Troisième partie
L'histoire d'Israël et de ses ancêtres sert à illustrer les bienfaits de la sagesse. Adam, Caîn, Noé, puis Abraham, Jacob et Joseph sont successivement passés en revue (10 1-14). Moïse, le passage de la mer Rouge, le séjour au désert, les plaies d'Egypte, tout atteste l'œuvre bienfaisante de la sagesse. L'auteur exalte ici la puissance et la justice de Dieu, son amour pour toutes ses créatures, la patience dont il use à l'égard des pécheurs ; il montre que même à l'égard des Cananéens maudits Dieu a usé de ménagements. Un tel
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exemple doit inciter les justes à la mansuétude; lorsqu'ils sont éprouvés, ils doivent le supporter avec soumission. Du reste les malheurs d'Israël viennent de la faute commise par ceux qui se sont laissés aller à l'idolâtrie.
A cette occasion, l'auteur entreprend une longue dissertation sur les idoles, la manière de les fabriquer et la folie de ceux qui les adorent. Il cherche à montrer l'origine du polythéisme, d'une part dans l'appât du gain chez les fabricants d'images, et d'autre part dans le culte des morts. L'idolâtrie, d'ailleurs, enfante la corruption : sacrifices d'enfants, fêtes dégénérant en orgies, impureté, adultères, sang versé. A ces faux dieux et à leurs adorateurs, l'écrivain oppose le vrai Dieu (15 i ss.) et célèbre le bonheur des justes qui le servent.
Après ce morceau très étendu, qui forme une sorte de digression, l'auteur en revient (16 i ss.) aux plaies d'Egypte et aux Israélites dans le désert, il parle des cailles et de la manne, des serpents brûlants, etc., et fait sans cesse ressortir le contraste entre les Israélites, protégés par Dieu jusque dans leurs épreuves, et les Egyptiens, victimes de maux constamment renouvelés. 11 décrit la mort des premiers-nés d'une façon particulièrement pathétique, puis la destruction de l'armée égyptienne dans la mer Rouge. Les données de ces descriptions sont empruntées, comme on le comprend, aux récits du Pentateuque ; mais ceux-ci sont amplifiés, transformés, on peut même dire dénaturés de la façon la plus curieuse et la plus caractéristique. Il règne un véritable désordre dans toute cette troisième partie ; non seulement le développement relatif aux idoles (13-15) vient interrompre le fil de l'exposé plus ou moins historique, mais celui-ci même abonde en incohérences, en répétitions, en passages obscurs. La troisième partie est donc à tous égards inférieure aux deux premières. Il n'y a pourtant pas lieu de l'attribuer à un autre auteur, mais on peut se demander si l'écrivain n'a pas été empêché de lui donner une rédaction définitive et plus satisfaisante. La façon très abrupte dont le livre se termine porterait aussi à le considérer comme une œuvre inachevée.
I 456. Malgré ces défauts, qui déparent dans une certaine
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mesure la portion terminale du livre, la Sapîence n'en est pas moins, de tous les écrits de la Bible ^ecque, le plus remarquable au point de vue de la forme. L'auteur possède à un degré surprenant la langue dotit il se sert; il en connatt les ressources et sait les utiliser. Son style est coulant et nuancé. Contrairement à la généralité des œuvres du judaïsme hellénistique, la Sapience n'a subi qu'à peine l'influence qu'ont exercée sur ses congénères la pensée et la langue hébraïques. Bien plus, si cet ouvrage est le moins hébraïsant de tous les produits du judaïsme alexandrin, il est aussi celui que la philosophie grecque a le plus fortement pénélré. On sent que l'écrivain est au courant des systèmes platonicien et stoïcien ; peut-être même discerne-t-on chez lui certains indices de la connaissance qu'il avait des doctrines d'autres écoles encore. Il n'en est pas moins juif, juif sincère et pieux, fermement attaché à la religion de ses pères, très persuadé de sa supériorité. Son but n'est pas, comme on pourrait le supposer à priori, d'inculquer à ses coreligionnaires les notions philosophiques de la Grèce ; il tient au contraire à leur faire apprécier l'incomparable valeur de leur propre religion. Comme ses lecteurs appartiennent au cercle .des Juifs cultivés de la colonie égyptienne, il emploie pour leur parler le langage des lettrés de ce milieu-là. Mais l'esprit qui anime son livre est essentiellement religieux ; il emprunte à l'A. T. ses notions fondamentales, soit en ce qui concerne la sagesse, soit par rapport aux enseignements qu'il tire de l'histoire. On pourrait dire que le judaïsme lui fournit ses matériaux et que l'hellénisme lui permet de les mettre en valeur. Toutefois, si l'auteur de la Sapience fait preuve de réelles connaissances dans le domaine de la philosophie grecque, il n'en faudrait pas conclure qu'il se soit astreint à user d'une méthode quelque peu rigoureuse et logique. Il reste bien trop juif pour cela, car le judaïsme n'a rien de systématique dans sa manière de penser et d'exposer. Peutêtre, si l'on compare la Sapience avec le Siracide, trouverat-on qu'elle constitue un léger progrès au point de vue du plan et de l'ordre suivi ; à plus forte raison cette remarque s'imposera-t-elle si on rapproche la Sapience d'un livre
comme l'Ecclésiaste. Mais en somme il ne saurait être question de réclamer de notre auteur une exposition et un enchaînement méthodiques.
