‹ Introduction a l'Ancien TestamentChapitre 55 sur 115 · II Maccabées · texte numérisé non relu

II Maccabées

I 442. Ce livre forme avec le précédent un saisissant contraste. Quand on les envisage superficiellement, il semble qu'ils présentent les plus grandes ressemblances. On leur donne le même nom, ils racontent l'histoire de la même période, ils sont animés l'un et l'autre du même souffle patriotique et religieux. Cependant ils diffèrent profondément. I Maccabées est l'œuvre d'un historien, dont le but est d'exposer les faits aussi objectivement qu'il lui est possible. L'auteur de II Maccabées, en revanche, se propose d'édifier ses lecteurs en traçant devant eux le glorieux portrait de» héros et des martyrs qui ont illustré la période des persécutions sous Antiochus Epiphane. Il se préoccupe fort peu de l'enchaînement des faits et ne se met guère en peine de la chronologie; son intérêt se concentre sur les exemples de fidélité à leur Dieu qu'ont donnés les Juifs en butte à la tyrannie païenne. Ce caractère de II Maccabées donne à ce livre une ressemblance avec les légendes des saints, si appréciées au moyen âge. De là provient sans doute la faveur dont cet ouvrage a joui auprès des Pères de l'Eglise et dans la chrétienté en général. Les martyrs anonymes qu'il met en scène ont acquis un tel prestige que, dépossédant pour ainsi dire la vaillante famille de Mattathias, ils lui ont enlevé son nom de Maccabées et l'ont supplantée dans l'admiration des

II MAGCA3ÉBS 429

lecteurs. C'est là un fait curieux sur lequel il importe d'attirer l'attention. Les Maccabées qui jouent un rôle dans la vie des dévots et auxquels on consacre des chapelles, ce n'est pas Juda et ses frères, c'est une autre famille dont les souffrances et la mort sont décrites dans II Macc. 6-7. Toutefois, l'écrivain de II Maccabées ne doit pas être rendu responsable de cette transposition de nom. Nulle part il ne donne le nom de Maccabées aux martyrs dont il décrit les tortures et la mort, et il l'applique au contraire d'une façon constante à Juda.

Pour faire l'analyse de II Maccabées, il faut au préalable en détacher deux morceaux (1 i-9, 1 iO-2 is) qui forment actuellement le début du livre, mais qui lui sont totalement étrangers et sur lesquels nous reviendrons plus loin. Le véritable commencement de l'ouvrag'e, c'est le passage 2 19-32, qui constitue la préface de l'auteur. Celui-ci y explique en quoi consiste son œuvre. Désirant raconter l'histoire de Juda Maccabée et de ses contemporains, d'après l'ouvrage en cinq livres de Jason de Cyrène, il a fait un abrégé de cet écrit en un seul volume. Il expose les difficultés de sa tâche, décrit les peines qu'il a prises, et conclut sagement comme suit : € Cela dit, nous allons commencer notre récit, cette préface étant déjà assez longue. Car il serait absurde d'être prolixe avant d'entrer en matière, quitte à raccourcir ensuite la narration des faits ».

La narration commence avec le ch. 3. Le point de départ en est le règne de Séleucus IV Philopator (187-175), mais le récit ne porte pas sur la totalité de ce règne; il est seulement parlé de la tentative faite par ce roi pour mettre la main sur le trésor du temple de Jérusalem. Le grand prêtre d'alors était Onias III, le dernier représentant de la lignée des fils de Tsadok. Un ministre de Séleucus, nommé Héliodore, vint à Jérusalem ; mais, au moment où il pénétrait dans le sanctuaire, il fut arrêté par des anges du Seigneur, ne fut sauvé de la mort que par l'intercession d'Onias et revint auprès du roi, qu'il dissuada de renouveler toute tentative du même genre. Après la mort de Séleucus et l'avènement de son frère Antiochus Epiphane, le souverain sacerdoce fut l'objet d'intrigues coupables, Onias fut assassiné et des querelles intes-

Unes déchirèrent le judaïsme. Au retour de sa deuxième expédition en Eg^ypte (5 i) Antiochus envahit la Judée et fit périr des Juifs en grand nombre. Il entreprit de pag^aniser le pays, profana le temple et Fautel, interdit la circoncision ainsi que la célébration du sabbat et des fêtes. L'auteur s'étend longuement sur le martyre d'un vieillard nonagénaire nommé Eléazar (6 i8-3i), puis d'une famille composée d'une mère et de ses sept fils (7 i-4s). Ce sont ces derniers qui sont devenus < les Maccabées » de la tradition ecclésiastique.

