C : Un petit recueil de « paroles des sages » : 22 17-24 %t
^ Dans certains passages de l'A. T., le mot maschal représente exactement ce que nous entendons par un proverbe au sens spécifique. D'autres fois encore, maschal est à peu prés l'équivalent de parodie : faire de queW qu'un un maschal, c'est s'amuser à ses dépens, le tourner en ridicule^ etc.
D : Un recueil encore plus court, intitulé : « Ceci aussi
est des sages » : 24 23-34.
E : Une seconde collection de « maximes de Salomon^
recueillies par les hommes d'Ezéchias, roi de Juda » :
F : Les « paroles d'Agar » : 30.
G : Les « paroles de Lémuel » : 31 i-o. H : L'éloge de la femme vertueuse : 31 io-3l.
Le corps de Touvrage est donc formé de deux collections présentant les mêmes caractères et intitulées Tune comme Fautre < maximes de Salomon > ; ce sont les parties du livre que nous avons désignées par B et E. La première, qui est la plus considérable de beaucoup, contient 376 maximes; la deuxième en renferme 127. Au point de vue de la forme, ces sentences sont à peu près toutes des distiques ; dans le recueil B, il n'y a pas d'exception à cette règle ; dans le recueQ E, il n'y en a que fort peu. Au point de vue du fond, on constate également la plus grande analogie. Quelques commentateurs ont cru pouvoir discerner de légères nuances, en particulier dans l'attitude à l'égard du roi ; mais ces différences sont bien peu de chose, si même elles existent réellement. Nous pourrons donc réunir, dans notre appréciation, ces deux parties qui forment un tout homogène.
n est d'autant plus nécessaire de noter qu'elles ont été rédigées indépendamment l'une de l'autre, et n'étaient sans doute pas destinées, dès l'origine, à figurer côte à côte. S'il en eAt été autrement, on aurait sans doute évité d'emblée les répétitions de maximes. Or tel n'est pas le cas : il est plus d'un maschal qui se retrouve textuellement le même, ou avec d'insignifiantes divergences, à la fois dans B et dans E. Ainsi, comp. 21 9 et 25 24; 22 13 et 26 13 ; 19 n et 26 15 ; 18 s et 26 m; 22 3 et 27 li; 20 16 et 27 13; 12 ii et 28 19; 22 2 et 29 13. On ne rencontre aucune répétition de ce genre dans le sein même de l'une ou de l'autre des deux grandes collections', mais seulement lorsqu'on les compare Tune avec Pautre. En revanche, on y constate un autre phénomène^
« A deux exceptions près, dtna B : 14 i% et 16 25; 16 2 et 21 2.
qu'il faut se garder de confondre avec le précédent. Je veux parler des cas assez nombreux où deux maximes coïncident pour Tune des moitiés du distique et diffèrent pour l'autre, ou bien encore de ceux où la même idée fondamentale est exprimée dans des termes variés. Voici les exemples de ce genre que fournit la collection B : 10 8 et 10 io ; 10 6 et 10 li; 13 14, 1427 et 16 22; 10 2 et 11 4; 10 28 et 11 7; IO25 et 123; 10 25, 12 3 et 7; 11 20,12 22 et 15 8; 10 4 et 10 24; 12 14, 132 et 18 20; 10 14, 133 et 143; 11 5 et 136; 20 10 et 20 23 ; 16 is et 18 12 ; 10 15 et 18 11 ; 11 21 et 16 5 ; 15 33 et 18 12 ; 11 13 et 20 19; 14 31 et 17 5 ; 19 12 et 20
2 ; 16 12 et 20 28. La collection E est très loin d'offrir un aussi grand nombre de cas analogues ; nous y relevons seulement 26 12 et 29 20; 28 12, 28 28 et 29 2. Enfin si nous comparons B et E, voici les rapprochements à établir: 15 23 et 25 11 ; 16 12 et 25 5 ; 19 1 et 28 6 ; 19 13 et 27 15 ; 10 1 et 29 3 ; 15 I8 et 29 22; 17 3 et 27 21.
A la suite de la collection B se trouvent, sous forme d'appendices^ deux petits recueils, C et D, renfermant l'un et Tautre des préceptes attribués aux sages. Le premier d'entre eux (22 17-24 22) est précédé d'un titre détaillé (22 i7-2i), qui constitue une sorte de préambule exhortatif. Ce recueil compte 32 maschals, beaucoup plus variés quant à leur structure que ne le sont ceux des deux grandes collections B et E ; les distiques y sont en faible minorité ; certaines maximes prennent de notables dimensions, par exemple 23 29-35, sur l'ivrognerie. Malgré son peu d'étendue, ce recueil n'est pas exempt de répétitions partielles; comp. 22 28 et 23 10 ; 23 17 et 24 19. Ensuite vient encore la très petite collection D (24 23-34), qui se compose de 6 maschals, dont
3 sont des distiques. Le sixième est le plus long (30-34) ; il décrit le paresseux, dans des termes en partie identiques à ceux que nous lisons dans l'introduction (6 9-11).
§ 317. Laissant de côté pour le moment la fin du livre (30 et 31), qui constitue un triple appendice généralement reconnu comme tardif, nous nous tournons maintenant vers l'introduction du livre (1 7-9). Il ne s'agit pas ici d'une collection de sentences, mais d'un poème suivi, renfermant des
exhortations adressées surtout à la jeunesse. On a pu avec raison donner le titre d'Eloge de la Sagesse à cette série de chapitres. En effet, la sagesse y occupe une place prépondérante. Dès les premiers mots (1 7), le poète lui assigne sa base véritable, la crainte de TEternel. Ce n'est donc pas une sagesse purement humaine et terrestre; encore moins est-elle profane. C'est une sagesse religieuse, unie étroitement à la piété; elle a quelque chose de divin. L'auteur, en la prêchant, adopte l'attitude d'un père à l'égard de son enfant ou celle d'un maître bienveillant envers son disciple. Les conseils sont adressés à < mon fils > (1 8, lo, 15, 2 i, 3 i, il, 2i, etc.) ou à « mes fils > (4 i, 5 7, etc.). La sagesse n'a point un caractère théorique ; il ne s'agit pas pour elle de résoudre des problèmes complexes et délicats. Elle est toute pratique, et formule des préceptes concernant la manière, seule bonne et recommandable, de vivre et de se comporter. La sagesse n'est point ésotérique, réservée à de rares initiés et inaccessible au commun des mortels. Elle est populaire, elle s'adresse aux simples ^ elle crie dans les rues et sur les places publiques.
Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d'introduire des divisions nettes et tranchées dans cet exposé poétique qui se déroule d'une seule haleine du commencement à la fin. Si l'on veut, on peut dire que c'est un maschal, le plus long maschal qu'il y ait dans la Bible. On peut aussi, comme le faisait Delitzsch, y discerner 15 maschals successifs. Enfin, il serait tout aussi plausible et légitime de dire que les maschals s'y trouvent en beaucoup plus grand nombre. En efifet, la pensée du poète revêt fréquemment la forme sentencieuse la mieux caractérisée. Tentons d'analyser
* Ce terme de « simples » (Bible annotée) ou celui dV ignorants » (adopté par Reuss) répond mieux à l'original que le mot « stupides » qu'emploient assez malheureusement nos versions usuelles. Toutefois simples ne signifie pas ici « privés de tout bon sens », comme nous disons simples d'esprit. Ce terme désigne les gens qui sont encore table rase, qui n'ont pas d'expérience et de convictions personnelles, qui subissent l'influence du premier venu. La sagesse, s'ils l'écoutent, fera d'eux des hommes sachant ce qu'ils veulent^ des individualités.
iimi. A. T. n. 6
ces chapitres, sans toutefois y introduire des divisions factices.
Après avoir défini le véritable fondement de la sagesse (1 7) et sollicité l'attention et Tobéissance de son élève (8-o)^ le poète le met en garde contre les pécheurs qui chercheront à le séduire et à faire de lui le complice de leurs méfaits (10-19). A cette influence pernicieuse des méchants, le poète oppose celle de la sagesse, qui multiplie ses appels et ses promesses, et, comme contre-partie, fait ressortir le sort fâcheux de ceux qui la dédaignent (20-33). S'adressant de nouveau à son disciple d'une façon directe, l'auteur lui présente la sagesse comme guide sur le chemin de la vie. Deux routes sont ouvertes devant lui ; qu'il choisisse la voie des gens de bien, la sagesse l'y conduira, et il échappera à la ruine (2).
Dans le morceau suivant (3 1-26), la note religieuse proprement dite est plus accentuée: c'est comme une paraphrase du texte : « La piété a les promesses de la vie présente ». Les épreuves même doivent être acceptées, « car l'Eternel châtie celui qu'il aime comme un père l'enfant qu'il chérit >• Que le jeune homme s'inspire de ces avis, et il sera heureux. A la suite de cette exhortation se trouvent quelques maschals détachés recommandant la générosité, les sentiments pacifiques, l'humilité (27-35).
Avec le ch. 4 les conseils paternels reprennent, sous une forme nouvelle: l'auteur évoque ses propres souvenirs, il se rappelle les paroles de son père et les reproduit à l'usage de ses enfants. Il s'agit toujours des mêmes instructions, répétées avec d'incessantes variations.
De ces conseils tout généraux, le poète passe, au ch. 5, à un sujet plus spécial : il met son disciple en garde contre les séductions des femmes étrangères. S'il les écoute, il est perdu: sa santé, ses biens, tout lui sera enlevé (5 i-u). Qu'il reste bien plutôt fidèle à la « femme de sa jeunesse >► et ne tombe pas dans le péché (i5-23). Les péricopes suivantes mettent en garde contre divers écueils. Il faut éviter de cautionner son prochain (6 1-5); avoir horreur de la paresse (o-u), des médisances et des calomnies (12-15). A ce propos, le poète insère un maschal d'une forme particulière (16-19),
qu'on peut appeler maschal numérique; nous en retrouverons plusieurs exemples au ch. 30 (i5-3i) ; comp. aussi Am. 1 3- 2 6, Mich. 5 4, Job 5 iO, Eccl. 11 2, Sir. 25 9. Les avertissements destinés à prémunir contre les femmes de mauvaise vie et contre Tadultère font de nouveau le sujet des deux morceaux suivants (20-35 et 7). L'un et Tautre s'ouvrent par un préambule en termes généraux ; puis l'exhortation prend une allure plus circonscrite. La peinture du jeune désœuvré devenu la proie d'une intrigante (7 6*23) est à juste titre célèbre : elle illustre le sujet d'une façon pittoresque et dramatique.
Le début du ch. 8 reprend le thème de 1 20 ss. : la sagesse appelant tous les hommes à elle pour les pénétrer de ses enseignements (i-ii). Non seulement cette prédication est directement placée dans la bouche même de la sagesse, mais celle-ci devient une véritable personnification. Elle décrit sa nature, son rAle> son influence (12-21) ; elle parle de ses origines, qui remontent par delà la création de l'univers (22-31) : « L'Etemel m'a créée la première de ses œuvres.... Lorsqu'il disposa les cieux j'étais là.... Lorsqu'il posa les fondements de la terre, j'étais à l'œuvre auprès de lui... >. La sagesse termine son discours par un dernier appel adressé à « mes fils » (32-36). Au ch. 9, le poète cesse de faire parler la sagesse ; il trace un double portrait de la sagesse (1-12) et de la folie (13-18).
