II. La fixation du texte
§ 485. Si de la division du texte et par conséquent de son aspect extérieur nous passons maintenant à sa constitution même, le fait capital qui nous frappe est celui-ci : c'est que, malgré la très grande multiplicité des manuscrits, il n'existe pas de variantes dans la Bible hébraïque. Qu'on prenne un ouvrage quelconque, parmi ceux que l'antiquité et le moyen
bien par « dans le passage où il est parlé d'Elie » (Oltramare). Segomd et Ostervald révisé (1881 et 1894) rendent inexactement par « ce que l'Ëcriture rapporte d'Elie » ou « ce que dit TEcriture à propos d'Elie ».
^ Ici, Reuss, Stapfer, Bonnet-Schroeder, Oltramare traduisent de nouveau correctement. Et Ostervald revisé (1881) en fait autant cette fois; Segond par contre est doublement fautif, en disant : « ce que Dieu lui dit dans le buisson ». La dernière revision du N. T. d'Ostervald (1894) est retombée dans la même fausse traduction : « ce que Dieu lui dit auprès du buisson ». iirm. A. T. lu 35
ftge nous ont légués, on ne manquera pas, pour peu qu'il y en ait plus d'un exemplaire, de relever des divergences plus ou moins nombreuses, et Ton peut affirmer avec assurance que plus il y aura de manuscrits, plus aussi il se présentera de leçons différentes. Le N. T. en est un exemple significatif. Nous possédons, on le sait, un nombre considérable de manuscrits du N. T., et les variantes qui s'y rencontrent se chiffrent par milliers, si ce n'est pas dizaines de mille. Toute nouvelle découverte vient en accroître la liste : tel fut le cas du Sinaîticus, si heureusement retrouvé par Tischendorf. Et ce ne sont pas seulement les copies relativement récentes, celles du moyen âge, qui offrent cette diversité : si Ton prend les plus anciennes, celles qui remontent le plus haut, jusqu'au iv* siècle ou au v*, on s'aperçoit aussitôt des différences multiples et sensibles qu'elles offrent à celui qui les compare. Les écrits de l'antiquité classique présentent le même phénomène, et nous le rencontrons encore dans toutes les œuvres de la littérature orientale (arabe, syriaque, etc.) qui sont parvenues jusqu'à nous.
Seuls, certains écrits, considérés comme sacrés par les adeptes d'une croyance religieuse déterminée, peuvent faire exception à la règle générale. Tel est par exemple le cas du Coran. Le troisième calife, Othman (644-656), s'aperçut que les copies en circulation de son temps, vingt ans à peine après la mort de Mahomet, présentaient déjà des leçons divergentes ; il craignit que cet inconvénient continuât à se produire sur une plus grande échelle et voulut y parer. Il fit donc réunir tous les manuscrits existants et choisit parmi eux le plus digne de créance ; il le fit encore revoir minutieusement et corriger de telle façon que son texte fût aussi conforme que possible aux paroles originales de Mahomet. Puis il fit détruire tous les exemplaires, à l'exception de celui-là, dont diverses copies furent prises et envoyées dans les principales villes de l'Islam. Le manuscrit archétype fut malheureusement anéanti peu après, mais il en subsista quatre copies, dont le texte est uniformément le même, à part une quarantaine de variantes portant sur des détails des plus insignifiants. De ces quatre exemplaires dérivent tous les
manuscrits et toutes les éditions imprimées du Coran. On y rencontre donc un texte parfaitement invariable.
Il est hors de doute qu'une opération du même genre a été faite pour TA. T. Nous ne le savons pas par un témoignage historique positif, mais les faits sont tels qu'aucune autre solution du problème n'est concevable. Tous les manuscrits existants de TA. T. hébreu sont identiques entre eux et doivent remonter à une souche unique, à un manuscrit archétype choisi entre tous par les rabbins pour devenir k texte officiel. C'est entre le v« et le viii* siècle de notre ère que cet acte a été accompli : nous ne pouvons pas préciser davantage. Nous savons seulement que, durant le cours de cette période, les docteurs juifs ont entrepris et mené à bonne fin tout un ensemble de travaux concernant les livres saints. C'est alors qu'ils ont créé le système des points-voyelles et qu'ils l'ont appliqué à tout l'A. T. ; c'est alors aussi qu'ils ont divisé la Bible en versets; c'est alors enfin qu'ils ont efifectué le grand œuvre qu'on appelle la Massore^ consistant en recherches et en observations détaillées et minutieuses sur le texte sacré, ainsi que nous l'exposerons un peu plus loin. La fixation du texte, c'est-à-dire la détermination d'un exemplaire seul recevable, seul propre à faire autorité et par conséquent à être reproduit par voie de copie, rentre dans la tâche considérable et systématique qu'ont effectuée les rabbins de l'époque en question. Elle en est même l'un des traits fondamentaux et essentiels, l'une des conditions préalables et indispensables. Tout se tient dans l'œuvre de ces docteurs juifs : la vocalisation, la ponctuation, la division du texte ne sont concevables ou du moins applicables que s'il y a entente complète et assurée sur la teneur des livres saints, jusque dans leurs moindres détails. C'est l'honneur de deux hébraîsants du xix« siècle, Justus Olshausen et Paul de Lagarde, d'avoir discerné et établi ce fait que tous les manuscrits hébreux de l'A. T. sont issus d'un original unique, et que celui-ci ne saurait être envisagé que comme le produit raisonné et voulu de l'activité des rabbins du v® au vni« siècle apr. J.-C.
Il importe en effet de savoir que le plus ancien manuscrit
connu de TA. T. ne remonte pas au delà du ix^ siècle apr. J.-C. Encore peut-il y avoir hésitation à son sujet, et son origine est-elle peut-être plus récente ; dans ce cas, le privilège de l'ancienneté reviendrait au célèbre manuscrit de Saint-Pétersbourg contenant les Douze prophètes et datant de 916 apr. J.-C. Les manuscrits du xi* siècle, et même ceux du xu« et du xui^, passent encore pour mériter le nom de manuscrits anciens.
