Sans être absolument inadmissible^ cette théorie est pourtant bien sujette à caution, et ne répond pas, au surplus, au sens le plus naturel de la narration ^

I 388. Quant aux faits et gestes des rois de Babylone, ou du moins des deux rois dont il a la connaissance, l'auteur de Daniel possède-t-il des informations quelque peu abondantes, et enregistre-t-il quelque incident important, quelque mesure notable caractérisant leur règne? Tout bien examiné, ses renseignements se réduisent à ceci, que Nébucadnetsar avait fait de sa capitale Babylone une ville grande et magnifique, et que pendant sept ans il fut privé de sa raison et de son pouvoir royal. Le premier point est si universellement connu qu'il n'est point nécessaire, pour en parler, de posséder une initiation particulière. Quant au second, il est fort extraordinaire et n'est confirmé par aucun autre témoignage. Il est vrai qu'on a récemment découvert un texte cunéiforme, d'après lequel le roi Nabonède aurait été pendant une partie de son règne entravé par la maladie. Mais, même si tel est

* Du fait que Belschatsar promet à Daniel et lui accorde « la troisième place dans le gouvernement du royaume » (5 7, 16, 29), et non pas la deuxième (comp. Gren. 41 40, Esth. 10 3), on a inféré que l'écrivain connaissait l'existence du roi Nabonède et considérait Belschatsar comme associé à la royauté de son père. Mais le texte dit simplement : « Il commandera dans le royaume comme troisième » ; or 6 1-2 nous montre, sous le règne suivant, Tempire divisé en nombreuses provinces et placé sous la juridiction de trois chefs suprêmes, dont est Daniel. Le sens de la promesse de Belschatsar peut donc être, selon la traduction d'Ostervald (non revisé) : « Il dominera sur le tiers du royaume ».

bien le sens de ce document, il n'y est fait mention ni d'aliénation mentale, ni d'une durée de sept ans ; et la confusion établie entre Nébucadnetsar et Nabonède suffirait à écarter la possibilité d'un témoignage contemporain.

Quant aux autres actes attribués à Nébucadnetsar par le livre de Daniel, ils sont dépourvus de toute portée historique et n'ont qu'un caractère occasionnel : telle l'érection de la statue d'or (3). Au reste, la proscription, même momentanée, de tout autre culte que celui rendu à une idole unique ne cadre guère avec les faits connus concernant le polythéisme babylonien. D'autre part, l'hommage rendu par Nébucadnetsar à Yahvé (2 47, 3 29, 4 2-3, 34-37) a beau être très explicite : il n'en demeure pas moins purement platonique, sans effet quelconque, et soulève par là-même les doutes les plus sérieux.

Immédiatement après la mort de Belschatsar, « Darius, le Mède, s'empara du royaume, étant âgé de soixante-deux ans » (5 30-31). Au ch. 6, ce « roi Darius » est mis en scène dans l'histoire de Daniel jeté dans la fosse aux lions ; la vision du ch. 9 est datée de « la première année de Darius, fils d'Assuérus, de la race des Mèdes, qui avait été fait roi sur le royaume des Chaldéens » (i; voir aussi 11 i). Ce personnage est totalement inconnu dans l'histoire. Les documents de l'époque attestent que le conquérant de Babylone, le vainqueur de Nabonède, le roi du nouvel empire fut d'emblée Cyrus. L'hypothèse au moyen de laquelle on se plaisait, naguère encore, à identifier Darius le Mède avec un oncle de Cyrus, Cyaxare II, roi des Mèdes, dont parle la Cyropédie, ne saurait être maintenue, car ce personnage (d'ailleurs donné comme fils d'Astyage et non d'Assuérus) paraît lui aussi être purement fictif; le célèbre ouvrage de Xénophon participe pour le moins autant de la nature du roman que de celle de l'histoire. On peut sans doute chercher à démêler l'origine de Darius le Mède en supposant qu'un général de Cyrus ou un gouverneur établi par lui a été transformé par la tradition en un monarque autonome, prédécesseur de Cyrus sur le trône de Babylone. Mais alors même qu'on recueillerait quelques indices dans ce sens, il ne pourrait être question

d'attribuer la rédaction du récit à un témoin des événements. Il est fort possible, au surplus, qu'il se soit produit ici une confusion avec Darius !•', fils d'Hystaspe ; c'est en effet ce roi qui a procédé à la réorganisation des satrapies que Dan. 6 l attribue à Darius le Mède. Le nom de son fils (Assuérus =^ Xerxès) serait alors devenu celui de son père.

Mède ou Perse, Darius peut-il avoir imposé à ses sujets l'obligation de l'adorer lui seul? le culte du souverain luimême, durant son règne, n'est-il pas une notion étrangère à ces temps et à cette civilisation ? Nous n'insisterons pas sur les difficultés que présente la structure de la fosse aux lions, assez petite pour qu'on puisse la fermer au moyen d'une pierre scellée, et cependant assez grande pour qu'on y jette à la fois des familles entières. Nous nous bornerons à indiquer d'un mot que le manifeste du roi Darius à l'adresse de Yahvé (6 25-SI7) doit être apprécié de la même façon que les paroles analogues attribuées plus haut à Nébucadnetsar. Mais nous relèverons plus particulièrement dans ce ch. 6, comme déjà dans le ch. 1 et plus loin dans le ch. 10, la trace d'observances juives certainement moins anciennes que l'époque de l'exil. Ainsi, au ch. 1, le devoir de s'abstenir des mets et du vin venant de la table royale, parce que ce serait une souillure ; au ch. 10 2-3, un deuil célébré en se privant de viande, de vin et d'onction d'huile ; au ch. 6, la coutume de prier trois fois par jour et de se tourner à cet effet du côté de Jérusalem. Rien dans les livres même les plus récents de l'A. T. n'autorise à penser que ces notions ne soient pas propres au judaïsme tardif. Des expressions poétiques, comme celles de I Rois 8 38, 44, 48, Ps. 28 2, 55 is, ne peuvent pas être considérées comme prouvant l'existence de coutumes rituelles; tout au plus peut-on y voir le point de départ d'habitudes changées plus tard en règles à une époque cérémonialiste. En revanche, le rigorisme déployé par Daniel et ses compagnons ne s'accorde guère avec le fait qu'ils sont agrégés au corps des sages de Babylone, ce qui suppose une certaine initiation, difficile à concevoir sans la participation à des rites païens; la conscience juive des récipiendaires d'une part, la tradition régnant au sein de la corporation d'autre part, tout devait

s'opposer à ce que les nouveaux venus fussent admis dans la confrérie. Ils en font pourtant si bien partie qu'une sentence de mort ayant été rendue contre elle, ils en sont aussi atteints.

§ 389. L'examen auquel nous venons de nous livrer est certainement peu favorable à la conception traditionnelle d'après laquelle le livre de Daniel daterait du vi« siècle. Son auteur ne se révèle point comme connaissant d'une façon suffisamment exacte les événements de l'époque à laquelle il est censé appartenir. Voyons maintenant en quels termes il parle des temps postérieurs au vi« siècle, et reprenons à cet effet la division en quatre périodes que nous avons indiquée précédemment (II, p. 273).

1. Les deux siècles de la monarchie perse (538-332) passent presque totalement inaperçus. Dans les visions des ch. 2 et 7, on voit, il est vrai, intervenir la représentation symbolique de cette puissance. A la tête d'or, qui est Nébucadnetsar, et d'une façon plus générale l'empire babylonien, succèdent la poitrine et les bras d'argent, c'est-à-dire l'empire mède *, puis le ventre et les cuisses d'airain, c'est-à-dire l'empire perse. De même, après le lion aux ailes d'aigle qui figure Babylone, apparaissent un ours, la Médie, et un léopard, la Perse. Mais ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux descriptions l'intérêt ne s'attache à ces premières étapes du récit; ce ne sont en quelque sorte que des préliminaires, et c'est pour la quatrième monarchie qu'on réserve les détails circonstanciés.

