CHAPITRE II Histoire du Texte de TAnoien Testament
§ 480. Au début de ce chapitre, il nous semble opportun de faire remarquer que jusqu'ici nous avons poursuivi notrç étude sur le terrain de ce qu'on appelle techniquement| d'après une certaine terminologie, la haute critique; en abordant l'histoire du texte, nous allons entrer dans le domaine dit de la basse critique.
Ces deux expressions, corrélatives l'une de l'autre, ont pris naissance en dehors du champ spécial des études théologiques et bibliques. On les a employées, dans le langage des humanistes en particulier, pour désigner, l'une les travaux concernant la composition d'une œuvre littéraire, son auteur, sa date, sa structure, l'autre pour caractériser les recherches relatives au texte, à sa conservation, à ses altérations, à sa reconstitution, à l'examen des variantes, des erreurs de copistes, etc.*
^ Voici comment s'exprime à ce sujet une autorité qui ne saurait être suspecte, à savoir le Kirchenlexikon oder Encyklopœdie der katholischen Théologie de Wetzer et Welte, 2»« édition (publiée par le cardinal Hergenrœther et le professeur Kauien), VII^ Fribourg en Brisgau 1891, p. 1198- 1202 : « La critique philologique est tantôt basse critique ou critique « verbale », en tant qu'elle s'occupe des expressions prises isolément, qu'elle examine et trie les différentes leçons et qu'elle cherche à rétablir dans sa teneur primitive un texte qui a subi des altérations, tantôt haute critique ou critique « réale », en tant qu'elle soumet à ses recherches l'époque de composition, l'authenticité, la crédibilité, etc., d'une œuvre littéraire classique.
Il peut sembler au premier abord qu'il n'y ait pas d'inconvénient à établir une distinction semblable, car il s'agit, en apparence tout au moins, de deux ordres de travaux que l'on peut aisément séparer. Mais en réalité, à mesure que la science a progressé, on reconnaît que ce partage est devenu plus ou moins illusoire. En effet, les problèmes relatifs à la composition d'un livre ou de telle de ses parties, à l'auteur ou aux auteurs présumés, à l'époque et aux circonstances de la rédaction, etc., sont constamment solidaires des questions que soulève l'examen du texte, et la plupart du temps il est difficile de les traiter indépendamment les uns des autres. De plus, les termes de « haute » critique et de « basse » critique semblent attribuer une importance plus grande et conférer une dignité supérieure à l'une des deux branches de la même science, et cela sans motif suffisant. Il faut éviter de faire croire que les éludes relatives au texte sont inférieures aux autres, ce qui serait contraire aux faits. Ainsi la classification en question est d'une part arbitraire et difficilement exécutable, et d'autre part elle conduit à une appréciation injuste sur la valeur comparative de recherches également sérieuses et nécessaires.
Il n'y a donc pas lieu de regretter que ces deux locutions soient tombées en désuétude, au moins dans les pays de langue française et en Allemagne.
Malheureusement l'emploi s'en est perpétué dans le langage des nations anglo-saxonnes, où l'on parle encore beaucoup de haute critique (Higher Criticism) ; et non seulement on se sert couramment de ce terme, mais on a créé, pour désigner les savants qui travaillent dans ce domaine, celui de Higher Critics (littéralement les < hauts critiques >). Puis, pour empirer cet état de choses, une fausse conception s'est
Appliquée aux écrits bibliques, la critique philologique devient critique biblique.... Ce que la critique philologique doit accomplir pour les œuvres des littératures de Tantiquitë, la critique biblique doit le faire pour les écrits bibliques.... Aucun homme cultivé n'aura besoin qu'on lui démontre que la haute critique, bien comprise et bien pratiquée, est tout spécialement à même de confirmer l'autorité et l'authenticité des Ecritures et de les défendre contre des attaques destructives ».
