Première partie : Esdras
§ 426. Le ch. 1 débute par les mêmes mots qui, nous l'avons vu, forment la fin du livre des Chroniques. Il s'agit de l'édit promulgué par Cyrus en 538, dans la première année de son règne comme roi de Babylone et, par conséquent, comme souverain de la petite et lointaine province de Juda. Le but de l'édit est la reconstruction du temple de Jérusalem. Il n'y a pas lieu de douter que Cyrus ait en effet décrété cette mesure. Le passage Esdr. 6 i-5 en fournit la preuve et l'attitude adoptée par Cyrus en cette occurrence cadre parfaitement avec les renseignements les plus sûrs que nous possédons par ailleurs sur la politique de cet habile monarque. Toutefois les garanties que nous avons touchant l'historicité de l'édit de Cyrus ne s'étendent pas à l'authenticité du texte même du document conservé dans Esdr. 1 2-4. On lui a reproché d'être rédigé dans un langage trop juif pour pouvoir être sorti des bureaux de la chancellerie royale. Il est de fait qu'en particulier l'emploi de l'expression « quiconque demeure de reste » (v. 4) appartient à la terminologie spécifique des écrivains bibliques. D'autre part, certaines phrases, telles que « c'est le Dieu qui est à Jérusalem > (v. 3; comp. V. 4), sembleraient dénoter une origine étrangère au judaïsme, et il ne faut pas oublier que, dans l'hypothèse de l'authenticité, nous n'avons en tout cas affaire qu'à une traduction. Surtout il ne faut pas arguer du ton pieux de l'édit pour contester que Cyrus puisse l'avoir formulé de la sorte. Les inscriptions de ce roi, récemment découvertes, prouvent à quel point il a su s'accommoder aux croyances religieuses de ses sujets. Le caractère tout différent de l'arrêté royal rapporté dans Esdr. 6 3-5 s'explique aisément par la différence de destination des deux documents^.
* Les rois de l'antiquité ne sont pas les seuls orateurs qui aient su s'expri-
niTR. A. T. II. 25
La suite du ch. 1 (5-ii) raconte le retour à Jérusalem d'un bon nombre de déportés remportant les vases sacrés du temple. Leur chef est Scheschbatsar, prince de Juda, qu'on a fréquemment voulu identifier avec Zorobabel, mais qui doit plutôt être considéré comme un personnage distinct, peut-être le même que Schénatsar (I Chron. 3 18), oncle de Zorobabel.
Le long cb. 2 donne la liste détaillée des déportés rentrés à Jérusalem; leur nombre est évalué à 42360, plus 7337 esclaves. La même liste se retrouve dans Néh. 7 6-73a avec quelques variantes soit dans les noms, soit dans les chiffres, lesquelles ne peuvent être toutes imputées aux copistes. Ce catalogue est à sa place chronologique dans Esdr. 2. D'autre part Néhémie l'avait inséré dans ses Mémoires et nous l'a conservé muni d'un préambule (7 5b) : « Je trouvai un registre généalogique de ceux qui étaient montés les premiers et j'y vis écrit ce qui suit >. Grâce sans doute à la présence de ces quelques mots préliminaires, la liste a été maintenue dans Néh. 7 par le Chroniste. Celui-ci la fait suivre dans Néh. 8 d'un récit qui n'est point emprunté aux Mémoires de Néhémie, mais bien plutôt, comme nous le verrons, extrait des Mémoires d'Esdras. La transition entre la liste (finissant à 7 73a) et le récit (commençant à 8 ib) est formée par deux phrases (7 73b-8 la) qui constituent le début nécessaire du récit et qui, chose surprenante, se trouvent aussi en tête d'Esdras 8 (v. i). Cette circonstance force à admettre i^ qu'Esdr. 2 i- 3 1 a été pris dans Néh. 7 6-8 ia; 2* que l'auteur de cet emprunt ne peut être le Chroniste, mais bien un personnage postérieur, ayant déjà devant lui le livre de Néhémie tel que le Chroniste l'avait composé. L'origine des divergences entre Esdr. 2 et Néh. 7, pour autant qu'elles ne dérivent pas simplement des copistes, demeure inexpliquée.
Le ch. 3 (à partir du v. % qui faisait originairement suite
mer de deux façons di£Férentes au point de vue religieux suivant leurs auditeurs. J*ai eu sous les yeux le texte^ imprimé en deux colonnes, d'un discours prononcé, dans je ne sais quelle solennité, par un sous-préfet français en Algérie. Le texte arabe équivalait exactement au texte français, à une exception près : le premier parlait d'Allah, le second ne parlait que de la République.