Tout concourt à prouver que la Sapience a été écrite en Egypte. Cette conclusion peut s'appuyer sur diverses considérations, en particulier sur le fait que, parmi les souvenirs historiques évoqués par Técrivain, ceux qui concernent le séjour d'Israël en Egypte occupent une place tout à fait prépondérante. On peut également alléguer, dans le même sens, certains traits caractéristiques qu'on trouve dans les ch. IS- IS, dans la description des idoles et de l'idolâtrie. L'auteur maniait la langue grecque avec assez d'aisance pour pouvoir écrire des passages tels que 7 2«-23, où il énumère les attributs de la sagesse au nombre de vingt et un (3 x 7); une phrase comme celle-là suffirait à elle seule pour anéantir l'hypothèse d'un original hébreu, à supposer que pour un motif ou pour un autre on fût tenté de la formuler. Il est également impossible, au double point de vue de la pensée et de la terminologie, de se représenter comment un écrivain aurait pu s'exprimer en hébreu comme le fait l'auteur de la Sapience dans 7 «5-26 par exemple.
L'époque où la Sapience fut composée ne peut être déterminée que d'une façon approximative. Les données chronologiques, du genre de celles que fournit le Siracide, font ici totalement défaut. Aussi des appréciations très diverses ontelles été énoncées sur ce point. On aboutirait à une solution très précise du problème si l'on pouvait attribuer à Philon lui-même la rédaction de ce livre, comme le faisait entre autres Luther; Jérôme atteste qu'avant lui déjà la même opinion avait été émise. Mais la comparaison de cet ouvrage avec les écrits du célèbre Juif alexandrin ne permet pas d'adopter cette manière de voir et porte plutôt à conclure que la Sapience doit être antérieure à Philon. On pourrait donc, assez vraisemblablement, en placer l'origine au i*' siècle avant l'ère chrétienne, peut-être même déjà à la fin du ii«. Flavius Josèphe paraît l'avoir ignorée ; Clément Romain est le premier écrivain qui y fasse allusion. Il ne serait pas impossible qu'on pût relever dans les écrits de saint Paul et
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dans TEpttre aux Hébreux certains indices dénotant que la Sapience n'était point inconnue à ces écrivains apostoliques. Parmi les Pères de TEglise, un certain nombre ont cru que la Sapience était l'œuvre de Salomon lui-même. Chose étrange, il est des rabbins qui ont adopté la même opinion. En tout cas, dans l'Eglise chrétienne, la Sapience a été tenue par les plus influents des docteurs, Origène et Eusèbe, Clément d'Alexandrie, Cyprien, Augustin, etc., pour un livre d'autorité divine. Elle est devenue canonique dans l'Eglise grecque et, officiellement depuis le concile de Trente, dans l'Eglise romaine. Pour nous, nous pouvons renouveler ici la remarque faite à propos du Siracide: reconnaître ouvertement l'incontestable valeur de la Sapience et regretter qu'elle soit si peu connue dans les milieux protestants.
Pour terminer l'étude des livres apocryphes, récapitulons les données relatives soit à leur langue originale, soit à leur canonicité dans l'Eglise romaine. Trois d'entre eux, I Maccabées, Judith et l'Ecclésiastique, ont été écrits en hébreu. Le livre de Baruc se divise en deux parties, dont la première seule est une traduction de l'hébreu. Les autres livres ou fragments paraissent tous avoir été rédigés en grec. Il convient toutefois de noter que III Esdras est en grande partie la traduction d'un livre canonique ; le seul épisode qui lui appartienne en propre ne suppose pas un texte hébreu primitif. Quant à la canonicité, le concile de Trente a admis tous les livres ou portions de livres que nous avons étudiés, à l'exception de trois, à savoir III Esdras, la Prière de Manassé et III Maccabées. Ce dernier est même exclu de la Vulgate, tandis que les deux autres y figurent au moins occasionnellement, mais sans être réputés canoniques.