IV. Indications liturgiques et musicales
I 298. Nous commencerons par relever certaines formules relatives à la destination des psaumes. Nous lisons au Ps. 92 < Pour le jour du sabbat » ; aux Ps. 38 et 70 « Pour rap-
peler >; au Ps. 60 « Pour instruire »; au Ps. 100 « Pour louange » {thoda) ; au Ps. 88 « Pour répondre »; au Ps. 102 « Pour un (ou : d'un) malheureux lorsqu'il est abattu et qu'il répand sa plainte devant l'Etemel ». Peut-être faudrait-il ajouter ici le Ps. 30 « Pour la dédicace de la maison », déjà cité plus haut à propos des indications historiques.
Les suscriptions mentionnent aussi les instruments à cordes en tête de 7 psaumes (4, 6, 54, 55, 61, 67, 76; comp. 77 7, Hab. 3 19, Lam. 5 u) et les flûtes (Ps. 5). Il est parlé aux Ps. 6 et 12 de la scheminithy qui, selon les uns, serait un instrument à 8 cordes ; mais il est possible que, tout en ayant une signification musicale, ce terme ne s'applique pas à un instrument. D'autres en effet le rendent par « l'octave » et l'appliquent au chant, aux voix de basse, par opposition aux voix hautes, dont on croit retrouver la trace dans le Ps. 46 où nous lisons le mot alamothy jeunes filles ^ Pour ces deux termes, I Chron. 15 20-21 fournit un intéressant parallèle.
Une autre expression ambiguë est celle que nous rencontrons dans les Ps. 8, 81, 84: Sur la guittith. Les uns rattachent ce mot au nom commun gath^ pressoir (comp. Geth' Sémané), les autres au nom propre Galh, ville des Philistins (comp. Ittaï le Guittien, dans II Sam. 15 19 ss.). Mais même si l'on était fixé sur cette dérivation, il resterait à déterminer si la guittith est un instrument, ou bien une mélodie, ou bien autre chose encore.
Une question analogue se pose à propos du « lis > qui figure dans plusieurs suscriptions, tantôt au pluriel (45, 69, 80), tantôt au singulier (60) ; dans les deux derniers psaumes cités, ce mot est accompagné d'un autre qui signifie témoignage. Ici de nouveau les uns croient qu'il est question d'un instrument de musique, ayant la forme d'un lis, et les autres qu'il s'agit d'une mélodie connue, dont les premiers mots auraient été : « Le témoignage [la loi divine] est [comparable à] un lis ou [à] des lis » ^.
* Comp. aussi 9 1 et 48 15, où on lit al moath, qui peut se traduire par « Sur : meurs » ou par « A la mort », mais qui peut également se vocaliser alamoth,
* Les règles de la grammaire hébraïque condamnent absolument, au
niTR. A. T. n. 3
D'autres données également contenues dans les suscriptions semblent être très probablement des indications de mélodies. Ainsi, au Ps. 22: « Sur: la biche de l'aurore»; au Ps. 56 : « Sur : la colombe des térébinthes lointains » ; aux Ps. 57, 58, 59 et 75 : < Ne détruis pas »; au Ps. 9 : « Sur : meurs pour le fils ». Très difficile à expliquer est la locution < Sur : Mahalath » (53, 88). On y a vu un instrument (la flûte), ou bien le commencement d'un air connu, ou encore celle d'un mode d'exécution (< langoureusement »), ou enfin une allusion aux danses qui parfois accompagnaient le chant sacré.
En présence des détails fournis ci-dessus, nos lecteurs sont à coup sûr suffisamment convaincus qu'il règne de grandes incertitudes sur le sens des nombreux termes employés dans les suscriptions des psaumes. Encore sommes-nous loin d'avoir signalé toutes les particularités que présentent les textes, et toutes les combinaisons auxquelles les exégètes ont eu recours pour les interpréter. Puis, nous nous sommes borné à énoncer les données du texte hébreu. Or du moment où nous y joindrions l'étude des mêmes suscriptions dans les versions antiques (Septante, Peschitto, Vulgate, etc.), nous constaterions deux phénomènes qui compliqueraient encore sensiblement la question. Le premier, c'est la multiplicité des traductions données pour un seul et même terme, ce qui dénote le profond embarras des interprètes. Le second, c'est la présence, dans les suscriptions, d'éléments étrangers au texte hébreu, et, d'autre part, l'omission de certaines indications qui figurent dans l'original. Nous avons déjà à cet égard relevé le fait que dans les Septante la mention « De David »
Ps. 80, la traduction « les lis du témoîgaage », et, par analogie, il devient invraisemblable qu'on doive, au Ps. 60, adopter l'interprétation « le lis du témoignage ». Ostervald revisé et Segond paraissent pourtant avoir suivi cette voie. En outre, donnant au mot témoignage un sens inusité et difficile à admettre, ils traduisent « le lis lyrique, les lis lyriques ». Quelle relation peut-il y avoir entre « témoignage » et « lyrique »? et qu'est-ce qu'un lis lyriquQ? C'est ce que nous ne nous chargeons pas d'expliquer. — D'après une autre exégèse, le mot « témoignage » n'aurait rien à faire avec « les lis » et rentrerait dans la catégorie des termes qui^ dans les suscriptions des psaumes, indiquent à quel genre appartient le poème. Nous avons écarté cette supposition comme peu vraisemblable ; voir plus haut, II, p. 32.
ne concorde pas toujours avec le texte massorétique : tantôt les Septante ont David et Thébreu ne Ta pas, tantôt c'est Tin verse.
Dans de semblables conditions, chacun comprendra aisément qu'il faut user d'une grande prudence lorsqu'on entreprend d'utiliser les données des suscriptions, et qu'en particulier la conception traditionnelle ne tient pas suffisamment compte des faits lorsqu'elle croit pouvoir attribuer une valeur absolue à ce qu'elle appelle les indications relatives aux auteurs des psaumes*.
I 299. Avant de quitter le terrain des questions soulevées par les en-tétes des psaumes, il faut encore examiner un terme qui se rattache aux indications liturgiques et musicales, mais qui figure çà et là dans le texte des psaumes et non pas dans leur suscription. Nous voulons parler du célèbre séla, que nos anciennes versions se bornaient à transcrire tel quel, et qu'on rencontre 71 fois dans le Psautier', très inégalement distribué du reste dans 39 psaumes seulement dont voici la liste (le chiffre en parenthèse indiquant combien de fois séla se trouve dans chaque psaume) : 3 (3), 4 (2), 7 (1), 9 (2), 20 (1), 21 (1), 24 (2), 32 (3), 39 (2), 44 (1), 46 (3), 47(1), 48 (1), 49 (2), 50 (1), 52 (2), 54 (1), 55 (2), 57 (2), 59 (2), 60 (1), 61 (1), 62 (2), 66 (3), 67 (2), 68 (3), 75 (1), 76 (2), 77 (3), 81 (1), 82 (1), 83 (1), 84 (2), 85 (1), 87 (2), 88 (2), 89 (4), 140 (3), 143 (1).
< Avec la Bible massorétique, les versions et la tradition unanime, nous avons considéré les suscriptions comme appartenant chacune intégralement au psaume qui la suit. Tout récemment une hypothèse différente a été émise par un hébraïsant anglais, J.-W. Thirlle (The Tities of tht Psalms, their Nature and Meaning explained, 2de édition, Londres 1905). Selon cet auteur, il conviendrait au contraire de rapporter une partie de la suscription au psaume qui la précède. A l'appui de cette idée nouvelle, on peut faire valoir la présence, à la fin du psaume d'Habacuc (3 19b), d'indications relatives au chef des chantres et aux instruments à cordes. Et pour plusieurs des cantiques du Psautier, M. ThirUe a présenté d'ingénieuses considérations en faveur de son système. Il paraît toutefois impossible de l'appliquer d'une façon constante et sans tomber dans l'arbitraire. Mais il se peut que> çà et là, il y ait quelque chose à retenir de l'hypothèse en question.
' On le trouve aussi 3 fois dans le psaume d'Habacuc (3 3, 9, 13).
Comme on le voit, la répartition est des plus inégales. On peut observer que les psaumes des deux derniers livres (90- 150) sont presque tous dépourvus de séla (sauf 140 et 143); d'autre part le second et le troisième livre en renferment de beaucoup le plus grand nombre, aussi bien dans leurs cantiques yahvistes (84-89) que dans les autres. Un seul psaume contient 4 séla, sept en ont 3, quinze en ont 2, seize en ont 1. La longueur des poèmes n'a rien à faire avec la présence ou l'absence des séla, non plus qu'avec leur fréquence relative. Il est impossible de discerner d'après quelles règles les séla sont distribués dans le texte des cantiques ^
Ce mot est l'impératif d'un verbe qui signifie « élever ». Le complément direct sous-entendu paraît être la voix : « Elève la voix ». Etrangère en tout cas au texte primitif des poèmes, cette invitation se rapporte certainement à l'usage liturgique du Psautier : on pourrait croire qu'elle s'adresse aux chanteurs et les pousse à chanter plus fort le passage qui suit. Mais la présence de séla à la fin de plusieurs psaumes (3, 9, 24, 46) exclut cette hypothèse. Il y a donc plutôt lieu d y voir un appel relatif à quelque chose d'étranger au texte même du psaume. Séla marquerait ainsi une interruption dans le chant liturgique, et jusqu'à un certain point la traduction adoptée par Segond et d'autres (« pause ») se trouverait justifiée. Mais c'est à une condition toutefois : c'est que la pause en question ne soit pas un silence. II s'agit au contraire d'une sorte d'intermède musical, soit vocal, soit instrumental. Les Septante favorisent cet essai d'explication. En effet ils ne se contentent pas, comme d'autres, de transcrire séla dans leur propre écriture, ce qui équivaudrait à un aveu complet d'ignorance ; ils ne le traduisent pas non plus par son équivalent exact en grec; ils le remplacent par le terme
* La version alexandrine ne s'accorde pas entièrement avec le texte hébreu en ce qui concerce les séla ou plutôt leur équivalent en fi^ec. On en trouve 75, répartis dans 43 psaumes et distribués d'une façon un peu di£Pérente. Il faut noter en particulier la suppression de séla à la fin des psaumes (S 8, 24 10, 46 11), à une seule exception près; encore cette exception est-elle plus apparente que réelle, car pour les Septante les Ps. 9 et 10 ne font qu'un seul poème.
ôcd'^fMzifiay jeu d'inslruments à cordes, indiquant par là qu'aux endroits marqués d'un séla on interrompait le chant pendant quelques moments, sans suspendre pour cela l'accompagnement instrumental. Â l'appui de cette explication il faut encore observer qu'au Ps. 9 17 séla est accompagné d'un autre mot {higgayon) qui paraît signifier musique retentissante (comp. Ps. 92 4). Enfin on rencontre séla, ou plutôt le terme grec équivalent, dans le livre pseudépigraphe appelé Les Psaumes de Salomon (17 31, 18 lo). Les juifs paraissent en avoir rattaché l'emploi à leurs anciennes prières liturgiques et spécialement aux doxologies. Voici donc quel est, selon toute apparence, le sens de ce terme énigmatique. A certains mo-* ments donnés, le chant des psaumes s'interrompait pour faire place à celui d'une bénédiction ou doxologie, accompagné probablement par le jeu sonore des instruments de musique. Séla marquerait ainsi la place de ces arrêts momentanés, et il est naturel qu'on le trouve habituellement entre deux strophes. Quelquefois, en revanche, il apparaît au milieu d'une strophe, ou même au milieu d'une phrase ; cela peut provenir d'une erreur de copiste, mais il est également admissible que l'intercalation des doxologies fût soumise à certaines règles que nous ignorons. Enfin, tout naturellement, on le trouve parfois à la fin d'un psaume.
Mais pourquoi trouve-t-on séla dans un nombre si limité de psaumes? C'est ce qu'il faudrait pouvoir expliquer par l'histoire de la formation du Psautier. Malheureusement sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, nous en sommes encore dans la période des tâtonnements et de l'incertitude.
§ 300. Nous passons à l'étude du problème le plus important que soulève le Psautier: nous nous demandons comment celui-ci a pris naissance, dans quelles conditions le recueil s'est formé, quelles notions on peut se faire sur les auteurs, la date, le groupement des poèmes qui le composent.