Deux savants ont consacré leur temps et leur travail à coUationner, avec le plus grand soin, un nombre considérable de manuscrits de l'A. T. hébreu. Le premier en date est l'Anglais Kennicott (f 1783), dont l'ouvrage a paru à Oxford (1776-1780) ; il a comparé plus de 600 manuscrits, en consignant seulement les variantes relatives aux consonnes. Après lui est venu l'Italien de Rossi (f 1831), qui a publié à Parme le résultat de ses recherches (1784-1788) ; il a porté à 1346 le chiffre des manuscrits consultés par lui-même et par son devancier, et il a enregistré jusqu'aux variantes portant sur la vocalisation. Or cet ensemble colossal de travaux a donné un résultat qu'on peut qualifier d'insignifiant ou même d'à peu près nul. Les divergences signalées, même les plus importantes, ont trait tout au plus à l'emploi des consonnes voyelles {maires lectionis ; comp. plus haut, I, p. 46, et II, p. 378), ou bien elles attestent simplement la distraction ou l'erreur d'un copiste. De variantes qui méritent ce nom, de leçons différentes et dignes d'être prises en considération, il n'y en a point.
I 486. Ainsi, tandis que le texte du N. T. fourmille de variantes, celui de l'A. T. en est totalement dépourvu. Ainsi encore, tandis que les écrits de l'ancienne alliance remontent, quant à l'époque de leur composition, à des dates beaucoup plus antiques que ceux de la nouvelle alliance, ils nous sont parvenus sous une forme manuscrite beaucoup plus récente que ce n'est le cas pour les Evangiles et les Epttres. De ceux-ci, nous savons qu'il existe des manuscrits rédigés au iv«, au V* siècle apr. J.-C. ; il faut descendre encore 500 ans environ pour rencontrer le plus ancien manuscrit de la Bible hébraïque. Et chose curieuse, tandis que dans leur texte
original les livres de l'ancienne alliance ne se présentent à nous que dans des copies dont les plus antiques sont à peine vieilles de mille ans, leur traduction grecque, sans parler d'autres versions, nous a été conservée dans des manuscrits beaucoup plus anciens.
Peut-être demandera-t-on si l'absolue uniformité du texte hébreu, facile à constater sur tous les manuscrits existants, n'est pas un fait primordial et permanent. En d'autres termes, n'y aurait-il pas lieu d'admettre que le texte unique et concordant, arrivé jusqu'à nous, n'est autre chose que le texte primitif des livres, celui-là même qui est sorti de la plume des écrivains? Faire cette supposition, c'est prétendre que, dès le moment où les écrits de l'ancienne alliance ont été composés, ils ont été préservés de toute modification quelconque, au travers des vicissitudes de leur histoire et malgré la multiplicité des mains par lesquelles ils ont passé. En soi déjà, cette hypothèse est des plus invraisemblables, et pour la formuler, il faut entretenir, sur le compte des copistes, des illusions que la moindre expérience suffit à dissiper. Mais en outre elle est contredite par des faits concluants. Il y a, par exemple, le Penlateuque samaritain qui, sur nombre de points, diffère du Pentateuque tel que nous l'avons dans les Bibles hébraïques. Certaines de ces divergences peuvent, il est vrai, s'expliquer par des corrections volontaires qu'auraient effectuées les Samaritains... ou les Juifs; mais il est, en tout cas, d'autres variantes qui ne sauraient avoir cette origine. De même, la version des Septante suppose un texte hébreu original qui, dans une foule de passages, diffère plus ou moins sensiblement de celui que contient la Bible hébraïque, et l'on peut, dans une moindre mesure, faire la même remarque à propos des versions araméenne et syriaque. Sans doute, il faut tenir compte ici des divergences résultant du fait même de la traduction ; mais, dans le cas des Septante spécialement, on ne saurait se refuser à statuer, déjà dans l'original, des écarts très notables.
L'A. T. hébreu nous fournit d'ailleurs lui-même la preuve des divergences qui se sont glissées dans son texte. Nous y trouvons fréquemment des passages dits parallèles, c'est-à-
dire qu'on rencontre en deux endroits et qui se répètent. En voici quelques exemples : II Sam. 22 et Ps. 18; Es. 2 2-4 et Mich. 4 1-3 ; Es. 36-39 et II Rois 18 13-20 19 ; Jér. 52 et II Rois 24 18-25 30 ; Ps. 14 et 53. Les Chroniques renferment de nombreux morceaux qu'on lit également dans Samuel et les Rois, ou bien qui figurent aussi dans le livre d'Esdras-Néhémie ; ce dernier et les Chroniques contiennent des répétitions ; certaines portions du Psautier sont reproduites dans les Chroniques. Or la comparaison de ces nombreux parallèles montre, à n'en pas douter, qu'un très grand nombre de changements se sont introduits dans les textes* Quelques-uns peuvent être intentionnels, nous n'en disconvenons pas ; mais dans l'immense majorité des cas, on a simplement affaire à l'inévitable altération des textes par les copistes. Citons un exemple qui nous paraît particulièrement significatif par le fait même qu'il s'agit d'un passage relativement peu important, la généalogie de la famille de Saûl dans I Chron. 8 29-38 et 9 35-44. Si l'on compare ces deux péricopes, qui devraient être absolument identiques, on n'y compte pas moins de H divergences, dont 6 variantes proprement dites, 3 omissions dans 8, et 2 dans 9. Il est aisé de s'assurer qu'aucune d'entre elles ne saurait être due à la volonté de l'écrivain, mais qu'elles sont uniquement le fait des copistes. Ce qui est vrai de ce passage l'est également, à des degrés divers, des autres textes énumérés ci-dessus. Il va de soi que les divergences se perçoivent plus facilement et plus complètement quand on étudie l'original hébreu que lorsqu'on lit simplement l'une de nos traductions modernes; pourtant, même dans ce dernier cas, les différences ne manquent pas de frapper l'observateur attentif.
