‹ Introduction a l'Ancien TestamentChapitre 39 sur 115 · Oa · texte numérisé non relu

Oa

11 Rois 8 17-22.

Ub

avec

II Rois 18 17-19 37.

23 36a, 37a, 24 la, 6b

ll-13a

La tâche du Chroniste, voulant écrire l'histoire de son peuple à partir de la mort de Salomon, ne présentait pas les mêmes difficultés qu'avait rencontrées Fauteur du livre des Rois. Celui-ci se proposait en effet de raconter parallèlement les destinées des deux royaumes, et Ton a vu plus haut que cette entreprise n'était pas des plus aisées. Le Chroniste au contraire s'attache exclusivement à Juda. Une fois le schisme effectué, les tribus du centre et du nord n'offrent plus d'intérêt à ses yeux. Il ne mentionne les rois de Samarie que lorsqu'ils interviennent, à titre d'adversaires ou d'alliés, dans les affaires du royaume du sud. Un événement aussi considérable que la ruine de Samarie est complètement passé sous silence. L'activité des deux grands prophètes Elie et Elisée ne tient également aucune place dans les Chroniques, sauf un incident (II Chron. 21 12-15) ; il s'agit là d'une action posthume d'Elie dont le livre des Rois ne parle pas. Enfin, il est à peine besoin d'ajouter que le Chroniste omet systématiquement toutes les indications relatives aux synchronismes des rois de Juda et d'Israël, si consciencieusement calculés par le livre des Rois.

Se restreignant aux rois de Juda^ le Chroniste leur consacre des récils plus développés que ne l'avait fait le livre des Rois. Il s'étend en particulier sur les règnes d'Asa, de Josaphat, d'Ezéchias et de Josias. D'autre part, il opère à plus d'une reprise des coupures, retranchant ainsi des passages plus ou moins en opposition avec ses vues. Ailleurs il abrège et résume, en peu de mots, des narrations circonstanciées du livre des Rois. On en trouve un exemple frappant dans Thistoire d'Ezéchias ; l'invasion de Sanchérib est très loin de tenir dans les Chroniques la place considérable qu'elle occupe dans les Rois; la maladie d'Ezéchias et l'ambassade de Mérodac- Baladan sont réduites à quelques lignes. Le Chroniste ne s'est pas borné, dans cette partie de son œuvre, à des adjonctions et à des suppressions. Il a introduit dans son exposé des modifications, parfois très sensibles, de celui des Rois. L'analyse que nous allons poursuivre nous fournira l'occasion de relever et d'apprécier les procédés littéraires et historiques de cet auteur.

Le récit du schisme (10-11 4) est, à peu de chose près, identique à celui des Rois (I 12 i-24). Le Chroniste a omis^ conformément à son système, le verset des Rois (20) qui relate l'élévation de Jéroboam au trône dans le royaume du nord. En reproduisant, sauf ce passage, le texte des Rois^ le Chroniste est amené à parler de Jéroboam et même de son entretien avec Achija de Silo (2, 3, 12, 15); autant il est naturel qu'il en soit ainsi dans les Rois, où il a déjà été question de ces deux personnages (11 26-40), autant il est étrange de les voir apparaître ex abrupto dans les Chroniques, qui n'ont pas cru devoir enregistrer le rôle joué par Jéroboam du vivant de Salomon.

Le règne de Roboam fait le sujet de 115-12 i6; il est traité d'une façon beaucoup plus détaillée que dans le livre des Rois. Celui-ci porte sur Roboam un jugement sommaire et défavorable, décrit la corruption régnante, raconte l'invasion de Schischak, roi d'Egypte, et s'en tient là. Les Chroniques distinguent deux périodes, et même trois, dans ce règne de dix-sept années. D'abord trois ans de piété, et par conséquent de prospérité : Roboam s'affermit dans son

royaume, fortifie des villes, a un nombreux harem el beaucoup d'enfants, et voit affluer chez lui les prêtres, les lévites et d'autres fidèles, que le régime de Jéroboam amène à quitter le royaume d'Ephraïm. Mais à cette phase heureuse succèdent le relâchement et l'infidélité dont le châtiment ne tarde pas: Schischak, roi d'Egypte, envahit et pille Jérusalem. A la voix du prophète Schemaja Roboam s'humilie^ et la période terminale de son règne est jugée d'une façon moins sévère. II y a certainement trois éléments à discerner dans ce récit : des emprunts faits au livre des Rois, des arrangements effectués par le Chroniste, enfin des renseignements puisés dans des sources extra-canoniques. Le Chroniste a réservé pour la fin de son exposé (12 i3-i4) les données relatives à l'avènement de Roboam, lesquelles devraient naturellement se trouver an début.

I 413. Les Chroniques donnent au second roi de Juda le nom d'Abija et cette forme semble préférable à celle qu'emploie le livre des Rois, Abijam *. Là ne s'arrête pas toutefois^ la différence que présentent à son sujet les deux livres que nous comparons. Tandis que les Rois ne signalent aucun fait survenu pendant son court règne de trois ans et se bornent à porter sur son compte un jugement sévère, le Chroniste (13) raconte en grand détail une campagne entreprise par Abija contre Jéroboam et la victoire remportée par Juda» II y insère un discours prononcé par Abija avant la bataille et qui constitue un plaidoyer en trois points ; il fait ressortir que Juda possède la vraie dynastie, le vrai sacerdoce, le vrai culte *. Ce morceau est donc tout à fait selon le cœur du

^ D'après I Bois 15 2, la femme de Roboam, mère d'Abijam, s'appelait Maaca, fille d'Absalom; cette indication est confirmée par II Chron. 11 20- 22. Mais selon II Chron. 13 2 la mère d'Abija se nommait Mikaya, fille d'Uriel. Et d'après I Rois 15 10^ 13^ II Chron. 15 16, Maaca, fille d'Absalom, était la mère d'Asa, fils et successeur d'Abija. Même en supposant, ce qui est assez plausible, qu'Asa était le frère et non le fils de son prédéces* seur, on ne réussit pas à supprimer les difficultés généalogiques signalées ci-dessus.

' Il est parlé entre autres du chandelier d'or, comme s'il n'en existait qu'un. D'après I Rois 7 49 il y avait dix chandeliers. Peut-être la donnée du Chroniste reflète-t-elle l'état des choses à l'époque postexilique.

352 ESDRAS-NÊHÊMIE, CHRONIQUES

Ghronisle et porte au plus haut point son empreinte. li renferme des chiffres démesurés: l'armée d'Abija compte 400 000 hommes, celle de Jéroboam 800 000, et le jour de la bataille « 500 000 hommes d'élite tombèrent morts parmi ceux d'Israël » (i7). A propos du schisme, qui est expressément condamné, le discours d'Abija parle de Roboam comme étant « jeune et craintif >, alors qu'à la mort de son père il avait 41 ans (I Rois 14 21, II Chron. 12 i3).

Ce récit du Chroniste manque totalement de base historique et présente tous les caractères d'une composition artificielle. Il a pour point de départ une phrase du livre des Rois (I 15 7b) : « Il y eut guerre entre Abijam et Jéroboam ». Mais cette expression, que les Rois et les Chroniques emploient également à propos de Roboam (I Rois 14 30, 15 6, II Chron. 12 15b), fait allusion à un état permanent d'inimitié, de mauvais voisinage et de razzias réciproques, et n'implique point ce que nous appellerions une guerre proprement dite, une campagne dans toutes les règles. Il est à peine nécessaire d'ajouter que les Chroniques suppriment purement et simplement l'appréciation défavorable portée sur Abijam par le livre des Rois. En revanche le Chroniste relève sa puissance

Le règne d'Asa tient aussi plus de place dans les Chroniques que dans les Rois. Ceux-ci se contentent de rapporter son zèle pour l'Eternel et ses démêlés avec son contemporain, le roi Baëscha d'Israël. Ils lui rendent un bon témoignage, tout en reconnaissant que sous son règne les hauts-lieux ne disparurent point. Enfin, ils mentionnent brièvement que, dans sa vieillesse, < il eut les pieds malades ». Ces données se retrouvent toutes dans les Chroniques, avec certaines modifications. Dans 15 16-18 le Chroniste reproduit textuellement I Rois 15 13-15, y compris le passage relatif à la persistance des hauts-lieux. Mais ailleurs, renchérissant sur le bon témoignage des Rois, il affirme qu'Asa « fit disparaître de toutes les villes de Juda les hauts-lieux » (14 2-4). Le conflit avec Baëscha est raconté dans les mêmes termes que dans les Rois, à quelques variantes près. Mais le Chroniste y rattache l'intervention d'un voyant nommé Hanani, repro-

chant à Asa de s'être appuyé sur le roi de Syrie. Le roi, irrité, emprisonne le voyant et commet d'autres actes d'oppression (16 7-10). La fin du règne d'Âsa serait ainsi marquée, d'après le récit du Chroniste, par une défaillance religieuse et morale. Serait-ce à ses yeux l'explication du châtiment qui l'atteignit au temps de sa vieillesse, à savoir de cette maladie au cours de laquelle, ajoute le Chroniste (is), < il ne chercha pas l'Eternel, mais il consulta les médecins )► ?

Les Chroniques ont, outre les données ci-dessus, d'autres renseignements à fournir sur le règne d'Âsa. Elles lui attribuent la construction de villes fortes (14 5-6) et indiquent comme chiffre de son armée 300000 hommes de Juda et 280 000 de Benjamin (v. 7). Puis elles rapportent l'invasion de Zérach l'Ethiopien en Juda, < avec une armée d'un million d'hommes » et l'éclatante victoire remportée par Âsa (8-14). Les Rois ne parlent pas de cet événement, qui fait en quelque mesure pendant à la prise de Jérusalem par Schischak, roi d'Egypte, sous le règne de Roboam. Enfin le Chroniste met en scène un prophète nommé Azaria, fils d'Oded, qui exhorte Asa et ses sujets à la fidélité envers Dieu; à la suite de cette prédication Asa entreprend une réforme religieuse qui est décrite avec quelque détail (15 1-15).