La Médie et la Perse reparaissent au ch. 8 sous la forme d'un bélier, « qui frappait de ses cornes à l'occident, au nord et au midi ; aucun animal ne pouvait lui résister, et il n'y

^ Le livre de Daniel attribue à la Médie un rôle important, quoique inférieur à ceux de la Babylonie et de la Perse. Il n'est pas aisé, vu Tinsuffîsance de nos connaissances relatives aux Mèdes et à leur puissance, de comprendre la place, excessive à nos yeux, qui est faite à cet empire, dont l'action ne semble pas avoir été f^ande, du moins à partir du vie siècle. On a surtout de la peine à s'expliquer pourquoi il intervient chronologiquement entre Babylone et la Perse, alors que^ dans la succession des faits historiques^ il ne semble pas qu'il y ait moyen d'opérer cette interposition.

avait personne pour délivrer ses victimes, il faisait ce qu'il voulait et il devint puissant > (4). Des deux cornes de ce bélier, l'une, survenue en second lieu et plus haute que la première, représente la Perse, et l'autre la Médie. De même, dans 2 39, il est fait allusion à rinfériorité de la deuxième puissance, et Tours de 7 5 n'est pas présenté comme aussi redoutable que le léopard.

Enfin dans 11 2 se trouve un passage relatif à la Perse. Après Cyrus, il doit y avoir encore trois rois (sans doute Cambyse, Smerdis et Darius !«'), puis un quatrième, d'une richesse exceptionnelle, qui «soulèvera tout contre le royaume de Javan ». Dans ce dernier on reconnaît Xerxès, l'auteur de la grande expédition contre la Grèce qui aboutit à la défaite de Salamine (480). Mais il paraît être considéré comme le dernier roi de Perse, car, immédiatement après lui, vient (3) la mention d'Alexandre. Une confusion s'est donc établie entre Xerxès et Darius III Codoman. L'homonymie de celuici avec le père de Xerxès, Darius I«', y est peut-être pour quelque chose, d'autant plus que Darius I*' a aussi guerroyé contre les Grecs et s'est fait battre à Marathon (490).

On le voit, les données du livre de Daniel sur la période perse sont très peu abondantes et non exemptes d'obscurités, si ce n'est d'erreurs.

2. Avec l'apparition d'Alexandre-le-Grand, le livre de Daniel aborde un terrain qui lui est mieux connu et un sujet qui attire à un plus haut degré son attention. Il décrit les jambes et les pieds de la statue (2) un peu plus longuement qu'il ne l'a fait pour le reste de la vision. Il consacre une peinture plus circonstanciée au quatrième animal (7). Enfin nous retrouvons encore la puissance grecque explicitement figurée par le bouc du ch. 8. A côté de ces images, nous lisons dans 11 5-20 un véritable résumé historique des événements survenus depuis le partage de l'empire d'Alexandre jusqu'à l'avènement d'Antiochus Epiphane. Toutefois deux des royaumes issus de la grande conquête macédonienne sont entièrement laissés de côté ; seuls ceux des Ptolémées et des Séleucides entrent en ligne de compte et tout l'intérêt se concentre sur eux. Les annales des deux dynasties se déroulent parallèlement, avec

leurs conflits sans cesse renaissants et leurs alliances momentanées; la puissance romaine fait aussi son apparition. L'analyse de ce morceau, telle qu'elle a été donnée plus haut, montre à quel point la narration est circonstanciée; encore avons-nous dû abréger, et par conséquent omettre plusieurs traits que le texte fait ressortir. La seule chose qui manque, ce sont les noms propres, mais il n'est point malaisé de les rétablir partout. Tout ce récit est naturellement rédigé au futur ; mais on sent en le lisant que c'est là une forme purement conventionnelle et que l'écrivain relate, avec minutie et en connaissance de cause, des faits qui pour lui appartiennent déjà au passé.

Ainsi, après avoir laissé voir, à propos du vi« siècle, qu'il se mouvait sur un terrain qui lui était peu familier, et après avoir montré que l'époque de la domination perse ne lui était que vaguement connue, l'auteur du livre de Daniel se révèle comme étant remarquablement orienté et renseigné quant à la période qui va de la mort d'Alexandre à Tan 175 av. J.-C.

I 390. 3. Nous touchons à l'époque sur laquelle se porte avec le plus d'intensité l'attention du livre de Daniel : le règne d'Antiochus Epiphane. C'est ce prince qui est figuré, indiscutablement, par la « petite corne» de 8 9-14; c'est lui qui est « le roi impudent et artificieux » de 8 23-25. C'est aussi lui, pensons-nous avec de nombreux exégètes, qui est représenté d'une façon tout à fait analogue par la « petite corne » de 7 8, 20-21, 24-26. Les efiForts faits par quelques théologiens pour difiFérencier ces deux chapitres 7 et 8, en admettant que la corne du ch. 8 est Antiochus Epiphane, mais que celle du ch. 7 a une tout autre signification, apparaissent comme une tentative désespérée. Les deux visions traitent manifestement le même thème; celle du ch. 8 reprend et développe celle du ch. 7, sinon en entier, du moins dans une de ses principales parties, de même que celle du ch. 7, à son tour, reproduisait sous une forme différente celle du ch.2.

II nous semble impossible de maintenir l'ancienne conception traditionnelle, d'après laquelle la quatrième monarchie

des cil. 2 et 7 était l'empire romain, la puissance grecque étant alors figurée par le troisième animal et par le ventre et les cuisses d'airain. Rome n'apparaît pas dans le tableau des quatre monarchies de Daniel; tout ce qui concerne la quatrième s'adapte trop exactement à Alexandre, à ses successeurs et à Antiochus Epiphane en particulier pour qu'on puisse attribuer un autre sens à ces descriptions. L'écrivain connaît par le menu les événements de la carrière d'Epiphane: 11 21-45 constitue une véritable chronique de ce règne. De tous les actes imputés au roi persécuteur des Juifs, ceux que le livre de Daniel met le plus en relief sont la suppression du sacrifice quotidien et l'érection d'une idole païenne dans le temple de Jérusalem. C'est cette dernière qu'il désigne par l'expression célèbre : 4: l'abomination du dévastateur > ; ces mots renferment probablement une allusion par assonance au nom phénicien du < Baal des cieux >.

Le moment où, par ordre de l'oppresseur, le culte de Yahvé fut suspendu et la statue du faux dieu dressée dans le sanctuaire, marque, dans Daniel, le point de départ d'une période nettement déterminée, dont il est fait plusieurs fois mention et à laquelle se rapportent divers calculs plus ou moins difficiles à interpréter. A cette catégorie appartient la demi-semaine (d'années) de 9 27 pendant laquelle « le dévastateur commettra les choses les plus abominables », et fera en particulier « cesser le sacrifice et l'offrande ». Cette durée de trois ans et demi est probablement aussi celle qu'implique l'expression énigmatique deux fois employée (7 25, 12?): € un temps> des temps et la moitié d'un temps >, pour peu qu'il soit légitime de l'interpréter par: un an, deux ans et la moitié d'un an*. Ce qui encourage à rapprocher ces deux

* Peat-étre devraît^on lire dans le texte même le duel au lieu du pluriel, « deux temps » au lieu de « des temps ». Dans ce cas, rinterprétation ne présenterait plus de difficultés, le mot « temps » pouvant aisément être pris pour l'équivalent d'année. — Il est intéressant de noter que l'expression en question trouve un parallèle inattendu dans les mots de l'inscription mystérieuse du ch. 6, si du moins l'on peut admettre l'explication qui en a été récemment proposée. Ces mots signifieraient : « une mine, deux mines et ta moitié d'une mine ». Il s'agirait^ bien entendu, du sens littéral et im-

passades du précédent, c'est qu'ils ont trait aussi à la période pendant laquelle < les saints > (ou « le peuple saint >) sont à la merci de leur adversaire. Joignons-y encore l'indication fournie par 8 i4, relative également au temps qui s'écoule entre la profanation du sanctuaire et sa purification; il est fixé à «2300 soirs et matins >. Ce terme insolite signifie-t-il 2300 jours? Dans ce cas, il équivaudrait à environ 6 ans et 4 mois, et n'aurait pas de rapport avec les données enregistrées-ci desus. Mais il n'est pas improbable qu'il faille décomposer la somme, compter à part les soirs et les matins, en sorte qu'il s'agirait de 1150 jours au total, autrement dit de 3 ans et 2 mois ; ce chiffre, sans être identique à 3 ans et demi, n'en diffère que peu. Il rappelle aussi les deux dernières valeurs numériques qu'il reste à relever dans Dan. 12 11 et 12: 1290 jours et 1335 jours. Le point de départ est encore ici le moment où cesse le sacrifice et où se dresse l'idole abominable. Or ces données ne s'écartent pas sensiblement de 3 ans et demi ; si elles différent entre elles de 45 jours, cette divergence, ainsi que les autres fluctuations constatées précédemment, a probablement sa raison d'être dans la façon d'établir le point d'arrivée ou le point de départ.