La marche générale de ce poème est donc bien visible. Sans doute, on y rencontre des répétitions, des retours en arrière, mais pourtant on peut dire que l'auteur s'est tracé un plan et qu'il poursuit un but nettement déterminé. L'exaltation de la sagesse, telle est l'idée dominante ; le point culminant est atteint au ch. 8, où le poète n'a pas reculé devant une personnification hardie de ce qu'on pourrait appeler son héroïne. L'impression qui se dégage d'une étude attentive de ces chapitres initiaux du livre des Proverbes, c'est qu'ils ont été composés pour servir d'introduction aux recueils proprement dits qui suivent. Considérons en effet les quelques versets qui forment la suscription de tout l'ouvrage (1 1-6). L'allusion aux titres spéciaux des grandes collections
B et E y apparaît de la façon la plus claire: «, Proverbes de Salomon... >. Mais récrivain y ajoute toute une suite de phrases marquant le but et l'utilité de ces proverbes. On voit par là sous quel angle il envisage les recueils de maximes ; il y voit un moyen d'acquérir la sagesse et de mettre en pratique ses conseils. Il établit ainsi une relation étroite entre la littérature gnomique de son peuple et la sagesse divine à laquelle il rend hommage. Rien, à ses yeux, ne saurait mieux préparer à une lecture profitable des maschals qu'un désir sincère et éclairé d'entendre par ce moyen la voix bienveillante et salutaire de la sagesse.
I 318. Il est donc très vraisemblable que la formation du livre des Proverbes s'est effectuée dans les conditions suivantes. On a collectionné, au sein de la nation des Hébreux, les maximes ayant une portée religieuse, morale, sociale ou, plus généralement encore, mettant en évidence une vérité, une observation juste, une expérience utile. Ce travail s'est fait dans deux cercles différents, indépendants l'un de l'autre. L'une des collections, B, est la plus considérable ; elle n'est accompagnée d'aucune indication qui permette de lui assigner une date. L'autre en revanche, E, moins étendue, est expressément rattachée (25 i) à l'époque d'Ezéchias, c'est-à-dire à la fin du VIII* siècle av. J.-G. Malheureusement cette indication chronologique, qui paraît si précise au premier abord, laisse subsister en fait de grandes incertitudes. On ne peut en effet garantir son exactitude ; il se pourrait qu'elle fût le résultat d'une conjecture faite après coup, et qu'elle représentât par conséquent l'opinion d'une génération postérieure et rien de plus. Mais, même en admettant qu'elle soit conforme à la vérité historique et qu'on se soit occupé, sous Ezéchias, de former une collection de maximes, rien ne prouve que celle-ci nous soit parvenue telle quelle. Les contemporains d'Ezéchias peuvent en avoir jeté les premières bases ; mais qui dira les modifications qu'elle a subies dès lors? Il est permis de penser que bon nombre de maximes y ont été ajoutées, que d'autres ont été retranchées, et que l'arrangement primitif a été soumis à bien des remaniements. Ce renseignement chronologique, auquel pour ma part je suis
disposé à attribuer une réelle valeur, nous apprend donc seulement à quel moment on a commencé à recueillir les maximes et ne nous dit pas du tout quand le recueil a été achevé, tel qu'il est parvenu jusqu'à nous.
Quelques-uns soutiendront peut-être que le recueil E présuppose le recueil B, et que celui-ci doit être considéré, en conséquence, comme antérieur au règne d'Ezéchias. Ils se fonderont, pour l'affirmer, sur un petit mot de la suscription 25 1 : < Voici encore des proverbes de Salomon... ». Cet adverbe, diront-ils, ne prouve-t-il pas que la grande collection des ch. 9 ss. était déjà formée? — Il prouve seulement, répondrons-nous, que les deux recueils ont existé séparément, et qu'à un moment quelconque, impossible à déterminer, ils ont été placés côte à côte ; c'est alors que, tout naturellement, la suscription 25 i a reçu sa forme actuelle. Il se pourrait fort bien — et plusieurs critiques se sont prononcés dans ce sens, — que la collection E eût été entreprise et même terminée avant la collection B. Rien en effet ne nous force à penser qu'en réunissant l'un à l'autre ces deux recueils, on se soit préoccupé de la question chronologique et qu'on ait tenu à mettre le plus ancien en tête. Il est tout aussi légitime de supposer que B a obtenu le premier rang simplement en vertu de ses dimensions plus grandes : on y compte en effet des maschals en nombre à peu près triple de ceux de E, et cette considération, quoique tout extérieure, est de celles auxquelles on a toujours instinctivement attribué un grand poids. Hâtons-nous d'ajouter que, pour d'autres savants, c'est la collection B qui paraît offrir un cachet d'ancienneté relative. Les deux opinions contradictoires étant ainsi en présence, et les arguments énoncés de part et d'autre étant de nature à se contrebalancer, le plus sage sera de s'en tenir à la conclusion suivante : les deux collections se seraient créées et développées à part l'une de l'autre ; elles renfermeraient chacune des éléments constitutifs d'âges divers; elles auraient été closes à un moment quelconque, et finalement rapprochées et définitivement associées.
Il est extrêmement probable qu'avant même la réunion des deux grands recueils B et E, les deux petites collections C
et D avaient déjà été rattachées à B à titre d'appendices. En effet, s'il en eût été autrement, et qu'elles eussent encore existé d'une façon indépendante, il paraît infiniment probable qu'on les aurait placées après E et non pas entre B et E, d'autant plus qu'elles sont attribuées aux sages et ne portent pas dans leurs suscriptions la mention du roi Salomon.
Nous nous représentons donc un Juif, grand amateur de maximes, en possession de la collection B munie de ses appendices C et D et y adjoignant une autre collection, E, qu'il réussit également à se procurer. A l'ouvrage ainsi constitué, il donne un titre (1 i-6) pour en définir le contenu et le but, et, ce qui est bien plus important encore, il compose et place en tête du livre une introduction, véritable poème didactique dans lequel il célèbre la valeur et les avantages de la sagesse.