Le règne d'Asa ayant été de longue durée (41 ans), le Chroniste a tenté d'y introduire certains jalons chronologiques. Il y aurait eu d'abord 10 ans de tranquillité (13 23) ; puis seraient venues la campagne de Zérach et la réforme religieuse, solennisée par une fête dans la 15">* année d'Asa (15 10). Ensuite vient l'indication (io) : « Il n'y eut point de guerre jusqu'à la 35"« année du règne d'Asa ». Dans la 36"" année se place la guerre contre Baëscha (16 i), et dans la 39"** la maladie d'Asa. Ce classement des faits ne soulèverait pas d'objections par lui-même; mais si on le compare aux données des Rois, on voit surgir un sérieux obstacle. En effet, Baëscha est mort (I Rois 16 6, s) dans la 26"** année d'Asa.

I 414. Josaphat, fils et successeur d'Asa, paraît avoir été l'un des plus remarquables parmi !«'s rois de Juda. Le livre

INTR. A. T. n. 23

354 ESDRAS-XÉHÉMIE, CHRONIQUES

des Rois, qui le mentionne incidemment à propos d'Achab et de Joram, rois d'Israël (I 22 1-38, II 3 4-27), ne lui consacre qu'une brève notice (I 22 4i-5i). Les Chroniques reproduisent cette péricope, tout à la fin de la description qu'elles donnent du règne de Josaphat (II 20 31-33, 35-37, 21 i); mais elles omettent un détail (I Rois 22 47) qui ne cadrerait pas avec le tableau qu'elles ont donné du règne d'Âsa, et transforment d'une façon caractéristique la relation de l'expédition maritime tentée par Josaphat. Il vaut la peine d'imprimer côte à côte les deux passages en question.

/ Rois 22 48'5o. II Chron. 20 SôSy.

Il n j avait point de roi en Après cela, Josaphat, roi de Edom : c'était un intendant qui Juda, s'associa avec le roi d'Israël^ gouvernait. Josaphat construi- Achazia, dont la conduite était imsit des vaisseaux de Tarsis pour pie. Il s'associa avec lui pour consaller à Ophir chercher de l'or; traire des vaisseaux destinés à aimais il n'y alla point, parce 1er à Tarsis, et ils firent les vaisque les vaisseaux se brisèrent seaux à Etsion-Guéber. Alors Eliéà Etsion-Guéber. Alors Acha- zer, fils de Dodava, de Maréscha» zia, fils d'Achab, dit à Josa- prophétisa contre Josaphat, et dit : phat : Veux-tu que mes servi- Parce que tu t'es associé avec Achateurs aillent avec les tiens sur zia, l'Eternel détruit ton œuvre. Et des vaisseaux? Et Josaphat ne les vaisseaux furent brisés et ne voulut pas. purent aller à Tarsis.

Le Chroniste a donc supprimé la phrase relative au pays d'Edom, quoiqu'elle soit fort utile pour faire comprendre comment un roi de Jérusalem pouvait organiser une expédition navale sur le golfe Elanitique. De plus, ne comprenant probablement plus le sens de l'expression technique « vaisseaux de Tarsis >, c'est-à-dire vaisseaux aptes à la navigation lointaine, capables d'aller de Phénicie jusqu'à l'extrémité occidentale de la Méditerranée (Tarsis = l'Espagne), il a fait de Tarsis le but du voyage au lieu d'Ophir qu'indique le livre des Rois. Ophir, en effet, quelle que soit d'ailleurs sa situation, encore très controversée, doit en tout cas être atteint en passant par la mer Rouge, tandis que Tarsis est d'un tout autre côté. Ainsi ce changement s'explique par une erreur du Chroniste, ignorant le vrai sens d'un terme tombé

en désuétude de son temps. Mais une modification autrement plus importante est l'interversion des deux événements, le naufrage des navires et TofFre d'association d'Âchazia ; en outre le refus de Josaphat est transformé par les Chroniques en une acceptation. Voici quel paraît avoir été le raisonnement du Chroniste. Josaphat est un roi pieux et juste; ses vaisseaux n'auraient donc pas dû faire naufrage. Pour que ce malheur lui soit arrivé, il faut qu'il se le soit attiré par quelque faute. De là à conclure que la proposition d'Âchazia devait avoir été antérieure au désastre, et que Josaphat s'était rendu coupable en l'agréant, il n'y avait qu'un pas. Et pour bien souligner le sens de cet épisode, un prophète, nommé Eliézer, intervient pour annoncer à Josaphat l'échec mérité de son entreprise.

Le livre des Chroniques se rencontre encore avec le livre des Rois dans l'une des deux narrations déjà indiquées cidessus, où Josaphat figure comme allié d'un roi d'Israël (comp. II Chron. 18 1-34 avec I Rois 22 i-38). A part quelques différences au commencement et à la fin, les deux récits suivent exactement la même marche. Le Chroniste insiste seulement un peu plus sur la déférence témoignée par Achab à Josaphat. Il abrège aussi ce qui concerne la mort d' Achab et son enterrement. En revanche il ajoute quelques lignes (19 1-3), pour raconter que Josaphat, revenu sain et sauf à Jérusalem, encourut les reproches du prophète Jéhu, fils de Hanani, pour s'être associé avec Achab.

L'autre narration du livre des Rois (II S 4-27), décrivant la campagne de Joram, fils d' Achab, et de son allié Josaphat contre les Moàbites, est totalement passée sous silence par le Chroniste. Celui-ci consacre par contre un long récit (II 20 1-30) à une invasion des Moabites, des Ammonites et des Maonites (peuplade édomite) dans le territoire de Juda. Leur approche menaçante provoque la célébration d'un jeûne général ; Josaphat invoque l'Eternel ; un lévite, nommé Jachaziel, prophétise la délivrance prochaine ; les chantres lévitiques interviennent à leur tour. Juda n'a du reste pas à livrer bataille : les envahisseurs s'entr'égorgent et abandonnent un énorme butin entre les mains de Josaphat et de son peuple.

856 ESDRAS-NÉHàMIE, CHRONIQUES

La supposition a élé émise que cette narration est purement et simplement une transposition de celle du livre <^es Rois avec renversement des rôles. Dans les Rois, Josaphat et ses alliés pénètrent en Moab et finissent par se retirer sans succès définitif. Dans les Chroniques, les Moabites et leurs auxiliaires s'avancent dans le pays de Juda et y succombent misérablement. Le Chroniste aurait ainsi pratiqué, sur une beaucoup plus grande échelle, une opération analogue à celles auxquelles il s'est livré pour les villes cédées à Hiram et pour l'expédition maritime de Josaphat. El il est indubitable qu'on rencontre, dans le chapitre que nous étudions, nombre de particularités qui sont tout à fait caractéristiques de la manière d'écrire du Chroniste. Il semble pourtant difficile que toute cette histoire soit fictive, et qu'elle procède de l'esprit inventif du Chroniste ou des auteurs auxquels il a emprunté ses renseignements. Au milieu de développements et d'embellissements qui sont dus certainement à l'imagination du narrateur et dictés par ses préférences personnelles, il y a quelques données positives, noms propres d'hommes et de lieux, qui paraissent garantir une base historique. Mais il ne peut s'agir que d'un minimum, du squelette de la narration, s'il est permis de parler ainsi. Un thème, fourni au Chroniste par ses sources, est devenu pour lui le point de départ d'une narration amplifiée et colorée à sa guise.

Sur d'autres points encore le livre des Chroniques rapporte, à propos du règne de Josaphat, des faits dont le livre des Rois ne parle pas. II mentionne les mesures que ce roi prit tu point de vue militaire, les places fortes qu'il bâtit, les tributs que lui payaient certains peuples voisins, enfin le chiffre de ses troupes (II 17 2, 10-19). Son armée se composait, est-il dit, de 780 000 hommes de Juda et de 380 000 de Benjamin, soit au total de 1 160 000 hommes. Les chi£Fres d'Âsa (II 14 7) sont largement dépassés ^.

Josaphat est aussi présenté comme un réformateur reli-

^ On lit dans I Rois 20 15 que le contemporain de Josaphat, Achab, « passa en revue tout le peuple, tous les enfants d'Israël, et ils étaient 7000 »« Même en tenant compte du fait qu*il s*agît ici des défenseurs de Samarie assiégée, le contraste n'est pas moins frappant.

gieux, organisant dans tout son royaume un enseignement donné par des chefs, des lévites et des prêtres (17 3-9), et comme Tauteur d'institutions judiciaires (19 4-1 1), installant des juges dans toutes les villes et un tribunal suprême à Jérusalem. Le Chroniste va jusqu'à attribuer à Josaphat la suppression des hauts-lieux (17 6), tandis que, dans un autre passage (20 33) emprunté aux Rois, il reproduit l'assertion de ceux-ci concernant la persistance des hauts-lieux.

§ 415. Joram, fils de Josaphat, fait le sujet du ch. 21. Quelques versets (5-iOa) sont empruntés aux Rois ; le v. 20t répète inutilement le v. 5. Le Chroniste fournit encore sur Joram d'autres renseignements. Il donne la liste de ses frères, et raconte qu'il les fit tous mettre à mort (3-4). Il lui attribue une action corruptrice sur ses sujets, au point de vue religieux et moral, et rapporte qu'il reçut à ce propos une lettre menaçante du prophète Elie, — mort, devons-nous remarquer, bien avant l'avènement de Joram. Le châtiment annoncé ne se fait pas attendre. Jérusalem tombe aux mains d'ennemis qui la pillent et déportent les fils de Joram à l'exception d'un seul. Le roi lui-même meurt après une longue et terrible maladie (ll-i9).