Avec le ch. 8 commence la narration des exploits de Juda Maccabée, dont il a été dit seulement un mot auparavant (5 27), et en particulier de ses succès dans la guerre contre Nicanor, puis contre Timothée et Bacchidès. Le ch. 9 raconte en détail la dernière maladie et la mort d' Antiochus Epiphane, et lui attribue dans ses derniers moments la rédaction d'une lettre adressée aux Juifs et qui, ajoute l'écrivain, << avait tout l'air d'une demande de pardon » (9 is).

Juda Maccabée, s'étant emparé de Jérusalem, purifie le temple et restaure le culte. 11 doit ensuite repousser les attaques de divers généraux syriens, dont le plus notable est Lysias. Le texte renferme une lettre de Lysias aux Juifs, une autre d'Antiochus V Eupator à Lysias, une autre du même roi aux Juifs, une autre enfin des Romains au peuple juif.

Le récit des hostilités reprend avec le ch. 12 et rapporte les succès de Juda. Le ch. 14 décrit une nouvelle campagne qui eut lieu trois ans plus tard, cette fois sous Démétrius. Il faut noter que la succession chronologique des faits est présentée ici tout autrement que dans I Maccabées. Le récit met en scène le général Nicanor et relate en détail la guerre que Juda soutint contre lui. Le livre se termine, avec la fin du ch. 15, par le récit de l'éclatante victoire remportée par Juda : Nicanor périt et le souvenir de cette journée fut commémoré par l'institution d'une fête fixée au 13"« jourdu mois d'Adar, « la veille de la journée de Mardochée » (comp. plus haut, II, p. 243). L*écrivain arrête ici sa narration en alléguant que dès lors Jérusalem est demeurée aux mains des Juifs. Il conclut par quelques lignes où il exprime l'espoir d'avoir pu plaire à ses lecteurs.

II MACCABÉB8 431

I 443. En réalité, nous avons affaire dans cet ouvrage à deux auteurs distincts. L'un est Jason de Cyrène qui, au dire de son abréviateur, aurait écrit un ouvrage divisé en cinq livres; nous ne savons rien sur ce personnage, ni sur son activité comme écrivain. Nous pouvons seulement conjecturer que c'était un Juif, appartenant à la colonie nombreuse que formaient ses coreligionnaires dans la province de Cyrénaîque^ Il est tout à fait vraisemblable que son œuvre était écrite en grec, quoiqu'il soit impossible de le prouver, faute d'en posséder le moindre échantillon textuel. Quelques critiques sont allés jusqu'à se demander si Jason ne serait peutêtre pas un personnage purement fictif, inventé, pour les. besoins de sa cause, par l'auteur de II Maccabées. Celui-ci aurait jugé bon de dissimuler sa propre personnalité derrière celle d'autrui et de présenter son travail comme l'abrégé d'un ouvrage plus étendu. Il est évidemment impossible de nier qu'une pareille supposition soit admissible à priori; mais en fait on ne voit pas quelles raisons pourraient avoir déterminé notre écrivain à se cacher ainsi derrière un inconnu.

II paraît donc probable qu'un Juif africain, nommé Jason,. avait consacré un ouvrage détaillé, divisé en cinq parties, à raconter l'histoire de la révolution maccabéenne. Cette narration devait être extrêmement circonstanciée, puisque l'abrégé parvenu jusqu'à nous est encore très loin de se faire remarquer par sa concision. Il offre même à un si haut degré le caractère opposé, son auteur s'étend si complaisamment sur les aventures qu'il rapporte et les traite d'une façon parfois si diffuse qu'on a peine à se le représenter comme un abréviateur. Il nous contraint ainsi à croire que Jason était un écrivain singulièrement prolixe; ou bien peut-être devonsnous supposer que l'ouvrage original du Cyrénéen contenait des éléments étrangers à l'histoire proprement dite des Maccabées et que ces portions-là ont été intégralement éliminées.