I 487. En dehors du contrôle fourni par les passages parallèles, il est encore d'autres indices qui permettent de constater les détériorations que le texte a subies en passant par les mains des copistes. Ainsi, dans Jos. 15 32, il est dit que les villes du territoire appelé le Négueb (c'est-à-dire le Midi) et appartenant à Juda étaient au nombre de 29 ; or si l'on compte les noms des localités énumérées, on en trouve près d'une quarantaine. De même, certaines erreurs évidentes
dans les chiffres doivent, selon toute vraisemblance, être imputées à la négligence des scribes. Ainsi dans II Sam. 15 7, on lit 40 là où il faut évidemment 4 ; ainsi encore il est probable que 42 ans est une faute dans II Chron. 22 2, et qu'elle ne remonte pas au Chroniste lui-même, car un fils n'est pas plus âgé que son père, et le passage correspondant de II Rois (8 26) indique 22 ans.
Enfin, il est de nombreux cas où l'exégète est conduit à reconnaître que le texte hébreu, sous sa forme officielle et pour ainsi dire stéréotypée, présente des inexactitudes, parfois de véritables impossibilités au point de vue de la grammaire, de la syntaxe, du vocabulaire. 11 n'est point toujours facile, ni même quelquefois possible de restituer par voie conjecturale le texte primitif ; on en est réduit aux tâtonnements, aux hypothèses plus ou moins incertaines, mais il est du moins une conviction qui s'impose, c'est que le texte a souffert et qu'il ne représente pas la leçon originale.
En présence de ces faits, il est indiscutable que les manuscrits hébreux de l'A. T. ont été, en beaucoup de points, modifiés, c'est-à-dire détériorés au cours des âges par les mains successives qui se les sont transmis et les ont reproduits. Toutefois, déjà longtemps avant les travaux de la Massore et l'adoption du remède radical consistant à rétablir de force l'unité du texte, des mesures moins extrêmes et pourtant efficaces paraissent avoir été prises pour prévenir des avaries ultérieures. C'est probablement à l'essor pris par l'organisation synagogale, sous le régime juif autonome des Maccabées et des rois hasmonéens, qu'il faut attribuer l'initiative et le succès de ces entreprises. L'examen du texte hébreu d'une part, l'étude des Septante d'autre part, prouvent que jusque peu avant l'ère chrétienne aucune mesure restrictive et préservatrice n'avait encore été adoptée. Mais au temps où s'épanouit le pharisaïsme et où s'exerça l'influence prépondérante des scribes et des docteurs, un changement semble s'être produit : la préoccupation d'assurer au texte sacré une certaine fixité prit naissance et porta des fruits. On peut en juger par le fait que l'original hébreu des versions araméenne et syriaque de l'A. T. doit avoir ressemblé d'assez près au texte
qui plus tard reçut la sanction officielle et définitive. Les traductions de la Bible en grec qui succédèrent à celle des Septante, et qui portent les noms d'Aquilas, de Théodotion et de Symmaque, se trouvent dans le même cas et autorisent la même conclusion. Plus tard encore, les travaux de Jérôme sont fondés sur un texte hébreu qui, sans être identique à celui des Bibles massorétiques, n'en diifère qu'à un faible degré.
Ainsi s'acheminait graduellement l'opération décisive qui fut pratiquée par les docteurs juifs, alors qu'éliminant tout manuscrit divergent, ils constituèrent ce qu'on a appelé l'archétype de la Bible hébraïque. Le texte de l'A. T. n'a, dès lors, guère plus d'histoire. Tout au plus peut-on décrire les principaux manuscrits existants, d'ailleurs parfaitement concordants, et signaler les plus anciennes et les plus importantes des éditions imprimées. En revanche, avant l'époque où furent consommées, par un coup d'autorité, l'unification et la fixation du texte, celui-ci a eu une histoire, assez mouvementée à coup sûr mais qu'on ne peut reconstituer qu'à grand'peine, parce que les témoins proprement dits, à savoir les manuscrits anciens, nous font absolument défaut. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre certaines personnes charitables, mieux intentionnées qu'elles n'étaient informées, nous féliciter de ce qu'il n'y a pas dans l'A. T. ces variantes qui donnent tant de besogne aux exégèles du N. T. Nous n'avons garde d'accepter ces félicitations, et nous nous estimerions heureux si nous disposions, pour les livres de l'ancienne alliance, des précieuses et abondantes ressources que procurent la confrontation des manuscrits et la comparaison des leçons. L'absence de variantes n'est un bien que lorsqu'on a le privilège d'être en possession du manuscrit original, tel qu'il est émané de l'auteur en personne. Mais quand l'ouvrage a été copié et recopié un grand nombre de fois et qu'il s'y est glissé de nombreuses incorrections, c'est un bonheur de rencontrer des manuscrits en nombre, de pouvoir les coUationner et de dégager ainsi le texte le plus vraisemblable. Voilà ce que ne peuvent faire, à leur très grand regret, ceux qui s'occupent de l'A. T. ; ils en sont ré-
doits à la critique conjecturale qui, bien que fort risquée et sujette à tomber dans Tarbitraire, devient pourtant inévitable et constitue un véritable devoir.
Il convient d'ailleurs de s'entendre : le terme de conjecture ne doit pas être mal interprété. Il ne s'agit pas d'hypothèses en l'air, de caprices et d'imaginations; la critique conjecturale est soumise à certaines règles, elle opère sur des bases déterminées. Il peut lui arriver de faire fausse route, quelquefois ou même souvent : ce n'est pas une raison pour qu'on la condamne à priori. Ceux-là mêmes qui la pratiquent ne se dissimulent point ses imperfections et ses dangers, mais ils se voient forcés d'y recourir et font de nécessité vertu. Et d'autre part ceux qui la combattent et qui soutiennent qu'il faut s'en tenir au texte massorétique sont quelquefois contraints d'abandonner leur principe et de procéder à une correction qui leur paratt s'imposer.
§ 488. Ce qui importe avant tout, c'est la méthode. Le critique doit se fonder sur certaines considérations qui lui assurent une base pour son travail. Lorsqu'il se trouve en présence d'un passage qui lui paraît offrir quelque insurmontable difficulté, il est tout naturellement conduit à supposer qu'une erreur involontaire a été commise par un copiste. La conjecture qu'il émettra sera d'autant plus acceptable qu'elle rendra mieux compte des circonstances qui auront occasionné la bévue commise. On peut, à cet égard, procéder à un classement des éventualités admissibles.