L'histoire de son successeur Achazia est extraite du livre des Rois. Les détails sont puisés dans la relation circonstanciée de la révolte de Jéhu (II Rois 9-10) ; la comparaison des deux textes présente toutefois certains désaccords. C'est sans doute par suite de bévues de copistes qu'au v. d Âchazia est appelé Azaria^, et qu'au v. 2 son âge, à son avènement, est évalué à 42 ans, d'où résulterait qu'il aurait été plus vieux que son propre père*.

L'histoire du règne et de la chute de l'usurpatrice Athalie fournit une excellente occasion de comparer deux récits parallèles des Rois et des Chroniques, et d'observer la nature des procédés littéraires du Chroniste. J'invite très particulièrement ici mes lecteurs à placer côte à côte les deux textes

1 Achazia est appelé Joacbaz dans II Chron. 21 17 ; cela n'est pas une faute, Achazia et Joachaz étant au fond le même nom, avec interversion des éléments constituants (comme Théodore et Dorothée).

> Dans II Rois 8 26 on lit 32 ans.

358 ESORAS-NÉHÉMIE^ CHRONIQUES

en question et à se rendre compte de leurs rapports mutuels. II n'est pas possible de douter que le Chroniste ait eu sous les yeux la page du livre des Rois qui commence par ces mots : « Athalie^ mère d'Achazia, voyant que son fils était mort..., etc. » (comp. II Rois 11 avec II Chron. 22 10-23 si). Non seulement la marche de la narration est la même, mais, la plupart du temps, les termes employés sont textuellement identiques. Il y a donc emprunt évident. Et pourtant Tesprit qui anime l'un et l'autre récits n'est pas le même, et l'impression qu'ils laissent diffère notablement.

Le début est à peu près identique de part et d'autre, sauf que les Chroniques font de Joschabeath (Joschéba dans les Rois) la femme du prêtre Jéhojada ; ce détail peut avoir été puisé à bonne source. Mais la divergence commence à propos des préparatifs du complot ourdi par Jéhojada pour détrôner l'usurpatrice. Dans les Rois les conjurés sont en nombre restreint et tous « laïques » ou plutôt militaires : ce sont les capitaines des compagnies de la garde avec leurs soldats. Tout est conduit dans le plus grand secret jusqu'au jour où, soudain, la conspiration éclate. Dans les Chroniques, au contraire, les prêtres et les lévites jouent un rôle capital ; le pays tout entier (« tout Juda », v. 8) entre dans le mouvement. Au lieu que ce soient les « coureurs » (gardes du corps) qui entourent le jeune roi Joas, c'est < tout le peuple ». Les capitaines de la garde (« chefs de centaines ») apparaissent bien encore çà et là dans le texte du Chroniste, et même celui-ci donne leurs noms ; mais l'intervention de ces officiers et de leurs troupes devient énigmatique du fait que, dans le reste du récit, leur rôle passe aux prêtres et aux lévites. La surprise d'Athalie, à son arrivée inopinée dans le temple, se comprend très bien dans les Rois ; elle est inexplicable dans les Chroniques où une conjuration privée et secrète est transformée en une manifestation nationale et publique. A partir du passage qui relate la mort d'Athalie, les deux récits diffèrent moins; toutefois celui du Chroniste se distingue encore par quelques modifications et adjonctions, où les prêtres, les lévites, les chantres et les portiers sont mis en scène. La façon dont le Chroniste a opéré dans cette

bigitized by VjOOQIC

partie de son œuvre est particulièrement significative, et nous pouvons saisir quelques-uns de ses procédés. Il conserve certaines phrases telles quelles, en se bornant à changer le sujet des verbes. La physionomie générale du récit est ainsi transformée. Il est à peine nécessaire d'ajouter qu'autant les données des Rois méritent créance, autant celles des Chroniques doivent être traitées comme suspectes. Ce jugement pourra paraître sévère ; un examen attentif des textes le confirmera.

Pour Joas (24), les Chroniques suppriment la mention du maintien des hauts-lieux. Elles relatent, comme les Rois, les travaux entrepris par ce roi pour la restauration du temple. Cependant les mesures prises à cet égard sont représentées d'une façon différente : les lévites reçoivent une mission, les reproches adressés par Joas au sacerdoce sont sensiblement atténués et, d'une façon générale, les faits sont dépeints avec une coloration spéciale ^ En outre le Chroniste distingue dans la carrière de Joas deux périodes nettement tranchées. Pieux tant que vécut Jéhojada, Joas aurait, après la mort de ce dernier*, abandonné l'Eternel, servi les faux dieux, encouru les répréhensions des prophètes et fait périr l'un de ceux-ci, Zacharie, le propre fils de son bienfaiteur Jéhojada ^. Ces détails, si défavorables à Joas, paraissent trouver un appui dans II Rois 12 2, du moins sous la forme que nos versions donnent à ce verset. Mais la traduction exacte de cette phrase est bien plutôt : « Joas fit ce qui est droit aux yeux de l'Eternel toute sa vie comme (ou parce que) le prêtre Jéhojada l'avait instruit >. Ainsi le bon témoignage rendu à Joas s'applique à sa carrière tout entière. Il semble donc qu'il y ait lieu de se défier quelque peu du tableau que le Chroniste trace de l'infidélité de Joas. Cependant il n'est

* La mention « des fils d'Athalie» (7) est tou a fait inintelligible; le texte est sans doute fautif.

^ D'après II Chron. 24 15^ Jéhojada aurait atteint Tàge de 130 ans; il aurait donc déjà été centenaire lors de l'avènement de Joas.

3 Les Evangiles parlent du meurtre de Zacharie (Matth. 23 35, Luc 11 81); dans Matthieu, il est par erreur donné comme fils, non de Jéhojada, mais de Barachie (Bérékia; comp. Es. 8 2, Zach. 1 1, 7, et plus haut, I, p. 643, n. 2).

360 ESDRA.S-XÉHÉMIE, CHRONIQUES

guère probable que la donnée relative au meurtre de Zacharie ne repose sur aucun fondement; elle peut avoir été puisée dans un document historique qui était inconnu à l'auteur du livre des Rois.

Les Chroniques rapportent encore l'invasion des Syriens en Palestine sous le règ^ne de Joas. Mais tandis que les Rois nomment Hazaël et racontent que celui-ci, après avoir pris Gath, renonça à attaquer Juda et Jérusalem parce que Joas lui paya un gros tribut, le récit du Chroniste est différent. Il présente l'arrivée des Syriens comme l'accomplissement d'une menace de Zacharie mourant ; il montre l'armée syrienne, peu nombreuse, triomphant de la très grande armée de Juda, tuant « tous les chefs du peuple » et emportant un butin considérable. On pourrait même interpréter le texte comme impliquant la prise de Jérusalem par l'ennemi. Enfin, d'accord avec les Rois, le Chroniste raconte la mort violente de Joas ; il rattache aussi cet événement au meurtre du fils de Jéhojada^

§ 416. Le ch. 25 est consacré au roi Âmatsia. Nous n'y retrouvons pas textuellement l'appréciation du livre des Rois sur Amatsia et son père Joas; le Chroniste la formule un peu autrement, et retranche, ici encore, le passage usuel concernant la perpétuation des hauts-lieux. En revanche il reproduit l'incident relatif à la conduite d'Amatsia envers les fils des meurtriers de son père, avec son considérant deutéronomistique '. 11 rapporte aussi la victoire d'Amatsia sur les Edomites, avec l'adjonction d'un détail inconnu du livre des Rois (12) et la suppression d'une phrase de ce dernier, et la guerre d'Amatsia contre Joas, roi d'Israël, sans

* Le texte massorétîque dit ici (25) « des fils du prêtre Jéhojada », aa pluriel ; c'est évidemment une erreur de copiste.

^ A propos de ce passage et de son parallèle dans le livre des Rois^ citons la remarque suivante de M. Westphal {Sources da Peniateaqae, l, 7) : Le passage de Tidée biblique à Tidée traditionnelle est marqué de la façon la plus intéressante dans la transposition qui suit : « Comme il est écrit dans le livre de la Thorah de Moïse »^ dit le second livre des Rois (14 6). « Comme il est écrit dans la Thorah, dans le livre de Moïse », répète au même endroit le deuxième livre des Chroniques....

JHRONIQUES 361

rien ometlre du récit des Rois sur ce sujet. En somme donc rhistoire d'Amatsia dans les Rois se retrouve à peu près au complet dans les Chroniques. Mais celles-ci y ajoutent d'autres renseignements. D'abord, un dénombrement de Juda et de Benjamin donne un total de 300 000 hommes (5). Le Chroniste y joint la mention surprenante de 100 000 mercenaires recrutés par Amatsia dans le royaume d'Israël, puis congédiés par lui à l'instigation d'un homme de Dieu et faisant une razzia sanglante dans les villes de Juda ^ pendant qu' Amatsia guerroie contre les Edomites. Un autre fait non moins étonnant, c'est que, d'après les Chroniques, Amatsia, vainqueur des Edomites, se mit à adorer à Jérusalem les dieux du peuple vaincu, et que, repris par un prophète, il repoussa cet avertissement. La déplorable issue de sa guerre contre Joas est expressément présentée comme le châtiment de cette idolâtrie et de cet endurcissement ^.