Nous savons que le temple a été purifié et rendu à sa destination normale le 25 Kisïev de l'an 165. Cette date est de 3 ans et 10 jours postérieure à l'érection d'un autel païen sur l'autel des holocaustes, le 15 Kislev 168. Donc, sans qu'il y ait accord parfait entre les données de l'histoire et celles du livre de Daniel, lesquelles varient d'ailleurs légèrement entre elles, on peut affirmer sans hésitation que c'est bien la période de la persécution d'Antiochus Epiphane qui tient une si large place dans les préoccupations du livre de Daniel. Cela étant, le compte des 70 semaines d'années, tel qu'il est établi dans 9 24-27, doit être compris comme aboutissant aux années 168-165. Le point de départ peut être placé, soit à la date de la ruine de Jérusalem (586), soit à celle, quelque peu antérieure, où Jérémie avait prédit cet événement. L'onction d'un chef, au bout de 7 semaines, a sans doute

médiat de cette phrase; son sens symbolique, que les sages sont impuissants à démêler et que Daniel révèle, demeure réservé et intact.

trait à Cyrus. L'oint retranché du v. 26 paratt être le grand prêtre Onias III, assassiné en 172; cet événement fornae le début de la dernière semaine qui se termine en 165 et dont le milieu tombe sur 168. Il faut reconnaître que de Cyrus à Onias il s'est écoulé seulement 366 ans, tandis que les 62 semaines comporteraient 434 ans; il n'y a pas moyen de faire disparaître ce désaccord, et on ne peut point l'expliquer autrement qu'en faisant valoir l'imperfection des connaissances chronolog^iques à l'époque où vivait l'auteur du livre de Daniel.

4. Avec la fin du règne d'Epiphane, après la mention de sa mort, il se produit un changement à vue. Notre auteur, qui écrivait jusqu'ici avec la précision d'un historiographe, transforme soudainement ses allures, renonce à toute description circonstanciée, et se borne à tracer, à grands traits et d'une façon sommaire, le tableau des perspectives messianiques. Il décrit avec une ferme assurance l'avènement d'une monarchie nouvelle, foncièrement différente de tous les royaumes antérieurs. Elle est symbolisée au ch. 2 parla pierre qui, trait caractéristique, « se détache sans le secours d'aucune main », et, après avoir frappé la statue et l'avoir réduite en poudre, « devient une grande montagne et remplit toute la terre ». C'est là un royaume suscité par le Dieu des cieux et destiné à une durée éternelle, tandis que tous les autres auront disparu. Au ch. 7 le contraste entre ce royaume futur et les puissances de la terre est encore accentué par le fait que celles-ci sont figurées par des animaux, tandis que celuilà a pour représentant « quelqu'un de semblable à un fils d'homme ». Les animaux sortent de la mer : ils viennent d'en bas. Le « fils d'homme » arrive sur les nuées du ciel : il est d'en haut. Après la destruction du quatrième animal, « le peuple des saints du Très-Haut » reçoit « le règne, la domination et la grandeur de tous les royaumes qui sont sous les cieux ». Ce règne « est un règne éternel et tous les dominateurs le serviront et lui obéiront ». Enfin, au ch. 12, il est parlé d'une crise terrible, où Mikaël jouera un rôle important; le salut est promis à ceux qui, appartenant au peuple de Dieu, « seront trouvés inscrits dans le livre ». Le

même passage annonce la résurrection de morts en grand nombre : « Les uns se réveilleront pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre, pour la honte éternelle. »

Evidemment, ce triomphe futur et même imminent du « peuple des saints » est un article de foi pour Tauteur du livre de Daniel ; il s'y attend fermement et l'entrevoit déjà à l'horizon prochain. Mais, si l'on compare la façon toute générale et imprécise dont il en parle avec les nombreux détails qu'il a fournis sur l'époque des Séleucides et notamment sur le règne d'Epiphane, le contraste est trop frappant pour n'être pas explicable par une cause historique. En d'autres termes, quoique le livre de Daniel parle uniformément au futur de tous les événements postérieurs au vi« siècle, l'examen de son contenu amène à tracer une ligne de démarcation à un point déterminé de la succession des événements rapportés, et cela précisément à l'issue du règne d'Antiochus Epiphane. Ce qui est présenté comme devant suivre cette date, l'auteur ne le sait pas par expérience, c'est encore pour lui l'avenir. Mais quant à tout ce qui précède, il a beau le décrire au futur, la façon même dont il s'exprime trahit la connaissance qu'il possède d'événements déjà accomplis et révèle de sa part l'emploi d'un procédé littéraire : la transposition de l'histoire du passé sous forme de perspectives à venir. De toutes ces considérations, la conclusion suivante nous paraît se dégager et s'imposer : le livre de Daniel a été rédigé à la fin du règne d'Antiochus V Epiphane. Son auteur est manifestement un Juif vivant en Palestine.

§ 391. Jusqu'à quel point ce résultat de la critique historique est-il confirmé par l'étude du livre au point de vue linguistique? Le livre étant écrit en deux langues différentes, il faut examiner séparément ce qui concerne l'araméen et l'hébreu.

Nous sommes loin de l'époque où l'on pouvait présenter l'alternance des deux idiomes comme une preuve en faveur de la daniélicité. Alors, on pouvait croire et affirmer que cette dualité linguistique était précisément un indice caractéristique du VI* siècle et de la cour de Babylone. On considérait l'araméen comme la langue propre des Babyloniens ; on

en était si bien persuadé qu'on donnait à la langue araméenne le nom de langue chaldéenne, et cette dénomination trompeuse était si fortement implantée et si généralement usitée depuis le temps de saint Jérôme qu'on n'a pas encore pu réussir à la déraciner complètement. On trouvait donc tout naturel que Daniel employât indifféremment deux langues qu'il devait manier avec une égale aisance, l'une parce qu'il était Juif de naissance, l'autre parce qu'il était versé dans toute la science des sages de Babylone, des < clialdéens ». A vrai dire, cette circonstance n'expliquait pas pourquoi Daniel avait écrit ou fait écrire telle portion déterminée de son livre en hébreu, telle autre en araméen, et non pas l'inverse, ni surtout pourquoi il passait brusquement d'une langue à l'autre. Mais quoi qu'il en fût de ces questions, on avait, ou plutôt on s'imaginait avoir une solution générale du problème. Le déchiffrement des textes cunéiformes, l'une des plus admirables conquêtes scientifiques du xix* siècle, a bouleversé tout ce système. Il a été établi, de la façon la plus certaine, qu'il y avait une langue babylonienne, qui était à la fois la langue officielle et la langue courante au temps de Nébucadnetsar et de ses successeurs ; on possède des documents publics et privés écrits dans cet idiome et que les assyriologues lisent avec sûreté. C'était là la langue dont devait forcément se servir tout homme occupant une fonction à Babylone, quelles que fussent d'ailleurs son origine et sa nationalité propres. L*argumentation dont usaient, il y a un demi-siècle ou plus, les théologiens traditionnalistes ne peut donc plus être rééditée légitimement par leurs successeurs.

On a cru pouvoir, en échange, soutenir la thèse que l'araméen était, déjà au vi« siècle et même encore plus tôt, la langue internationale, celle qu'on employait d'un pays à l'autre, dans les relations et correspondances diplomatiques, et qu'elle jouait ce rôle dans toute l'Asie occidentale, des bords de la Méditerranée jusqu'à ceux du Tigre et de l'Euphrate. On allègue à l'appui de cette assertion II Rois 18 26 (= Es. 36 n). Mais, fût-elle démontrée juste, et l'araméen fût-il en effet connu et parlé à Babylone au vi« siècle à côté de la langue nationale, cela ne justifie à aucun degré son

emploi dans le livre de Daniel. Au surplus, il y a araméen et araméen. Le dialecte parlé en Mésopotamie diffère de celui qui avait cours en Syrie et jusqu'en Palestine ; les philologues distinguent avec raison l'araméen oriental et Taraméen occidental. C'est au premier que, pour cadrer avec Thypothèse traditionnelle, devrait appartenir le texte araméen du livre de Daniel ; en fait, et sans aucun doute, il se rattache au second, dont il offre les caractères spécifiques. Donc, au point de vue linguistique, les probabilités sont pour que les portions araméennes de Daniel aient été écrites en Palestine et non en Babylonie. Quant à leur âge vraisemblable, on ne saurait fixer aucun terme positif à leur composition : elles peuvent dater d'un siècle quelconque, du vi« jusqu'au i«' av. J,-C.