ESDRA8-NÊHÉMIE 387
à 1 11) rapporte comment le prêtre Josué et Zorobabel (il n'est plus question de Scheschbatsar) relevèrent l'autel des holocaustes, réorganisèrent le culte et célébrèrent la fête des huttes (537). Puis viennent quelques détails concernant les mesures prises pour reconstruire le temple et la cérémonie qui marqua (printemps 536) le début des travaux. Plusieurs critiques ont récemment contesté l'historicité de ces dernières données ; d'après eux, rien n'aurait été fait pour rebâtir le temple avant l'avènement de Darius !«' (522), et le livre d'Aggée, ajoutent-ils, en fournirait la preuve. Cette assertion nous paraît exagérée; les expressions employées par Esdr. 5-6 et par Aggée n'excluent pas la possibilité d'une première et timide tentative esquissée en 536.
§ 427. Les premiers versets du ch. 4 (i-5) rapportent une demande faite aux Juifs par les habitants de l'ancien royaume de Samarie, désireux de participer à la construction du temple. Leur requête ayant été repoussée, ils réussissent par divers moyens à faire avorter l'entreprise jusqu'au règne de Darius. Cette dernière donnée se trouvera répétée au v. 24, et les ch. 5-6 raconteront comment, sous Darius, le temple fut enfin rebâti. Mais auparavant, dans l'intervalle entre 4 5 et 4 S4, nous lisons des détails concernant deux règnes postérieurs à celui de Darius, ceux de ses successeurs immédiats Xerxès (Assuérus, v. 6) et Artaxerxès (7-î3). Ce passage provient donc manifestement d'une intercalation, puisqu'il rompt le fil de la narration ; de plus il constitue un anachronisme, puisqu'il fait passer des faits plus récents avant d'autres plus anciens. L'hypothèse d'après laquelle les noms de Xerxès et d' Artaxerxès désigneraient intentionnellement, dans la pensée de l'écrivain, non pas les deux successeurs bien connus de Darius I*', mais ses prédécesseurs, Cambyse et Smerdis le Mage, est entièrement abandonnée; en revanche, on ne saurait nier la possibilité d'un quiproquo commis soit par le Chroniste, soit déjà par l'auteur de la Source araméenne.
Indépendamment de la difficulté chronologique soulevée par ce passage, il en est encore une autre relative au sujet traité. La brève information relative au règne de Xerxès est, il est vrai, conçue en termes vagues. Mais pour l'époque
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d'Artaxerxès il en est autrement. Nous trouvons la mention de deux lettres, écrites au roi par plusieurs fonctionnaires perses ; la première est seulement signalée en quelques mots ; la seconde, intégralement * reproduite, dénonce les Juifs qui relèvent les murailles de leur ville. Puis vient, également in extenso, la réponse d'Artaxerxès, ordonnant la cessation immédiate des travaux. Il s'agit donc des murs de Jérusalem, et non pas de la construction du temple, qui est uniquement en cause dans les pages qui précèdent et qui suivent, aussi bien dans 3 8-4 5 que dans 5-6.
Enfin, troisième difficulté, cette question déjà si embarrassante se complique d'un changement de langue, et celui-ci ne coïncide pas avec le changement de sujet. En effet, le v. 6, relatif à Xerxès, est encore en hébreu ; mais le morceau concernant le règne d'Artaxerxès, 7-23, est en araméen, et la suite, 4 24-6 18, l'est également.
Il va de soi qu'en présence d'un problème aussi enchevêtré, un grand nombre de solutions ont été proposées. Sans prétendre supprimer tous les obstacles, voici celle à laquelle nous nous rangeons. Les faits rapportés dans 4 6-23 concernent le relèvement des murailles de la ville et se placent sous Xerxès (485-465) et Artaxerxès l"^ (465-425). Par suite d'un malentendu, l'auteur de la Source araméenne a cru qu'ils étaient relatifs aux travaux de construction du temple, et, ignorant probablement les noms des deux rois qui séparent Cyrus de Darius l^y il a disposé ses matériaux dans l'ordre où le Chroniste les a retrouvés et reproduits. D'après un autre système, l'erreur aurait été commise non pas par l'auteur de la Source araméenne, mais par le Chroniste; cette explication nous paraît moins satisfaisante parce qu'elle ne rend pas suffisamment compte de la coexistence des v. 5b et 24, tandis que, dans notre hypothèse préférée, nous pouvons assigner l'un (5b) au Chroniste, et l'autre (24) à la Source araméenne. Cela dit, il reste encore à élucider pourquoi le V. 6 est en hébreu, alors qu'il est, par son contenu,
* Le « grand et illustre Osnappar » (10) n*est autre que le roi d* Assyrie Assurbanipal (668-626), dont le nom s'est déformé en passant de l'assyrien au perse et du perse à Taraméen.