Le roi suivant est toujours appelé Ozias par le Chroniste, sauf dans la généalogie des Davidides (I S 12), tandis que les Rois emploient alternativement les noms d'Azaria et d'Ozias. Les Chroniques renferment sur son compte tout ce qu'en disent les Rois ; c'est du reste fort peu de chose. Elles se taisent toutefois comme d'habitude sur le sujet des hautslieux. En revanche elles fournissent sur ce règne des détails assez circonstanciés, dont la provenance semble garantie par leur nature même. II est parlé, en effet, de travaux effectués soit à Jérusalem, soit dans le reste du pays ; et quant aux expéditions et aux conquêtes, attestant la puissance militaire d'Ozias, elles trouvent un appui dans le détail donné II Rois 14 2S concernant la prise d'Elath. Le dénombrement de l'armée judéenne sous Ozias est en rapport avec les chiffres

* Ces € villes de Juda » sont situées « de Samarie jusqu'à Beth-Horon », c'est-à-dire dans une région qui a toujours fait partie du royaume du nord (43).

^ La mention d'Obed-Edom (24) s'explique par I Chron. 26 15 et dénote une connaissance exacte de la topographie du temple. Il faut pourtant observer qu'il est singulier de voir intervenir d'une façon si imprévue le nom d'Obed-Edom (qui signifie « celui qui sert Edom ») dans l'histoire d'un roi que le Chroniste accuse précisément d'avoir « recherché les dieux d'Edom » (14, SO).

362 ESDRA8-NÉHÊMIE, CHRONIQUES

habituels du Chroniste : il indique 307 500 hommes. La brève donnée des Rois (II 15 s) touchant la lèpre d'Ozias est considérablement développée dans les Chroniques. Cette maladie est présentée comme un châtiment encouru par le roi pour avoir voulu pénétrer dans le temple et y offrir l'encens en personne, malgré l'opposition d'Azaria, le grand prêtre, revendiquant le droit CAxlusif des fils d'Aaron. Ce morceau est au plus haut point dans la manière du Chroniste, aussi bien pour le fond que pour la forme. Il serait pourtant injustifié de prétendre qu'il ne peut reposer sur aucune base historique.

Le règne de Jotham est traité dans les Chroniques (27) presque aussi brièvement que dans les Rois. Le Chroniste supprime le passage relatif aux hauts-lieux, ajoute une phrase rappelant le sacrilège d'Ozias, complète la liste des constructions de Jotham et raconte une guerre contre les Ammonites. Il ne mentionne pas, comme II Rois 15 37, que la coalition syro-israélite commença à inquiéter Juda déjà sous Jotham.

Le ch. 28 traite du règne d'Achaz. Il reproduit sur son compte, avec des adjonctions sans importance, le jugement défavorable des Rois*. La guerre des rois de Damas et de Samarie contre Juda et l'intervention, sollicitée par Achaz, de Tiglath-Piléser, roi d'Assyrie, figurent également dans le récit du Chroniste, mais sous une forme très différente de celle des Rois, et, en somme, avec des détails beaucoup plus défavorables à Achaz. Tandis que les Rois affirment que les alliés ne purent pas vaincre Achaz, et que Tiglath-Piléser lui vint en aide très efficacement, les Chroniques font battre Achaz successivement par les Syriens (5), les Israélites* (6), les Edomites (i7) et les Philistins (18), et ajoutent que « Tilgath-

* D'après les Rois (II 16 3) Achaz a fait passer par le feu son fils, d'après les Chroniques (II 28 3) ses fils; il en est de même plus loin du roi Manassé (II Rois 21 6, II Chron. 33 6). Ce grossissement n'est probablement pas imputable au Chroniste ; c'est une erreur de texte.

' Le roi Pékach, est-il dit, tua en une journée 120 000 guerriers de Juda et fit 200 000 prisonniers. Un prophète, Oded, appuyé par quelques chefs ëphraïmites, réussit à faire remettre en liberté ces nombreux captifs^ auxquels on restitua tout le butin et qu'on reconduisit... à Jéricho.

Pilnéser* > traita Achaz en ennemi et ne le soutint pas (20). Elles omettent totalement de dire que les Assyriens portèrent un coup terrible au royaume de Samarie et détruisirent celui de Damas. Elles semblent même admettre que les Syriens ont gardé leur suprématie grâce à l'appui de leurs dieux et présentent Achaz comme influencé par ce fait et se mettant à adorer les dieux des rois de Syrie. C'est là une étrange transformation de II Rois 16 iO ss. Les changements que, d'après ce même passage, Achaz introduisit dans le temple de Jérusalem revêtent également un tout autre aspect dans les Chroniques.

§ 417. Ezéchias est le seul roi de Juda dont la biographie, longue et détaillée dans les Rois, soit écourtée dans les Chroniques. Ce n'est pas qu'à première vue on s'aperçoive de ce fait ; en effet quatre chapitres (II Chron. 29-32), et non des plus brefs, sont consacrés à ce règne qui n'occupe que trois chapitres dans les Rois. Mais, en comparant les deux livres, on voit bien vite que le Chronisle a singulièrement abrégé et condensé les récits relatifs à l'invasion de Sanchérib, et surtout à la maladie d'Ezéchias et à l'ambassade de Mérodac- Baladan.

Cette dernière n'est même mentionnée qu'implicitement (32 25-26, 31), et il faut connaître le livre des Rois (ou le passage parallèle d'Esaïe) pour comprendre l'allusion. Quant à la maladie du roi et à sa guérison, un seul verset (32 24) suffit à la décrire. Dans Thisloire de Sanchérib, les dates sont supprimées ainsi que la plupart des noms propres et la mention du lourd tribut payé par Ezéchias au conquérant ; la personnalité d'Esaïe est tellement effacée que son nom n'est prononcé qu'une fois (32 20). Les incidents pittoresques ou dramatiques sont passés sous silence. Il ne reste qu'un extrait assez incolore du récit des Rois. Sur un seul point le Chroniste ajoute quelque chose de son propre fonds ou d'après quelque autre source : c'est à propos des travaux de fortification accomplis par Ezéchias à Jérusalem (32 2-8). Ainsi II Chron. 32 contient, à lui seul mais très en abrégé, à peu près toute la matière

« Voir plus haut, II, p. 326.

364 ESDRAS-NÊHÊMIE, CHRONIQUES

de II Rois 18 13-20 19. Que renferment donc les ch. 29-31? Ils développent longuement le thème que leur fournit II Rois 18 3-8 (comp. 22). Encore ne parlent-ils ni de la destruction du serpent d'airain, ni des succès remportés à la guerre par Ezéchias. En revanche ils montrent le roi, dès le début de son règne, s'adressant aux lévites, et ceux-ci purifiant le temple de toutes les abominations d'Âchaz (comp. II 2824-25). Puis vient la description d'une solennité expiatoire, avec sacrifices et chants, célébrant la reprise du culte que, d'après le Ghroniste, Achaz aurait fait cesser pour un temps en fermant même les portes du temple. Suit, au ch. 30, le tableau d'une Pâque solennelle, à laquelle participent des Israélites des tribus du centre et du nord^ La durée de la fête est doublée; « depuis le temps de Salomon rien de semblable n'avait eu lieu dans Jérusalem » (2d). Au ch. 31, après avoir fait disparaître les idoles et les hauts-lieux, non seulement dans son royaume mais dans Ephraïm et Manassé, Ezéchias réorganise le sacerdoce, les sacrifices, les prémisses, les dîmes, et apparaît en tout cela comme un rénovateur des institutions que le Ghroniste a attribuées à David. Il est évident que, pour l'époque d'Ezéchias comme pour celle de David, le Ghroniste utilise dans ses descriptions les faits de son propre temps. Il n'en faudrait pourtant pas conclure que la réforme d'Ezéchias dans son ensemble est rapportée dans les Ghroniques uniquement sur la base des brèves données du livre des Rois. Les détails consignés ici sont justement de ceux que le Ghroniste pouvait puiser dans ses sources spéciales, notamment dans les archives du second temple.

L'histoire de Manassé commence dans les Rois et dans les Ghroniques par la même péricope ; les divergences sont minimes *. Mais, arrivé au passage qui renferme les répréhen* sions adressées à Manassé par les prophètes (II Rois 21 io-is), le Ghroniste coupe court, et se borne à dire : « L'Eternel

^ Le Ghroniste ne parle nulle part de la destruction de Samarie qui eut lieu sous Ezéchias; comp. II Rois 18 9-12.

^ Le Ghroniste supprime la comparaison avec Achab. Quant à la mention des fils (33 6) au lieu du fils, voir plus haut à propos d*Achaz, II, p. 362,, D. 1.

parla à Manassé et à son peuple et ils n'y firent point attention ». Il omet également de parler du sang innocent répandu en abondance par Manassé (II Rois 22 id). En revanche il signale un événement d'une grande portée politique, dont Manassé aurait été non seulement le spectateur mais la victime. D'après son récit, l'armée assyrienne envahit Juda, Manassé fut mené captif à Babylone, puis relâché et replacé sur son trône. Il est extrêmement singulier qu'un fait de cette importance soit entièrement passé sous silence dans le livre des Rois, d'autant plus que celui-ci a été composé à une époque où les souvenirs du règne de Manassé étaient encore récents, et que la déportation d'un roi de Juda constituait un précédent du plus haut intérêt au point de vue des destinées réservées à tels de ses successeurs. D'autre part, il serait étrange que le Chroniste ou l'une de ses sources eût inventé de toutes pièces cet épisode. Ce que nous ont appris les monuments assyriens sur la situation politique du temps ne rend pas invraisemblable la participation de Manassé à une coalition contre le puissant empire assyrien et la vigoureuse répression qu'il aurait eu à subir. Le cas d'un souverain détrôné par un roi d'Assyrie, puis restauré dans ses Etats, n'est pas sans exemple. Il n'est pas jusqu'à la mention de Babylone (il), si imprévue alors qu'on s'attendrait à lire Ninive dans l'histoire de la captivité de Manassé, que l'on ne puisse expliquer par les circonstances de l'époque ; il ne serait pas nécessaire de voir dans l'emploi de ce mot une erreur du €hroniste ou la bévue d'un copiste. Il ne faut donc pas condamner sommairement, comme dénuées d'historicité, les assertions du livre des Chroniques touchant la captivité de Manassé ; il convient bien plutôt de réserver notre jugement sur ce sujet, d'autant plus que des découvertes ultérieures en matière d'inscriptions cunéiformes risquent de nous apporter de plus amples informations.