Pour les parties hébraïques du livre de Daniel, il en est autrement: elles sont écrites dans une langue qui porte des traces manifestes de postériorité. Ce n'est pas avec Jérémie, Ezéchiel, le Second Esaïe, les portions les plus récentes du livre des Rois qu'elles présentent de l'affinité; ce n'est pas, en d'autres termes, avec la littérature exilique du vi« siècle. Ce n'est pas non plus avec les écrits d'Aggée ou de Zacharie, ni même avec le Troisième Esaïe, le livre de Malachie et les « Mémoires » d'Esdras et de Néhémie : c'est avec les livres plus tardifs encore, les Chroniques, Esther, l'Ecclésiaste. L'hébreu du livre de Daniel en fait donc un ouvrage postérieur au vi« siècle et qui se rapproche tout particulièrement des écrits bibliques composés au iii* siècle ou même, comme l'Ecclésiaste, au ii*. La découverte récente du texte original hébreu de l'Ecclésiastique (livre de Jésus, fils de Sirach) ne contredit en rien cette appréciation.

I 392. Indépendamment des motifs tirés des caractères que présentent l'araméen et l'hébreu du livre de Daniel, il faut encore tenir compte, pour épuiser l'argument linguistique, des mots empruntés à des langues étrangères, au perse et au grec. On rencontre dans Daniel une quinzaine de mots perses, et s'il en est parmi eux qui peuvent à la rigueur se comprendre à titre d'emprunts utiles pour combler certaines lacunes du vocabulaire, il en est d'autres dont l'adoption ne peut s'expliquer que par un contact prolongé et une péné-

tration graduelle et lente. Au surplus, même pour la première catégorie, le temps voulu fait matériellement défaut. D'après le livre de Daniel, la carrière de son héros, déjà fort longue, n'aurait guère dépassé Favènement de Cyrus (10 i ; voir d'autre part 1 21), c'est-à-dire l'assujettissement de Babylone et de ses provinces vassales à la domination perse. Les livres hébreux du vi« siècle ne renferment pas de locutions perses, et Ton n'en rencontre pas non plus dans les tablettes babyloniennes datant des règnes de Nébucadnetsar et de ses successeurs. On en trouve en revanche, sensiblement plus tard, dans les Chroniques, Esdras, Néhémie et Esther. Si le livre de Daniel était du vi* siècle et qu'il eût été écrit dans les conditions où il nous montre son héros, ce n'est pas la langue perse, c'est bien plutôt la langue babylonienne dont on devrait retrouver la trace et l'influence dans ses pages. Remarquons encore que les mots empruntés au perse se présentent tout aussi bien et même en plus grand nombre dans les portions araméennes que dans les portions hébraïques.

En second lieu, il faut signaler dans Daniel la présence de mots grecs. Il est fait mention au ch. 3, à plusieurs reprises (5, 7, 10, 15), d'instruments de musique, au nombre de quatre, et il en est deux, si ce n'est trois, dont l'appellation araméenne est empruntée au vocabulaire grec. Pour le quatrième, la sambuque (en araméen sabbeka^ en grec aafifiÙTnj), les rôles sont probablement intervertis, la Grèce a emprunté à l'Orient cet instrument et son nom. Peut-être en est-il de même pour l'araméen kitharos et le grec xiOapis, cithare? On ne saurait affirmer avec certitude de quel côté est la priorité. Mais pour les deux termes araméens psanterim et soum^ ponyay il est indubitable qu'ils reproduisent simplement les mots grecs '^aXTfjptov (psaltérion) et aofi<pa)via (symphonie), dont l'un est un dérivé, régulièrement formé, du verbe grec 'jAXXû), et dont l'autre est un composé dans lequel entrent une racine et une préposition grecques. Il s'est trouvé, il est vrai, des auteurs assez hardis pour soutenir ce qui est insoutenable, à savoir l'origine sémitique de ces expressions. L'immense majorité des traditionnalistes ne recourent pourtant pas à cette hypothèse désespérée; ils essaient d'établir que ces instru-

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meots de musique, avec leur désignation hellénique, avaient déjà pénétré en Babylonie et y avaient acquis droit de cité, dans les mœurs et dans la langue, dès le milieu du vi* siècle. La connaissance que nous possédons des rapports existant à cette date entre POrient et le monde grec ne permet guère d'admettre qu'il en ait été ainsi. C'est la conquête d'Âlexandrele-Grand qui a introduit en Orient la musique grecque et ses instruments. Au surplus le terme grec trofKpcDvia n'a pas désigné originairement un instrument de musique, et n'a reçu ce sens que postérieurement; on le trouve pour la première fois employé de cette manière dans les écrits de Polybe, et, chose curieuse, à propos du règne d'Antiochus Epiphane. A ces termes musicaux il convient d'ajouter encore un autre mot qui se rencontre dans Dan. 5 29, 3 4, le verbe keraz et son dérivé le substantif karoz, qui signifient «proclamer» et «héraut,» et qui semblent ne pouvoir s'expliquer que par le grec XTjpùaacDy xijpo^,

La conclusion qui se dégage de l'examen du livre de Daniel au point de vue linguistique ne saurait être mieux formulée qu'en empruntant à Driver les quelques lignes par lesquelles il termine son exposé de la question, exposé fait de main de mattre avec l'incontestable compétence que possède, en ce domaine spécialement, l'éminent professeur d'Oxford. « Le verdict rendu par le livre de Daniel, au point de vue de la lailgue, est parfaitement clair, dit-il. Les mots perses présupposent une époque postérieure à celle où l'empire perse a été définitivement établi ; les mots grecs réclament une date plus tardive que la conquête de la Palestine par Alexandre (332) ; l'hébreu du livre confirme cette donnée et l'araméen autorise à l'admettre. Etant donné ce que nous savons actuellement, voilà ce que nous pouvons et devons affirmer; toutefois, l'emploi du mot trofKpeovia comme nom d'instrument porterait à descendre quelque peu plus bas dans la période grecque. »

Ainsi, par des voies différentes, on aboutit au même résultat. Le livre de Daniel apparatt, au double point de vue de son contenu et de sa forme, comme un produit du temps où la Judée subissait la domination grecque, et, pour pré^

ciser davantage, comme une œuvre composée vers la fin du règne d'Antiochus Epiphane, alors que la persécution religieuse, infligée par ce roi aux Juifs fidèles, battait encore son plein. Si l'on considère attentivement les termes que l'écrivain emploie pour décrire cette phase critique, on arrive à conclure qu'il entrevoyait comme prochaines la fin des malheurs de son peuple, la purification du temple, la restauration du culte, la mort du tyran. Peut-être même l'oppression avait-elle déjà cessé; quelques commentateurs sont enclins à croire qu'Antiochus avait déjà expiré lors de la rédaction finale de l'ouvrage. En tout état de cause, le temps où le livre a été écrit peut être fixé d'une manière assez précise: la purification du temple par Judas Maccabée (comp. I Macc. 4 42-58) a eu lieu en décembre 165; la mort d'Antiochug environ un an plus tard, vers la fin de 164. Il y a peu de livres bibliques dont la date puisse être déterminée avec autant de netteté.