A. Le copiste peut avoir mal lu son modèle. Les lettres de l'alphabet hébreu se ressemblent parfois entre elles. L'exemple le plus frappant est celui du D (1) et de l'R (1) ; il n'est pas de commençant qui ne s'y soit laissé prendre, et, si cela arrive avec des textes imprimés, à plus forte raison la confusion se produira-t-elle sur des manuscrits. Dans les Nombres, il est fait mention à plusieurs reprises d'un chef gadite, nommé Eliasaph : dans 1 14, 7 42, 47, 10 20 son père est appelé Dëuel, tandis que pour le même personnage nous lisons dans Nombr. 2 14 RéueP. D'autres consonnes encore ont de%
* Je cite naturellement d'après l'hébreu. Dans la version Segond^ édition
formes très analogues, ainsi le Y (*»), le W (1), le Z (T) et le N (3, surtout sous la forme finale p, le H (n) et le Kh (n), le B (3) et le K (3). Il faut d'ailleurs se rappeler encore qu'avant l'adoption de l'écriture carrée, les livres de l'A. T. étaient rédigés dans la vieille écriture hébraïque, et celle-ci présentait des chances de confusion différentes, mais non moins réelles.
B. Le copiste peut avoir mal entendu la dictée qu'on lui faisait. Dans ce cas, ce n'est pas la forme des lettres, c'est leur son qui produit l'erreur. Les deux consonnes T (D et ]1), le K et le Q (3 et p), les diverses sibilantes et les diverses gutturales pouvaient être prises l'une pour l'autre. L'erreur était plus naturelle encore quand il s'agissait des lettres quiescentes.
C. Le copiste peut avoir sauté une lettre. Ainsi dans les deux passages parallèles I Chron. 9 5 et Néh. 11 5, le même personnage est appelé Asaja et Maaséja, deux noms qui, la vocalisation mise à part, ne diffèrent que par une seule lettre, M.
D. Le copiste peut avoir transposé deux lettres. Ainsi l'homme appelé Samlaï dans Esdr. 2 46 s'appelle Salmaî dans Néh. 7 48.
E. Le copiste peut avoir omis un mot entier. Les deux passages parallèles de I Chron. 8 29-38 et 9 35-44 (cités cidessus, II, p. 329, 550) en fournissent plusieurs exemples. Un autre cas célèbre est celui des fils de Samuel (comp. 1 Chron. 6 28 avec 1 Sam. 8 2; et voir plus haut, II, p. 327, n. 2); le nom de Joël ayant été négligé par un copiste, on lui a fabriqué un substitut artificiel, Vaschni, en se servant des lettres qui signifiaient « et le second ».
F. Le copiste peut avoir sauté toute une phrase. Cette faute se commet surtout lorsque deux phrases successives commencent ou finissent par le même mot ou par les mêmes mots. L'œil, après s'être porté sur le premier de ces groupes de lettres identiques, se fixe ensuite, quand il s'agit de poursuivre la copie, sur le second groupe et il en résulte qu'un
princeps de 1874, on trouve Réuel dans 10 20, ce qui a été corrigé, avec raison, dans les éditions ultérieures.
passage plus ou moins étendu est ainsi passé sous silence. C'est ce qui est arrivé, par exemple dans Jug. 16 13-14 ; voir plus haut, I, p. 289, n. 2, et comp. aussi II, p. 332, n. 1 et 346, n. 1. Le cas en question est celui qu'on nomme homoio' teleuton.
G. Le copiste peut avoir été trompé par la scriptio con-tinua dont il a été parlé plus haut (II, p. 536).
H. Le copiste peut avoir introduit dans le texte des gloses marginales explicatives : voir par exemple Jug. 3 22-23, Es. 7 17, 20, 8 7, etc. Ou bien telle phrase, sautée par inadvertance et rajoutée en marge, peut, dans une copie ultérieure, être rentrée dans le texte, mais au mauvais endroit : ainsi Deut. 1 2, dont la place véritable serait après le v. 19.
A cette liste de possibilités, on pourrait sans doute encore en ajouter d'autres, mais, telle qu'elle est, elle suffit pour prouver, avec les exemples à l'appui, que la correction de textes ne se fait point à l'aventure et que, si elle est délicate et souvent sujette à caution, elle ne s'en impose pas moins. Elle ne dénote point, comme on l'en accuse parfois, un manque d'égards ou de respect pour les écrivains bibliques. Bien au contraire, elle part de l'idée qu'on ne doit pas imputer à ces auteurs la responsabilité des contresens, des obscurités, des fautes de grammaire qu'on rencontre dans les textes. Il est plus plausible d'en attribuer l'origine aux copistes, et il vaut mieux chercher à restituer le sens primitif que de subir passivement les déformations survenues par la suite.
I 489. Pour les livres poétiques, on posséderait l'instrument le plus efficace pour reconstituer le texte original si l'on était au clair sur les règles de la métrique hébraïque. Il serait facile alors de supprimer les longueurs, de constater les lacunes et de chercher à les combler, enfin de rectifier la teneur des poèmes. Malheureusement les essais nombreux, parfois très ingénieux et pénétrants, qui ont été tentés pour démêler les principes qui régissaient en hébreu la composition poétique, n'ont pas encore abouti à des résultats suffisamment précis et qu'on puisse considérer comme définitifs. Il y a toutefois, hâtons-nous de le dire, d'importants progrès
réalisés à ce point de vue, et la reconstitution du texte des écrits poétiques en a déjà bénéficié.