La solution la plus simple serait d'admettre que tous les psaumes sont du roi David ; le recueil, par conséquent, remonterait directement jusqu'à lui. Si extraordinaire, si inacceptable que soit cette théorie, elle n'en a pas moins, en tout temps, hanté certains esprits. Et même, jusque dans le
courant du xix* siècle, elle a été nettement formulée. Elle a pour elle, en effet, un avantage que beaucoup d'hommes apprécient : celui de simplifier les questions et d'écarter les incertitudes. En faveur de ce système on pourrait faire valoir le fait que certain passage de l'A. T. (I Chron. 16) attribue à David un cantique composé de fragments tirés de divers psaumes anonymes (nous reviendrons plus loin sur ce sujet, § 307). On pourrait aussi alléguer, dans le même sens, tels passages du N. T. où des psaumes, anonymes dans l'A. T., sont cités sous le nom de David (comp. Act. 4 25-26 et Ps. 2 1-2 ; Hébr. 4 7 et Ps. 95 7-8) *. Certains Pères de l'Eglise, et non des moindres, Augustin, Chrysostôme, paraissent avoir été enclins à adopter le même point de vue. Et lequel de mes lecteurs ne se souvient pas d'avoir entendu prononcer tout naturellement le nom de David à propos d'un psaume quelconque, sans examen aucun de sa suscription? 11 est à peine nécessaire de dire que l'étude du Psautier force à rejeter cette théorie.
D'après une autre hypothèse, ceux des psaumes qui sont munis d'une indication personnelle doivent être considérés, sans discussion possible, comme étant l'œuvre du psalmiste ainsi désigné : Moïse, David, etc. Quant aux psaumes anonymes, il faudrait admettre que, par suite d'une convention tacite, ils seraient l'œuvre du poète auquel est attribué le dernier psaume non-anonyme qui les précède. De la sorte, les Ps. 146-150 seraient tous de David, parce que, étant anonymes, ils devraient être assignés au poète qui est nommé en tête du 145. Avec ce procédé on arrive aisément à déterminer les auteurs de tous les psaumes, à l'exception toutefois des Ps. 1 et 2 ; mais on aboutit d'autre part à des impossibilités, comme d'attribuer à David le Ps. 137 qui présuppose l'exil de Babylone. Une autre objection à ce système, c'est qu'on ne comprendrait pas pourquoi des séries de psaumes
* Hébr. 4 7 montre que pour citer un texte emprunté au livre des Psaumes on disait simplement : « Dieu dit dans David... ». Nous avons déjà observé plus haut (I, p. 236, n. 1) que parfois même on citait les psaumes en disant « la loi » (Jean 10^4, 15 25).
consécutifs porteraient expressément le même nom d'auteur si cette mention était superflue.
En opposition aux deux théories ci-dessus, qui tentent l'une comme l'autre d'assigner un auteur aux psaumes dits anonymes, il convient de reconnaître qu'il faut renoncer à toute entreprise de ce genre et confesser à cet égard notre incapacité complète. Mais en va-t-il autrement des psaumes dont la suscription renferme le nom de quelque personnage? devons-nous nécessairement voir en celui-ci le poète qui a composé le psaume? en d'autres termes, l'en-tête d'un psaume non-anonyme fixe-t-il sans appel la question d'auteur? Une opinion très répandue veut qu'il en soit ainsi, mais il nous est impossible de nous y ranger. Dès longtemps il a été reconnu qu'au point de vue du fond ou de la forme certains psaumes ne pouvaient pas être imputés à l'auteur nommé dans leur suscription. Ainsi, pour nous borner à un exemple, le Ps. 139, si beau à tant d'égards, est pourtant écrit dans une langue si peu classique et tellement entachée d'araméismes qu'il est impossible de lui attribuer une origine davidique. Nous croyons donc qu'un examen critique du contenu des psaumes doit nécessairement précéder toute affirmation relative à leur époque et par conséquent à leur auteur.
§ 301. Faisons maintenant un pas de plus, et demandonsnous si le témoignage des suscriptions a réellement le sens et la portée que lui attribue la théologie traditionnelle. Estil bien certain qu'originairement les indications personnelles, placées en tète des psaumes, aient eu pour but de désigner l'auteur du poème et que la fameuse préposition lamed mérite son qualificatif habituel de lamed auctoris ? Nous ne le pensons pas, et voici quels sont nos motifs.
Rappelons tout d'abord que les Septante, les plus antiques interprètes de l'A. T., ont rendu par le datif ce que la tradition juive et chrétienne tend à nous présenter comme un génitif. Observons ensuite qu'un certain nombre de psaumes sont désignés comme étant : « Des fils de Koré ». Ce pluriel ne laisse pas de s|irprendre. A vrai dire on pourrait concevoir que plusieurs poètes, appartenant à une même famille ou associés pour former une confrérie, publiassent leurs
œuvres sous nom collectif. Mais il se trouve que les « fils de Koré » nous sont connus par ailleurs : ils étaient chantres, déjà au temps de David et de Salomon, et l'ont été jusque dans les temps postexiliques. A la rigueur on pourrait concevoir qu'ils fussent à la fois musiciens et poètes. Mais si l'on examine la nature et les traits caractéristiques des suscriptions des psaumes, on s'aperçoit bientôt que celles-ci ont une portée plutôt musicale que littéraire, et qu'elles contiennent surtout des renseignements de l'ordre liturgique. Ainsi l'on arrive aisément à supposer que les mots « Des fils de Koré >► impliquent l'existence d'un recueil en usage dans cette famille ou corporation de chantres léviliques, dont Héman était le principal représentant et à laquelle il a donné son nom à côté de celui de l'ancêtre Koré. Puis, si l'on se rappelle que les livres des Chroniques, d'Esdras et de Néhémie signalent, à côté des chantres fils de Koré-Héman, deux autres confréries analogues, celle des fils d'Asaph et celle des fils d'Ethan- Jeduthun, on est frappé de constater que le Psautier porte aussi des traces de leur existence. Douze psaumes en effet portent le nom d'Asaph, et celui d'Elhan-Jeduthun apparaît dans quatre suscriptions. Cela étant, on en vient naturellement à supposer que chacun des trois chœurs du temple de Jérusalem possédait son recueil de psaumes, que ces collections particulières ont préexisté à la constitution du Psautier, que chacune lui a fourni certains éléments et que les suscriptions ont servi à attester cette provenance.
Par analogie, on est amené à penser que, précédant par son ancienneté et dépassant par son importance les collections spéciales des trois chœurs, un autre recueil existait, qui portait le nom de David. C'est lui qui aurait fourni les éléments les plus abondants pour la constitution ultérieure du Psautier. Le nom du grand roi, musicien lui-même et poète, qui a fait de Jérusalem la capitale d'Israël, était tout indiqué pour servir de titre général à un recueil de chants sacrés, surtout si, comme cela est possible, certains de ceux-ci pouvaient être considérés comme son œuvre personnelle*.
^ L^existence des quatre chœurs, que Tétude des suscriptions du Psautier
Enfin, il ne saurait être question d'oublier que 55 psaumes portent dans leurs en-têtes la mention du directeur ou chef des chantres. La presque totalité de ces cantiques étant en même temps placés sous le nom de David, d'Asaph ou des fils de Koré, la théorie traditionnelle s'est débarrassée, par un procédé sommaire et illogique, de ce fait qui la gênait. « De David (rf'Asaph, des fils de Koré), au chef des chantres », telle est la formule, très commode et parfaitement arbitraire, que Ton a créée pour les besoins de la cause. Pour nous, fidèle à notre hypothèse, nous traitons la préposition lamed de la même manière, ici coaime ailleurs, et nous postulons l'existence d'un autre recueil encore, outre les quatre susmentionnés, qui aurait été celui « du chef des chantres >. Mais il n'est guère possible de le coordonner aux autres ; il parait avoir pris naissance à une époque plus tardive et s'être formé par voie d'emprunts faits à ses devanciers. Ainsi s'expliquerait le fait que les psaumes de cette collection auraient tous ou presque tous appartenu déjà aux collections antérieures, ce que les suscriptions attestent.
Un fait important qui milite fortement en faveur de l'existence de ces recueils plus anciens que le Psautier, c'est la note terminale qu'on lit à la fin du Ps. 72 (v. 20) : < Fin des prières de David, fils d'Isaï ». Cette formule paraît prouver qu'il y a eu un recueil qui portait ce nom. Dans le Psautier actuel il y a, encore après elle, bon nombre de psaumes indiqués comme procédant: « De David >. Il résulte de là que lès emprunts à la collection première n'ont pas été faits en une fois, et que des remaniements successifs ont certainement été opérés.
Ainsi, pour résumer à grands traits l'exposé ci-dessus, nous admettrions, à une époque donnée de l'histoire du temple de Jérusalem, l'existence d'un recueil de cantiques sacrés appelé du nom de David ; puis, bientôt après, celle de trois autres recueils portant les noms des chœurs léviti-
noas conduit à postuler, est, semble-lril, présupposée par II Chron. 35 15, où nous lisons : « Et les chantres, les fils d'Asaph, étaient à leur poste selon Tordre de David, d'Asaph^ de Héman et de Jeduthun, le voyant du roi.... »
ques, Asaph, Koré-Héman, Ethan-Jeduthun ^ ; enfin, plus tard encore, la constitution d'un recueil éclectique, issu des précédents, et s'intitulaut : « Du chef des chantres ».
§ 302. Cependant, nous ne pouvons pas nous en tenir là, car la situation se complique encore du fait de l'existence, au sein d'un Psautier généralement yahviste, de toute une série de psaumes élohistes. Ces derniers sont contenus au second livre du Psautier (42-72) et dans la première partie du troisième livre (73-83). Ils comprennent donc tous les psaumes d'Asaph (50, 73-83), un groupe de psaumes des fils de Koré (42-49), deux groupes de psaumes de David (51-65, 68-70), un psaume de Salomon (72) et trois anonymes (66, 67 et 71): quarante-deux en tout. A l'exception de onze (48, 50, 63, 71-74, 78, 79, 82 et 83), ils portent tous la mention du chef des chantres. En présence de ces faits, une conclusion s'impose. La transformation de psaumes originairement yahvistes en psaumes élohistes, telle que nous la constatons, ne peut avoir été effectuée ni dans les recueils primaires (David, Asaph, Koré), ni dans le recueil ultérieur du chef des chantres: elle doit avoir été opérée lors de la formation d'une collection plus tardive encore, composée d'éléments puisés dans les recueils antérieurs *.
Ces considérations nous forcent à statuer une étape intermédiaire entre l'époque où existaient, distincts, les recueils de David, d'Asaph et de Koré et celui du chef des chantres, et celle où le Psautier, tel que nous le possédons, a été élaboré. Cette étape est marquée par la constitution du recueil élohiste des Ps. 42-83, puisé dans les collections antérieures. Et nous pouvons situer chronologiquement cette opération, au moins d'une façon relative : elle s'est effectuée à une
* En fait, le recueil d'Ethan-Jeduthun paraît avoir joué un rôle secondaire. Les trois psaumes qui font intervenir Jeduthun sont en même temps « du chef des chantres » et « de David » ou « d'Asaph ». Seul le Ps. 89 se présente simplement sous le nom d'Etban.
* Un fait de détail, dont il faut nécessairement tenir compte, c'est que le Ps. 53 (élohiste) reproduit — à quelques variantes près, — le Ps. 14 (yahviste). Les collections auxquelles appartiennent respectivement ces deux psaumes doivent donc avoir été, l'une et l'autre, régulièrement constituées avant qu'on les rapprochât dans le Psautier.
époque où Ton se sentait encore la liberté de modifier le texte des écrits bibliques. Plus tard, on le sait, des scrupules empêchèrent les Juifs de procéder ainsi et, tout en évitant de prononcer le tétra§^ramme sacré, on le laissa subsister dans les textes.
Les recueils antérieurs n'en avaient pas moins continué d'exister, et Ton ne tarda pas, sans doute, à ressentir le besoin d'accroître le nouveau Psautier, encore peu considérable, par l'adjonction de deux groupements empruntés aux recueils de David et de Koré*. La première de ces collections (3-41) fut placée avant le recueil élohisle, parce qu'il était naturel de donner à « David > la priorité sur « Koré >► et < Asaph ». L'autre, composée d'éléments mixtes (84-89), trouva sa place après le recueil élohiste.