I 393. La question de la date de composition n'est naturellement pas la seule ou la dernière qui se pose. Un autre problème surgit aussitôt. Si le livre de Daniel a été écrit à l'époque et dans les conditions indiquées ci-dessus, quel a été le but de l'auteur? comment devons-nous nous représenter les mobiles qui l'ont poussé? dans quelle mesure a-t-il peut-être utilisé des matériaux déjà existants? Si l'on envisage le résultat auquel tendent, l'une après l'autre, les narrations et les visions de Daniel, on discerne sans peine leur caractère commun : toutes, elles visent à affermir la foi à l'intervention toute-puissante et libératrice de Dieu ; toutes, elles présentent comme certaines et prochaines la délivrance, la victoire et la glorification de la nation élue. Plusieurs d'entre elles y ajoutent des exemples remarquables de fidélité, de résistance à la tyrannie païenne, et montrent la récompense assurée aux serviteurs inébranlables du vrai Dieu.

Si l'on songe à l'intensité des souffrances qu'a traversées le peuple juif au temps d'Epiphane, on concevra sans peine qu'un écrivain pieux et fervent se soit proposé pour tâche de ranimer le courage et d'affermir la foi de ses compagnons d'infortune en leur rappelant des souvenirs bien faits pour

atteindre ce but. Nous employons à dessein le verbe rappeler; en d'autres termes, il nous paraît certain que Fauteur a recueilli et reproduit des traditions qui, du moins quant à leur substance, étaient pour lui de l'histoire, et devaient être aussi de l'histoire pour ses lecteurs. Autrement, c'est-à-dire s'il fallait se représenter l'auteur de Daniel comme forgeant de toutes pièces les diverses parties de son livre, cette œuvre deviendrait incompréhensible, soit au point de vue littéraire, soit au point de vue psychologique. Toutefois, l'écrivain ne s'est pas senti gêné, dans l'accomplissement de sa tâche, par un attachement servile à la lettre d'une tradition sans doute quelque peu flottante; il ne s'est pas fait faute de développer le thème primitif, de l'amplifier, de l'embellir et de le dramatiser. Il a fait œuvre de littérateur en même temps qu'il faisait œuvre de consolateur et de prédicateur. Le talent, ou pour mieux dire la conviction, la chaleur, l'âme qu'il faut lui reconnaître et qui caractérisent son livre, ont fait le succès de celui-ci, non seulement au sein du judaïsme persécuté, mais encore auprès d'autres hommes, d'autres races et d'autres communautés, en butte aux menaces et en proie aux mauvais traitements.

Pour ceux que l'examen critique, poursuivi avec méthode et sincérité, force à conclure, peut-être non sans regret, à la non-historicité des faits rapportés dans le livre de Daniel et des personnages mis en scène, il n'est plus possible de s'appuyer en sécurité sur ces récits comme s'il s'agissait de textes sûrement documentés; mais, en revanche, ils peuvent trouver une source d'édification et d'encouragement dans l'attitude pieuse et héroïque des Juifs contemporains d'Antiochus Epiphane; les véritables héros du livre sont ses destinataires, ses lecteurs, et, ajoutons-le, en première ligne, son auteur, à la bonne foi duquel nous croyons fermement, et qui a donné, pour sa part, un bel exemple de confiance, de patience et de sérénité au milieu des plus redoutables épreuves. Alors même qu'il s'est trompé en prenant pour historiques des données que nous ne pouvons plus considérer comme telles, il ne lui est assurément pas venu à la pensée d'induire autrui en erreur: il a cherché à fortifier

Tespérance et la foi de ses compatriotes en les engageant à se nourrir, à sa suite, des salutaires exemples empruntés au passé de leur peuple et à une autre époque de douleurs.

L'état actuel de nos connaissances nous empêche de démêler quels peuvent être, dans les récits du livre de Daniel, les éléments constituant la donnée originaire. Le nom même de Daniel et ceux de ses trois amis peuvent-ils être envisagés comme ceux de Juifs ayant vécu au temps de la déportation? Les textes d'Ezéchiel, étudiés plus haut, n'autorisent pas à tirer une conclusion affirmative sur ce point, et d'autre part il convient de noter que les quatre noms en question se rencontrent, assez proches l'un de l'autre, dans Néh. 8 4 (Mischaël), 10 2 (Azaria), 6 (Daniel), 23 (Hanania), ce qui peut fort bien n'être qu'une coïncidence fortuite. Il ne serait point impossible, en ce qui concerne telles des scènes décrites dans Daniel — par exemple la grande statue, l'arbre gigantesque, les trois Hébreux dans la fournaise, Daniel dans la fosse aux lions, la vision des quatre animaux et très particulièrement celle de l'inscription mystérieuse, — qu'on dût supposer, à la base ou à l'appui de la tradition orale, l'existence d'une représentation graphique, de quelque bas-relief de provenance babylonienne, prêtant à une interprétation conforme aux passages susmentionnés. De là à admettre soit l'originalité et l'authenticité de ces sculptures, soit la justesse des explications traditionnelles, il y a encore un pas, et même un pas considérable. Mais, de toute façon, cette hypothèse, intéressante par elle-même aussi bien que par ses conséquences éventuelles, mérite d'être signalée.

I 394. Jusqu'ici, nous avons toujours supposé implicitement que nous avions affaire à un auteur unique. La question d'une dualité ou d'une pluralité d'écrivains mérite pourtant d'être posée et elle Ta été en effet. On a émis l'idée que le contenu du livre pouvait être divisé et attribué à deux mains différentes; puis, renchérissant encore sur cette hypothèse, on a cru pouvoir discerner jusqu'à neuf collaborateurs distincts. Laissant de côté ces dernières suppositions, qui ont quelque chose de fantaisiste et d'exagéré, bornons-nous à examiner l'éventualité de deux auteurs.

A première vue, certains faits paraîtraient militer dans ce sens. Ainsi, en première li^ne, la rédaction du livre en deux langues différentes ; ainsi encore le frappant parallélisme que Ton constate entre telle et telle portion : le ch. 2 et le ch. 7 développent le même thème sous deux formes différentes, le ch. 3 et le ch. 6 décrivent deux situations semblables et inculquent la même leçon. Ces répétitions, a-t-on pu dire, sont invraisemblables de la part d'un seul et même écrivain. Il nous semble au contraire que l'étroite parenté de ces pages entre elles et leur concordance jusque dans les détails témoignent bien plus fortement en faveur de leur composition par le même homme. Nous avons vu les prophètes d'Israël reprendre à nouveau des sujets déjà traités, les présenter sous un angle un peu différent, et employer à cet effet d'autres images, d'autres paraboles. L'argument tiré des deux langues paraît au premier abord plus sérieux, plus décisif. Mais qu'on y regarde de près, et l'on s'apercevra bientôt qu'en supposant deux auteurs on ne résout pas le problème linguistique. Il est inadmissible que le changement d'idiome dans 2 4 dénote un changement d'écrivain, puisqu'il se produit dans le corps même d'un récit. Outre cette objection, si grosse, si insurmontable qu'elle suffirait à elle seule, on peut encore faire remarquer de quelle façon singulière la matière du livre se répartirait entre les deux prétendus auteurs. A l'un viendraient échoir le ch. 1, qui forme l'introduction de la partie narrative, et puis les cinq derniers chapitres, consacrés aux visions. Le second aurait pour sa part les récits des ch. 2-6, dépouillés de leur préambule naturel et nécessaire (1), et la vision du ch. 7; il demeurerait ainsi responsable des parallélismes ou répétitions indiquées plus haut, 2 et 7, 3 et 6. Le problème des deux langues n'est aucunement résolu par l'hypothèse de deux auteurs ; il subsiste en son entier.

Ce qui d'ailleurs domine toute la situation, c'est, en dépit des faits extérieurs que nous venons d'examiner, l'homogénéité du livre de Daniel, son unité d'inspiration et d'expression. Ce phénomène est si accentué qu'on en retrouve la preuve au travers même de la diversité des langues : la partie araméenne et la partie hébraïque offrent de nombreuses et

incontestables ressemblances. Il est en outre frappant de voir à quel point les différentes parties de l'ouvrage s'appellent Tune Tautre, se présupposent et se complètent. Aussi la théorie de Reuss, d'après laquelle les diverses portions du livre, œuvres d'un même auteur, auraient été rédigées comme qui dirait par tranches successives, répandues à titre de morceaux détachés et rassemblées plus tard seulement en volume, est-elle généralement abandonnée. Elle pouvait se justifier par le désir d'expliquer certaines légères fluctuations dans la chronologie de l'auteur, dans l'attitude qu'il adopte et dans les sentiments qu'il exprime. Mais il n'est pas besoin d'y recourir pour avoir la clé de ces légères nuances : il suffit d'admettre que la rédaction du livre ait duré quelques mois, durant une période très mouvementée où des faits nouveaux se succédaient rapidement.