De plus, la critique conjecturale, quand il s'agit du texte de TA. T., n'est pas aussi complètement dénuée de ressources auxiliaires que l'absence de variantes proprement dites pourrait le faire supposer. Pour la Thora, tout au moins, elle peut recourir au Pentateuque samaritain. Sans doute, il convient, en employant ce document, d'être sur ses gardes et de se souvenir que certaines divergences peuvent tenir à des préoccupations particularistes. Ainsi dans Deut. 27 4 le texte samaritain substitue le Garizim à l'Ebal du texte massorétique, et dans le même chapitre, 11-13, il intervertit le rôle assigné à ces deux montagnes. On explique communément ce fait de la manière suivante : les Samaritains, après avoir fait choix du Garizim pour être leur montagne sainte et y avoir bâti leur temple, auraient rectifié le texte de la Thora pour donner au Garizim la place prééminente. Il est vrai qu'on pourrait suggérer l'interprétation inverse et prétendre que ce sont les Juifs qui ont effectué la transposition pour faire pièce à ceux qu'ils considéraient comme des schisma tiques. Quoi qu'il en soit, dans l'une et dans l'autre hypothèse, le changement est volontaire. Mais, dans l'immense majorité des cas, les variantes du texte samaritain n'ont pas ce caractère intentionnel, et sur leur nombre — il y en a environ 6000, — il en est qui certainement offrent une leçon préférable. Par exemple, dans Gen. 4 s, après les mots : «. Et Gain dit à Âbel son frère », le samaritain a : « Sortons aux champs », ce qui manque dans l'hébreu; les Septante ont aussi ce membre de phrase ^ Dans les généalogies des ch. 5 et 11 de la Genèse, les chiffres indiqués par le Pentateuque samaritain diffèrent de ceux qu'on lit dans la Bible hébraïque ainsi que de ceux des Septante, et pourraient bien être les plus authentiques, surtout au ch. 5. D'autres divergences ont un caractère doctrinal : le samaritain substitue systématiquement les angélophanies aux théophanies de l'hébreu, et sur ce point-
' Nos versions éludent la difficulté et masquent la lacune de l'hébreu en substituant « Gain parla » à « Gain dit » ; mais cette traduction est injustifiée.
là il ne paraît pas qu'il faille lui attribuer la priorité. D'une façon générale, il faut user d'une grande prudence en utilisant ce document, en raison même de sa provenance; mais il serait fâcheux, il serait même absurde de se priver à priori des lumières qu'on peut en tirer. Un fait curieux, qui n'est point sans portée, mais qui n'a point encore été suffisamment expliqué, c'est que le Pentateuque samaritain, dans bon nombre de ses leçons divergentes, se rencontre avec la version des Septante.
Cette traduction, du reste, grâce à son antiquité, constitue également une aide précieuse pour la critique du texte de l'A. T. Il vaudrait encore bien mieux, cela va sans dire, que nous eussions entre les mains les manuscrits originaux dont se sont servis les traducteurs alexandrins. Mais, une fois que nous devons nous en passer, nous pouvons du moins dans une large mesure les reconstituer d'après la version qui les reproduit. Nous reviendrons plus bas sur la traduction des Septante et ses caractères distinctifs.
Jusqu'ici nous avons étudié les accidents survenus, au cours des âges, au texte de l'A. T. par la faute des copistes ; c'est ce qu'on peut appeler les changements involontaires. Il en est d'autres qui ont été au contraire le résultat d'une volonté. En d'autres termes, le copiste peut forl bien avoir fait une correction de propos délibéré afin d'introduire ce qui lui semblait être une amélioration. Quiconque a corrigé des copies manuscrites ou des épreuves d'imprimerie sait qu'il arrive aux scribes et aux typographes, avec d'excellentes intentions, de dénaturer le sens d'un passage. Ainsi, lorsqu'il y a plusieurs verbes qui se suivent sans que les sujets soient énoncés, il peut en résulter de l'ambiguïté ; le copiste, pour y remédier, insérera un sujet et risquera de se tromper^. La comparaison du texte hébreu avec celui des Septante fait à diverses reprises constater des cas de ce genre. Il importe, en les
* Les traducteurs en fout quelquefois autant. Ainsi dans II Rois 3 8, il y a deux fois : « Et il dit ». La version Segond donne Joram comme sujet au second de ces verbes. Il serait tout aussi légitime — et à mon sens préférable, — de faire de Joram le sujet du premier verbe et par conséquent de Josaphat le sujet du second.
5d8 histoire du texte
examinant, de rechercher et de déterminer le mobile auquel le copiste a obéi. Quelquefois d'ailleurs ce n'est pas simplement affaire individuelle : certains changements volontaires sont dus à la pression qu'exerce la coutume à un moment donné. Ainsi, à une époque que l'on ne saurait préciser, l'usage parait s'être établi de ne plus prononcer le nom détesté et méprisé de Baal, et de le remplacer par l'expression < la honte » (en hébreu : Boscheth). C'est ainsi que les Septante ont fj aiaxomj^ dans I Rois 18 19, 25 et rà npoaoX" Ouyfjta dans 1 Rois 11 33. Cette substitution a été pratiquée jusque dans le texte hébreu des livres de Samuel, où les noms d'Ischbaal, Meribbaal, Jerubbaal sont devenus Ischboscheth, Mephiboscheth, Jerubboscheth *. En revanche dans les Chroniques et dans les Juges, cette modification n'a point été effectuée. Le même nom de Baal a également disparu du nom d'un fils de David (11 Sam. 5 16 ; comp. I Chron. 3 8, 14 7) ; dans ce cas-là c'est le nom de Dieu (El), qui a remplacé celui qu'on voulait éliminer^. On peut classer dans une catégorie analogue certains passages où il est parlé de l'arche, et où le texte primitif portait vraisemblablement la mention de l'éphod. Tel parait être le cas de I Sam. 14 18 (comp. en effet I Sam. 7 1, Il Sam. 6 i) et de I Rois 2 26 (comp. 1 Sam. 23 6 ; voir toutefois II Sam. 15 29). Il est naturellement très difficile d'arriver sur ces points-là à des conclusions quelque peu sûres.
I 490. L'exposé ci-dessus est destiné à prouver que l'on commettrait une grave erreur en s'imaginant que le texte de l'A. T. se soit conservé intact et qu'il ne présente aucune trace de défectuosité. 11 ne faudrait pourtant pas tomber dans l'extrême opposé et prétendre que les livres de l'A. T. nous sont parvenus complètement défigurés et dans une condition
^ Ainsi s'explique, selon toute apparence, le t^ B&oiX de Rom. 114.
' Pour ce dernier, la vocalisation massorétique (II Sam. 11 21) est Jerubbéscheth (voir en revanche I Sam. 12 11). Quant à Meribbaal^ on ne s'est pas borné à en faire Meribboschetb, on a poussé plus loin la transformation, probablement avec une nuance péjorative. Ck)mp. plus haut, I, p. 326, n. 1» 329, n. 1, II, p. 379.