Cependant le Chroniste ne se borne pas à relater les faits extérieurs de la carrière de Manassé, rappelés ci-dessus. Il y joint la mention de sa repentance en prison, de ses prières à l'Eternel, puis, après son retour à Jérusalem, l'énumération de ses mesures réformatrices. On comprendra qu'il soit impos-

866 ESDRAS-NÉHÉMIB, CHRONIQUES

sible de discuter la réalité d'un fait intérieur, tel que l'humiliation, la conversion de Manassé. Mais il en est autrement de ses prétendues réformes. Si, comme l'affirment les Chroniques, Manassé, remonté sur le trône, a détruit l'idolâtrie et restauré le culte exclusif de Yahvé, comment se fait-il que, d'après le témoignage concordant des Rois et des Chroniques^ son fils et successeur Amon ait persévéré dans les égarements idolâtres de son père et servi « les images taillées qu'avait faites Manassé >? comment se fait^il que le jugement péremptoirement défavorable que les Rois portent sur Manassé ne soit mitigé par aucune circonstance atténuante? comment se fait-il enfin que la réforme, indubitablement historique, du roi Josias, ait trouvé à s'exercer dans de si vastes proportions^ et que, d'après plusieurs témoignages (II Rois 23 26, 24 3-4^ Jér. 15 4), la ruine finale de Jérusalem soit imputée aux péchés de Manassé? On voit quelles sérieuses objections soulève la donnée des Chroniques d'après laquelle la partie terminale du règne de Manassé aurait été caractérisée par une véritable réforme. Quant à la « Prière de Manassé >►, qui figure parmi les écrits dits apocryphes de l'A. T., c'est une composition tardive, nullement dépourvue d'élévation; un Juif pieux Ta écrite en grec, inspiré peut-être par le récit des Chroniques et spécialement par 33 18, où il est parlé de « la prière de Manassé à son Dieu » comme d'un document conservé^ soit dans les Actes des rois d'Israël, soit dans le livre de Hoza'i (comp. plus bas, § 437).

Les renseignements que donne le Chroniste (i4) sur les^ travaux de construction effectués à Jérusalem par Manassé paraissent puisés à bonne source.

Le court règne d'Amon (33 îi-2«) est raconté dans le» Chroniques, à quelques détails près, dans les mêmes termesque dans les Rois.

§ 418. Dans sa description du règne de Josias (34-35) le Chroniste enregistre en somme les mêmes faits que le livre des Rois; mais il les groupe différemment et introduit dans^ son exposé un classement chronologique qui lui est propre^.

1 Nous avons déjà vu plus haut (11^ p. 353) quelque chose d'analogue k propos du règne d'Asa.

Les faits importants du règne de Josias sont : 1® la trouvaille du livre de la Loi et sa promulgation ; 2® la réforme, destinée à faire disparaître les idoles et les hauts-lieux ; 3® la célébration d'une Pâque solennelle. Le livre des Rois les rapporte dans l'ordre ci-dessus, et les rattache tous trois à la même année, la 18"* du règne de Josias. Le livre des Chroniques procède au contraire de la façon suivante. Il place dans la 8"« année du règne la conversion de Josias à l'Eternel, et dans la 12*« toutes les mesures réformatrices aboutissant à l'abolition de l'idolâtrie. La description qu'il en donne (34 3-7) est du reste beaucoup plus brève que celle des Rois (II 23 4-20) ; elle est conçue en termes généraux et ne donne pas d'indications précises. Le seul sujet que l'auteur développe quelque peu est celui de l'extension des réformes au territoire de l'ex-royaume du nord ; il énumère diverses tribus, entre autres Siméon et Nephthali ; il ne parle pas des hauts-lieux.

Après avoir ainsi dûment constaté l'accomplissement de l'œuvre réformatrice, le Chroniste passe à la 18"* année du règne, et raconte (34 8-i3), en insistant sur le rôle des lévites, et même sur celui des musiciens, l'exécution des travaux de restauration du temple, que le récit des Rois décrit comme devant s'effectuer ultérieurement.

La découverte du livre de la loi, l'impression produite sur Josias, la sentence de la prophétesse Houlda, l'assemblée solennelle du peuple et la lecture publique du livre de l'alliance sont rapportées dans les Chroniques (34 14-32) à peu près textuellement dans les mêmes termes que dans les Rois. A la suite de ce récit, le Chroniste introduit assez gauchement (33) quelques lignes parlant en termes vagues des efforts de Josias au point de vue religieux. C'est le pâle reflet des données concrètes et circonstanciées des Rois. Le Chroniste en est réduit là parce qu'il a transporté la réforme proprement dite à six ans en arrière. Le motif de cette transposition n'apparaît pas clairement. Il n'en demeure pas moins évident que l'ordre suivi par les Rois doit être adopté sans hésitation.

Il reste à parler de la Pâque. Ici le Chroniste se donne libre carrière. Au lieu des trois versets que les Rois consa-^

868 • ESDRAS-NÊHÉMIE, GHR0NI0UE8

crent à ce sujet, il décrit longuement (35 1-19) tous les détails de cette solennité. Certains traits de ce tableau portent au plus haut degré le cachet d'anachronismes (3) ; les nomenclatures de prêtres, de lévites, de chantres et de portiers ne font naturellement pas défaut. Le jugement du livre des Rois, d'après lequel aucune Pâque pareille n'avait été célébrée depuis le temps des juges, est reproduit par les Chroniques, qui substituent seulement aux juges le nom du prophète Samuel. Etant donné le compte rendu emphatique de la Pâque d'Ezéchias (II Chron. 30), cette appréciation se légitime moins ici que dans les Rois. Le récit de la mort de Josias, très bref dans les Rois, est beaucoup plus détaillé dans les Chroniques (35 so-ss), qui mêlent à leur narration quelques traits empruntés à celle de la mort d'Âchab. Tandis que les Rois font mourir Josias à Meguiddo, les Chroniques disent que, blessé dans cette ville, il mourut à Jérusalem. Elles parlent en outre d'une complainte de Jérémie sur Josias et d'un recueil de complaintes; nous avons eu l'occasion de traiter ce sujet à propos du livre des Lamentations^ :

Au ch. 36, les règnes successifs de Joachaz, de Jéhojakim et de Jéhojakin (Jéconias) font l'objet d'une narration sommaire, encore beaucoup plus brève que celle des Rois, et qui, sur certains points, contredit cette dernière. La destitution de Joachaz aurait eu lieu à Jérusalem ; les Rois la placent à Ribla. Jéhojakim aurait été lié de chaînes par Nébucadnetsar pour être emmené à Babylone, et une partie des vases sacrés du temple y auraient été transportés alors ; les Rois ignorent ces faits et il n'y a aucune raison d'admettre à cette date-là une première prise de Jérusalem *. Par contre la prise de Jé^ rusalem en 597, qui mit fin au court règne de Jéhojakin, est un événement historique de première importance, dont les Rois parlent avec l'insistance qu'il mérite : les Chroniques n'en font pourtant qu'une mention des plus brèves '.

Sur le règne de Sédécias le livre des Chroniques, comme

* Voir plus haut, II, p. Î07 ; comp. aussi p. 315.

* Voir plus haut, II, p. 274.

^ L*âge de Jéhojakin à son avènement est de huit ans selon les Chronio ques; les Rois disent dix-huit ans. Cette divergence peut provenir des

celui des Rois d'ailleurs, ne donne pas d'autres détails que ceux qui concernent sa fin. Le jugement général sur Sédécias est plus développé dans les Chroniques (36 li-ic), qui font intervenir le nom du prophète Jérémie comme ayant vainement averti le roi. En revanche la description du siège et de la ruine de Jérusalem (i7-3i) est très écourtée et se meut dans les généralités; on n'y retrouve aucune des données topographiques, ni aucun des traits personnels qui caractérisent le récit des Rois et de Jér. 52. Après avoir ainsi esquissé plutôt que raconté la catastrophe de 586, le Chronisle fixe la durée que devait avoir la période de l'exil : 70 ans, d'après la parole de Jérémie. Il faut remarquer que le point de départ adopté ici par le Chroniste n'est pas celui qu'indique le livre de Jérémie (25 li-is, 29 lo).

Enfin, le livre des Chroniques se termine par quelques lignes, rapportant, au moins en partie, l'édit promulgué par •Cyrus dès la première année de sa royauté sur Babylone, et relatif à la restauration du temple de Jérusalem. Cette péri- -cope, qui renoue le fil de l'histoire au bout d'un demi-siècle, «est brusquement interrompue au milieu d'une phrase. Cette fin abrupte ne saurait être attribuée au Chroniste ; il faut en imputer la responsabilité à ceux qui ont séparé les uns d'avec les autres les livres que nous appelons d'une part les Chroniques et d'autre part Esdras et Néhémie. La même péricope se retrouve en effet au début du livre d'Esdras ; là elle n'est point tronquée et la narration se poursuit d'une façon continue. On pourrait à bon droit se demander pourquoi, lors du partage en deux ouvrages distincts, on n'a pas arrêté le premier avec la mention de l'exil (v. îi). 11 faut probablement en chercher le motif dans la tendance, conforme aux habitudes juives, de terminer sur une note de bon augure*.

§ 419. Nous avons maintenant à dégager les résultats de

copistes ; il est impossible de dire laquelle des deux leçons doit être préférée.