Le seul passage de quelque étendue auquel on puisse assigner, avec de sérieux motifs à l'appui, une origine difl^érente du reste, c'est 9 4-20, l'admirable prière placée dans la bouche de Daniel. Elle présente l'aspect d'un développement ultérieur, d'un complément introduit après coup dans le texte; son auteur, s'inspirant des données des v. 1-3, aurait cherché à reconstituer la prière que le récit mentionnait sans en énoncer le contenu. Ce serait un cas parallèle à celui des adjonctions extra-canoniques au livre d'Esther^, à celui des Chroniques (la Prière de Manassé)* et au livre de Daniel lui-même, avec cette différence que 9 4-20 ayant été rédigé et conservé en hébreu- a trouvé accès définitif dans le texte.

Il se peut en outre que 1 20-21 et 12 11-12 doivent être considérés comme des interpolations.

Quant aux adjonctions non admises dans l'A. T. hébreu, l'occasion d'en parler se présentera d'elle-même quand nous étudierons les livres dits apocryphes (| 436). Bornons-nous ici à énoncer leurs titres, en y joignant une remarque sur le rôle qu'on leur a assigné. En premier lieu, nous avons la Prière d'Azaria et le Cantique des trois jeunes Hébreux dans la fournaise; puis V Histoire de Susanne; enfin les deux épi-

* Voir plus haut, II, p. 253, et plus bas, § 485. « Voir plus bas, §§ 417 et 487.

sodés intitulés Bel et le dragon. Les deux premiers de ces morceaux offrent une réelle analogie avec la prière de Daniel dans 9 4-20 ; ils paraissent avoir été composés par des lec* teurs du ch. 3, lesquels, intéressés et inspirés par cette narration, auraient cherché à traduire les sentiments éprouvés soit par Azaria, soit par les trois amis réunis. Toutefois, un examen plus attentif semble indiquer que ces deux poèmes avaient primitivement une autre destination et qu'ils n'ont été appropriés qu'après coup au rôle qui leur a été dévolu par la suite, à savoir de combler une lacune apparente dans la narration (entre 3 23 et 3 24). Quant aux trois autres récits, ils sont destinés à faire ressortir l'éclatante sagesse de Daniel, aussi bien dans son enfance (Susanne) qu'à la cour de Babylone. Le dernier de ces morceaux y ajoute une reproduction, modifiée dans ses détails, de l'histoire de Daniel dans la fosse aux lions.

I 395. Le livre de Daniel n'a exercé aucune influence qu'on puisse constater sur les écrits bibliques appartenant aux temps postexiliques, et cette circonstance vient encore à l'appui de la solution déjà plus d'une fois énoncée ci-dessus quant à la date de sa composition. Il faut descendre beaucoup plus bas dans l'histoire de la littérature juive pour trouver des traces de l'action puissante que ce livre a eue; elles sont nombreuse» et très apparentes, soit dans les apocalypses du judaïsme, soit dans les écrits du N. T. * et des auteurs chrétiens. Comment serait-il possible qu'un ouvrage, appelé à agir plus tard avec tant de force sur la pensée et les sentiments de la postérité, ait pu demeurer sans effet aucun sur les prophètes et les psalmistes des temps postexiliques, et en général sur tous les écrivains de cette époque? La seule réponse admissible

* Il y a dans le N. T. fort peu de citations expresses de Daniel. Tels passages, comme Matth. 10 23, 16 27, I Cor. 6 2, II Thess. 2 3, Hébr. 11 33, I Pierre 1 10-11, qu'on cite volontiers à propos de Daniel et qui présentent certains rapports avec ce livre, ne constituent pourtant pas des emprunts directs. D'autre part, il faut mentionner Matth. 24 15, où (contrairement au parallèle Luc 21 20) le « prophète Daniel » est formellement nommé à propos de « l'abomination de la désolation ». L'influence de Daniel se fait aussi sentir dans Matth. 24 30, 26 64, et d'une façon toute particulière dans l'Apocalypse.

parait être qu'il n'existait pas, et qu'il n'a pris naissance qu'au temps d'Epiphane.

Un témoignage datant du ii* siècle av. J.-C. vient corroborer ce jugement. C'est celui du Siracide qui, écrivant vers 190 av. J.-C., dresse une liste très complète de tous les hommes de Dieu qui ont marqué dans l'histoire israélite; il les passe en revue en les caractérisant chacun à son tour. Or il est très frappant de voir que Daniel ne figure pas dans le nombre. Il est vrai de dire que l'argument a silentio a toujours quelque chose de précaire; il faut pourtant reconnaître que, dans le cas particulier, dans une énumération détaillée, l'omission d'un nom si important a une portée considérable.

Un autre indice, qui ne manque pas de valeur, peut être tiré du fait que Dan. 9 2 mentionne « les livres », désignant par là sans doute le recueil des écrits sacrés. Or, qu'il s'agisse là de la Thora ou des Nebiim, suivant l'interprétation adoptée*, l'emploi d'une semblable expression dénote à coup sûr une date sensiblement postérieure au vi« siècle.

Nous sommes forcé de reconnaître qu'on ne possède pas encore actuellement une solution satisfaisante du problème des deux langues. Ni la théorie traditionnelle de la daniélicité, ni l'hypothèse d'une dualité ou d'une pluralité d'auteurs ne réussissent, nous l'avons vu, à rendre raison de ce phénomène. Dans le système, généralement admis de nos jours, auquel nous nous rattachons et qui place la rédaction du livre sous Ântiochus Epiphane, on cherche à expliquer diversement ce caractère singulier de l'ouvrage.

Les uns ont supposé que le livre avait été écrit primitivement en araméen et qu'on avait ensuite entrepris de le

* On voit ordinairement dans la mention des « livres » celle du recueil des prophètes, la suite du verset faisant allusion è une prophétie de Jérémie. Mais d'après une autre explication « les livres » seraient le Pentateuque, et le passage visé Lév. 26 18-33, qui montre le châtiment septuplé en cas d'impénitence. Dans ce cas, la phrase de Daniel signifierait, non pas qu'il a appris la durée de l'épreuve infligée à Jérusalem, mais qu'il a découvert pourquoi et comment cette durée a été prolongpée. Du reste, d'après l'une et l'autre interprétation, le texte implique l'existence d'un recueil, « les livres » ; or la Thora n'a pu être constituée définitivement avant l'an 400 au plus tôt, et les Nebiim plus tardivement encore.

traduire en hébreu ; mais, arrivé à 2 4a, le traducteur se serait lassé, ou bien il aurait été brusquement interrompu dans son travail. Le difficile, dans cette supposition, serait de faire comprendre pourquoi les ch. 8-12 sont en hébreu: le traducteur aurait-il donc commencé sa tâche par la fin, puis repris le commencement, et finalement laissé son œuvre inachevée? C'est fort invraisemblable.

D'autres, et en plus g^rand nombre, ont essayé de la combinaison suivante. A leur avis, il faudrait admettre qu'il existait du livre de Daniel un original et une traduction; unç partie de l'original aurait été égarée, et remplacée, faute de mieux, par la partie équivalente de la traduction ; le reste de celle-ci se serait à son tour perdu. Sur cette base, les opinions se divisent de nouveau, suivant qu'on envisage l'araméen comme l'original et l'hébreu comme la traduction, ou bien l'inverse. A priori, le reste de l'A. T. étant en langue hébraïque, il semblerait plus naturel de penser que Daniel a été écrit originairement tout entier en hébreu ; mais à posteriori, c'est-à-dire après un examen attentif et comparatif des deux idiomes, on est amené à conclure plutôt dans le sens opposé. Si nous pouvions nous ranger à cet essai d'explication, nous préférerions à coup sûr voir dans l'araméen le texte primitif, et nous dirions que le manuscrit en cause avait été mutilé par le commencement et par la fin. On peut citer des cas analogues dans divers domaines ; telles œuvres de l'antiquité ne nous sont parvenues dans leur texte original que d'une façon incomplète, et nous y pourvoyons au moyen d'emprunts faits à d'anciennes versions. Mais il est une objection très grave à cette séduisante hypothèse. Le changement d'idiome dans 2 4 ne se produit pas à un endroit quelconque; il intervient au moment précis où les « chaldéens > prennent la parole. Or l'auteur du livre peut très bien avoir cru, comme la théologie traditionnelle l'a admis jusqu'au milieu du xix« siècle, que l'araméen était la langue propre des sages de Babylone. Introduisant ces personnages sur la scène, il place dans leur bouche les mots mêmes que selon lui ils ont prononcés. Seulement — et ici surgit une difficulté nouvelle, — la suite du récit est égale-

ment en araméen, sans motif concevable. On le voit, de quelque façon qu'on aborde le problème, les tentatives faites pour aboutir à un résultat positif viennent toujours se heurter à de nouveaux obstacles.