3 Voir plus haut, I, p. 326, n. 1, II, p. 334, n. 1, p. 380.
à peu près irrémédiable. Sans doute on peut y relever de nombreuses incorrections; les retouches, les remaniements, les annotations ne leur ont point fait défaut. Mais en somme, si Ton considère l'antiquité de ces écrits et les vicissitudes par lesquelles ils ont passé, on peut encore se féliciter de l'état dans lequel ils se présentent à nous. Un indice favorable qu'on peut relever dans ce sens, c'est le fait que dans les portions de la Genèse et du Psautier où le nom de Yahvé est systématiquement évité, les copistes ne l'ont que très rarement introduit par mé^rde ; ce détail parle en faveur de leur exactitude, ou du moins il atteste qu'on soumettait leur œuvre à une certaine surveillance. La comparaison du texte de l'A. T. avec les inscriptions de Méscha et de Siloé paraît aussi attester qu'on l'a moinst « modernisé » qu'on ne pourrait le craindre.
Au surplus, on peut dire qu'il est dans le tempérament juif, tel qu'il s'est formé à l'époque des scribes et des pharisiens, de se montrer soigneux des détails, minutieux et même méticuleux. Le Talmud renferme des recommandations à l'adresse des écrivains chargés de recopier les livres saints ; il les exhorte par exemple à ne pas confondre les lettres qui se ressemblent, et il prescrit la défiance à l'égard des copistes qui ne seraient pas juifs. Les préoccupations religieuses des juifs ont certainement eu pour résultat de leur inspirer un zèle croissant pour la conservation de leur texte sacré. En outre, un mobile d'un autre ordre est venu agir dans le même sens, à savoir la réaction contre la version des Septante. Les juifs d'Asie, palestiniens et babyloniens, se trouvaient en opposition fréquente avec leurs coreligionnaires alexandrins, et cette tendance ne fit que s'accentuer lorsque l'Eglise accorda sa faveur aux Septante. Au début de l'ère chrétienne, nous voyons encore des juifs de Palestine, tels que Josèphe et les écrivains apostoliques, se servir couramment de la traduction grecque et y prendre leurs citations. Mais le changement ne tarda pas à se produire, et le judaïsme témoigna à la fois son antipathie pour la version alexandrine et son attachement de plus en plus exclusif et servile pour le texte hébreu. De là les travaux des rabbins^
fixant défiaitivement le texte de TA. T. et Tentourant de tout un ensemble de remarques. Cette œuvre porte le nom de Massore, terme dérivé du verbe araméen mesar, transmettre, et signifiant par conséquent tradition. Quant aux auteurs anonymes qui ont collaboré à cette tâche, le judaïsme les appelle les « maîtres de la Massore > ; nous les nommons communément les massorètes, et le texte hébreu, tel qu'ils Tont établi, texte massorétique.
L'œuvre de ces rabbins du v* siècle et des siècles suivants se décompose en trois. En premier lieu, ils ont fixé le texte d'une façon désormais invariable ; toutefois leur travail dans ce domaine n'est pas une complète innovation, car déjà avant eux la tendance avait prévalu, comme il a été dit plus haut, de donner au texte de l'A. T. une fixité plus grande. En second lieu ils ont muni ce texte du système complexe des voyelles et des accents; celte entreprise s'est même faite parallèlement en Palestine et en Babylonie, d'après deux systèmes différents dont l'un a fini par remporter sur l'autre une victoire décisive (voir plus haut, I, p. 48-49). En troisième lieu enfin, ils ont accompagné le texte de nombreuses annotations, et c'est ce dernier champ d'activité des massorètes qu'on désigne habituellement, d'une façon plus spéciale, sous le nom de Massore. Naturellement ces observations n'ont pu être recueillies et formulées qu'après la fixation et la vocalisation du texte ; elles représentent donc, chronologiquement parlant, le dernier fruit du labeur des massorètes. Nous allons énumérer quelques-unes des classes dans lesquelles on peut faire rentrer les remarques enregistrées dans les notes massorétiques.
§ 491. Le manuscrit adopté comme archétype par les autorités juives et destiné à être désormais reproduit à l'exclusion de tout autre présentait certaines particularités d'ordres divers et d'importance inégale ; il s'agissait de les faire passer sans faute dans toutes les copies, et pour cela de les signaler et si possible de les expliquer.
De ce nombre sont les points extraordinaires. Certaines lettres du texte hébreu sont surmontées d'un point: tantdt c'est le cas de toutes les lettres d'un mot, tantdt seulement
d'une lettre isolée. On peut chercher à s'expliquer ce fait de diverses manières, en supposant par exemple que dans le manuscrit modèle ces points indiquaient qu'un mot, une lettre devaient être biffés, ou bien au contraire qu'ayant été biffés à tort, ils devaient être rétablis * ; peut-être aussi ces signes distinctifs dénotaient-ils certaines hésitations provenant de causes variées. Les rabbins, comme nous l'apprennent le Talmud, les midrasch et saint Jérôme, s'évertuaient à donner des interprétations de ces points, fondées sur l'allégorie ou sur de singulières considérations théologiques.
Une autre particularité, ce sont les lettres majuscules et minuscules. 11 ne faut pas entendre par là des caractères de forme différente, mais simplement des lettres d'une autre dimension que le texte habituel, les unes plus grandes, les autres moindres. Les majuscules sont au nombre d'une trentaine. Certaines d'entre elles, comme la première lettre de la Genèse et des Chroniques, se justifient tout naturellement par leur position au début d'un livre. Les rabbins ne se sont pas contentés d'une explication aussi simple, et en ont cherché une autre plus raffinée*. Une autre majuscule se rencontre dans un mot de Lév. 11 42; c'est, affirme-t-on, la lettre du milieu du Pentateuque. On en trouve encore d'autres (voir par exemple Deut. 18 13, 32 6, Ps. 80 16, 84 4, Ruth 3 13), qui proviennent peut-être d'une correction : quand, à une lettre fautive déjà écrite, on en superpose une autre, celle-ci est volontiers plus forte, plus grosse. Les minuscules sont un peu moins fréquentes ^. Leur petitesse tient sans doute au fait qu'omises par mégarde, elles ont été ensuite réintroduites dans le texte entre deux lettres déjà écrites.