^ C'est ainsi que, dans la lecture synagogale, lorsqu'on achève Es. 66, on répète Tavant-dernier verset après le dernier, afin que l'impression finale soit favorable.

nn. A. T. II. 24

Tanalyse ci-dessus et l'impression dominante qu'eUe noos laisse. Le livre des Chroniques est ou ouvrag'e qui me parati mériter le qualificatif de dérivé ou de secondaire. Je veux dire par là qu'on ne peut pas Tenvisager en lui-même et pour lui-même: son caractère de dépendance est trop fortement acccentué pour cela. Il se révèle à nous comme une tentative non pas d'écrire l'histoire mais de la récrire. Les remarques qu'il fait naître et les jugements qui en découlent ont toa^ jours quelque chose de relatif, de comparatif. Constamment le souvenir des livres bibliques antérieurs et de leurs élé* ments constitutifs s'impose au lecteur des Chroniques. Il note et classe les observations qu'il ne peut s'empêcher de faire à propos des procédés du Chroniste. Nous avons déjà indiqué plus haut quels étaient les mobiles auxquels obéissait cet au« teur. L'analyse de son œuvre nous a montré les résultats obtenus. Nous avons à enregistrer un grand nombre d'omissions, incontestablement volontaires et presque toujours explicables. Les actes blâmables des rois légitimes, tels que les péchés de David et les infidélités de Salomon, sont passés sous silence. Il en est de même des événements peu édifiants survenus dans la famille royale, et de certaines mésaventures dont la dynastie a été la victime, comme la révolte de Schéba (II Sam. 20) et l'entrée en scène de Jéroboam (I Rois 11

Le Chroniste se montre tellement sensitif qu'il va jusqu'à supprimer la mention de la prise de Guézer par Pharaon, qui donna cette ville en dot à sa fille, l'épouse de Salomon (I Rois 9 16). Entraîné par cette propension à opérer de nombreux retranchements, le Chroniste en a fait en outre quelques-uns dont la vraie raison nous échappe ; il peut nous sembler que la générosité de David envers Mephiboscheth et le jugement de Salomon auraient pu trouver grâce à ses yeux. 11 y a d'ailleurs une telle disproportion de nombre et d'importance entre ces rares exemples d'omissions en apparence immotivées et les cas très fréquents de suppressions préméditées qu'il est hors de question de méconnaître l'influence exercée à cet égard par les idées particulières du Chroniste.

GHB0NIQUB8 371

Si des omissions Ton passe au phénomène inverse, aux adjonctions, on constate qu'ici ce n'est pas tant le royalisme du Chroniste qui agit; c'est bien plutôt son lévitisme. Rien de plus naturel que cette différence. Les livres de Samuel et des Rois parlent beaucoup des rois ; ils en disent tantôt du bien, tantôt du mal, même à propos des meilleurs d'entre eux. De là, pour le Chroniste, mainte occasion de faire des coupures. Non seulement il élimine Saûl et les rois des Dix tribus, mais il émonde aussi l'histoire de David et de ses descendants. D'autre part, quand on en vient aux prêtres et aux lévites, on s'aperçoit bientôt que Samuel et les Rois n'en parlent que très peu : beaucoup trop peu au gré du Chro* niste. Les institutions qu'en langage moderne nous appelle* rions ecclésiastiques tiennent une très petite place et n'exci** lent qu'un minime intérêt dans les livres historiques antérieurs. Elles sont au contraire au premier plan dans les préoccupations du Chroniste, et c'est à elles que se rapportent la plupart des adjonctions qu'il a introduites dans son œuvre, soit à propos du règne de David (I Chron. 22-26,- 28-29) soit à l'occasion de ses successeurs (Asa, Josaphat, Ezécfaias, Josias). II y a lieu de se demander quelle valeur historique peuvent avoir ces données. Les deux réponses extrêmes nous paraissent devoir être écartées. Considérer tous ces détails comme sûrs et authentiques, c'est ce qu'in-* terdit leur comparaison avec les données de Samuel et des Rois. Les rejeter en bloc, comme dénués de toute crédibilité,' c'est méconnaître l'existence de certains documents, listes et recueils, accessibles au Chroniste et sans doute utilisés par lui ; c'est aussi et surtout lui attribuer une faculté d'inven* tion que rien ne nous autorise à nous représenter si riche et si productive. Il convient donc d'adopter, à l'égard des renseignements spéciaux fournis uniquement par le Chroniste et relatifs à l'organisation delà tribu sacerdotale, une attitude en quelque sorte expectante. Nulle part, et surtout pas dans les coutumes religieuses, le rôle de la tradition ne doit être dé-^ daigné. Les usages en vigueur dans la période postexilique, sons l'influence de la réforme sacerdotaliste d'Esdras, peuvent très bien avoir leurs origines premières dans ceux du temple

872 ESDBAS-NfiHÉMIE, UHR0NIQUE8

de Salomon. Et les archives du temple peuvent, même au travers de la période tourmentée de l'exil et de la restauration, avoir conservé des documents que le Chroniste a consultés.

Ce que nous venons de dire des adjonctions € lévitisantes » s'applique également aux autres, mais avec des nuances. L'analyse a montré que parfois la base de ces récits additionnels était assez précaire, par exemple pour la guerre d'Âbija, les mercenaires d'Amatsia, etc.; d'autres fois, comme pour l'invasion de Zérach sous Âsa, pour la mauvaise conduite de Joas après la mort de Jéhojada, pour la déportation de Manassé, un fait historique réel peut avoir donné naissance au récit ; ailleurs encore le fondement est plus sûr, par exemple pour les conquêtes d'Ozias. 11 n'est pas possible d'établir de règle générale; chaque cas doit être examiné pour lui-même.

§ 420. Outre les omissions et les adjonctions, il faut encore étudier ce qu'on peut nommer les modifications intro-' duites par le Chroniste. Nous en avons relevé bon nombre dans les généalogies ; elles sont dues en partie aux copistes, mais aussi à la diversité des sources employées ; il en est peut-être quelques-unes auxquelles l'esprit de tendance n'est pas tout à fait étranger, ainsi le rattachement de Samuel à la généalogie de Lévi.

Une remarque analogue s'impose à propos des chiffres, dont la grosseur, pour ne pas dire l'énormité, est un des traits marquants du livre des Chroniques. C'est ainsi que les 50 sicles d'argent de II Sam. 24 24 deviennent 600 sicles d'or dans I Chron. 21 25, et que les talents d'or et d'argent, au lieu de se compter par centaines sont évalués par milliers et par centaines de milliers. Les armées atteignent également des proportions colossales ; nous en avons cité de nombreux exemples, sans parler des chiffres indiqués en certaines occasions pour les prisonniers de guerre et pour les victimes d'un jour de bataille. Il est juste de reconnaître que le livre de Samuel, à propos du dénombrement de David (II 24 o), énonce déjà des nombres considérables. C'est justement dans le passage parallèle à celui-là (I Chron. 21 5) que se ren-

contre Tunique exemple d'un chiffre diminué par le Chroniste ^ : 470000 hommes de Juda au lieu de 500 000. Il est vrai que d'autre part le Chroniste hausse le chiffre des hommes d'Israël de 800 000 à 1 100 000, en sorte que le total général est accru ; mais il est curieux que la réduction porte sur Juda.

En troisième lieu les tentatives faites çà et là par le Chroniste pour classer chronologiquement ses matériaux le met^ tent en conflit avec le livre des Rois; voir la guerre d'Asa contre Baëscha, qui aurait eu lieu plusieurs années après la mort de ce dernier, et les dates échelonnées par le Chroniste dans le règne de Josias.

L'influence des conceptions théologiques propres à l'époque postexilique se fait sentir en particulier dans la substitution du nom de Satan (I Chron. 21 i) à celui de Yahvé (II Sam« 24 i). Faut-il peut-être également ramener à une cause analogue l'intervention du feu du ciel consumant l'holocauste (I Chron. 21 26, II 7 i ; comp. II Sam. 24 25, 1 Rois 8 54)?

Les modifications les plus fréquentes procèdent du désir qu'éprouve le Chroniste de faire jouer aux lévites un rôle important, ou, pour mieux dire, de sa ferme conviction que les lévites ont dû jouer ce rôle et l'ont certainement joué en fait. A cet égard, le récit du transfert de l'arche (II Sam. 6, I Chron. 15) est très significatif: dans Samuel il n'est parlé ni de prêtres ni de lévites, David est seul en scène, tandis que dans les Chroniques le rôle des ministres du culte est fortement souligné : Obed-Edom de Gath, un Philistin semblet-il, devient un lévite. L'histoire de la dédicace du temple de Salomon (I Rois 8, II Chron. 5-6) fournit également au Chroniste une occasion de rectifier le récit des Rois à son point de vue, qui est celui de la législation sacerdotale. Ainsi, pour noter un détail caractéristique, dans I Rois 8 3 ce sont les prêtres qui portent l'arche, dans II Chron. 5 4 ce sont les lévites. Nous avons déjà fait ressortir précédem-

* Un autre exemple serait fourni par le nombre desT crèches pour les chevaux de Salomon (I Rois 4 26 : 40 000 ; II Chron. 9 25 : 4000), si cette divergence ne paraissait simplement due aux copistes. Comp. d'ailleurs aussi I Rois 10 26, II Chron. 1 14.

ment combien cette préoccupation lévitique avait influencé la description de la conspiration contre Athalie (Il Chron. 23 ; comp. II Rois 11). La façon dont les Chroniques racontent les circonstances dans lesquelles Ozias devint lépreux leur permet de célébrer le courage du grand prêtre Azaria et de ses compagnons (II Chron. 26 i6-ai). En revanche les innovations dont le roi Âchaz fut l'auteur, à Tégard du culte du temple et de l'aménagement du parvis (II Rois 16 lO-is), sont présentées différemment dans les Chroniques (II 28 22-25) et même transformées du tout au tout, de façon à passer sous silence la connivence du prêtre Urie. Ces quelques exemples, auxquels on pourrait en ajouter d'autres encore, illustrent l'une des préoccupations dominantes du Chroniste, lequel, comme nous l'avons vu plus haut, a subi cette influence aussi au point de vue des adjonctions et des omissions que nous avons signalées.