I 319. Si telle est notre conception du livre des Proverbes, de ses origines et de sa constitution, quelle place y feronsnous à Salomon, dont le nom revient à trois reprises dans les suscriptions successives (11, 10 i, 25 i)? Il ne peut manifestement être question de le confondre avec l'auteur des ch. 1-9. Celui-ci en effet appartient à une époque plus tardive, à celle où les collections déjà achevées ont été rassemblées en un tout. Il est d'ailleurs évident que, par toutes ses allures, le poème des ch. 1-9 révèle un temps bien différent de celui où régna le fils de David. Si l'on essaie de se former, d'après les tableaux du livre des Rois, une idée approximative de ce qu'était Israël sous le règne de Salomon, on aboutit à un résultat tout autre que celui où nous conduit Tétude attentive de Prov. 1-9.
Faut-il du moins revendiquer pour Salomon la composition des maximes, au nombre d'environ 500, qui nous ont été conservées dans les collections B et E? Le livre des Rois nous apprend (I 4 32) que Salomon avait prononcé 3000 maschals ; ce chiffre, on le voit, dépasse encore de beaucoup celui des maximes contenues au livre des Proverbes. 11 n'y a pas d'impossibilité à ce que, parmi ces dernières, il y en ait qui remontent jusqu'à Salomon. Mais quant à fixer leur nombre, quant à les distinguer des autres, il ne saurait en
être question. Nous pouvons bien formuler, sur ce point, des appréciations négatives : nous pouvons dire que tel maschal, par sa forme ou par la pensée qu'il exprime, ne saurait être l'œuvre ni de Salomon, ni d'un roi quelconque. Mais ces maximes-là une fois mises à part, comment démêler, au milieu de toutes les autres, celles auxquelles on pourrait, avec une ombre de vraisemblance, assigner une origine salomonique? Par la force même des choses, nous en sommes réduits à demeurer à cet égard dans une complète indécision. Il peut y avoir, dans les collections B et E, des sentences jadis énoncées par le roi Salomon ; on ne sait et on ne pourra jamais savoir lesquelles. Ce qui est le plus probable, c'est qu'une certaine espèce de maschals avait reçu en Israël le nom générique de < maximes de Salomon >, et peut-être la meilleure façon de formuler le véritable sens de celte expression serait-elle de l'interpréter comme équivalente de « maximes à la Salomon )>, à la manière ou selon le genre de Salomon.. A tort ou à raison, ce roi aurait passé, dans la tradition populaire, pour avoir été le créateur de cette forme littéraire, et toute sentence ainsi conçue lui aurait pour ainsi dire appartenu de droit.
Il faut donc bien se rendre compte que l'intérêt et l'importance du livre des Proverbes dépendent uniquement de son contenu et ne doivent pas être cherchés dans une prétendue relation avec Salomon, ses expériences et ses sentiments, tels que l'histoire peut nous les faire connaître. Il faut renoncer, cela va sans dire, quand on lit les ch. 1-9, à vouloir concilier l'attitude prise par le poète-éducateur avec telle ou telle phase dans l'histoire de Salomon. Nous sommes dans une absolue ignorance sur la personnalité et même sur l'époque de l'écrivain en question, et nous ne devons le juger que d'après les pensées qu'il exprime. Quant aux maximes des deux grandes collections, alors même que certaines d'entre elles pourraient à la rigueur avoir une provenance salomonique, il n'y a pas lieu davantage, quand on veut en faire l'interprétation et l'application, de faire entrer cette éventualité en ligne de compte. L'incertitude est trop grande ; le seul parti à prendre est d'envisager chaque maxime en elle-même,
sans essayer de la replacer dans un cadre historique. Il est sans doute regrettable de devoir s'imposer 'cette règle de conduite. La valeur des maximes pourrait être rehaussée si Ton savait par quelle bouche et dans quelles circonstances elles ont été émises. Quand nous avons affaire à une sentence procédant de tel philosophe grec ou de tel penseur moderne, nous jouissons de savoir à qui l'attribuer. Il n'est jamais agréable de trouver devant soi un anonyme, un inconnu. Mais quand telle est la situation, il faut savoir s'y résigner.
I 320. A défaut de toute indication précise concernant le poète des ch. 1-9, et à plus forte raison les auteurs des nombreuses maximes, est-il du moins possible de fixer approximativement l'époque à laquelle ils ont appartenu ? Deux voies s'ouvrent, qui permettront peut-être d'élucider ce problème : d'un côté, on peut se placer au point de vue linguistique; et de l'autre on peut envisager le livre des Proverbes au point de vue de son contenu et de la situation historique qu'il paraît refléter.