Le second auteur ou, plus exactement, l'auteur proprement dit de II Maccabées est l'anonyme qui a tiré de l'œuvre de Jason la substance du livre que nous possédons. Il a très

^ Voir à propos des Juifs cyrénéens Act. 2 10, 6 9, 11 20, 13 i, et la mention de Simon de Cyrène dans Matth. 27 32 et parallèles.

«certainement écrit en grec; son style ne porte nullement le •caractère d'une traduction, et même on peut en inférer avec vraisemblance que Touvrage de Jason était lui aussi rédigé dans la même langue. Le but de Fabréviateur a été de composer un livre d'édification; il se distingue par là profondément de l'auteur de I Maccabées. Ce dernier est, il est vrai, un homme pieux et un zélé patriote, mais sa préoccupation dominante •est de raconter l'histoire avec un soin scrupuleux. Pour l'écrivain de II Maccabées, au contraire, les personnages et les événements historiques ne sont qu'un moyen d'impressionner fortement la conscience et l'imagination du lecteur. Aussi le merveilleux abonde-t-il dans ses récits, tandis que

I Maccabées en est totalement exempt.

Ce qui abonde également, ce sont les méprises et les inexactitudes. Si l'on compare attentivement l'historique de la période en cause dans I Macc. 3-7 avec son parallèle dans

II Macc. 8-15, on est frappé de voir sur combien de points les deux récits sont en désaccord, et c'est constamment le premier qui doit avoir la préférence. En outre, le second se met parfois en contradiction avec lui-même, et renferme •des données que la géographie et l'histoire obligent à écarter. Ot ouvrage ne saurait donc être pris en sérieuse considération comme source historique; sur certains points spéciaux, îl peut, à vrai dire, avoir conservé des données originales et «conformes à la réalité, mais d'une façon générale son témoignage doit être soumis au contrôle le plus sévère. La res- |)onsabilité des erreurs commises doit-elle être imputée à Jason ou à son abréviateur? Comme nous ne possédons pas le texte du premier, nous ne pouvons pas nous prononcer. Toutefois, il est peu probable que, si l'ouvrage original eût été rédigé d'une façon exacte et bien ordonné chronologiquement, on eût réussi, en en faisant des extraits, à le transformer d'une manière désavantageuse. Il est donc naturel d'admettre que l'œuvre de Jason présentait déjà les défauts 'qu'on relève dans II Maccabées. Si elle a été composée en Afrique, loin du théâtre des événements, il n'est pas surprenant qu'elle se montre, pour la sûreté des informations, inférieure à I Maccabées qui a certainement été écrit en Palestine,

II MAGGABÊE8 433

§ 444. Un autre problème se pose à propos de la terminaison du récit de II Maccabées. Celui-ci s'arrête avec Fan 161 ; il est donc loin de poursuivre la narration des faits aussi loin que le fait I Maccabées qui mène jusqu'en 135. Est-ce Touvrage de Jason qui prenait fin avec Tan 161? Ou bien continuait-il au delà de cette date, et est-ce l'abréviateur qui, pour un motif ou pour un autre, a jugé bon de mettre en cet endroit le point final? Ici encore il est impossible de répondre avec assurance. Cependant, la plupart des critiques inclinent à croire que Tabréviateur n'a fait que suivre l'exemple du texte sur lequel il travaillait. Quelques-uns sont allés plus loin et ont cru pouvoir affirmer que si Jason avait arrêté son récit à l'an 161, c'est qu'il l'avait composé à cette date-là. Cette conclusion nous semble difficile à soutenir. Il serait en effet extraordinaire qu'à si brève échéance les événements eussent trouvé un narrateur aussi lointain, dans la personne d'un Juif de la Cyrénaïque, et que ce narrateur eût laissé de si notables incorrections se glisser sous sa plume. Il paraît donc préférable d'attribuer à Jason une date plus tardive, au cours de la première moitié du dernier siècle avant l'ère chrétienne, et d'avouer franchement notre ignorance des motifs qui l'ont empêché de prolonger sa narration au delà de 161.