§ 421. Le patriotisme du Chroniste, son attachement à la royauté, son désir de sauvegarder le prestige de Juda se trahissent en plus d'un passage. Ainsi s'explique le fait que, se montrant plus acharné deutéronomisle que le livre des Rois lui-même, il fait supprimer les hauts-lieux par Asa et Josaphat (II Chron. 14 2, 4, 17 6). Il est vrai de dire qu'ailleurs (15 17, 20 33) il ajoute, conformément aux données de I Rois 15 14, 22 44, que les hauts-lieux ne disparurent point sous ces deux règnes. Pour Joas, Amatsia, Ozias et Jotham^ qui, d'après le témoignage exprès des Rois, ont maintenu les hauts-lieux, le Chroniste s'abstient de toute remarque à ce sujet, quoiqu'il impute à trois d'entre eux des méfaits plus graves que ne le font les Rois. Sur d'autres points encore nous constatons dans le livre des Chroniques l'influence exercée sur son auteur par ses sentiments nationaux et royalistes. La cession de territoire dont parlent I Rois 9 il et II Chron. 8 2 est un intéressant exemple des corrections que le Chroniste a cru pouvoir et même devoir apporter à l'œuvre de ses devanciers.

Enfin il faut enregistrer le rôle qu'a joué dans l'esprit du Chroniste sa croyance stricte à la doctrine de la rémunération. Partant de la conviction que le juste est récompensé

tandis que le méchant est châtié, il en tire la conclusion qu'un roi coupable ne saurait être demeuré impuni, et que, si un bon roi a subi quelque revers, il doit se Fétre attiré d'une façon ou d'une autre. Trois rois d'entre les meilleurs ont eu à supporter des infortunes : Asa a été frappé d'une maladie douloureuse et prolongée, Josaphat a vu sa flotte détruite, Ozras est devenu lépreux. Ces trois fails, que le livre des Rois se borne à mentionner sans prétendre en offrir l'explication, le Chroniste entreprend d'en indiquer la cause. Inversement, l'un des pires souverains de Juda, Manassé, esl celui de tous dont le règne a été le plus long, et, malgré son endurcissement et sa mauvaise conduite persistante, le livre des Rois ne signale aucun malheur qui soit venu fondre sur lui. Le Chroniste nous le montre détrôné et captif. Mais, comme il était notoire que Manassé était mort à Jérusalem et y avait été enterré, il fallait admettre sa réintégration, et, pour la justifier, lui attribuer des sentiments d'humiliation et de repentance. Il y aurait de l'exagération à prétendre que dans tous les cas susmentionnés, et dans d'autres encore, le Chroniste ait purement et simplement inventé les faits qu'il rapporte. Il peut avoir, en compulsant diverses sources, trouvé des indications étrangères au livre des Rois. Mais il n'est guère possible de croire qu'il n'ait pas adopté et arrangé ses données de façon à les faire cadrer avec son point de vue systématique. Celui-ci du reste n'est pas absolument faux ; il renferme une part de vérité. Le bien et le mal sont loin d'être indifférents ; même ici-bas il y a une justice, il existe des sanctions. C'est ce que proclament avec raison, mais avec sobriété, certains écrivains bibliques, ceux en particulier qui représentent l'école deutéronomistique ^ Ils professent un principe, mais ils ne le poussent pas à l'extrême. L'exagération dans ce domaine est particulièrement fâcheuse. Elle a pour conséquence de rétrécir et de déformer le jugement, et de faire apparaître l'histoire sous un jour inexact. Le livre de Job contient une éloquente protestation contre ce point de vue exclusif, et Jésus en a fait bonne justice.

* Comp. plus haut, I, p. 377-378.

La bonne foi du Chroniste n'est pas en cause. On peut légitimement inculper sa doctrine^ son système, ses procédés. Mais son honnêteté demeure incontestable. On peut même dire qu'il est très scrupuleux à sa manière. Il lui eût été facile de passer sous silence, tout bonnement, les villes cédées à Hiram, la maladie d'Asa, la mésaventure navale de Josaphat, la lèpre d'Ozias. Il ne Ta pas fait. II a recherché,, à son point de vue, quel avait été le pourquoi de ces événements. Il a cédé à cette inclination, fréquente d'ailleurs chez, les esprits très convaincus, qui consiste à préférer l'histoire lelle qu'elle a dû se passer à l'histoire telle qu'elle s'est passée.

Au fond, et d'une façon très générale, il faut reconnaître que, selon la remarque très juste de CornilH, le Chroniste a fait la même découverte que, plus de deux mille ans après lui, Graf et ses adhérents ont refaite à leur tour, à savoir qu'il y avait des incompatibilités entre l'exposé de l'histoire d'Israël fourni par Samuel et les Rois et les données du Pentateuque, tel que nous le possédons et qu'il existait déjà au temps du Chroniste. De deux choses l'une : ou bien Samuel et les Rois sont conformes à la réalité dans leur manière de présenter l'histoire, et alors le Pentateuque, comprenant le Document sacerdotal, ne peut pas avoir été la base du mosaisme et dé la religion d'Israël; ou bien la législation du Pentateuque est mosaïque, et il en résulte que Samuel et les Rois renferment des données inexactes. Seule cette seconde conclusion était acceptable pour le Chroniste, car l'antiquité et l'authenticité de la Thora tout entière étaient naturellement incontestables à ses yeux, et il s'est résolu à rectifier la narration des livres historiques. Il a raconté l'histoire telle qu'elle aurait dû se dérouler si le Pentateuque dans sa totalité appartenait aux plus anciens âges de l'existence nationale d'Israël, et, en agissant ainsi, il a procédé avec une entière bonne foi.

I 422. Dans ces conditions, quelle peut être l'utilité du livre des Chroniques ? D'après tout ce que nous avons exposé,,

« Einleitung, 5« éd., p. 145.

sa crédibilité au point de vue historique est soumise aux plusgraves restrictions. En revanche, ce livre présente à nos yeux un triple avantage.

1® Il nous initie à la connaissance d'une période fort malconnue de rhistoire juive, celle à laquelle il fut écrit. 11 nous révèle, si je puis dire ainsi, Tétat d'âme de son époque, les. conceptions et les croyances dont se nourrissait la petite nation groupée à Jérusalem autour de son temple et de son sacerdoce. Nous apprenons ainsi à connaître les résultatsobtenus, au bout de quelques générations, par la mise e» vigueur du Document sacerdotal, les fruits de Toeuvre accomplie par Esdras. Sans doute, comme l'étude des Psaumes — pour ne citer que cet unique exemple, — nous a permis de le constater, l'âge postexilique et, pour préciser davantage,, le siècle même du Chroniste ont produit encore d'autres, œuvres, où le souffle religieux des temps prophétiques se fait, encore sentir. Le Chroniste ne doit donc pas nous apparaître comme le représentant unique et exclusif de ses contemporains. Mais il est bon que, grâce à lui, nous n'ignorions pas quel était l'esprit régnant dans les sphères en quelque sorte officielles, dans le < clergé y> dont il faisait partie. Pour l'intelligence des événements subséquents, survenus au ii^ et au i*' siècles av. J.-C, la lutte des partis pharisien et sadducéeni par exemple, et même pour la compréhension des faits, rela* tifs au judaïsme, décrits par le N. T., il est précieux d'avoir fait la connaissance du Chroniste.

2* Le livre des Chroniques a conservé un certain nombre de renseignements, généalogiques et statistiques surtout, qui; paraissent provenir de sources plus anciennes, et qui ne sont point dépourvus de valeur. Il faut en user, cela va sans dire,, avec prudence et avec méthode. A cette condition, on peut obtenir des résultats intéressants. Les généalogies des premiers chapitres renferment à cet égard des données qui ont un véritable prix.

3* Enfin l'œuvre du Chroniste, telle qu'elle est, avec sea tendances et^ses préférences, ses omissions, ses adjonctions et ses modifications, fait ressortir et briller d'un vif éclat,, par voie de comparaison, l'histoire telle qu'elle est racontée

dans les livres de Samuel et des Rois. A voir, par l'exemple du livre des Chroniques, ce que peut produire la partialité, même celle d'une âme sincère, on se prend à apprécier davantage les documents qui, sans parti pris, racontent objectivement aussi bien les fautes de leurs héros que leurs actions vertueuses et leurs exploits. Cette comparaison des livres de Samuel et des Rois avec celui des Chroniques permet de compléter, par analogie, l'étude de la question du Pentateuque. Samuel et les Rois nous représentent, pour la portion terminale de l'histoire antéexilique d'Israël, ce qu'était, pour la portion initiale, la Thora JED, après que l'action de l'école deutéronomistique se fut exercée sur les anciens récits populaires. Le livre des Chroniques, par contre, correspond au Pentateuque tel que nous le possédons, avec cette différence toutefois qu'Esdras — ou, si l'on préfère, l'auteur, ou encore les auteurs, de F, — est un esprit supérieur, tandis que le Chroniste n'est qu'un épigone.

§ 423. Après avoir tenté de caractériser le livre des Chroniques au point de vue historique, il faut encore en dire quelques mots au point de vue littéraire.