Quant à la langue, il importe d'abord d'observer que le vocabulaire du livre des Proverbes a forcément quelque chose d'assez spécial. La nature même des sujets qu'il aborde et la forme particulière qu'implique la rédaction des maximes, tout concourt à créer à cet ouvrage une position à part. Il n'est donc pas aisé de le comparer avec d'autres livres hébreux, appartenant à des genres littéraires très différents. Le style aussi se ressent du caractère même que revêt la pensée. Dans toute littérature, ancienne ou moderne, européenne ou orientale, il est notoire que les maximes et les adages se formulent d'une façon brève, souvent elliptique, et qu'ils sortent ainsi des usages habituels. Il faut largement tenir compte de ce fait lorsqu'on cherche à fixer l'âge des sentences rassemblées dans les collections B et E. Aussi ne doit-on pas s'étonner si, dans de semblables conditions, l'examen linguistique du livre n'aboutit pas à des résultats précis. Tout au plus peut-on énoncer une conclusion négative, et constater que les recueils de maschals ne portent pas l'empreinte visible d'une époque tardive et sont à peu près exempts d'araméismes. Aussi plusieurs critiques, d'entre les
plus compétents, estiment-ils que rien n'oblige à placer après Texil Tachèvement des collections B et E. Quant à l'introduction (1-9), quelques indices semblent révéler une parenté entre elle et Técole deutéronomistique. Cette circonstance, jointe à quelques autres faits de détail, encouragerait à la considérer comme appartenant à Fépoque exilique. Le livre des Proverbes pourrait donc dans son ensemble (sauf, bien entendu, les ch. 30 et 31) avoir été constitué au vi« siècle. Si de la forme extérieure nous passons maintenant au contenu de Touvrage, les conclusions énoncées tout à Theure se trouvent remises en question. Quelle atmosphère respiret-on dans le livre des Proverbes ? Est-ce celle d'une époque mouvementée, constamment troublée, fertile en événements tragiques, comnte le fut incontestablement la période de l'histoire d'Israël et de Juda allant du ix« au vi» siècle? Non, à coup sûr. On n'entend aucun bruit de guerre, il n'est parlé ni d'invasions étrangères, ni de villes assiégées et saccagées, ni de rois et de peuples emmenés en déportation, ni d'Etats privés de leur autonomie, ni d'un sanctuaire détruit et d'un culte supprimé. Si, par aventure, quelque allusion à des faits de cet ordre se glisse çà et là dans un passage des Proverbes, c'est à titre d'exemple ou de comparaison, c'est un procédé didactique ou une forme oratoire, ce n'est pas une actualité, ce n'est pas vécu. Ce vaste recueil de maximes paraît refléter la vie d'un peuple calme et pacifique, sans complications extérieures, sans incidents dramatiques. On a beau parcourir du regard les étapes successives de Thistoire Israélite au temps des rois, on ne trouve pas une seule phase qu'on puisse envisager avec quelque vraisemblance comme ayant vu naître et se développer la littérature des maximes. Même le règne de Josaphat, au ix* siècle, auquel quelques-uns ont songé, a été trop agité et de trop brève durée pour qu'on puisse le prendre en sérieuse considération ; la mention des contemporains d'Ezéchias (25 i) soulèverait d'ailleurs une difficulté. Il semble donc qu'il faille se résoudre à descendre plus bas dans l'histoire du judaïsme. Plusieurs théologiens n'hésitent pas à le faire, et placent la formation des recueils de maximes et la constitution générale du livre à l'époque
poslexilique. II leur semble que la vie nationale du petit peuple juif sous la domination perse, et même encore au ui* siècle, sous le régime grec, présente les conditions voulues pour favoriser Téclosion et l'épanouissement du genre littéraire que représente le livre des Proverbes. 11 est vrai que nons sommes très ignorants de tout ce qui concerne l'histoire des Juifs au iv« siècle. Mais on peut tirer de ce fait même un argument à l'appui de la théorie que nous exposons. En efTet, il paraît probable que si, durant cette période, il avait surgi des événements graves, et si Jérusalem avait été en proie aux agitations, il nous en serait parvenu des échos. Le silence même de l'histoire autorise à penser qu'il s'agit d'une phase de tranquillité, pendant le siècle qui va de Néhémie à Alexandrele-Grand. La période suivante, c'est-à-dire Ib m* siècle, nous est mieux connue et paraît n'avoir pas été aussi complètement dépourvue d'incidents et d'aventures. Mais d'une façon générale on peut en parler pourtant comme d'un temps relativement paisible et prospère pour le petit Etat juif. La composition du livre des Proverbes se trouverait ainsi rapprochée de celle du livre qui, entre tous, lui est le plus étroitement apparenté : l'Ecclésiastique de Jésus, fils de Sirach, écrit vers 190 av. J.-G.
Voilà le résultat auquel aboutissent divers travaux récemment publiés. Les considérations linguistiques n'imposent pas cette conclusion, rappelons-le; mais ajoutons aussitôt qu'elles ne s'y opposent pas non plus d'une façon catégorique. Je crois pourtant qu'il serait prudent, à ce point de vue-là, de ne pas descendre trop bas dans la suite des temps, et que le III» siècle devrait être mis de côté. Le iv» siècle me semblerait devoir être indiqué de préférence. On aurait à bon droit quelque répugnance à concevoir l'œuvre du Chroniste comme antérieure au livre des Proverbes. En faveur du m* siècle, on a fait valoir que certains passages de l'introduction, le ch. 2 par exemple, laissent entrevoir l'influence de l'esprit grec, mais cette affirmation manque de fondements suffisants.
Pour ceux qui se refusent à admettre ce système, et qui maintiennent, pour la composition du livre des Proverbes,
une date antérieure à l'exil, ou au plus tard contemporaine de l'exil, il ne reste qu'un parti à prendre. Ils sont contraints d'admettre qu'au sein de la nation judéenne, il a pu y avoir un groupe d'hommes qui, au travers de plusieurs générations, ont pu vivre d'une vie cachée, rester à l'abri des tempêtes politiques et échapper aux influences du dehors. C'est dans ce milieu que se serait formée la littérature des maximes ; on y aurait cultivé la sagesse, et le contre-coup des événements extérieurs n'aurait pas troublé la quiétude de ce cénacle. C'est là, je l'accorde, une conception admissible, mais elle me paraît dénuée de vraisemblance et je me sens de plus en plus porté à chercher au sein d'une époque plus récente le moment approprié à l'apparition des recueils de maximes. § 321. Nous avons pu donner une analyse des ch. 1-9, parce qu'ils forment un poème suivi et qu'on peut en discerner le plan. Mais un semblable travail ne peut se faire pour les collections de maximes : il serait en effet nécessaire de les reproduire toutes sans exception et ce prétendu résumé serait en réalité plus long que l'original. Nous n'en devons pas moins chercher, par quelque autre voie, à donner à nos lecteurs une idée du contenu et du caractère de ces sentences, et à définir le domaine où elles nous transportent. C'est, pour le dire en deux mots, le domaine de la vie pratique. Il s'agit des devoirs quotidiens à accomplir, des bénédictions accordées au labeur et à la persévérance, de la résistance à opposer aux tentations, de la lutte contre les convoitises, les mauvais penchants, les passions coupables. Il s'agit aussi de la vie de famille, des époux, des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs ; il s'agit encore de la vie sociale, des grands et des petits, des riches et des pauvres, des oppresseurs et des opprimés. Il est parlé du roi, et cela d'une façon généralement respectueuse et déférente, surtout dans la collection B. Dans la collection E, l'attitude envers le roi est un peu moins bienveillante, elle n'est pas exempte d'une certaine défiance. La plupart des maximes ont une saveur morale, plus ou moins accentuée. Il en est d'autres qui sont simplement des observations, des remarques, et qui ne portent pas de jugement. Les maximes proprement
d2 PROVERBES
religieuses sont en petit nombre, mais on peut pourtant dire qu'un souffle de piété, de confiance en Dieu et de soumission à sa volonté anime tout l'ensemble de Pouvrage.