On a recouru récemment à une autre hypothèse encore. Le livre, a-t-on supposé, ayant été écrit en araméen, on aurait éprouvé des scrupules, au moment de l'introduire dans le recueil des Ecritures, à honorer de la sorte un écrit complètement étranger à la langue habituelle de FA. T. Alors, pour Thébraïser au moins en partie, on en aurait traduit le début et la fin. Mais pourquoi, répliquera- t-on, choisir à cet effet ici une portion brève, là toute une série de cinq chapitres ? pourquoi ne pas traduire Touvrage entier? On demeure en proie aux incertitudes, on est en face de l'arbitraire. A ce compte-là, invraisemblance pour invraisemblance, on pourrait imputer le changement de langue à la fantaisie de l'auteur lui-même; du moment qu'il est impossible de discerner les motifs et qu'il faut se résigner à constater les effets, nous n'avons rien de décisif à opposer à ceux aux yeux desquels c'est l'écrivain en personne qui a écrit alternativement dans les deux langues usitées de son temps ^.

§ 396. La première attaque contre la daniélicité a été formulée dès le in« siècle de l'ère chrétienne par le fameux adversaire du christianisme, le néoplatonicien Porphyre, qui n'hésita pas à affirmer que le livre de Daniel avait été composé sous le règne d'Epiphane. Il s'est écoulé bien des siècles avant que d'autres voix se fissent entendre dans le même sens. Ce n'est guère qu'à la fin du xvm« siècle que ce point de vue a commencé à se répandre; au xix«, il a gagné beaucoup de terrain, et les découvertes archéologiques et linguistiques des cinquante dernières années lui ont été favorables. Les partisans de la donnée traditionnelle se font de plus en

^ Le mot aramii, « en araméen, en lan|(pie araméenne », dans 2 4^, a été parfois considéré comme une ^lose marginale qui se serait glissée dans le texte; ce mot ne viendrait donc pas de l'auteur lui-même. Cette hypothèse s'impose à ceux qui envisagent le changement d'idiome comme accidentel. Mais la construction de la phrase porterait plutôt à croire que le mot en question est dû à l'écrivain en personne.

plus rares. En présence des faits nombreux que nous avons relevés, les positions qu'ils sont appelés à défendre deviennent toujours plus intenables. Il vaut infiniment mieux accepter résolument et sans appréhension les résultats auxquels conduit l'examen du livre, qu'on envisage ce dernier au point de vue historique, littéraire ou simplement linguistique. En le reconnaissant pour un produit du ii* siècle, nous avons du même coup la clé de la place qu'il occupe dans la Bible hébraïque. Lors de sa rédaction, le recueil des Nebiim était clos, ainsi que l'atteste le témoignage du Siracide. En conséquence, lorsque Daniel acquit le droit de cité dans la collection des Saintes Ecritures, il fallut l'agréger aux Ketoubim. Ainsi s'explique tout naturellement, sur le terrain de l'histoire, un fait qui autrement soulèverait une grosse difficulté. Pour la surmonter, les théologiens fidèles à la tradition étaient contraints d'avoir recours à de singulières théories sur la différence, qualitative ou quantitative, de l'inspiration, de son mode ou de son degré, dans les Nebiim et dans les Ketoubim. On comprendra sans peine qu'il fallût, pour établir cette hiérarchie, de grands efforts d'imagination et des prodiges de subtilité *.

Avec la conception traditionnelle du livre de Daniel tombent aussi les systèmes d'interprétation qu'on lui appliquait. Cet écrit biblique n'a été que trop souvent et trop longtemps employé à satisfaire la curiosité de certains esprits désireux de connaître l'avenir. En faisant de l'empire romain la quatrième monarchie terrestre représentée dans le livre de Daniel, on étendait son horizon bien au delà d'Antiochus Epiphane; pour l'étendre encore davantage, jusqu'à nos jours et même plus loin, il suffisait de proclamer que l'empire romain dure encore, divisé en dix royaumes, selon le nombre des orteils de la statue et des cornes du quatrième animal. Dès lors, l'écroulement de la statue, l'anéantissement

^ Un commentateur traditionnaliste, Kranichfeld, pense que le livre de Daniel n*a pas trouvé place dans les Nebiim parce qu'il a été tenu en suspicion jusqu'à ce que les événements contemporains d'Antiochus Epiphane lui eussent donné une sanction éclatante. Schrader le remercie ironiquement de cet aveu implicite.

de la quatrième monarchie, Tavènement du « fils d'homme », tout cela appartient encore au futur, à un futur qu'on peut rêver prochain, imminent. Le livre de Daniel, ainsi interprété, annonce directement le second avènement du Sauveur. Quant à la ve^iue de Jésus-Christ sur la terre, il y a dixneuf siècles, c'est là sans doute un incident tellement secondaire et insignifiant qu'on peut le passer sous silence dans un système exégétique qui se dit pourtant chrétien et qui prétend même à ce titre d'une façon toute spéciale*.

Pour nous, qui ne pouvons pas utiliser le livre de Daniel comme un révélateur de l'histoire future de l'humanité, nous ne méconnaissons pas pour cela son importance dans le développement religieux du judaïsme et l'action profonde et durable qu'il a exercée. Nous n'avons pas, il est vrai, de témoignages directs, dans les livres des Maccabées ^ par exemple, prouvant l'influence fortifiante et bienfaisante de cet écrit sur les martyrs et les héros de l'époque troublée à laquelle il a pris naissance. Mais nous savons du moins quel essor a pris à ce moment décisif la foi des Juifs persécutés. Nous connaissons la patience et la fermeté dont ils ont fait preuve, et la victoire qu'ils ont fini par remporter. Le livre de Daniel ne saurait, selon toute apparence, être demeuré étranger à ce résultat.

Puis, dès les générations suivantes, le judaïsme a reçu du livre de Daniel une impulsion et une orientation nouvelles. Dans la politique religieuse de l'époque, sous les rois hasmonéens comme plus tard en face de l'autorité romaine, les traces en sont indiscutables. Et dans la littérature un genre nouveau est apparu, celui des apocalypses, dont Daniel est

^ n est juste d'observer qu'on peut croire à la daniélicîté du livre sans interpréter la quatrième monarchie comme étant autre chose que la puissance gréco-syrienne. Jér<)me, qui ne doutait pas de la justesse de Fopinion traditionnelle relative à lauteur du livre et à la date de sa composition, a dit à propos de 11 36-45 : « A supposer qu*il s'agisse ici d'Antiochus, en quoi cela nuit-il à notre religion? » Puissent nos lecteurs s'inspirer de cette sage parole et l'appliquer d'une façon générale au livre de Daniel !

' I Macc. 1 54 parle de « l'abomination de la désolation » (comp. Dan. 9 27, 11 31, 12 11); toutefois il se peut que cette locution fût courante en ce temps-là et qu'il n'y ait pas citation proprement dite.

le premier représentant et le modèle. La portée de ce mouvement au sein de la nation juive a été considérable. Un programme des espérances théocratiques a été dressé ; une ligne de conduite a été tracée et suivie. Il est à remarquer à ce propos que les principes posés par le livre de Daniel à Tadresse des fidèles persécutés et malheureux sont ceux de la soumission passive et de l'attente patiente et confiante. Il n'est pas parlé d'efforts à faire, de combats à soutenir, de résistances à opposer. Pourtant, à l'époque où écrivait l'auteur de Daniel, très peu avant la délivrance, la réaction à main armée avait commencé à se produire: les Maccabées étaient entrés en campagne, l'agitation insurrectionnelle se propageait. Or, dans cet écrit, il n'y est pas fait la moindre allusion; les exemples proposés aux lecteurs sont ceux d'hommes pieux s'en remettant absolument et uniquement à l'intervention d'en haut. La chute de la statue, la ruine de la quatrième monarchie sont dues à l'action divine; aucune « main d'homme » ne participe à l'action libératrice. Ainsi le livre de Daniel n'a inspiré et favorisé à aucun degré les entreprises des zélateurs qui, à réitérées fois, et particulièrement sous la domination romaine, ont recouru aux armes et à la révolte pour secouer le joug étranger.