Nous arrivons ainsi à une étape importante dans l'histoire de la formation du Psautier: les Ps. 3-89 sont réunis et forment déjà un total respectable. Toutefois nous n'entendons pas dire par là qu'à partir de ce moment cette longue série de psaumes n'ait subi aucun changement. Il est possible que certaines adjonctions y aient été faites, tout comme aussi certaines suppressions et transpositions. Et puisque nous parlons de transpositions, il convient d'en signaler une, qui doit avoir été eflFectuée. Il est probable, comme l'a fait remarquer Ewald, que les Ps. 73-83 (tous < d' Asaph ») n'ont pas toujours été séparés du Ps. 50 (également « d'Asaph »), comme ils le sont maintenant. On peut donc supposer que les Ps. 42-50, au lieu de précéder 51-72, les suivaient au contraire. Par cette hypothèse on obtient un double résultat. D'une part, le Ps. 50 vient se placer en tête des onze autres psaumes d'Asaph (73-83). D'autre part, ce qui est plus important encore, il ne subsiste avant la note terminale de 72 20 (« Fin des prières de David ») que des psaumes « de David » (avec de rares anonymes et un psaume « de Salomon ») et pas un seul cantique d'Asaph ou de Koré*.
* Le recueil du chef des chantres doit naturellement aussi avoir joué son rôle dans cette opération, car dans Tun et dans Tautre des groupements en cause on trouve des psaumes qui en proviennent.
* D'après l'hypothèse d'Ewald les psaumes (élohistes) 42-83 se seraient
II est impossible de déterminer le moment où les Ps. 1 et 2 ont été placés en tète du recueil. Peut-être est-ce déjà quand le Psautier s'arrêtait au Ps. 89, peut-être n'est-ce que plus tard. On ne peut pas davantag^e dire quand s'est opérée l'adjonction au Psautier des Ps. 90-150. Ceux-ci sont loin de former un tout homogène. On peut au contraire y discerner les traces de groupements antérieurs et la présence d'éléments empruntés aux collections anciennes déjà souvent mentionnées. Il est vrai que nous ne retrouvons aucun cantique « d'Asaph » et « de Koré », et trois seulement « du chef des chantres » (109, 139, 140, intitulés aussi « de David »). Mais le nombre des psaumes empruntés au recueil davidique est assez élevé, même si l'on admet que sur les 17 suscriptions en cause quelques-unes sont contestables.
Le groupe des Ps. 138-145, tous « de David )^, est en tout cas à noter; de même un autre groupe, anonyme, celui des psaumes de louange (146-150), et surtout le recueil des cantiques de maalolh (121-134). On peut encore reconnaître un groupement analogue dans les Ps. 107-119 et, dans celuici, un autre, plus ancien et de moindres dimensions (113- 118)*. Le Ps. 108 apparaît ici comme le seul psaume élohiste de toute cette collection des Ps. 90-150: il est, comme il a été dit plus haut, la répétition de deux péricopes provenant des Ps. 57 et 60 ; l'emprunt a donc été fait au psautier élohiste, sans doute en vue d'un recueil à part, et non pas seulement lors de la constitution définitive du Psautier.
La série de psaumes (90-106) qui a formé plus lard le quatrième livre du Psautier ne présente pas de traces de groupements antérieurs. Leur réunion paraît donc s'être eflFectuée en quelque sorte individuellement.
Voilà comment se présente à nous l'histoire de la formation du Psautier; des recueils ou groupements multiples,
présentés d'abord dans Tordre suivant : 51-72, 42-50, 73-83. Un autre arrangement, qu'on pourrait être tenté de proposer, serait : 42-49, 73-83, 50-72. Il aurait, comme le précédent, l'avantage de réunir tous les psaumes d'Asaph ; mais il ne justifierait pas la position assignée à la note de 72 20. Le système d'Ewald est donc préférable.
* Les Ps. 113-118 portent chez les juifs le nom de « grand Hallel ».
constitués à des époques diverses, affectés à des destinations variées, combinés ensemble, remaniés et subissant des transpositions, aboutissant au recueil complet de 150 psaumes, et celui-ci finalement divisé, d'une façon purement conventionnelle, en cinq livres, à l'instar de la Loi.
§ 303. Après cet exposé général de la question, bien des points restent encore en suspens, et quelques-uns doivent être abordés ici. C'est d'abord la présence, dans les en-têtes de certains psaumes, des noms de Salomon et de Moïse. Ils j figurent trop rarement, trop exceptionnellement, pour qu'on puisse croire qu'il y ait eu des recueils en usage sous leurs noms comme sous ceux de David, d'Asaph et de Koré. On est ainsi conduit à supposer qu'ils ont été insérés dans les suscriptions à une époque où le lamed auctoris était considéré comme relatif au poète et non à l'origine liturgique.
Je n'hésite pas à admettre que dans le Ps. 72 le nom de Salomon a été substitué à celui de David, parce que le contenu de ce poème dans son ensemble et certains passages en particulier s'appliquent remarquablement à lui. Or ce psaume est précisément celui qui clôt le recueil des < prières de David, fils d'Isaî >. Quant au Ps. 127, la mention de Salomon paraît avoir été suggérée par les mots du début : « Si l'Eternel ne bâtit la maison... >, où l'on a pu voir une allusion à la construction du temple.
Il est plus difficile de s'expliquer comment le Ps. 90 a pu être intitulé : <c Prière de Moïse, homme de Dieu ». Les rapports qu'on a relevés dans ce poème avec Deut. 32 et 33 et la mention de la création au v. 2 n'y sont peut-être pas étrangers ; on a pu également interpréter le v. 7 comme s'appliquant à la génération des contemporains de Moïse, condamnée à mourir tout entière dans le désert.
Quant aux psaumes indiqués comme « de David y^ dans les Uvres IV et V du Psautier, plusieurs d'entre eux peuvent avoir été caractérisés ainsi tardivement par voie de conjecture, et non pas pour avoir appartenu au « recueil de David »; tel paraît être le cas des cantiques de maaloth 122, 124, 131, 133. On a poussé plus loin encore dans cette direction, comme l'atteste la version des Septante qui assigne
à David une dizaine de psaumes, anonymes dans l'hébreu ; à Zacharie les Ps. 138 et 139; à Aggée et Zacharie réunis les Ps. 146-148. D'autre part elle n'attribue pas 122, 124, 131 et 133 à David, ni 127 à Salomon. Voir plus haut, II, p. 26.
Un second point à examiner, c'est celui des indications historiques qui, on s'en souvient, sont toutes rattachées à la personne de David. Elles datent certainement d'une époque où l'on considérait David comme l'auteur des cantiques en question, et où l'on a cherché, dans les narrations du livre de Samuel, des occasions auxquelles on pût en rapporter la composition. Parfois, un simple rapprochement de mots a servi de prétexte à ces combinaisons. Ainsi, au Ps. 34 9 on lit un verbe (goûter) ; or un dérivé de la même racine entre dans l'expression < contrefaire l'insensé », employée dans I Sam. 21 13 à propos du séjour momentané de David à Gath. Ce minime détail paraît avoir suffi pour dicter la phrase qui sert de titre au Ps. 34 : < Lorsqu'il (David) contrefit l'insensé... »; le contenu du poème ne trahit pas autrement la situation historique dont il s'agit.
A première vue la suscription du Ps. 51, si justement célèbre comme cantique de repentance, pourrait paraître plus conforme à la réalité. Pourtant, qu'on veuille bien relire le récit de II Sam. 11-12, et chercher le moment où se placerait naturellement la composition du poème, on se trouvera en face d'une sérieuse difficuté. En outre, 51 6 dit expressément : < J'ai péché contre toi seul », parole qu'on ne saurait guère appliquer au cas de David, séducteur de Bath-Schéba et meurtrier d'Urie ; nos vieilles versions l'avaient instinctivement senti et traduisaient, d'une façon parfaitement illégitime du reste : « J'ai péché contre toi, contre toi proprement » ^ ; quant aux commentateurs qui tentent d'établir que tout péché est dirigé contre Dieu seul, alors même que le prochain est lésé, ils ont beau faire : le sens du passage n'en demeure pas moins ce qu'il est*.
* Rien ne prouve que le psalmiste s'accuse de meurtre; le v. 16, qu'on interprète volontiers dans ce sens, est bien plutôt une prière du poète^ demandant à être préservé d'attentats criminels dirigés contre sa personne.
* Il va sans dire que nous ne cherchons pas à tirer, contre la davidicité
Le Ps. 52 n'est pas davantage en accord avec la situation décrite dans Ten-tête. D'après celui-ci, David aurait composé ce morceau à propos du rapport fait à Saûl par Doëg (I Sam. 22 9-10), Mais le poète s'élève contre un < héros » (3, et non « tyran », comme traduit Segond) et lui reproche sa fourberie et ses mensonges. Or le serviteur de Saûl n'a fait que rapporter la vérité à son maître. Bien plus : David n'a su la délation de Doëg qu'au moment où, du même coup, il apprenait le massacre, par ce même personnage, des infortunés prêtres de Nob. Ce serait à coup sûr, et à un degré étrange^ « couler le moucheron et avaler le chameau » que de maudire le dénonciateur sans dire un seul mot du bourreau.
Que l'on prenne ainsi, psaume après psaume, tous ceux dont les en-tètes renferment des indications historiques (y compris celles que les Septante y ajoutent), il n'est pas un seul cas où l'on se sente en face d'une réalité; on a constamment l'impression d'un rapprochement factice, hypothétique et fondé sur des indices trop faibles. II est hautement vraisemblable que nous n'avons affaire, en ces matières, qu'à des suppositions datant d'une époque relativement récente.
Il est toutefois un psaume qui se présente dans des conditions toutes spéciales, le Ps. 18, en tète duquel nous lisons : « Du serviteur de l'Eternel, de David, qui adressa à l'Eternel les paroles de ce cantique lorsque l'Eternel l'eut délivré de la main de tous ses ennemis et de la main de Saûl ». En soi, cette suscription serait susceptible d'une interprétation analogue à celle de toutes les autres; elle se justifierait d'ailleurs par le contenu du cantique, quoique aucun détail précis ne force à penser à David à l'exclusion de tout autre personnage. Mais ce qui donne à ce psaume une importance particulière, c'est qu'il figure aussi dans le livre de Samuel (II 22) avec la même suscriplion. Or le livre de Samuel, appartenant au recueil des Nebiim, peut, à bon droit, être considéré comme ayant reçu sa rédaction dernière à une époque plus ancienne que le Psautier; de ce fait, la suscription historique du Ps. 18 revêt un caractère de plus grande antiquité. Il est
du Ps. 51, un argument des v. 20-21, qui peuvent aisément être traités comme une adjonction postérieure.
vrai qu'une indication de ce genre peut être relativement ancienne et ne représenter pourtant qu'une conjecture plus ou moins plausible : on pourrait avoir tenu ce psaume pour davidique sans qu'il le fût en réalité. Cependant il y a de fortes raisons pour en attribuer la composition à David, surtout si l'on admet que ce poème a subi plus tard maintes retouches pour mieux s'adapter aux besoins liturgiques de la communauté. En tout cas, il ne s'ensuit pas, tant s'en faut, que toutes les suscriptions des psaumes doivent avoir pour cela une valeur historique. Il faut, au surplus, dans le cas spécial du Ps. 18, observer, au point de vue de la rédaction de l'en-tête, ce qu'a de singulier la mention de Saûl succédant à celle de « tous les ennemis » de David, comme si, parmi ceux-là, Saûl était le dernier en date et non pas au contraire le plus ancien.
Une troisième remarque doit être faite au sujet de l'ordre dans lequel se présentent les divers éléments constitutifs des suscriptions de psaumes. Il règne à cet égard la plus complète bigarrure. Nous avons relevé le fait qu'on trouve tantôt : « Cantique. Psaume », tantôt : € Psaume. Cantique >►, ce qui force à considérer ces mots comme deux termes distincts, et non comme les deux moitiés d'une locution composée et consacrée par l'usage. Plus important encore est le fait que « de David » (« d'Asaph », etc.) se trouve tantôt avant, tantôt après le mot « Psaume > et ses équivalents. De là, une conséquence qui s'impose et que pourtant nos traductions n'ont pas encore comprise ; elles impriment bien : « De David. Psaume ». Mais, lorsque l'ordre est inverse, elles mettent : « Psaume de David >, tandis qu'il serait préférable de rédiger comme suit : « Psaume. De David >. Il est en effet nécessaire de ne pas créer un lien arbitraire entre deux éléments du texte qui ne sont aucunement solidaires. Cette distinction, pour légitime qu'elle soit, peut paraître dénuée d'importance. Il est pourtant désirable de respecter les nuances du texte, et d'éviter tout ce qui peut contribuer à entretenir de fausses notions au sujet de l'origine des psaumes.