introduite dans Tesprit du public. Au lieu de comprendre que haute critique et basse critique, d'après leur sens historique dûment établi dès longtemps, signifiaient Tune critique historico-littéraire, l'autre critique textuelle, on s'est imaginé que haute critique désignait une tendance moderne de la critique biblique. Cette appellation est devenue celle d'un courant théologique, on pourrait dire celle d'une certaine école, et cela surtout dans la bouche de ses adversaires déclarés. On s'est mis à prodiguer le qualificatif de Higher Critics à ceux que Ton voulait rendre suspects et que l'on accusait volontiers de détruire la foi en sapant les théories traditionnelles. On est allé jusqu'à croire — et à imprimer, — que Higher Critics est un titre que, dans leur orgueil, les savants en question se sont < arrogé » pour marquer dédaigneusement leur supériorité sur leurs opposants^. Cette assertion, qui ne peut s'excuser ou du moins s'expliquer que par une parfaite ignorance, se trouve dans une des revues théologiques les plus justement considérées des Etats-Unis et sous la plume d'un homme qui a occupé une chaire professorale ^.
Que faire, en présence d'une pareille perversion d'un terme ayant un sens absolument clair et nettement déterminé? que faire, si ce n'est de rappeler à la réalité historique et au respect des définitions? Nous n'aurions pas jugé nécessaire de nous étendre aussi longuement sur ce sujet si des expériences à peu près quotidiennes ne nous démontraient la nécessité de combattre une erreur qui semble s'implanter de plus en plus. Nous constatons d'ailleurs que, de l'anglais, cette terminologie fautive tend à passer en français et que, surtout au cours de ces derniers mois, on s'en prend de plus en plus volontiers à la « Haute Critique >►. Il importe donc de rap-
* Croire que dans Texpression « un haut critique » (a Higher Critic) l'adjectif se rapporte à l'homme et non pas à la science qu'il cultive^ c'est tomber dans la même erreur que commettrait quiconque s'imaginerait qu'un Petit-Russien est nécessairement un enfant ou un nain et qu'un Jeune-Turc ne saurait être un vieillard. Il est étrange qu'il y ait besoin de réfuter un pareil enfantillage ; il est triste qu'il faille en même temps constater qu'il est doublé d'une suspicion malveillante.
* Jacob Cooper : Destructive Criticism, dans The Princeton Theological RevieWy II (1904), p. 570-591.
peler que le théologien le plus traditionnaliste, le plus orthodoxe, défenseur chaleureux de l'infaillibilité des Ecritures, fait de la haute critique (et doit s'appeler en Angleterre et en Amérique un Higher Critic) du moment qu'il s'occupe des problèmes concernant la composition des écrits bibliques. Tel est le cas d'un Louis Gaussen, écrivant la Théopneustiey d'un Adolphe Zahn ou d'un William-Henry Green soutenant la mosaîcité du Pentateuque. En revanche, quand un Cornill reconstitue le texte du livre d'Ezéchiel, quand un Cheyne revise le texte des psaumes et des prophètes, ils font de la basse critique (et ne sont pas des Higher Critics). 11 est donc impropre au premier chef de statuer, comme on le fait volontiers, une opposition entre « la Haute Critique, qui se place uniquement au point de vue des conceptions littéraires, historiques et scientifiques qui prévalent actuellement dans l'Ecole >, d'une part, et < la simple et modeste Critique biblique, qui repose sur la base de l'inspiration des auteurs et des écrits de la Bible >, d'autre part^. La haute critique (sans majuscules) n'est l'apanage exclusif d'aucune école théologique, et il est abusif de donner à ce terme une signification de tendance ou de parti. On se plaint souvent, et non sans raison, de l'inconvénient qu'il y a à conserver certains termes techniques en leur donnant un sens nouveau ; c'est là un reproche que les traditionnalistes aiment à lancer contre ceux qui ne sont point hostiles aux innovations. Il serait préférable de ne pas user du même procédé quand il s'agit de décerner un qualificatif à ces mêmes antagonistes ; il faudrait surtout ne pas prétendre qu'ils le revendiquent eux-mêmes, comme s'ils tenaient à s'en parer par vanité et par outrecuidance.
I 481. Nous aurons à examiner successivement la division du texte et la fixation du texte. La première de ces études a quelque chose de plus superficiel : elle envisage le texte du dehors, tel qu'il apparaît à première vue. La seconde, au contraire, pénètre plus avant : elle se préoccupe de la constitution du texte, des causes qui l'ont modifié et de l'état dans lequel il nous est parvenu.
* G.-A. Krûger : Réveil d'Israël, XX (1905), p. 157.