' Il y a dans FA. T. une quinzaine d'exemples de points extraordinaires. Voici quelques passages où on les rencontre : Gen. 18 9, 19 33, 37 12^ Nombr. 3 39, 9 10, 21 30, Ps. 27 13.
' La première lettre de la Genèse est un beth dont la valeur numérique est 2 : il y aurait là une allusion à la double création du ciel et de la terre. La première lettre des Chroniques, initiale du nom d'Adam, est un aleph, dont la valeur numérique est 1 : allusion au fait qu'Adam est le premier homme.
' Voir entre autres Gen. 2 4 (où les rabbins font intervenir un rapprochement avec le nom d'Abraham), 23 2, 27 46^ Ps. 27 5, Prov. 28 17. niTB. A. T. II. 36
Les lettres dites suspendues peuvent également devoir leur origine à une omission réparée après coup (voir par exemple Job 38 13, 15). Toutefois celle de Ps. 80 14 passe pour être la lettre du milieu du Psautier. Et quant au noun suspendu de Jug. 18 30, il paratt procéder du désir de transformer Moïse en Manassé (comp. plus haut, I, p. 134, 303, n. 1). Mentionnons enfin les lettres dites inversées ; ce sont toujours des noun. On ne les rencontre qu'en deux endroits : 1° dans Ps. 107 23-28, 40, et 2* dans Nombr. 10 34-36. Dans ce dernier cas, l'intention paraît avoir été de mettre en quelque sorte ce passage entre crochets, soit pour marquer son importance, soit pour indiquer qu'il ne se lie ni à ce qui précède, ni à ce qui suit (comp. plus haut, I, p. 75, n. 3). Les rabbins ont découvert une autre interprétation ; d'après eux, ces lettres retournées signifient que, devant Israël, les ennemis tournent le dos et s'enfuient. Quant au Ps. 107, l'origine des sept lettres renversées qui s'y trouvent ne s'explique pas aisément. Les éditions ordinaires de l'A. T. les omettent d'ailleurs.
Ces particularités sont déjà, sinon toutes, du moins plusieurs d'entre elles, mentionnées dans le Talmud, ce qui prouve leur ancienneté: lors des travaux des massorètes (v«-viii« siècles) elles existaient déjà, et ont été toujours reproduites systématiquement. On peut en conclure que le choix du manuscrit archétype, qui forme le premier acte de l'œuvre complète accomplie par les rabbins, a certainement précédé l'époque des massorètes proprement dits. Quelquesuns en font même remonter la date jusqu'au règne d'Adrien, au moment de la grande insurrection juive de Bar-Kokba et du célèbre rabbin Akiba; il existe une tradition, très postérieure, il est vrai, d'après laquelle un manuscrit unique de l'A. T. hébreu aurait été sauvé lors de la prise sanglante de la citadelle de Béther, en 135. Même en supposant qu'il y ait là une certaine exagération, il demeure en tout cas possible et à certains égards probable que dès le ii« ou le m* siècle de l'ère chrétienne, un manuscrit déterminé de l'A. T. a joui d'une sorte de primauté, devenue par la suite une souveraineté exclusive.
§ 492. Les opérations des massorètes, dont il nous reste à parler, portent un caractère qui, comme on peut s'y attendre, n'a rien de créateur, de novateur. Au contraire, leur nature, leur raison d'être et leur but sont essentiellement conservateurs. 11 s'agissait de veiller avec anxiété sur le maintien du texte consacré, traditionnel et ofiiciel. On peut grouper sous quatre chefs les renseignements contenus dans les notes massoré tiques.
i^ Malgré le respect quasi superstitieux qu'inspirait aux massorètes le texte de l'A. T., il ne leur a pas été possible de méconnaître la nécessité d'y apporter certaines corrections, tantôt pour le rendre intelligible, tantôt pour l'adapter à la lecture à haute voix. Us ont été amenés ainsi à distinguer entre le ketib (scriptuniy ce qui est écrit) et le qeri {lectum ou legendum^ ce qui est lu ou ce qu'on doit lire). Ils ont trouvé, par exemple, qu'il y avait dans le texte certaines consonnes superflues, parfois même des mots entiers de trop : ils ont alors eu soin de noter qu'on devait les omettre à la lecture et ne les ont pas munis de points-voyelles. Réciproquement, il leur a paru qu'il manquait, ici et là, telle lettre ou tel mot indispensable : ils ont indiqué qu'il fallait le suppléer, et, laissant à cet effet dans le texte un espace vide, ils se sont bornés à y inscrire la ou les voyelles nécessaires pour prononcer la syllabe ou le mot absent. D'autres fois encore, constatant l'urgence de remplacer une lettre du texte par une autre, peut-être même deux ou trois lettres par deux ou trois autres, ils ont formulé en note la correction qu'ils estimaient devoir adopter. Ce qui caractérise toutes ces opérations, c'est que le texte des consonnes demeure absolument intact : nul n'ose y introduire le moindre changement, et l'on se contente de suggérer discrètement, dans les annotations, qu'il faut se résigner à une modification ^
Ces qeri ne sont donc point des variantes, ce sont des rectifications, jugées nécessaires par les rabbins. Il en est,
^ DaDS le premier des trois cas énoncés ci-dessus, la Massore a : ketib vélo qeri (scriptum sed non legendam) ; dans le second elle a : qeri vélo ketib {legendam sed non scriptam) ; enfin dans le troisième elle met simplement : qeri (legendam). Les mots ketib et qeri sont araméens.
sur le nombre, qui nous paraissent justifiées, et d'autres au contraire où nous donnons résolument raison au ketib ; parfois les deux leçons sont parfaitement équivalentes.