I 304. C'est de cette origine que nous avons à traiter
maintenant : nous devons aborder la question, grave et délicate, des auteurs des psaumes et de l'époque de leur composition. Le témoignage des suscriptions, considéré naguère comme décisif, nous apparaît sous un jour différent. Nous y voyons non pas l'indication des poètes auxquels sont dus les cantiques du recueil, mais bien plutôt celle des collections antérieures auxquelles ils ont été empruntés. Cela étant, la question des auteurs demeure intacte, et les psaumes se présentent à nous, en fait, comme des écrits anonymes. Or il est peu de tâches aussi malaisées que celle de rechercher à quel écrivain remonte une œuvre non signée. Notre connaissance de la littérature hébraïque est en somme très limitée, un grand nombre des ouvrages qui la composent étant au surplus parvenus jusqu'à nous sous le voile de l'anonyme. A moins d'assigner les psaumes aux quelques prophètes écrivains que nous connaissons, nous nous trouvons tout à fait embarrassés; et encore convient^il de remarquer que si les psaumes étaient dus à ces prophètes, ou leur étaient du moins attribués par la tradition, c'est dans leurs livres respectifs, et non dans le Psautier, qu'on s'attendrait à les rencontrer : à preuve le psaume d'Habacuc. Nous aboutissons ainsi, en quelque sorte, à un dilemme : ou bien tel psaume que nous examinons est l'œuvre d'un prophète que nous connaissons, et dans ce cas il devrait figurer dans son livre ; ou bien il a été composé par un poète qui nous est inconnu.
Si du moins les psaumes, ou tels d'entre eux, renfermaient des allusions à certains événements ou à certaines personnalités, on pourrait, à défaut d'indices sur l'auteur, en obtenir sur l'époque, sur les circonstances et sur le but de ces compositions. Mais cela non plus ne se rencontre pas. Sans doute il est parfois parlé de faits historiques dans les psaumes ; mais il s'agit alors des grands événements d'un passé lointain, tels que la sortie d'Egypte. Certains noms propres sont prononcés dans les psaumes : ceux de Samuel (99), des ennemis vaincus par Gédéon et Débora (83), de Moïse et d'Aaron et de leurs contemporains, et, pour remonter encore plus haut, celui de Melchisédek (110). Il faut, il est vrai^ y ajouter celui de David, mais on ne le rencontre que dans des niTK. A. T. n. 4
poèmes manifestement tardifs, et qui parlent de lui comme d'un grand personnage appartenant au passé (78, 89, d22, 132). Aucun des rois d'Israël et de Juda, aucun des prophètes, aucun des hommes marquants d'avant ou d'après l'exil n'est mentionné par son nom dans les psaumes. Ceuxci sont tout à fait impersonnels et ne font aucune place à l'actualité. C'est un phénomène bien significatif que celui-ci : lorsqu'on veut à toute force découvrir dans le Psautier un cantique qui reflète clairement une situation historique, on est réduit à citer le Ps. 137. Or, ce poème aussi demeure dans les généralités, et l'on ne peut en préciser la date à un siècle près*.
§ 305. Cet état de choses n'a en fait rien de surprenant. En effet, le Psautier ne s'offre point à nous comme un recueil historique et littéraire ; sa raison d'être n'est pas de conserver les monuments de la poésie hébraïque. Il s'agit de tout autre chose: le Psautier porte un caractère liturgique, c'est la collection des chants sacrés du peuple juif, servant au culte et à l'édification. De là, tout naturellement, l'aspect particulier qu'il présente et qu'il partage, ajoutons-le, avec les œuvres similaires en usage de nos jours dans les Eglises. Que nos lecteurs veuillent bien faire eux-mêmes cette comparaison; qu'ils examinent les livres de cantiques qu'ils emploient dimanche après dimanche. Ils reconnaîtront sans peine que, là aussi, il s'agit avant tout d'exprimer des convictions et des sentiments, et nullement de mettre en scène, des personnages ou de faire allusion à des événements. Quant à savoir les noms des auteurs, on ne s'en préoccupe guère, souvent on les ignore ; et c'est tout récemment qu'on a introduit, à la fin du volume, une table indiquant pour chaque cantique, autant que faire se pouvait, les noms du poète et du compositeur. Encore la plupart des fidèles ne recourentils jamais à cette source d'informations. Ce qui leur importe,
* Il est en tout cas postérieur aux déportations de 507 et 586 ; d'autre part rien n'oblige à le considérer comme antérieur à 538, il peut tout aussi bien être Fœuvre d'un Juif du v« siècle. Enfin, rien n'empêche de supposer qu'il ait été composé plus tard encore par un poète qui cherchait à foire revivre les sentiments éprouvés par les exilés.
et avec raison, c'est de trouver dans ces chants le moyen d'exprimer leurs aspirations pieuses. Il n'y a pas lieu de s'étonner si pareil phénomène s'est produit autrefois au sein du judaïsme. Il est naturel, au contraire, qu'on ait recherché, pour les grouper dans le Psautier, des poèmes qui n'étaient pas ceux d'un moment déterminé, ou d'une personnalité historique, mais qui reflétaient d'une façon générale et traduisaient en langage élevé les élans de la piété dlsraêl. Au surplus, ces remarques relatives aux recueils de chants religieux pourraient s'étendre encore et s'appliquer à la poésie lyrique en général, dont le caractère primordial est d'être subjective. Par là-méme elle est faite pour s'adapter à tous ou du moins à un grand nombre, parce qu'elle se meut sur un terrain accessible à quiconque possède un cœur et une imagination. Quand la poésie, par contre, se fait narrative et met en scène des hommes et des événements, elle peut intéresser, captiver, émerveiller, mais elle cesse de réfléchir l'âme du lecteur, et à plus forte raison celle du chanteur.
II est donc aisément compréhensible qu'en réunissant les psaumes en vue du chant sacré, on ait choisi de préférence, et pour ainsi dire d'instinct, des poèmes aussi détachés que possible de toute situation historique déterminée. On serait même tenté de supposer que, si tel morceau, approprié d'ailleurs à l'édification de la communauté, renfermait une allusion trop précise à un fait ou à un personnage déterminé, on ne s'est fait aucun scrupule de la faire disparaître. Il est naturellement impossible de prouver qu'il a été fait ainsi, mais l'hypothèse en soi n'a rien d'inadmissible. Et ce ne serait pas là, tant s'en faut, les seules modifications qu'aurait subies le texte des psaumes. Il faut en efiet constater que des retouches et des adjonctions nombreuses y ont été faites. On admet généralement leur existence, mais nous avons tout lieu de penser qu'on leur reconnaîtra de plus en plus une portée considérable. Certains indices les révèlent à première vue : ainsi dans les psaumes alphabétiques, ainsi encore dans d'autres où la symétrie des strophes se trouve troublée. D'autres fois, on discerne une intercalation par le désaccord qui se produit dans la pensée du psaume ; à cet égard il est
instructif de comparer 51 20-21 avec les versets précédents. Enfin et surtout, les considérations tirées de la métrique permettront d'éliminer comme gloses tardives beaucoup de passages qui n'appartiennent pas au texte original des poèmes. Toutefois, en dépit de tous les efforts, on n'arrivera sans doute jamais à reconstituer d'une façon sûre le texte primitif des psaumes ; il restera toujours quelque chose du travail incessant auquel ils ont été soumis au cours des âges. Il est à peine nécessaire d'ajouter que tous ces changements ont été dictés par l'intention la plus louable, celle de mieux adapter les psaumes à l'usage qu'en devait faire la communauté. Que personne d'ailleurs ne s'avise de jeter la pierre aux Juifs à ce propos ! Il est dans la nature des choses que l'on procède ainsi, et les Eglises chrétiennes ne font point autrement. Il est des plus instructif à cet égard de comparer l'un avec l'autre deux recueils de cantiques, employés par des Eglises différentes, ou simplement deux éditions successives d'un même recueil. On découvrira des divergences en grand nombre, les unes insignifiantes, les autres plus sérieuses, et l'on sera frappé du caractère composite qu'offrent certains morceaux ^
§ 306. Rien n'est donc plus difficile que de dater les psaumes ; le critère de la langue peut parfois, il est vrai, fournir une indication utile : la présence d'araméismes nombreux révèle une origine tardive, ainsi que l'emploi de certains termes techniques de provenance postérieure, ou encore des citations empruntées à tels livres de l'A. T. Mais la plupart du temps les hésitations sont grandes. La tendance ancienne était, nous l'avons vu, d'attribuer tous les psaumes à David luimême, ou du moins à l'époque antéexilique ; tout au plus admettait-on l'adjonction plus récente, mais en tout cas antérieure à Néhémie, de quelques cantiques contemporains de l'exil. De nos jours, au contraire, la tendance opposée se manifeste chez plusieurs hébraïsants. <c Le Psautier, a dit
* Ainsi, pour citer un seul exemple, la i^^ strophe du cantique bien connu : « 0 Dieu de vérité... » et la 2m« : « Parle seul à mon âme... » sont de Pierre Corneille (160iV^4) ; la 3me : « Tiens-toi près de mon âme... » et la 4mo : « Tu me réponds, mon Dieu... » sont de Louis Bonnet (1805-02).
Wellhausen, faisant partie des Hagiographes et constituant le recueil de chants de la communauté du second temple, et les suscriptions procédant d'ailleurs de l'organisation musicale du culte telle que la décrivent les Chroniques, la question est de savoir, non pas s'il y a dans le Psautier des cantiques postexiliques, mais bien s'il y en a de préexiliques ». Stade, Cheyne, d'autres encore se placent au même point de vue. Ils ne contestent pas absolument qu'il puisse y avoir dans le Psautier des éléments plus anciens que l'exil, mais ce n'est à leurs yeux ni démontrable, ni vraisemblable. Et nous sommes contraint de reconnaître qu'il est en effet impossible de fournir la preuve que tel ou tel psaume est certainement de cette période. Cependant, de fortes présomptions peuvent être alléguées dans ce sens, et l'on peut les tirer des deux considérations suivantes : de l'examen de certains psaumes en eux-mêmes, puis des circonstances extérieures. Commençons par ce dernier point.
Les collections de psaumes se sont formées, comme il a été dit plus haut, sous les vocables de David, d'Asaph, etc. Or il y a tout au moins une probabilité pour que tels des cantiques insérés dans ces recueils rémontent véritablement jusqu'aux personnages qui en sont devenus les parrains. Cette supposition est d'autant plus plausible que David, par exemple, a été incontestablement un poète. L'élégie qu'il a composée sur la mort de Saûl et de Jonathan (II Sam. 1 19-27) en est la preuve ; de même, celle qu'il a consacrée à Abner et dont nons ne possédons malheureusement plus qu'un court fragment (II Sam. 3 33b-34).' Sa grande réputation comme musicien confirme ce point de vue, car, chez les anciens Orientaux, poésie et musique ne se séparaient guère l'une de l'autre*. Dans le culte en particulier le chant et les instruments de musique avaient leur place marquée dès le viii* siècle en tout cas, à en juger d'après un témoignage d'Amos (5 23). Il y avait donc déjà alors une poésie religieuse répandue en
* La virtuosité de David comme musicien est prouvée par les récits du livre de Samuel, et Ton peut encore citer à l'appui Am. 6 5, même si, selon l'opinion de quelques commentateurs modernes, les mots « comme David » se trouvaient être une interpolation.
Israël, et à plus forte raison en Juda. Il serait extraordina ir qu'aucune trace ne s'en fût conservée dans les recueils ultérieurs en usage à Tépoque postexilique. Admettons tous les remaniements, toutes les corrections qu'on voudra, mais maintenons comme fort probable l'existence dans le Psautier de certains cantiques antérieurs à l'exil.