ESDBAS-NÊHÉMIE 38^
partie intégrante du document araméen. On ne peut guère en rendre raison que par la supposition suivante. Le Chroniste, sur le point d'insérer dans son œuvre des textes empruntés à la Source araméenne, aurait pris la résolution de les traduire en hébreu. Mais, après quelques lignes, il se serait découragé, et aurait conservé dès lors le document araméen tel quel. Nous ne nous faisons pas d'illusion sur la valeur des solutions que nous venons d'indiquer. Elles demeurent discutables et ne nous satisfont qu'imparfaitement. Leur insuffisance n'empêche pas que le problème existe et qu'il faille, coûte que coûte, se résigner à constater ici un anachronisme évident.
Avec le ch. 5, ou plutôt déjà avec 4 24, nous sommes transportés à la deuxième année de Darius I*' (520). Le récit, qui provient de la Source araméenne, met en scène les prophètes Aggée et Zacharie, à la voix desquels Zorobabel et le prêtre Josué « commencèrent à bâtir » le temple. LTne en^ quête du roi Darius, provoquée par une lettre du gouverneur de Syrie (7-17), amène la découverte à Achmétha (Ecbatane) d'un extrait de registre confirmant Tédit de Cyrus et attestant le bon droit des Juifs (6 1-5). Un rescrit royal adressé au gouverneur (6-12) règle en conséquence la question des travaux du temple et du paiement des frais. L'authenticité des trois pièces officielles insérées dans les ch. 5 et 6, après avoir été très fortement attaquée, est plus aisément admise aujourd'hui ; il est pourtant probable qu'elles ont subi quelques retouches.
L'achèvement du temple (515) et sa dédicace solennelle sont racontés — encore en araméen — dans 6 13-18. Le langage de cette péricope, surtout des v. I6-I8, est tellement semblable aux expressions habituelles du Chroniste qu'on se demande si ce dernier n'a pas mis du sien dans ce passage. Il n'y a d'ailleurs aucune raison de supposer qu'il fût incapable d'écrire en araméen. La mention d'Artaxerxès au v. 14 ne peut être qu'une glose, chronologiquement insoutenable, et de plus tout à fait absurde en regard de 4 7-23. Le renvoi au < livre de Moïse » (is) n'est pas moins immotivé, les classes des prêtres et les divisions des lévites n'étant pas dé-
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finies dans le Pentateuque, mais seulement dans le livré des Chroniques (I 23-26).
La dernière péricope du chapitre (19-22) est certainement une adjonction du Chroniste, décrivant la célébration de la Pâque et de la fête des pains sans levain. Elle est écrite en hébreu, ce qui ne laisse pas de surprendre. Pourquoi le Chroniste change-t-il de lang^ue en passant des v. 16-I8 aux V. 19-8Î ? La désignation du roi de Perse (v. îî) comme < roi d'Assyrie >► est des plus étranges.
Seconde partie: Esdras l-Nébémie 13.
§ 428. Les faits rapportés à la fin du ch. 6 appartiennent à la 6»* année de Darius I*' (516-515). Le début du ch. 7 nous transporte dans la 7"" année d'Artaxerxès I*' Longue- Main (458). La narration demeure donc muette sur une période de plus de cinquante ans. Rappelons toutefois que dans cet intervalle viennent se placer les incidents qui figurent -dans 4 6-S3.
Ce n'est pas notre tâche, dans un ouvrage destiné à étu- -dier les livres de TA. T. au point de vue littéraire, d'entrer dans la discussion des problèmes historiques proprement dits. Aussi ne discuterons-nous pas cette question, très controversée de nos jours : A quel moment Esdras et Néhémie sont-ils venus à Jérusalem et lequel des deux a précédé l'autre? Cependant, il est nécessaire d'indiquer en quelques mots la nature de ce débat : la structure même du livre sera mieux comprise grâce à ces éclaircissements.
Le texte indique comme date de l'arrivée d'Esdras à Jérusalem la ?■• année d'Artaxerxès (7 7-9). Néhémie y vint à son tour dans la 20"* année d'Artaxerxès (Néh. 1 1, 2 i, a). Il y revint dans la 32*« année d'Artaxerxès (13 6). Pendant longtemps, on n'a pas mis en doute que les événements ne se fussent passés dans l'ordre suivi par le livre d'Esdras- Néhémie. Mais récemment on s'est demandé si l'Artaxerxès d'Esdr. 7 était bien le même que celui de Néh. 1, 2, 13. Il ne faut pas oublier qu'outre Artaxerxès I** Longue-Main (465-425) le trône de Perse a été occupé par Artaxerxès II