Ce caractère du livre mérite d'être relevé. Il importe de le connaître à un double point de vue. D'abord, parce que l'on apprend ainsi à discerner le mot d'ordre auquel a obéi toute une fraction du judaïsme, notamment les Hassidéens; d'une façon générale, et en dépit de certaines inconséquences occasionnelles, ceux-ci ont observé cette règle et n'ont pas entrepris de conquérir par eux-mêmes l'indépendance qu'ils désiraient ardemment. En second lieu, il est intéressant de noter l'attitude prise sur ce terrain par le livre de Daniel en regard de ce qu'on peut appeler l'idée centrale et dominante de sa théologie, à savoir l'absolue souveraineté de Dieu. Telle est en effet la pensée maîtresse de cet écrit, et ainsi s'explique la préoccupation qui le remplit d'un bout à l'autre, celle de montrer l'inanité et la fragilité des puissances terrestres et leur assujettissement complet à la volonté du maître de l'univers. Dans un sens, il est vrai, le livre de Daniel est juif.

très juif; il lient inGniment aux doctrines et aux pratiques du judaïsme; il leur attribue une haute valeur; la nation sainte, le pays qu'elle habite, la ville qui en est le centre, tout cela a un prix extrême aux yeux de l'auteur. D'autre part, son horizon est très étendu, son regard embrasse le monde entier, tel qu'il lui était connu ; il parcourt le temps aussi bien que l'espace pour décrire les jugements de Dieu, l'écroulement successif des diverses puissances terrestres, le triomphe final du pouvoir céleste.

Deux doctrines particulières qui, dans la littérature canonique des Hébreux, font leur première et leur unique apparition dans Daniel sont en étroite corrélation avec le point de vue fondamental énoncé ci-dessus. C'est en premier lieu la résurrection des morts (12 2-3). En effet, la victoire finale de Dieu devant être universelle, il faut qu'elle soit remportée aussi sur la mort. En outre, les croyants, étant appelés à tout supporter avec patience et bon espoir et devant recevoir en fin décompte une rémunération proportionnée à leurs épreuves, ne sauraient être privés par la mort de la participation aux bénédictions et aux joies futures. En second lieu, l'angélologie a sa place marquée dans le livre de Daniel, qui, seul des écrivains canoniques, désigne les anges par des noms : Gabriel, le révélateur et l'exécuteur des ordres divins, qui est en même temps l'intermédiaire entre Dieu et ses serviteurs, et Mikaêl, l'ange gardien, le champion d'Israël. On sait quelle extension prit par la suite dans la théologie juive la doctrine des anges, et quelle nombreuse nomenclature on créa pour les désigner. A cet égard, Daniel constitue un point de départ. On ne trouve pas encore chez lui de longs développements et d'abondants détails. Mais les principales notions s'y rencontrent déjà. A côté de Mikaël, le défenseur attitré du peuple juif, on voit surgir également les protecteurs célestes et officiels de la Perse et de Javan (10 20).

I 397. Parmi les écrits de l'A. T., le livre de Daniel est un de ceux à propos desquels les travaux de la théologie moderne ont abouti à un résultat tout autre que l'opinion traditionnelle. Non seulement la date de sa composition a été reportée à une époque sensiblement plus récente, mais la

conception même du livre a été transformée. Ce n'est plus, comme on le croyait, la prédiction détaillée d'une longue série d'événements historiques ; c'est un écrit de circonstance, poursuivant un but pratique nettement déterminé et revêtant un caractère religieux et non pas didactique. Ce n'est pas à dire que l'auteur, voulant avant tout exhorter, encourager et fortifier ses contemporains, n'ait pas aussi quelque chose à leur enseigner. Mais ce n'est qu'un des caractères secondaires de son œuvre. Il faut donc renoncer à intervertir les rôles et à voir en Daniel, comme on l'a fait si longtemps, un professeur d'histoire générale, ayant ceci de particulier qu'il aurait traité de l'avenir au lieu de raconter le passé. Aussi bien n'y a-t-il rien de plus fantaisiste et de plus contradictoire que les divers systèmes d'interprétation péniblement échafaudés pour harmoniser l'histoire de l'empire romain, du moyen âge et des temps modernes avec les soi-disant données contenues, pense- t-on, dans le livre de Daniel.

L'auteur nous apparaît à la fois comme un patriote, un croyant et un penseur. Après avoir polémisé contre l'opinion traditionnelle, parce qu'il fallait bien l'examiner et la réfuter, nous devons chercher à en faire abstraction, et à nous représenter notre écrivain dans le milieu auquel il appartient et sur lequel il se propose d'agir. Il fait partie d'un très petit peuple, soumis depuis de longs siècles à des dominations étrangères ; l'état présent est pire que ceux qui l'ont précédé ; une ère de persécutions s'est ouverte ; un tyran puissant vise à anéantir la nationalité juive et, dans ce but, s'attaque en première ligne à la religion. En présence de si grands dangers, n'est-il pas admirable de voir l'assurance avec laquelle ce Juif inconnu proclame le triomphe certain de la bonne cause? Sa foi dans le Dieu de ses pères lui dicte des paroles d'espérance sereine. Bien plus, il ne se borne pas à entrevoir la délivrance de son peuple qui, au milieu de grands Etats sans cesse en rivalité et en guerre, formerait comme un îlot paisible préservé des attaques du dehors. Son ambition est plus haute ou, pour mieux dire, sa confiance dans la puissance divine est illimitée : le règne du Très-Haut doit s'étendre dans l'univers entier sur les débris épars des plus formidables monarchies de la terre. La leçon salutaire que l'auteur de

Daniel a donnée aux hommes de son peuple et de son temps conserve sa valeur au travers des âges.

N'y a-t-il pourtant pas un point faible dans la position qu'a prise notre auteur? la fiction à laquelle il a eu recours n'est-elle pas de nature à le discréditer? n^a-t-il pas trompé ses contemporains en leur présentant des faits déjà passés comme s'ils avaient été prédits dès longtemps par un sage appartenant à une génération déjà lointaine?

Il faut le reconnaître, la question est embarrassante. Remarquons toutefois que l'écrivain du livre de Daniel ne saurait être considéré comme ayant inventé de toutes pièces le personnage de son héros, les grands traits de sa biographie, non plus que les idées essentielles de ses visions. Tout cela, par des voies que nous sommes incapables de déterminer, lui était parvenu sous forme de traditions, probablement orales, peut-être aussi écrites. Il s'y était sans doute ajouté maints embellissements ; il s'y était glissé certaines erreurs. Le rôle de notre anonyme a été de réunir et de systématiser tous ces éléments, et d'en faire un livre, plein d'à propos, d'actualité, et en même temps d'une portée qui dépassait de beaucoup un moment déterminé. S'il a présenté à ses lecteurs comme réels et historiques des faits qui ne l'étaient peut-être pas du tout ou seulement en partie, c'est que lui-même les acceptait comme tels. Sa sincérité, sa bonne foi ne doivent pas être mises en doute. Il importe d'ailleurs de ne pas oublier qu'en ces temps anciens les compositions littéraires n'étaient pas assujetties aux mêmes règles que de nos jours. Les écrivains usaient librement et en bonne conscience de certains procédés, sans soulever d'opposition au sein de leur entourage ; la rigueur que nous réclamons en ce domaine n'était point alors à l'ordre du jour. Il convient donc de faire usage de notre sens historique pour apprécier équitablement les actes et les méthodes de jadis ^

* II y aurait encore quelques mots à dire sur les traductions grecques du livre de Daniel et sur la singulière destinée qu'a eue celle des Septante; mais il vaut mieux réserver ce sujet pour le moment où nous traiterons des versions grecques de TA. T. dans leur ensemble.

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