Si nous envisageons de près le contenu de quelques psaumes, nous aboutissons à des conclusions analogues. Il en est, en effet, qui par leurs allures paraissent appartenir à l'époque de la royauté. Tel est par exemple le cas des Ps. 20, 21, 33, 61, 63, 72, auxquels on pourrait ajouter 8, 12, 15, 46, 48, et d'autres encore. Quant à ceux qu'il ne serait pas impossible d'attribuer à David lui-même, il faudrait citer avant tout le Ps. 18 (comp. II Sam. 22), puis 3 et 4. Ewald y ajoutait encore 7, 8, 11, 15, 19, 24, 29, 32, 60, 101 et 110 ^ Hitzig en accepte presque autant : il retient comme davidiques 3, 4, 7-13, 18, 19. Riehm en admet un nombre à peu près égal : 3, 7, 8, 18, 19, 23, 24, 29, 32, 51, 61, 64. Bsethgen s'en tient à ceux que nous avons indiqués plus haut, à savoir 3, 4 et 18. Olshausen, Duhm, et naturellement les auteurs déjà nommés comme assignant tous les psaumes à l'âge postexilique ne reconnaissent à aucun d'entre eux une origine davidique.
§ 307. Ce qui nous empêche, pour notre part, de tenter une semblable détermination, c'est avant tout la conviction, déjà exprimée plus haut, que les cantiques du Psautier ne nous sont parvenus, selon toute vraisemblance, qu'après avoir subi des transformations notables et en quelque sorte systématiques en vue de leur adaptation aux besoins du culte public.
Nous avons, dans l'A. T. lui-même, deux exemples tout au moins de la liberté avec laquelle on en usait au sein du
* Pour ce dernier^ la découverte, faite récemment, qu'il constitue un acrostiche sur le nom de Siméon (Simon) , vient à Tappui d'une conjecture déjà ancienne, d'après laquelle ce cantique se rapporterait à Simon Mac. cabëe, au milieu du ii* siècle av. J.-G. ; toutefois la présence dans le Psau- ^er de poèmes aussi tardifs soulève de sérieuses objections, et il en sera parlé plus bas.
judaïsme à Végord des psaumes déjà existants, et probablement déjà réunis en collections.
Le premier nous est fourni par le livre de Jonas, où le cantique du ch. 2, placé dans la bouche du prophète, nous apparaît comme une mosaïque de petits frag^ments empruntés à des psaumes divers (voir plus haut, I, p. 606).
L'autre exemple, plus instructif encore, se rencontre dans le I*' livre des Chroniques. Là, au ch. 16 8-36, le narrateur a introduit dans son texte un cantique emprunté à plusieurs psaumes et qui se décompose comme suit : 8-îî = Ps. 105
i-15; 23-33 = Ps. 96; 34-36 = Ps. 106 1, 47-48.
L'insertion de ce poème composite dans le texte du livre des Chroniques n'est peut-être pas le fait du Ghroniste luimême ; il se peut que ce soit une intercalation faite après coup par quelque lecteur ou copiste plus tardif. Dans l'un comme dans l'autre cas, le procédé reste le même, et nous pouvons constater deux faits : l'aisance avec laquelle on puisait dans le Psautier, et la tendance toute naturelle, semble-t-il, à attribuer à David des poèmes anonymes, certainement très postérieurs.
En outre l'emprunt fait par I Chr. 16 au Ps. 106 soulève un problème d'une solution délicate, concernant la date de la constitution définitive du Psautier. En effet, le v. 48 du Ps. 106 (=1 Chron. 16 36) n'est autre que la doxologie terminale du IV« livre du Psautier. On s'est basé sur ce fait pour formuler le raisonnement suivant : le livre des Chroniques renferme déjà la doxologie terminale du IV* livre du Psautier ; or le livre des Chroniques est de l'an 300 environ ; donc la division du Psautier en cinq livres et par conséquent l'existence du livre des Psaumes sous sa forme définitive sont antérieures à cette date. Voilà, en effet, une thèse qui peut se défendre ; mais il n'est point impossible de formuler contre elle des objections sérieuses et même de soutenir des h3rpothèses différentes.
On peut sans difficulté échapper au syllogisme dont nous venons d'indiquer la teneur, et cela non seulement par une voie, mais par deux ou trois voies différentes. On peut en premier lieu prétendre — nous l'avons déjà indiqué, — que
56 PBAUMES
le Chroniste n'a pas incorporé lui-même à son livre le cantique I 16 8-36, et que c'est là le fait d'une main plus récente. On peut également supposer que la doxologie finale du Ps. 106 n'a point été placée en cet endroit par les auteurs de la division du Psautier en cinq livres : elle pourrait avoir été dès l'origine la conclusion du poème tel que son auteur l'avait conçu. Il se pourrait aussi qu'elle marquât la fin d'une collection de psaumes, agrégée plus tard à d'autres éléments constitutifs du Psautier. Enfin, on pourrait encore admettre qu'elle n'avait primitivement* rien à faire avec le texte du cantique qui la précède, qu'elle a été insérée par le Chroniste à la fin du psaume composite qu'il attribue à David et que de là elle a pénétré ultérieurement dans le Psautier. Bref, ce ne sont pas les modes d'explication qui font défaut, et rien ne nous oblige à statuer que le Psautier sous sa forme actuelle soit plus ancien que le livre des Chroniques. D'autre part, si le IV« et le V« livres ont été séparés de façon que leur ligne de démarcation tombe entre les Ps. 106 et 107, cela ne peut s'expliquer, à notre avis, que par la présence de la formule en cause. Autrement, comment se ferait-il qu'ayant à répartir 61 psaumes (90-150) en deux livres, on eût créé deux séries de dimensions tellement inégales : dans l'une 17 psaumes, dans l'autre 44? Et pourquoi aurait-on séparé l'un de l'autre deux cantiques présentant une réelle affinité, comme c'est le cas des Ps. 106 et 107? Le rapprochement signalé entre I Chron. 16 et certains Psaumes demeure donc un fait intéressant à plus d'un égards mais on n'en peut pas tirer une conclusion positive au sujet de la date où le Psautier fut entièrement terminé. On doit simplement en conclure que la division en cinq livres a été une opération tardive (ce qu'on avait déjà toutes raisons de supposer) et que les auteurs de ce partage se sont intelligemment laissé guider par certaines particularités déjà existantes du recueil.
Un renseignement sûr, concernant l'achèvement du livre des Psaumes, serait pourtant le bienvenu et aurait d'autant plus de valeur que nous sommes très pauvres en informations sur cette question importante. Nous savons, il est vrai, par II Macc. 2 13 que dans la bibliothèque créée par Néhémie se
trouvaient entre autres « les écrits de David y> {ta roo Jaueld), c'esl-à-dire, sans aucun doute, les Psaumes. Si ce témoignage était fourni par Tun des livres canoniques ou encore par I Maccabées, on pourrait y attacher quelque prix; mais la crédibilité de II Maccabées est tellement sujette à caution qu'on ne saurait faire grand fond sur l'assertion ci-dessus» Même à supposer qu'elle renfermât un élément de vérité, il serait très possible que l'ouvrage attribué à David fût seulement l'un des recueils partiels de psaumes qui ont précédé la constitution du Psautier. Ce qui est encore plus vraisemblable, c'est que l'écrivain du IIMivre des Maccabées part du recueil biblique tel qu'il existait de son temps pour en reporter les premiers débuts à l'époque de Néhémie.
Un témoignage plus sérieux est celui du Siracide. Celui-ci^ qui écrivait dans les premières années du !!• siècle av. J.-C., célèbre David (47 8 ss.) comme l'auteur d'hymnes d'actions de grâces à l'honneur du Dieu très haut, et comme l'ordonnateur du chant sacré et de la musique instrumentale devant l'autel. Ces expressions ne permettent toutefois pas d'affirmer d'une façon positive qu'au temps du Siracide le Psautier fût déjà constitué d'une façon définitive. Une pareille assertion trouverait par contre une base un peu plus solide dans la préface du même livre, due au traducteur qui était en même temps le petit-fils de l'écrivain. Il y est parlé à trois reprises du recueil des livres sacrés, et chaque fois, à côté de la loi et des prophètes, le petit-fils du Siracide mentionne une troisième catégorie d'écrits. Or, s'il est très admissible qu'à cette époque (vers 130 av. J.-C.) cette troisième collection fût encore ouverte et que certains ouvrages n'y aient trouvé accès que plus tard, il est difficile de concevoir que tel ait été le cas pour le Psautier; celui-ci occupe en effet dans le recueil une place trop éminente pour n'avoir pas été des premiers à y figurer. L'argument tiré de ce fait est encore renforcé par la considération suivante : le petit-fils du Siracide parle des écrits sacrés comme déjà traduits en grec. Si l'on voulait donc supposer que même à une date plus récente le livre des Psaumes a reçu des adjonctions, il faudrait postuler que des modifications identiques ont été introduites parallèlement
dans le Psautier hébreu et dans le Psautier grec, ce qui est dénué de vraisemblance.
On peut donc affirmer que vers le milieu du ii* siècle av. J.-G. le livre des Psaumes avait atteint sa forme définitive. Quelques savants, il est vrai, n^estiment pas qu'on puisse se prononcer à ce sujet d'une façon suffisamment assurée; il leur paraît possible que le Psautier ait encore subi quelques retouches et reçu quelques additions jusque dans le !•' siècle avant l'ère chrétienne. Il est toutefois une date après laquelle il semble impossible de descendre : c'est celle de 62 av. J.-C., moment de la venue de Pompée à Jérusalem. Alors naquit en effet la collection intitulée les Psaumes de Salomon, dont nous parlerons en traitant des Pseudépigraphes. Ces cantiques peuvent parfaitement soutenir la comparaison avec plusieurs des psaumes canoniques. Pourquoi donc les aurait-on maintenus en dehors du recueil officiel, si celui-ci n'avait été déjà clos? Pour nous du reste il ne nous semble pas nécessaire d'aller jusqu'à la date tardive de 62 av. J.-C. pour statuer l'achèvement définitif du Psautier; le petit-fils du Siracide nous paraît légitimer par son témoignage la fixation d'une ëpoque moins récente. Il faut en outre noter que le I^ livre des Maccabées (7 17) cite le passage Ps. 79 î-3, en l'introduisant par une formule indiquant un livre sacré. Or cet ouvrage a été composé vers 100 av. J.-C., et le Ps. 79 est parmi les poèmes du Psautier l'un de ceux qu'on peut le moins classer au nombre des anciens.
§ 308. Les considérations ci-dessus nous permettent d'aborder maintenant la question très controversée des psaumes maccabéens. Peut-il y avoir — tel est le point en litige, — peut-il y avoir dans le Psautier des cantiques composés à l'époque des Maccabées, c'est-à-dire dans le second quart du !!• siècle, durant cette période de luttes héroïques où les Juifs réussirent à reconquérir leur autonomie ? Un temps comme celui-là n'a-t-il pas enfanté des chants religieux et patriotiques? Et s'il en a été ainsi, se sont-ils perdus sans exception ? Ne peut-il pas s'en être conservé quelques-uns dans le livre des Psaumes?