La morale du livre des Proverbes est saine et judicieuse ; elle est plus remarquable par son bon sens que par son élévation. Elle attache un grand prix à la rémunération promise aux vies vertueuses et aux actions louables. Cette rétribution est purement terrestre ; les Proverbes la croient assurée dès ici-bas. Il n'y a pas de regard jeté sur l'au-delà ; la seule perspective après la mort, c'est la descente au scheol (séjour des morts), dont il est fait mention à plusieurs reprises. On ne s'est pas fait faute de reprocher au livre des Proverbes de prêcher une morale utilitaire. Il est en effet manifeste qu'il y est constamment parlé de récompenses et de châtiments. Mais il ne s'ensuit pas que le point de vue représenté par le livre des Proverbes soit celui des âmes intéressées et mercenaires. Il fait au contraire intervenir la foi en Dieu, il enseigne l'accomplissement du devoir par obéissance, et, s'il y rattache l'espérance d'une bénédiction, il ne la présente pas comme immédiate et tangible, mais comme une grâce à attendre patiemment et avec confiance.
Voilà, en quelques mots, et d'une façon sommaire et très incomplète, ce qu'on pourrait appeler les caractères positifs de l'enseignement des Proverbes. Comme contre-partie, il importe de relever un certain nombre de sujets qu'on s'attendrait à voir aborder dans un écrit biblique et qui, dans le livre des Proverbes, brillent au contraire par leur absence. Nous ne nous représentons pas l'existence du peuple hébreu sans y faire aussitôt intervenir tout un ensemble de notions et d'institutions, la loi et ses ordonnances multiples, le temple et le culte, les sacrifices et les cérémonies, le sabbat et les fêtes, le sacerdoce et le prophétisme, etc., etc. Le livre des Proverbes demeure étranger à ces préoccupations-là. A l'occasion, d'une façon purement incidente, l'une ou l'autre des maximes fera en passant quelque allusion à tel ou tel des sujets susmentionnés, mais ce n'est là qu'une exception. La pensée des auteurs auxquels nous devons les maximes se meut dans un tout autre cercle, et nous apprenons ainsi à
connaître ce qu'on pourrait appeler les dessous du judaïsme» Au point de vue de la forme extérieure, il y a quelques remarques à présenter touchant la collection B, comparée à ses deux appendices, G et D, et à la collection E. B se compose uniquement de distiques; la seule exception qu'on puisse signaler (19'?) n'est sans doute qu'apparente : on peut, au moyen des Septante, rétablir un membre de phrase manquant, et l'on obtient ainsi deux distiques. Dans G, D et Ë au contraire, les maschals ont fréquemment plus de deux vers; il y règne donc une régularité beaucoup moindre. On peut aussi relever le fait que, dans la collection B, les images sont rarement employées, tandis que dans E elles sont d'un usage beaucoup plus fréquent, surtout dans 25-27. Les ch» 28-29 ressemblent davantage à B ; les deux vers d'un distique y sont en général dans une relation d'antithèse, comme dans la grande majorité des maximes de 10-22 16.
L'ordre dans lequel les maschals sont enregistrés à la suite les uns des autres a été souvent étudié ; on a recherché quels principes pouvaient bien avoir dirigé les auteurs des collections, et l'on n'est arrivé qu'à des résultats partiels et peu satisfaisants. Çà et là on rencontre une suite de maximes traitant de sujets analogues, ou contenant le même mot important. Dans ce cas, le groupement paraît avoir été effectué sur la base d'une affinité de pensée. Ailleurs des séries de distiques ont pour trait commun de commencer par la même consonne initiale: ainsi 11 9-i2, 20 7-9, 24-26, 22 S-4. Le rapprochement de ces sentences n'a donc ici qu'un motif purement formel. En somme, il est impossible, en dépit de ces légers indices, de découvrir s'il y a eu une règle quelconque suivie dans l'arrangement des recueils de maximes. Par conséquent, le livre des Proverbes se prêterait à un travail qui classerait les sentences d'une façon systématique. Il y aurait grand avantage à procéder ainsi, car on obtiendrait par ce moyen une vue générale et synthétique des vérités exposées dans ce livre. Le désordre ou, si l'on veut, le manque d'ordre que l'on y constate actuellement est pour le lecteur une cause de lassitude et de découragement. Il serait pourtant grand dommage qu'un recueil d'une si réelle valeur
perdtt, par suite d'un simple défaut de forme, Tinfluence qu'il est en droit d'exercer.
I 322. Dans tout ce qui précède nous avons laissé de côté les trois petits appendices terminaux des ch. 30 et 31. Ceuxci portent en effet un caractère très particulier, et on les considère très généralement comme provenant d'une époque plus tardive que le reste du livre. Tout au plus pourrait-on se demander, dans le cas où l'introduction (1-9) serait ellemême de date très récente, si peut-être, au moment de sa rédaction, les ch. 30 et 31 n'étaient pas déjà rattachés à la collection E d'une façon définitive. Dans ce cas, il se pourrait que les expressions de 1 6, où il est parlé d'énigmes, s'appliquent au contenu du ch. 30. C'est bien là, en effet, que se rencontrent essentiellement les maximes d'un genre particulier, faisant appel à la divination du lecteur. Mais ce caractère n'est pourtant pas totalement étranger au reste du livre ; on y trouve en quelques endroits des maschals dont le sens est en quelque mesure enveloppé de mystère et sollicite un effort pour être saisi.