Le vocabulaire qu'il emploie renferme un grand nombre d'expressions qui lui appartiennent en propre et qui, très fréquentes sous sa plume, ne se retrouvent nulle part ailleurs dans l'A. T., non pas même dans P. D'autres termes favoris du Chroniste sont employés occasionnellement dans les livres tardifs tels que l'EccIésiaste, Daniel, Esther, quelques-uns déjà dans Ezéchiel. Sans entreprendre de donner ici une longue énumération, qu'on trouvera par exemple dans Driver, il est permis d'affirmer que la langue du Chroniste nous apparaît bien telle que nous la ferait attendre l'époque à laquelle il a vécu; mais cette considération de temps ne suffit pas à tout expliquer, il faut faire entrer en ligne de compte le milieu spécial, « ecclésiastique )►, auquel l'écrivain appartenait.

L'orthographe du livre des Chroniques, comparée avec celle des livres historiques antérieurs, dénote également une époque moins ancienne. L'emploi des matres lectionisj c'està-dire des consonnes quiescentes destinées à suppléer en

quelque mesure à l'absence de vocalisation, prend des pro* portions considérables. Malheureusement la comparaison des textes n'a pas toute la valeur qu'elle aurait si les copistes n'étaient pas intervenus avec leur tendance bien connue à uniformiser l'orthographe. Il faut en outre remarquer que, dans les passages parallèles à ceux de Samuel et des Rois, le €hroniste a fréquemment fait disparaître les archaïsmes, les expressions devenues obscures pour lui, les images ou les locutions proverbiales qu'il ne comprenait plus, et remplacé par des euphémismes certains termes un peu crus dont s'étaient servis les vieux documents. C'est ainsi qu'il a éliminé les noms des mois appartenant à l'ancienne nomenclature d'avant l'exU (I Rois 6 i, 37, 38, 82), pour laisser simplement subsister l'indication numérique (II Chron. 3 a, 5 3) et sans introduire les dénominations usitées de son temps. 11 lui arrive aussi de dire Israël pour désigner Juda, ce que le livre des Rois ne fait pas, et pour cause : l'existence des deux royaumes appartenait pour le Chroniste à un passé déjà lointain, et pour lui Juda était l'héritier légitime de l'antique Israël. Dans une occasion, déjà signalée, le Chroniste a été induit en erreur par un terme qu'il ne comprenait plus et a transformé les « vaisseaux de Tarsis pour aller à Ophir )► (I Rois 22 49) en ^c vaisseaux pour aller à Tarsis » (II Chron. 2036). Le texte du livre des Chroniques, à l'exception des généalogies où les erreurs abondent, nous est parvenu dans un 'état de meilleure conservation que les livres de Samuel et des Rois. Ceux-ci en effet ont été plus fréquemment copiés, et à chaque nouvelle copie quelques incorrections de plus se glissent dans le texte. 11 résulte de cette observation que, dans certains cas, le livre des Chroniques peut avoir conservé la vraie leçon originale. Ce fait s'est même produit en dehors du domaine des copistes. Dans le livre de Samuel, l'un des fils de Saûl porte le nom d'Ischboscheth et l'un de ses petits-fils celui de Mephiboscheth ; ce sont là des altérations volontaires ayant pour but de remplacer le nom de Baal par un terme ignominieux {boscheth = la honte). Le Chroniste, vivant à une époque où la polémique contre les faux dieux cananéens avait perdu son actualité, a conservé,

880 BSDRA8-NÉHÉMIE» CHRONIQUES

dans la généalogie de la famille de Saûl, les véritables noms Ischbaal et Meribbaal (I 8 33-34, 9 39-40). De même, pour un fils de David que II Sam. 5 I6 (suivi sur ce point par I Chron. 3 8) appelle Elyada, le Chroniste a conservé ailleurs le véri-table nom, Baalyada (I 14 7). Comp. plus haut, I, p. 326^ n. 1, 329, n. 1 et II, p. 334, n. 1.

IL Le livre d'Esdras-Néhémie.

§ 424. L'unité première des deux livres dits d'Esdras el de Néhémie a été affirmée plus haut. Elle ressort du fait déjà signalé (II, p. 306, n. 1) que les notes massorétiques sur Tensemble des deux livres sont rassemblées à la fin du seconde. Même dans la version des Septante, la séparation semble n'avoir pas existé dès Tabord. Origène, qui le premier distingue les deux livres, ne dissimule pas que, dans la Bible hébraïque, ils n'en forment qu'un. La division en deux a probablement pris itaissance à Alexandrie, et s'est propagée de là dans les églises d'Orient et d'Occident. Jérôme le constate expressément. Il nous apprend en outre que de soa temps les deux livres portaient le nom d'Ësdras; mais lui* même connaît déjà l'autre désignation du second livre et l'appelle occasionnellement livre de Néhémie. La dénomination officiellement consacrée dans le décret du concile de Trente est « le premier livre d'Esdras et le second livre d'Esdras,dit aussi livre de Néhémie ». Comme pour les autres livres bibliques partagés en deux dans l'Eglise chrétienne, la division a pénétré dans le texte hébreu imprimé à partir de la Bible de Bomberg de 1525.

La raison déterminante qui a fait de Samuel, des Rois el des Chroniques autant d'ouvrages en deux volumes paraît avoir été leur dimension trop considérable. Le même motif n'existe pas pour Esdras et Néhémie qui, même additionnés,, ne dépassent pas l'étendue de l'une ou de l'autre moitié des livres susmentionnés. Dans leur cas le partage s'explique sans doute par une autre considération : il y a, en tête de ce qui est actuellement le livre de Néhémie, une suscriptioa

BSDRAS-NâHÉMIB 881

(« Paroles de Néhémie, fils de Hacalia »), qui se rapporte, en fait, seulement aux sept chapitres suivants, mais qui a été prise pour un titre général applicable au livre dans son «ntier. Il va sans dire que nous traiterons ici Esdras et Néhémie comme formant un ouvrage unique.

Avant d'en faire Tanalyse il importe de présenter les quatre observations suivantes :

!• L'auteur d'Esdras-Néhémie n'est autre que le Chroniste. Les caractères distinctifs de cet écrivain reparaissent ici, non moins nettement marqués que dans les Chroniques. Le style et ie vocabulaire sont les mêmes ; la tendance générale de Fesprit et la prédilection pour certains sujets particuliers se retrouvent telles quelles. La généalogie de la lignée aaronite (Néh. 12 io-ii) est menée jusqu'à Jaddua, dont le pontificat a duré de 351 à 331 et qui est connu par les récits de Josèphe comme contemporain d'Alexandre-le-Grand. Le passage Néh. 12 22, qui répète la série des grands prêtres, parle du règne de « Darius le Perse )►, lequel ne peut être que Darius III Codoman (336-330). On est conduit ainsi, pour l'époque de la composition de l'ouvrage, jusqu'à une •date analogue à celle que l'étude du livre des Chroniques nous a fait admettre. Enfin un lien étroit rattache le com-> mencement d'Esdras à la fin des Chroniques : la même phrase sert d'exorde à l'un et de conclusion à l'autre. L'identité d'auteur pour les Chroniques d'une part et pour Esdras- Néhémie d'autre part peut être tenue pour certaine.

2^ Dans ces conditions Esdras et Néhémie ne peuvent être •considérés comme les auteurs, mais seulement comme les héros des livres qui portent leurs noms. Les efforts tentés, naguère encore, pour faire d'Esdras Fauteur des Chroniques «l du livre d'Esdras, et pour attribuer à Néhémie lui-même la composition du livre qui tire de lui son appellation courante, peuvent être considérés comme infructueux; tel qui professait cette opinion il y a une vingtaine d'années l'a désavouée depuis lors. Il n'est toutefois pas démontré qu'aux premiers siècles de l'ère chrétienne, lorsqu'on donna les noms d'Esdras et de Néhémie aux deux livres qui nous occupent, on n'ait pas prétendu désigner en leurs personnes les

auteurs de ces écrits. Et le judaïsme lui-même, qui n'a rien à voir dans l'appellation du livre de Néhémie, mais qui a donné à Tensemble de l'ouvrage le nom d'Esdras, peut fort bien avoir vu en celui-ci non pas le héros seulement, mais l'écrivain. Cette opinion ne saurait être maintenue; mais il faut reconnaître qu'elle renferme une part de vérité.

En effet, si Esdras et Néhémie n'ont pas rédigé les livres que la tradition leur impute, il y a du moins, dans ces pages, des matériaux directement sortis de leur plume, à savoir des extraits de leurs Mémoires personnels. Ceux-ci sont aisés à discerner : ils sont écrits à la première personne du singulier et le pronom je désigne tantôt Esdiras, tantôt Néhémie. L'*analyse signalera les morceaux qui contiennent ainsi les ipsissima verba de ces deux hommes remarquables, qu'on peut appeler les réformateurs du v* siècle.

A côté des emprunts faits directement aux Mémoires en question et reproduisant textuellement leur contenu, il est extrêmement vraisemblable et même à peu près certain que nous avons aussi, dans d'autres parties de l'ouvrage que nous étudions, des extraits puisés aux mêmes sources, mais abrégés et transposés de la première personne k la troisième^ Il est permis de regretter que cette opération ait eu lieu et que le texte intégral des Mémoires ne nous ait pas été con-» serve dans sa teneur primitive. Encore faut-il se féliciter de ce qu'une partie de ces importants documents est parvenue jusqu'à nous. La main qui, sur certains points, a condensé ou arrangé les extraits des Mémoires n'est pas nécessairement celle du Ghroniste lui-même; celui-d peut très bien avoir trouvé déjà la besogne toute faite par quelque écrivain plus ancien. Certains indices pourraient faire présumer qu'il en a été effeclivement ainsi ; l'auteur du travail en question l'aurait exécuté un demi-siècle environ après l'époque de Néhémie et d'Esdras.

3® Les Mémoires d'Esdras et de Néhémie ne sont pas la seule source que le Chroniste ait utilisée. On rencontre dans son œuvre quelques pages empruntées à un document fort intéressant et qui présente la particularité d'être écrit en araméen. Ce morceau, qu'on appelle la « Source araméenne >

Page 1