Déjà dans l'ancienne Eglise, Théodore de Mopsueste a
établi une relation entre certains psaumes et les temps maccabéens. A vrai dire, son point de vue nous apparaît assez bizarre : il attribuait à David tous les psaumes sans exception ; mais, selon lui, le roi-psalmiste avait prophétiquement composé ces chants en vue d'époques diverses appartenant à Tavenir, et pour 17 psaumes (44, 47, 55-60, 62, 69, 74, 79, 80, 83, 108, 109, 144) il aurait eu en vue la période maccabéenne. Ghrysostôme et Théodoret ont énoncé des idées analogues. Au xvi* siècle Thypothèse de psaumes maccabéens, c'est-à-dire composés au ii« siècle, au plus fort de la lutte des Juifs contre les Syriens, apparaît sous la plume de Calvin qui désigne comme tels les Ps. 44, 74 et 79. A propos du Ps. 44, et sans exclure d'autres possibilités, il s'exprime -comme suit : « Les complaintes et lamentations qui y sont contenues, convienent plus proprement à ce temps plein de misères et calamitez, auquel la tyrannie très cruelle d'Antio- <;hus gastait tout >• De même, pour le Ps. 74, il signale deux opinions, l'une favorable au temps de Nébucadnetsar, l'autre à celui d'Antiochus ; après les avoir exposées l'une et l'autre «t sans rejeter complètement la première, il ajoute : < La conjecture plus vray-semblable sera de dire que ces complaintes appartienent au temps d'Antiochus, pource que l'Eglise de Dieu estoit alors destituée de Prophètes ». Enfin le Ps. 79 lui suggère les réflexions suivantes : « Quiconques considérera de sain jugement la suite du texte, il verra facilement de soy-mesme qu'il a esté composé lors que les Assyriens après avoir bruslé le temple, et ruiné la ville, traînèrent le peuple en exil : ou bien quand le Temple fut pollué par Antiochus après avoir fait une grande boucherie de ceux de Jérusalem. Car l'argument convient fort bien à l'un et à l'autre temps »•
On voit que le réformateur n'éprouvait aucun scrupule à assigner la composition de quelques psaumes à une époque relativement très récente, lorsque leur contenu lui paraissait favoriser ou même imposer cette solution. Plusieurs commentateurs modernes, parmi lesquels je nommerai Franz Delitzsch, se placent au même point de vue. Ils sont prêts à reconnaître l'existence de quelques psaumes maccabéens, mais
considèrent ce cas comme plutôt exceptionnel. Cette attitude modérée contraste avec la tendance que manifestent plusieurs hébraïsants modernes : Hitzig, Olshausen, Cheyne, Duhm, aux yeux desquels Tépoque des Maccabées (et même celle des rois hasmonéens) a vu surgir la plupart des psaumes du recueil. En revanche Thypothèse de Psaumes maccabéens est rejetée d'une façon absolue par Ewald, Hupfeld, Dillmann et Bruston. Pour nous, ainsi qu'il ressort de notre exposé cidessus, nous ne voyons pas de raisons qui empêchent d'admettre à priori l'existence de psaumes maccabéens : il se peut fort bien qu'il y en ait, mais en petit nombre ; d'autre part^ le seul moyen de les discerner, c'est d'en faire attentivement l'étude exégétique. Les arguments invoqués pour classer tel psaume parmi les cantiques maccabéens nous paraissent souvent fragiles; ainsi pour les trois psaumes cités plus haut à propos de Calvin, leur provenance peut, à notre avis, s'expliquer autrement. Nous verrions plus de motifs valables à alléguer pour attribuer à l'âge des Maccabées le Ps. 110 par exemple, ou le Ps. 2; puis surtout il conviendrait d'examiner si certains détails qui donnent à un psaume un aspect très tardif ne sont pas des retouches, des adjonctions modifiant le texte primitif.
I 309. Nous voici parvenus au terme des considérations que suggèrent la lecture et l'étude du Psautier, envisagé dans son ensemble, au point de vue de sa formation et de ses éléments constitutifs *. Il faudrait maintenant, pour bien faire, cesser de nous placer à ce point de vue collectif, prendre chacun des 150 psaumes en particulier, en faire l'analyse,, rechercher leurs auteurs et l'époque de leur composition. Il n'y a pas, en théorie du moins, de bonnes raisons à avancer pour agir autrement : pourquoi ne traiterait-on pas les diverses parties du Psautier de la même manière que celles des
* Je liens à remercier ici M. le professeur Briggs (de New-York) pour les conversations que j'ai eues avec lui à propos des psaumes et pour les lettres qu'il a bien voulu m'écrire sur le même sujet. J'attends avec impatience la publication — heureusement prochaine, — de son commentaire sur le Psautier, dans la collection de V International Critical Commentar^, et je regrette de n'avoir pu l'utiliser avant de rédiger ces pages.
autres livres bibliques et ne les examinerait-on pas une à une?
Sans doute, il serait désirable que l'on pût procéder ainsi. Mais au point de vue pratique, nos lecteurs comprendront aisément qu'une semblable étude nous entraînerait beaucoup trop loin et nécessiterait à elle seule un volume entier. Il faut donc nous borner à des aperçus plus généraux et renoncer à faire la revue de tous les psaumes pris isolément.
On a souvent tenté de partager les psaumes en un certain nombre de classes déterminées d'après leur contenu, et ces essais ont été faits dans deux voies différentes. Les uns ont cherché à répartir les psaumes d'après le genre poétique auquel ils appartiennent plus spécialement. On les distribuerait ainsi en hymnes et odes, en cantiques proprement dits, en élégies, en poèmes didactiques, etc. Ce genre de tentatives n'a guère réussi. La classification adoptée est empruntée à nos notions modernes, issues de la culture classique, grécolatine, et la terminologie employée l'atteste suffisamment. Or il est impossible d'appliquer ce système aux produits poétiques d'une race tout autre. Si l'on voulait entrer dans cette voie, il faudrait tout au moins demander aux Sémites euxmêmes la nomenclature à suivre et s'adresser dans ce but à ceux d'entre eux qui se sont occupés de ce genre de questions, à savoir aux Arabes. A supposer qu'on arrivât ainsi à un résultat quelque peu satisfaisant, l'avantage serait médiocre pour le lecteur européen qui se trouverait en présence de termes inconnus, très difficiles à expUquer. D'ailleurs, même si, par impossible, on arrivait à jeter les bases d'une saine classification, on viendrait se heurter à un nouvel obstacle. Le caractère des psaumes a quelque chose de souple; chacun d'eux, sauf de rares exceptions, peut être à bon droit revendiqué par plus d'un genre littéraire ou poétique. Celui-ci peut débuter sous forme d'élégie et finir en hymne d'actions de grâces ; celui-là peut être lyrique dans l'une de ses parties, didactique dans l'autre. Tout groupement méthodique est par là-même rendu irréalisable.
§ 310. Aussi a-t-on recouru à un procédé différent. Laissant de côté la forme, on s'est attaché aux sentiments expri-
mes, et Ton s'est fondé là-dessus pour ranger les psaumes en catégories. Cette manière de faire est plus acceptable, mais elle n'est pas non plus sans rencontrer de sérieux obstacles. Le plus grave résulte du fait, évident et compréhensible, qu'un même psaume exprime des sentiments divers. Aussi y a-t-il forcément quelque chose de subjectif et, tranchons le mot, d'arbitraire dans toute classification de cette espèce. Néanmoins, malgré cet inconvénient incontestable, c'est sur ce terrain que nous nous placerons pour grouper les psaumes. Mais nous élargirons quelque peu notre cadre en prenant la notion de sentiment dans un sens très général, et en faisant intervenir pour la classification certaines circonstances relatives au thème et à la destination de tel et tel cantique.
Cependant il est une question préalable, très débattue depuis un quart de siècle, et qui doit nous arrêter quelques instants. Il s'agit, disions-nous tout à l'heure, de classer les psaumes d'après les sentiments qui y trouvent leur expression. Il est naturel de se demander qui éprouve ces sentiments et les traduit par des chants. Est-ce un individu ? estce la communauté? En d'autres termes, le y>, le moiy si constamment employé par les psalmistes, a-t-il un sens personnel ou collectif? Reuss* avait dès 1879, en traitant du Psautier, énoncé sur ce sujet des vues très précises et s'était déclaré en faveur de l'interprétation collective. Toutefois cet exposé, fait dans une publication en langue française, avait passé inaperçu auprès des théologiens allemands, et l'un de ceux-ci, Smend, émit à son tour et d'une façon indépendante une idée analogue dans ^un article de revue *. Depuis lors cette question a été discutée d'une façon très vive, et les deux points de vue extrêmes ont trouvé des défenseurs : selon les uns le je est toujours individuel, selon les autres toujours collectif. Mais rien n'oblige à adopter une attitude aussi absolue. Le je des psaumes peut avoir tantôt Tune^ tantôt l'autre signification. La comparaison avec les écrits des prophètes me paratt à cet égard des plus instructives. En
* La Bible f Ancien Testament ^ cinquième partie {Poésie lyrique), Paris 1879, p. 55 88.
« Zeitschrift fur alttestamentliche Wissensckaft, VIII (1888), p. 49-147»
effet, tantôt ceux-ci parlent en leur nom personnel, tantôt ils s'identifient avec leur peuple et parlent en son nom. Signalons aussi, comme un parallèle intéressant, le fait que la pensée inspiratrice du livre de Job n'est pas moins applicable à la destinée de la nation juive dans son ensemble qu'à celle de tel ou tel homme en particulier. Il semble donc qu'il ne faille poser, pour l'interprétation des psaumes, aucune règle invariable pour la détermination du sujet parlant. L'exégète recherchera, à propos de chaque poème, s'il paratt refléter les sentiments d'une âme isolée ou ceux de toute une communauté. Peut-être s'apercevra-t-on qu'en procédant ainsi l'on rend plus compréhensibles certaines particularités des psaumes. Il est, au surplus, encore une autre considération qui s'impose à propos de la question qui nous occupe. Si nous possédons les psaumes, ce n'est pas à titre d'œuvres de tel ou tel poète, c'est comme recueil affecté à l'usage public et ayant une destination liturgique. Dans ces conditions, il faut naturellement s'attendre à constater le fait de cantiques dus originairement à une inspiration individuelle, mais adaptés ensuite aux besoins collectifs et peut-être modifiés dans une certaine mesure pour s'y mieux prêter. Une fois de plus, il importe de se rappeler que les psaumes ne nous sont pas parvenus sous leur forme première, mais qu'ils ont passé par les mains de plusieurs générations successives qui en faisaient un constant usage. Il est très admissible que tel cantique, où le poète exprimait à l'origine ses sentiments personnels, soit devenu, explicitement par des changements apportés au texte, ou implicitement par le sens nouveau qu'y attachaient chanteurs et lecteurs, un hymne approprié à une assemblée de culte ^
. § 311. Abordons maintenant l'examen des psaumes selon les principes de groupement que nous avons esquissés, et commençons par détacher de la masse générale certains poèmes qui présentent un caractère sui generis.
Le Ps. 45 diffère de tous les autres: c'est un épithalame, un « chant d'amour » comme le dit avec raison la suscrip-
^ Encore ici, nous pouvons invoquer l'analogie des divers recueils usités dans nos Eglises. Certaines comparaisons nous montrent comment un can-
tion. II décrit un mariage royal. L'époux est sans doute un souverain Israélite ou judéen ; l'épouse, en revanche, semble être une princesse étrangère. Seul de tous les poèmes du Psautier, celui-ci ne peut être qualifié de pieux. Ce n'est pas que le nom de Dieu en soit absent (3, 7, 8); mais, malgré cette mention, l'inspiration est purement celle de la poésie humaine ; son but est de glorifier le roi et la reine, en célébrant leur splendeur et en leur offrant des vœux. C'est dans tout l'A. T. le morceau qui ressemble le plus au Cantique des cantiques. Aussi, comme pour ce dernier, a-t-on cherché à en donner une interprétation allégorique. S'avancer sur ce terrain, c'est, on le comprend, s'abandonner complètement à l'imagination. Quant aux explications de l'ordre historique, on en a présenté plusieurs : l'époux royal a été David, Salomon, Achab, maint autre roi d'Israël ou de Juda, ou même, selon quelques-uns, quelque monarque de la dynastie hasmonéenne. Il faut reconnaître qu'aucune de ces conjectures ne fournit une solution satisfaisante du problème. Le Ps. 45 demeure une énigme, aussi bien quant à l'occasion qui lui a donné naissance que pat rapport à son admission dans le Psautier. Sur ce dernier point, il semble que c'est déjà la <x>nception allégorisante qui a tranché la question. Si l'on n'avait pas attribué un sens mystique à cet épithalame on
tique, individuel à rorigine, a été plus tard traosfonné pour revêtir une forme collective. Voici une strophe empruntée à Tun de ces recueils :
Si le souverain Monarque, — Dans la foule des humains, Nou$ discerne, et qu*il nous marque — Sur les paumes de ses mains. Qu'importe alors que le monde — Nous méconnaisse à jamais 1 Toi, dont le regard nous sonde, — Toi, Jésus, tu nous connais.
Or^ dans un recueil plus ancien, on rencontre la même strophe avec les variantes suivantes :
Me discerne et qu'il me marque
, Me méconnaisse à jamais !
Toi, dont le regard me sonde, — Toi, Jésus, tu me connais.
Il y a donc eu manifestement modification du texte. Et, ce qui vaut la peine d'être relevé, la strophe ci-dessus est la dernière d'un cantique qui, d'un bout à Tautre, emploie le pronom au singulier. La transformation que l'on a fait subir à la strophe terminale n'a pas atteint les autres, — sans •doute parce qu'elle se heurtait à des difficultés de métrique.
n'aurait guère songé à rintroduire dans le recueil des chants sacrés du peuple juif.