Le premier des trois appendices (F) comprend le ch. 30 en en lier. Il porte un titre (i), qui a été singulièrement défiguré dans les traductions et déjà dans le texte hébreu tel qu^il nous a été transmis. Seuls, les premiers mots de cette suscription sont parfaitement clairs: « Paroles d'Agur, fils de Jaké ». Nous ignorons, il est vrai, qui sont ces deux hommesj le père et le fils, mais du moins ne peut-il y avoir d'hësilalion sur le sens à attribuer à ce premier membre de phrase; c'est l'équivalent de plusieurs titres analogues placés en tête de divers écrits bibliques (comp. Néh. 1 i, Eccl. 1 i^ Jér> 1 1, Âm. 1 i). Mais, dès le mot suivant, les difficultés commencent. Le texte hébreu donne ici le mot massa (comp. plus haut, I, p. 407 et 482), accompagné de l'article défini ; la seule traduction légitime est «l'oracle». Or cette expression ne saurait être l'apposition du mot paroles, d'autant plus que le contenu du ch. 30 ne répond en rien à ce que Ton entend par un massa, oracle. Il est absolument arbitraire et, tranchons le mot, inadmissible de rendre cette locution par « sentences », comme le font Ostervald et Segond.
PROVKRBES 95
La Bible annotée dit < la sentence >, ce qui est un peu moins inexact, mais ne rend pourtant pas du tout le sens de Toriginal. Il faut, avec plusieurs commentateurs et traducteurs, recourir à une hypothèse qui comporte une légère correction du texte : en ajoutant au mot massa la consonne yody on obtient une désignation patronymique : le Massaïte, l'habitant de Massa. Or Massa était le nom d'une région de TArabie septentrionale (Gen. 25 14, I Ghron. 1 30), au sudest de la Palestine, dans des parages qui semblent avoir élé colonisés par les Israélites (I Ghron. 4 38-4i). Agur peut avoir été originaire de ces lieux ; il serait qualifié ici de Massaïte, comme Eliphaz, Bildad et Tsophar sont appelés Thémanite, Schukhite et Naamatite dans le livre de Job. Nous verrons un peu plus bas que le passage 31 i vient à l'appui de cette conjecture.
La suite du v. 30 l est encore considérée habituellement comme faisant partie du titre. Littéralement traduits, ces mots signifieraient « Parole de l'homme pour Ithiel, pour Ithiel et Ukal ». Il faut noter que soit le mot « parole », soit le mot < homme » ne sont pas les termes usuels, mais des expressions appartenant au langage poétique, et par conséquent assez déplacées dans un titre. Il faut également relever le fait étrange que « pour Ithiel » est répété deux fois, tandis que la préposition « pour » manque devant Ukal (contrairement à l'usage hébreu). La version des Septante a rendu ce membre de phrase comme suit : < Voici ce que dit l'homme à ceux qui croient en Dieu, et je cesse ». Gette traduction est à coup sûr bizarre; elle paraît inintelligible. On peut toutefois se rendre compte très clairement de la façon dont elle a été obtenue. Gela n'implique naturellement pas qu'elle soit juste, ni que les traducteurs grecs aient eux-mêmes compris ce qu'ils écrivaient ; mais leur effort, quelque infructueux qu'il ait été, peut du moins nous mettre sur la bonne voie. Il faut renoncer à rattacher au titre les mots embarrassants qui nous occupent, et y voir bien plutôt le début du premier maschal d'Agur. Sans changer une seule des lettres du texte hébreu, mais en modifiant leur groupement en mots, nous aboutissons à la traduction suivante : « Parole de l'homme :
Je me suis lassé, ô Dieu ! je me suis lassé, ô Dieu ! et je n'en puis plus ». Cette interprétation s'impose d'autant plus que le mot qui suit immédiatement n'est autre que la locution « en effet », laquelle présuppose une phrase antérieure*. On obtient ainsi un maschal bien enchaîné et coordonné, qui donne la note dominante des sentences d'Agur.
Celles-ci, en effet, ont un caractère à part. Elles sont empreintes d'un certain découragement, d'un pessimisme que nous n'avons pas rencontré jusqu'ici dans le livre des Proverbes. On y remarque aussi un penchant plus humoristique et des propos plus ironiques qu'ailleurs. Plusieurs de ces maximes appartiennent à ce genre spécial qu'on appelle le maschal numérique et dont nous avons trouvé un exemple plus haut (6 16-19). Sur les 12 maximes du recueil d'Agur, il n'y en a pas moins de 5 qui appartiennent à cette catégorie, et une sixième qui s'en rapproche beaucoup. L'observation de la nature tient une large place dans les paroles d'Agur ; le règne animal en particulier lui fournit de nombreuses et piquantes illustrations. Il ne redoute par le jeu de mots, comme l'atteste le v. 33. Une seule de ses maximes a la forme d'un distique (lo) ; les autres ont des dimensions plus considérables et très variées. A une ou deux exceptions près la pensée de Dieu est absente de ces sentences. On ne peut non plus dire qu'elles aient une portée avant tout morale, comme c'est le cas des collections antérieures ; elles présentent plutôt le caractère d'observations fines et parfois malicieuses, mais sans application directe. Au point de vue de la langue, du vocabulaire et du style, le ch. 30 offre certaines particularités. Il n'y aurait rien d'extraordinaire, dans ces conditions, à devoir l'attribuer à un Massaïte, c'est-à-dire à un demi-étranger, à un Juif originaire d'une contrée qui ne faisait pas partie du territoire national proprement dit. , I 323. A la suite des sentences d'Agur se trouve, comm^
^ Segond et Ostervald traduisent par « certes » ou « certainement », ce qui n'est pas absolument inadmissible ; mais « en effet » est préférable, ou bien « car », ainsi qu'on lit dans la Bible annotée ; celle-ci se prononce, sinon dans le texte, du moins dans les notes, pour l'interprétation que nous adoptons.