Il est encore une autre sorte de qeri. Lorsque le texte renferme une expression trop crue, de nature à blesser les convenances, on y substituait, à la lecture, un terme euphémique, et les massorètes ont toujours eu soin de l'indiquer en note. Une correction analogue, procédant de la crainte de prononcer le nom de Dieu, c'est le remplacement constant du tétragramme sacré (Yahvé) par le mot Adonayj Seigneur. Les voyelles qui accompagnent dans le texte les consonnes du tétragramme sont celles d'Adonai/y et de là est née, par erreur, la forme hybride et injustifiable Jéhova*. L'A. T. renfermant plusieurs milliers de fois le mot Yahvé, les massorètes ont considéré que le changement en Adonay était convenu une fois pour toutes, et se sont dispensés d'insérer à chaque fois la note qui le signale. C'est ce que l'on appelle un qeri « perpétuel >. Il y en a encore d'autres exemples, se rapportant à la lecture des mots Jérusalem et Issacar, et à certaines particularités graphiques du Pentateuque, dont nous avons parlé plus haut (I, p. 271).
I 493. 2® Les massorètes ont parfois, mais rarement, enregistré des variantes. 11 faut distinguer ici entre celles qu'ils ont remarquées eux-mêmes dans les manuscrits et celles dont ils doivent la connaissance à une tradition antérieure. Les premières sont très insignifiantes, elles ne portent que sur les voyelles et les signes de ponctuation. Leur intérêt et leur portée sont minimes. Les autres ont une importance un peu plus grande ; encore ne faut-il pas se l'exagérer. Elles sont d'ailleurs en nombre très restreint, et se partagent en deux catégories, ittour sopherim {ablatio scribarum) et tikkoun sopherim (correct io scribarum). Les cas à^ ittour sont en tout au nombre de cinq dans l'A. T. : ils consistent dans la suppression d'un vav. Les cas de tikkoun sont un peu plus nombreux et plus importants ; ils consistent en modifications
* Lorsque, dans le texte, le mot Adonay, comme cela arrive souvent, précède le tétragramme, on donne à ce dernier les voyelles du mot Elohim, Dieu, et on lit Adonay Elohim, pour éviter une répétition.
du texte, indépendamment de la vocalisation. Aucune de ces variantes ne va bien profond et n'influe d'une façon sensible sur Finterprétation.
Ajoutons encore qu'après la clôture des travaux massorétiques proprement dits, toute préoccupation relative à la constatation de certaines variantes ne s'est pas éteinte immédiatement. C'est d'ailleurs sur le terrain de la vocalisation que s'est poursuivie cette controverse, si l'on peut employer ce terme qui est presque trop fort pour caractériser un débat aussi circonscrit. Il y a eu, dans ce domaine, des tendances divergentes dans les deux centres de culture juive, celui de Tibériade et celui de Soura en Babylonie. Plus tard encore, au X* siècle, apparaissent les noms de deux rabbins célèbres, Ben-Ascher et Ben-Nephthali, le premier palestinien, le second babylonien. Les systèmes de ces deux champions rivaux présentaient certaines dissemblances ; c'est celui de Ben- Ascher qui a prévalu et qui est devenu la doctrine orthodoxe du judaïsme en matière de vocalisation.
3^ La Massore enregistre aussi, avec le plus grand soin, toutes les particularités du texte et attire expressément sur elles l'attention du lecteur. Nous entendons par là non pas seulement les points extraordinaires, les lettres majuscules et minuscules, suspendues ou inversées, mais encore de nombreux détails relatifs à la vocalisation, à l'emploi de telle ou telle voyelle, brève ou longue, à la pause, aux accents, à la présence ou à l'absence d'un signe de ponctuation, etc. C'est donc une sorte de commentaire perpétuel, ne laissant passer aucune des remarques que suggère l'état du texte.
4** Les massorètes se sont enfin livrés à des calculs variés et prolongés sur toutes sortes de sujets concernant le texte biblique. Ils ont compté le nombre des lettres de l'A. T. tout entier et sont arrivés au chiffre de 815280. Sur ce nombre, il y a 42377 aleph, 38 218 beth, 29537 guimeL etc.; la lettre la plus fréquente est le menij dont il y a 77 778, et la plus rare le teth^ qui ne revient que 11052 fois. Les calculs massorétiques ont aussi porté sur le nombre des mots et des lettres que contient chaque livre biblique; pour chacun, le mot du milieu et la lettre du milieu ont été soigneusement
notés. Puis on a compté les versets * : les massorètes en ont trouvé 23206. Voici quel est, pour chaque livre du Pentateuque, le nombre des versets, ainsi que le verset du milieu.
Genèse : 1534. — 27 40.
Exode : 1209. — 22 î8.
Lévitique: 859. — 15 7.
Nombres : 1288. — 17 5.
Deutéronome: 955. — 17 lo.
Les massorètes ont encore remarqué que le plus long verset de la Bible est Jër. 21 7, qui a 42 mots et 160 lettres. Ils ont compté que samek est la lettre qui se présente le plus rarement au commencement et à la fin des mots. Bref, ils ont dénombré tout ce qui pouvait, dans le texte de FA. T., faire l'objet d'une addition. Tout ce travail nous apparaît comme peu important, pour ne pas dire futile. 11 n'y a pas moins quelque intérêt à le signaler, quand ce ne serait qu'à titre d'indice sur la mentalité des massorètes et comme preuve des soins minutieux dont ils ont entouré le texte biblique.
Où se trouvent tous ces renseignements ? Pour répondre à cette question, il faut commencer par distinguer entre la grande Massore, recueil très étendu et très complet, qu'on ne trouve pas dans les Bibles hébraïques ordinaires, et la petite Massore, beaucoup plus restreinte, insérée en général dans les éditions usuelles, mais parfois encore abrégée et partielle. Il semblerait naturel de penser que la petite Massore est un extrait de la grande, mais cette explication simple et plausible ne saurait être maintenue lorsque l'on constate que la petite Massore renferme des éléments étrangers à la grande. Il faut donc admettre que, quoique apparentées l'une à l'autre, ces deux œuvres sont pourtant de provenance différente.
Une partie des données massorétiques accompagne, sous forme de notes, le texte biblique : c'est ce qu'on nomme la Massore marginale. Le reste se trouve à la suite de chacun des livres : c'est la Massore finale.
^ Mon ancien maître, le professeur Segond, nous disait dans son cours avoir refait ce calcul et avoir obtenu 23 212.