Un autre psaume qui porte un cachet spécial, c'est le célèbre 137, qui donne essor aux sentiments passionnés des déportés, soupirant après Jérusalem. Celui-ci non plus n'est pas, à proprement parler, un cantique pieux : il est plutôt patriotique que religieux. Pourtant il se termine par une prière, sur la nature de laquelle il y aura lieu de revenir quand nous traiterons, d'une façon plus générale, des psaumes d'imprécations et de vengeance.
Les deux psaumes déjà mentionnés peuvent servir chacun de prélude ou d'introduction à un groupe de cantiques. Le Ps. 45 nous conduit à parler des poèmes où la personne du roi est mise en relief; le Ps. 137 de ceux qui exaltent Jérusalem.
Au premier de ces deux groupes appartiennent entre autres les Ps. 2 et 110. Dans l'un et dans l'autre il est question d'un souverain selon le cœur de Dieu. Dans le Ps. 2 il est appelé l'oint de l'Eternel («, 6) ; au Ps. 110 il unit la dignité du prêtre à celle du souverain, « à la manière de Melchisédek >►. S'agit-il, dans ces deux cantiques, de personnages historiques déterminés? et dans ce cas, qui sont-ils? Les réponses varient tout autant que pour le Ps. 45, allant de David jusqu'aux Hasmonéens. Nous avons déjà signalé plus haut (II, p. 55) la possibilité qu'au Ps. 110 un acrostiche indique la personne de Simon Maccabée (f 135). On ne saurait du reste exclure rh3rpothèse assez plausible d'après laquelle le héros de ces deux psaumes serait un roi idéal, le roi messianique.
A ces psaumes qui célèbrent le roi ajoutons ceux qui, comme le 132, portent le caractère dynastique, c'est-à-dire implorent l'Eternel en faveur du rétablissement de la maison royale. Nommons aussi les Ps. 20, 61 et 84 qui invoquent Dieu en faveur de son oint, le 21 et le 72 qui décrivent le règne glorieux du souverain que l'Eternel protège, et le 89 qui raconte les origines de la royauté davidique et ses perspectives d'avenir encore (comp. encore 78 70-7î).
Quant au second groupe, celui qui se rattache au Ps. 137 mm. À. T. II. 5
66 PBAUMBS
et gravite autour du nom de Jérusalem , il a comme repré* sentant typique le Ps. 87, chantant la « ville de Dieu », Sioa, avec ses portes aimées de TEtemel; les Ps. 46, 48, 68 la glorifient aussi comme la résidence du Trèfr>Haut. Parmi les cantiques de maaloth plusieurs d<Hvent être cités ici : 122, 125, 132. Jérusalem est encore mentionnée çà et là à propos de la restauration et du retour des déportés (14, 51, 53, 69, 74, 79, 102, 126, 147).
D'autres psaumes évoquent les grands souvenirs du passé, les hauts faits de l'Eternel en faveur de son peuple, et en tirent des exhortations à la reconnaissance d'une part, à l'hu-^ miliation et au repentir d'autre part. Il en est, parmi ces poèmes, qui entrent dans le détail des événements et trahis* sent une connaissance assez approfondie des livres narratifs de l'A. T. De ce nombre est le Ps. 78, un long poème qui retrace les faits de l'histoire nationale dès la sortie d'Egypte et jusqu'à l'avènement de David. Il en est de même des Ps. 105 et 106 qui relatent à leur tour les mêmes faits. Le pre-> mier part déjà des temps patriarcaux, décrit le séjour en Egypte, l'exode et l'établissement en Canaan. Le second, commençant avec le passage de la mer Rouge, traite en détail tes incidents du séjour au désert. Les Ps. 135 et 136 forment également une paire de cantiques de louanges, où les hauts faits de l'Eternel en faveur de son peuple sont chantés; l'un et l'autre d'ailleurs se limitent au souvenir des faits contem-porains de Moïse, de l'exode à la chute des rois Sihon et Og. Ils dénotent la connaissance des récits du Pentateuque; le 136 s'inspire en particulier de Gen. 1. On peut encore ranger dans la catégorie des psaumes historiques les suivants : 44, 60, 77, 79, 83, 89, 95, 99, 114 et 132. Ceux-ci renferment en effet des allusions aux faits du passé, parfois d'une façon détaillée, parfois aussi très brièvement.
La mention du temple n'est pas aussi fréquente qu'on pourrait le croire à priori ; indépendamment de certains psaumes déjà cités à propos de Jérusalem, voici ceux qui parlent du sanctuaire : 27, 42 (et 43), 48, 63, 78, 84, 100, 118, 134. Il est question des sacrifices dans les Ps. 50, 51, 66 et 116. Quant aux prêtres, c'est à peine s'ils
PSAUMBS 67
sont nommés dans le Psautier (78 64, 99 6, 132 9, ift) ; le Ps. 118, dans son préambule doxologique, introduit la maison d'Aaron, et le 133 compare le bienfait des relations fraternelles à rhuile qui coule sur la tête et la barbe d'Aaron.
La loi (thora) n'apparaît pas souvent sous la plume des psalmistes. Elle a pourtant inspiré le plus long de tous les morceaux du recueil, le cantique alphabétique 119, dans lequel chacun des 176 versets, à une demi-douzaine d'exceptions près, énonce Tun des synonymes qui désignent les commandements de Dieu. La loi est également câébrée dans la seconde mmtié du Ps. 19, et, dès le début du recueil, dans le Ps. 1. Enfin Ton en trouve la mention occasionndle aux Ps« 37 31, 40 9, 78 1, 5, 10, 89 3i, 94 is, 105 45 (voir plus haut, I, p, 233.234),
Peut-être s'attendrait-on à rencontrer dans les psaumes quelque chose d'analogue à la polémique, si fréquente chez les prophètes, contre les faux-dieux. A cet égard, nous n'avons à enregistrer que peu de passages : les Ps. 16, 81, 44, 81 et 96 en parlent pour ainsi dire en passant. Seok les Ps. 115 (4-8) et 135 (15-18) décrivent, en termes d'ailleurs presque identiques, la vanité et l'Impuissance des idoles.
I 312. Les circonstances extérieures, les institutions, les faits historiques, n'occupent donc dans le Psautier qu'une place relativement restreinte. En examinant, pour oommencer, cet ordre de sujets, nous avons tâché de déblayer le terrain, de façon â pouvoir désormais envisager les psaumes dans ce qui Isâi leur caractère essentiel : l'expressicm des sentiments pieux de l'âme à F^ard de Dieu.
Si l'on cherche à précisa quelle est de beaucoup, dans le Psautier, la notion prépondérante, eelle qui revient sans cesse sous les formes les plus variée», il n'y a qu'une réponse pos- »ble : c'est celle de la délivrance, du secours divin. Un nombre considérable de psaumes sont exclusivement consacrés à cet objet. Ils invoquent, dans d'ardentes prières, l'intervention de Dieu en faveur de ceux qui souffrent ; ou bien, ayant obtenu la faveur implorée, ils célèbrent avec gratitude la miséricorde divine ; ou bîen encore, mêlant les accents de la reconnaissance â leurs instantes requêtes, ils rendent grâces
68 PSAUMHS
pour le passé en même temps qu'ils sollicitent pour le présent et Ta venir.
La plupart du temps, les psalmistes invoquent Tassistance de Dieu, non pas d'une façon générale et abstraite, mais en désignant clairement les maux auxquels ils sont en butte : ils parlent fréquemment des ennemis, des oppresseurs, des per* sécateurs aux coups et aux injustices desquels ils sont exposés. Tel est le thème des Ps. 4, 5, 7, 9-10, 12, 13, 17, 22, 27, 28, 31, 35, 41, 42^3, 44, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 64, 69, 70, 71, 73, 83, 94, 109, 120, 125, 140, 141, 143. Quand on compare ces différents cantiques, on ne peut manquer d'être frappé de leur diversité; néanmoins, pour peu qu'on s'applique à en dégager l'idée centrale, on arrive uniformément au même résultat. Le psalmiste, quel qu'il soit, qu'il parle en son propre nom ou comme représentant de son peuple, est en proie aux menaces, aux calomnies, aux voies de fait ; il se tourne vers l'Eternel et implore son secours. Parfois il ne va pas au delà du cri de détresse, mais il arrive aussi qu'il anticipe, avec une ferme assurance, sur la délivrance qu'il espère. Dans ce cas, il décrit à l'avance la paix et le bonheur dont il jouira quand son Dieu lui sera venu en aide et du même coup il fait le tableau des malheurs qui fondront sur ses adversaires. Ce tableau n'est point tracé à contre-cœur : pour les psalmistes, en effet, comme pour d'autres écrivains de l'A. T., l'idée du malheur des méchants ne se sépare pas de celle du bonheur des justes, elle en forme l'indispensable complément, et toutes deux ensemble servent à constituer la théorie ou la doctrine de la rémunération. Le sort comparatif des justes et des méchants, voilà un sujet que les psalmistes sont fréquemment conduits à traiter. Rarement ils le font d'une façon théorique et abstraite; la plupart du temps ils y sont en quelque sorte contraints par la situation même dans laquelle ils se trouvent : on sent que c'est pour eux une question brûlante. Voir les Ps. 1, 7, 9-10, 11, 12, 14 (53), 15, 18, 21, 32, 33, 34, 36, 37, 49, 50, 52, 73, 92, 112, 125.
Toutefois, ce sort terrible des méchants, les psalmistes ne se bornent pas toujours à le prévoir et à le prédire : ils l'appel-
lent quelquefois de tous leurs vœux, et leurs cantiques renferment alors des accents haineux, des imprécations à l'adresse de. leurs ennemis. Signalons les Ps. 5, 28, 35, 40, 41, 54, 55, 58, 59, 69, 71, 79, 83, 109, 129, 137, 139, 140, 141. On cite volontiers comme type classique de ces «psaumes de vengeance » le 137, ce poème des exilés, qui commence par une touchante complainte et qui se termine par une explosion de ressentiment contre Babylone et contre Edom. D'autres morceaux, dans les psaumes énumérés ci-dessus, ne sont guère moins caractéristiques. Ils prouvent — qui s*en étonnerait? — que la morale évangélique, réprimant les élans vindicatifs du cœur humain et prescrivant le pardon et la prière pour les persécuteurs eux-mêmes, n'était point encore connue et pratiquée sous l'ancienne alliance, même par ces hommes pieux et fidèles que nous appelons les psalmistes.
On a cherché parfois à justifier, même au point de vue chrétien, les sentiments auxquels donnent essor les psaumes dits de vengeance : on a fait valoir que les ennemis du poète étaient en même temps les ennemis de son Dieu, et que les maudire, c'était s'enflammer pour la cause de la justice en général, et non pas plaider une affaire personnelle. Cette explication n'est guère satisfaisante; même avec la conviction de souffrir pour Dieu et pour la vérité, on n'a pas le droit de se laisser aller aux imprécations et aux paroles de haine; de toutes façons, cela n'a rien d'édifiant. Au surplus les psalmistes, quand ils s'élèvent contre leurs adversaires et les couvrent de reproches et de menaces, font retentir des accents d'un caractère très personnel : ils parlent bien plutôt comme victimes de la méchanceté que comme champions de la bonne cause.
On peut toutefois essayer de faire envisager ces psaumes encore sous un jour différent, en s'appuyant sur l'interprétation dite collective. Si, dans beaucoup de psaumes, et spécialement dans ceux qui nous occupent, le sujet parlant est la communauté et non pas l'individu, le sens et la portée de ces poèmes se trouvent forcément modifiés. Il ne s'agit plus de souffrances et de rancunes personnelles, c'est la nation entière qui passe par l'épreuve et qui se dresse contre ses
yo
Oppresseurs. Le poète n'exprime plus ses propres sentiments, il traduit ceux de tout son peuple. La sphère dans laquelle se meuvent ces psaumes se trouve ainsi élargie, et on n< peut plus les accuser de donner carrière à des récriminations mesquines et égoïstes. Cependant, malgré l'atténuation qui résfulte de ce point de vue, il n'en demeure pas moins évident qu'à la lumière des principes évangéliques on ne saurait s'associer aux anatfaèmes terribles que certains psaumes jettent à l'adresse des ennemis.