Quant à l'abréviateur, qui fut probablement aussi un Juif d'Afrique, nous pouvons le placer encore un peu plus tard, vers le début de l'ère chrétienne. II n'est pas impossible que Philon ait connu II Maccabées. Un écrit qui appartient au !•' siècle de l'ère chrétienne et qu'on appelle IV Maccabées s'est, comme nous le verrons, inspiré du récit de II Macc. 6-7. Enfin il est possible qu'il faille voir dans Hébr. 11 35 une allusion au récit du martyre du vieil Eléazar (II Macc. 6). En tout cas le passage II Macc. 15 37 prouve que la rédaction est antérieure à la ruine de Jérusalem en 70 apr. J.-C. D'autre part, il faut noter que Flavius Josèphe paraît n'avoir pas connu II Maccabées. La première mention positive qui soit faite de ce livre se trouve chez Clément d'Alexandrie.

Il reste à parler des deux morceaux placés en tête du livre et qui n'en font pas partie intégrante. Ils sont du reste aussi niTR. ▲. T. II. 28

distincts et indépendants l'un de l'autre. Ce sont deux lettres des Juifs de Jérusalem à leurs frères d'Egypte. Elles concernent l'une et l'autre la fête de la Purification du temple. La première (1 i-9) est datée d'une année de l'ère des Séleucides, laquelle correspond à 125 av. J.-C. Elle contient une allusion à une lettre antérieure du même genre écrite en 144. Du reste les deux moitiés de la lettre (1-6, 7-9) sont assez hétérogènes pour être peut^tre de provenances diverses.

La seconde épttre (1 iO-2 is) est beaucoup plus longue et plus intéressante. Elle mentionne, parmi ceux qui l'envoient, un Juda qui ne saurait être autre que Juda Maccabée, et de ce fait on peut conclure que cette lettre, non expressément datée, est censée avoir été écrite avant l'an 161 (mort de Juda Maccabée). D'autre part, comme elle relate à sa manière la mort d'Anliocbus Epiphane (164), on peut fixer, d'une façon précise, entre 164 et 161, l'époque à laquelle elle prétend remonter. Elle est adressée non seulement aux Juifs d'Egypte en général, mais plus particulièrement à un personnage nommé Aristobule, qualifié de << précepteur du roi Ptolémée^ et de la race des prêtres-oints >. Ce n'est point là un inconnu : on sait qu'un écrivain juif du nom d'Âristobule a été en faveur auprès de Ptolémée VI Philométor, auquel il a dédié l'un de ses ouvrages. Malgré ces données qui prêtent à l'épttre une apparence d'exactitude historique, il est impossible d'en admettre l'authenticité, et il faut, en présence des erreurs et des confusions qu'elle renferme, la considérer comme un produit, sensiblement plus tardif, de fabrication alexandrine. Un jugement analogue doit être porté sur la première lettre qui est plus insignifiante, mais qui n'offre pourtant pas de suffisantes garanties d'historicité.

On s'est demandé si l'une ou l'autre, ou toutes deux, présupposaient un original hébreu. Il ne semble pas qu'il en soit ainsi, mais elles sont écrites dans un grec moins coulant que le corps même de l'ouvrage de II Maccabées. Celte circonstance à elle seule prouverait déjà qu'elles sont étrangères à ce livre, en tête duquel elles ont été placées sans motif apparent. De plus, telles des assertions qui y sont contenues — par exemple sur la mort d'Epiphane, — contredisent les

ni MAGGABÉES 435

informations de II Maccabées sur le même sujet. Ainsi, pour le fond comme pour la forme, il est impossible d^en attribuer la composition soit à Jason de Cyrène, soit à son abréviateur. Elles doivent avoir une origine différente et n'ont été réunies à II Maccabées que d'une façon tardive et accidentelle. Il faut néanmoins reconnaître que le raccordement a été opéré d'une façon assez ingénieuse : voir 2 iS et 19. Quant au but poursuivi par ces compositions, il faut probablement le chercher dans la polémique contre le temple juif bâti à Léontopolis, en Egypte, par Onias IV.

En terminant ce qui concernait I Maccabées, nous avons cité l'opinion de Luther, très favorable à ce livre. Pour II Maccabées au contraire, le réformateur s'est montré nettement défavorable : il l'a englobé dans le jugement très sévère qu'il a porté sur le livre d'Esther et que nous avons cité plus haut, II, p. 257.

Page 1