second, appendice, un morceau très bref (31 i-o) portant la suscription suivante : € Paroles de Lémuel, roi, oracle, que sa mère lui inculqua ». Cette suscription présente une double difficulté. D'une part, nous y retrouvons, cette fois-ci sans l'article, le même mot massa, oracle, qui figure déjà dans 30 1, et dont le sens ne s'accorde pas mieux ici avec le contenu des maximes qui suivent : il suffit de parcourir ces dernières pour constater qu'elles ne portent à aucun degré le caractère d'un oracle, étant donnée la façon dont l'A. T. emploie ce terme. D'autre part, le mot roi qui suit le nom de Lémuel devrait, pour que la construction hébraïque fdt correcte, être accompagné de l'article, ce qui n'est pas le cas. En effet, en hébreu, on ne place après un nom propre un terme désignant une fonction, tel que roi, chef, prêtre, etc., qu'à la condition de le déterminer au moyen de l'article; ou bien, si l'article fait défaut, c'est que le mot en question est suivi d*un génitif et mis par conséquent à ce qu'on appelle r < état construit » (voir plus haut, I, p. 16). Cette règle nous conduit à rechercher si le mot qui suit roi ne pourrait pas être son complément et nous obtenons ainsi l'expression : « roi de Massa > qui satisfait pleinement aux exigences de la syntaxe. Les deux difficultés signalées disparaissent ainsi du même coup *. En revanche nous acquérons, grâce à cette interprétation, quelque lumière sur le compte de ce mystérieux Lémuel, qui a de tout temps intrigué les commentateurs. Autrefois, à l'époque où l'on croyait devoir attribuer tout le livre des Proverbes, sans aucune exception, au roi Salomon, on n'hésitait pas à voir dans Agur et dans Lémuel deux pseudonymes, cachant l'un et l'autre Salomon en personne. On est heureusement revenu de cette invraisemblable théorie, et Ton s'est résigné à voir dans Agur, fils de Jaké, un personnage quelconque sur lequel toute information nous fait défaut. Mais le titre de roi, accolé au nom de Lémuel, éveille davantage la curiosité. Où et quand ce souverain in-
^ Le pronom relatif « que », rapporté par nos versions à Massa, peut tout aussi bien représenter paroles. Quant au verbe que j'ai rendu par inculquer, son sens propre est : infliger une admonestation^ une correction ; Temploi de ces expressions nécessiterait une assez longue périphrase.
nmi. A. T. n. 7
connu a-t-il régné? Lémuel était-il son véritable nom, ou bien une désignation symbolique? A ces questions, l'on donnait diverses réponses, toutes conjecturales. Actuellement on résout le problème en voyant en Lémuel un petit potentat résidant à Massa, dans TArabie septentrionale, non loin des confins de la Palestine. Il ne faut pas perdre de vue que le titre de roi était porté également par les chefs des plus puissants empires et par des principicules disposant d'un territoire exigu, et vassaux, d'ordinaire, de quelque état voisin.
Les « paroles de Lémuel > ne sont du reste pas placées dans sa bouche ; elles lui sont au contraire adressées par sa mère, et consistent en une triple exhortation. Après une invocation servant de préambule (2), la sage conseillère met son fils en garde 1® contre les femmes, « qui perdent les rois » (3), et 2o contre le vin et les liqueurs fortes (4-7) ; puis S® elle lui recommande de juger selon la justice et de protéger les malheureux (8-9). Ces quelques lignes sont écrites dans une langue assez particulière et fortement teintée d'araméen.
Enfin le troisième appendice (31 io-3i) présente un tout autre caractère que les deux précédents. Il n'a pas de titre, et se compose de 22 distiques, formant un poème alphabétique. 11 est consacré à faire un portrait élogieux de la femme vertueuse, épouse fidèle et laborieuse, bonne mère de famille, habile et prévoyante maîtresse de maison. Il est impossible de se représenter cette peinture de la vie domestique des Hébreux autrement que sous le régime de la monogamie. On est même frappé du rôle très effacé que joue le mari, sinon dans la vie du dehors, du moins à l'intérieur; ici, c'est la femme qui tient le premier rang, elle ordonne et gouverne, elle pourvoit à tout, elle assure le bien-être et la prospérité de la maison. Rien dans ce tableau ne rappelle l'idée courante et malheureusement trop fondée qu'on se fait de la femme orientale. On pourrait au contraire se le représenter comme décrivant des mœurs tout autrement civilisées, modernes, européennes. Ce n'est pourtant point un idéal irréalisable que le poète a prétendu dépeindre ; il traite son sujet comme s'il avait eu sous les yeux quelque exemple bien vivant du caractère qu'il retrace. La note religieuse, sans dominer
Tensemble du morceau, n'est pourtant point totalement absente, car il est dit au v. 30 : « La femme qui craint l'Eternel est celle qui sera louée » *.
' Dans la Bible grecque les paroles d'Agur et de Lémuel n'occupent pas la même place que dans le texte hébreu : 30 1-14 est placé après 24 22, et 30 15-31 9 après 24 34. L'éloge de la femme vertueuse est maintenu à la fin du livre. Du reste, les Proverbes sont un des écrits bibliques où le texte des Septante s'écarte le plus de l'hébreu. Comp. A.-J. Baumgartoer : Etude critique sur Cétat du texte du livre des Proverbes y Leipzig 1890.