Si les psanmes font, comme nous l'avons vu, retentir si souvent et avec tant d'insistance une note suppliante en vue d'obtenir la délivrance, ce n'est pas qu'il soit toujours question d'ennemis qui menacent et persécutent. Dans de nombreux psaumes, on se trouve en présence d'un affligé qui se plaint et qui implore le secours, sans que la cause proprement •dite de sa détresse soit nettement indiquée. A cette catégorie appartiennent les Ps. 6, 20, 30, 31, 40, 57, 61, 77, 80, 85, 86, 88, 90, 102, 121, 123, 142. Dans leur teneur générale, ils ressemblent fort à ceux que nous avons énumérés précédemment (II, p. 68) ; la seule différence, c'est qu'ils ont quelque chose de moins précis, et peuvent s'appliquer à d'autres épreuves que celles résultant de l'inimitié. Aussi sont-ils de ceux qui ont conservé jusqu'à notre époque le plus de popularité.
§ 313. Nous avons parlé des sentiments que les psalmistes éprouvent à l'égard de leiïrs ennemis, sentiments de réprobation et d'horreur qui vont parfois jusqu'à la haine. On aimerait à rencontrer,, au moins çà et là, la disposition au pardon et l'intercession en faveur des méchants, et l'on regrette d'être déçu dans cette attente.
Il est également intéressant de rechercher quelle attitude les psalmistes prennent à l'égard de leur propre personnalité. Ils se présentent à nous comme souffrants et misérables. A quelle cause assigneront-ils leur malheur ? à la mal^eiilance de leurs adversaires sans doute. Mais n'en trouverontils jamais la source dans leur propre conduite? c'est ce qu'il importe d'examiner.
A ce point de vue on peut discerner deux courants : cer-
tains psaumes font exclusivement ressortir l'injustice des oppresseurs : le malheureux proclame son innocence, et se déclare en butte à des épreuves imméritées. Cette tendance ^'accentue quelquefois très fortement, et Ton n'échappe pas à une impression de propre justice : voir les Ps. 7, 26, 44, 66. D'autres fois, au contraire, la donnée fondamentale est toute différente, et nous rencontrons dans le Psautier quelques cantiques de repentance et d'humiliation qui en constituent, à notre avis, la partie la plus précieuse. Traditionnellement, on en compte 7, et on leur donne le nom de psaames pénitentiauœ ; ce sont les Ps. 6, 32, 38, 51, 102, 130, 143. Peut-être pourrait-on légitimement en accrottre le nombre en y ajoutant les Ps. 25, 39, 40, 41, 65, 69; peut-être aussi serait-il équitable de reconnaître qu'ils ne portent pas tous au même degré l'empreinte du repentir profond et sincère qui s'exprime dans tels d'entre eux. Le 32 et le 51 sont à coup sûr les plus remarquables et les plus justement célèbres ; l'un et l'autre font ressortir avec force la nécessité de confesser ouvertement et sans réticences ses transgressions à l'Eternel, et attestent la joie et la reconnaissance du pécheur pardonné. A cet égard il faut aussi accorder une mention spéciale au Ps. 130 (le De profundis) qui proclame avec puissance le pardon divin ; la même conviction s'exprime ausn dans le Ps. 103, et celui-ci nous fournit une transition toute naturelle pour parler d'un autre groupe de psaumes dont il est l'un des principaux représentants.
Ces psaumes sont les cantiques de louanges, adressés au Dieu protecteur et libérateur. Leur but est de célébrer l'exaucement des prières, la fidélité et la miséricorde divines. Le sentiment qui les inspire est celui de la reconnaissance. A vrai dire, nous en avons déjà relevé l'expression, implicite ou rudimentaire, dans un grand nombre de cantiques de délivrance. Inversement, les psaumes de louanges ne sont pas sans renfermer des allusions aux misères passées et aux secours obtenus. Notre classification nécessite des distinctions qui, envisagées rigoureusement, peuvent paraître arbitraires, mais il s'agit, à tout prendre, d'une question de proportions, de mesure. Nous nous attachons avant tout aux sentiments
qui prédominent, tout en constatant que d'autres interviennent incidemment. Voici donc la liste des psaumes que nous appelons cantiques de louanges: 8, 18, 22, 23, 24, 34, 36, 46, 47, 48, 63, 66, 67, 68, 75, 76, 81, 84, 92, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 103, 107, 108, 113, 116, 117, 118, 124, 126, 129, 134, 136, 138, 144, 148, 149,
Ces psaumes, comme on peut ô'y attendre, offrent entre eux les plus frappantes analogies. Célébrant le même Dieu^ au nom de la même piété et des mêmes expériences, ils sont nécessairement empreints des mêmes caractères, quant au fond et quant à la forme. Pourtant, lorsqu'on les étudie de près, on n'aperçoit pas uniquement leurs ressemblances, tant s'en faut: on constate, au contraire, avec une surprise et une admiration toujours renouvelées, à quel point ils sont variés dans leurs pensées et dans leurs expressions. L'abondance et la diversité des images employées par les psalmistes contribuent largement à rehausser cet effet. Pour dépeindre la protection divine, les psaumes empruntent tour à tour leurs comparaisons aux domaines les plus différents, à la nature, aux aventures guerrières, à la vie des bergers et des troupeaux, aux menus incidents de la vie civile et de la vie domestique.
Certains psaumes mettent l'accent principal sur l'ardeur des sentiments éprouvés par le poète ou par la communauté tout entière. Ils ont un caractère plutôt subjectif et traduisent les diverses émotions ressenties en présence de Dieu. Les verbes à la première personne y occupent une place prépondérante. D'autres, en revanche, ont quelque chose de plus objectif : ils décrivent et exaltent les perfections divines. Ce n'est pas à dire que ces derniers soient moins chaleureux, moins enthousiastes. Ce n'est pas le sentiment qui diffère, c'est la manière de le manifester. Ces cantiques, plutôt descriptifs, comptent dans leur nombre quelques-uns des poèmes les plus achevés de tout le Psautier. Nous rangerons dans cette catégorie plus spécialement les Ps. 8, 19, 29, 33, 50, 65, 71, 89, 93, 104, 111, 139, 145, 146, 147. Parmi eux le Ps. 104 est célèbre à juste titre comme traçant un
splendide tableau de l'activité de Dieu dans la nature. Avec une vivacité vraiment dramatique le 139 décrit l'omniprésence et Tomniscience divines.
Revenons maintenant aux psaumes plutôt subjectifs. 11 en est sur le nombre dans lesquels les sentiments d'adoration et de reconnaissance se nuancent d'une teinte particulière pour mettre au premier plan la confiance, la ferme attente du croyant qui compte sur l'Etemel et voit avant tout en lui le Dieu fidèle. Cet aspect de la piété est particulièrement visible dans les Ps. 3, 16, 17, 18, 22, 25, 26, 31, 34, 62, 91, 115, 131.
I 314. Si jusqu'ici nous avons, à propos du contenu des psaumes, parlé principalement des sentiments qui les ont inspirés, il serait injuste de laisser croire qu'ils n'offrent d'intérêt qu'à cet unique point de vue, et que leur étude n'enrichit pas nos connaissances relatives à la pensée religieuse dans l'A. T. Bien au contraire, la théologie biblique y trouve de précieux matériaux pour son travail, en particulier quant à l'idée même de Dieu et aux rapports de la créature avec le Créateur. Les problèmes de la théodicée sont abordés fréquemment dans les psaumes et traités avec élévation, par exemple dans les Ps. 73 et 49. Mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer plus avant dans l'exposé de ce sujet.
D'ailleurs le but des psaumes n'est jamais exclusivement la recherche d'une vérité intellectuelle, si haute et si juste soit-elle. Pour leurs auteurs, il ne s'agit pas d'exposer, de disserter, moins encore de discuter. Ce qu'ils veulent, c'est rendre un témoignage, c'est donner un libre essor à leurs sentiments pieux, en un mot c'est glorifier Dieu. Ce caractère se retrouve jusque dans les psaumes qui ont des allures didactiques, comme le 72 ou le 82 par exemple^ ou encore dans ceux qui ont un cachet gnomique et participent de la nature des maschals, tels que 25, 34, 37, 49, 62, 64, 127, 128.
Si je ne devais éviter de sortir des limites assignées à cet ouvrage, il me serait facile et agréable de m'étendre sur la valeur exceptionnelle que présente le Psautier, soit au point de vue religieux, pour l'édification, soit au point de vue his-
torique et théologique, pour la connaissance de la religion d'Israël. Mais ces considérations, pour intéressantes qu'elles pussent être, ne rentrent pas dans le cadre que je me suis tracé. Je me bornerai donc, pour terminer, à consigner ici le témoignage que les réformateurs ont rendu au Psautier.
Luther y trouvait comme un miroir fidèle de Tâme humaine, de ses agitations, de ses luttes, de ses défaillances et de ses relèvements. Ces mouvements divers, qui ébranlaient si fortement Tàme des psalmistes, trouvaient un écho dans Pâme de Luther et le ramenaient sans cesse à Tétude des cantiques sacrés. Poète lui-même, cherchant souvent dans le chant des hymnes la consolation et Tapaisement de son cœur, avec quel amour il devait revenir à son Psautier. Il en parle avec un enthousiasme communicatif. Il estime que le livre des Psaumes pourrait à bon droit être appelé < la petite Bible » : tout ce que renferme l'Ecriture sainte s'y trouve en effet résumé de la façon la plus brève et la plus belle. Le Saint-Esprit semble avoir voulu former ce recueil afin que ceux qui ne peuvent pas lire la Bible entière en trouvent le contenu condensé en un petit volume. Luther apprécie tout particulièrement le fait que les psalmistes nous montrent leur manière de converser avec Dieu et de lui adresser leurs prières ; ainsi, les saints du Psautier nous apparaissent non pas muets, à demi-morts, mais bien éveillés et vivants. Enfin, ce ne sont pas seulement des mots, des phrases que nous trouvons dans les Psaumes, c'est le cœur même de ceux à qui nous les devons, c'est le trésor intime de leur âme, c'est la source même de leurs paroles et de leurs actes ; nous lisons en eux, pour ainsi dire, les pensées qu'ils ont eues au milieu des difficultés, des angoisses, des détresses. « En résumé, veux-tu voir la sainte Eglise chrétienne peinte avec des couleurs et des formes vivantes en un tableau de petites dimensions, prends le Psautier. Tu y trouveras un miroir clair, pur et net, qui te montrera ce qu'est la chrétienté ; tu t'y verras toi-même, tu y trouveras le vrai yv&Oc aectovàv ; tu . y découvriras encore Dieu et toutes ses créatures » *.
* Pré/ace aa Psaatier,
De son côté, Calvin écrit ce qui suit au sujet des Psaumes : « Il est difficile d'exprimer par paroles les grandes richesses et de diverses sortes qui sont contenues en ce thrésor : tant y a que je sçay bien que tout ce que j'en pourray dire n'approchera point de Texcellence de la chose. Mais pource qu'encores vaut-il mieux donner aux lecteurs quelque goust, avant plus petit, de la merveilleuse utilité qu'ils en recevront que du tout n'en dire mot, je pourray toucher en brief ce que la grandeur de la chose ne permet point de déduire parfaitement. J'ay accoustumé de nommer ce livre une anatomie de toutes les parties de l'âme, pource qu'il n'y a affection en rhomme laquelle ne soit yci représentée comme en un miroir. Mesmes, pour mieux dire, le sainct Esprit a yci pourtrait au vif toutes les douleurs, tristesses, craintes, doutes, espérances, solicitudes, perplexitez, voire jusques aux esmotions confuses desquelles les esprits des hommes ont accoustumé d'estre agitez.... Yci les prophètes, d'autant que parlans à Dieu, ils descouvrent toutes les affections intérieures, appellent ou plustost tirent un chacun de nous à examiner soymesme, afin que rien de tant d'infirmitez ausquelles nous sommes sujets, et de tant de vices desquels nous sommes pleins ne demeure caché.... Tout ce qui peut servir à nous accourager quand il est question de prier Dieu, nous est en-* seigné eo ce livre.... Il n'y a livre où on trouve de plus expresses et magnifiques louanges, tant de la singulière libéralité de Dieu envers son Eglise que de toutes ses œuvres : il n'y a livre auquel soyent récitées tant de délivrances, ny auquel les témoignages et expériences de sa providence et solieitude paternelles envers nous soyent si richement exaltés et d'une façon si authentique. Brief, il n'y a livre auquel plus parfaitement nous soit enseignée la manière de louer Dieu, ou auquel nous soyons plus vivement solicitez à cest exercice de piété >^.
* Commentuires $ar le livre des Pseaames, Préface.