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CHAPITRE III Les Versions de rAncien Testament

I 494. 11 y aurait un ouvrage entier à écrire sur les traductions de la Bible, ou plutôt on composerait aisément plusieurs livres sur ce vaste et important sujet. Nous nous bornerons à quelques indications sommaires, dans le but dWienter nos lecteurs, et non point avec la pensée de faire un exposé complet : ici, plus qu'ailleurs encore, une semblable tentative serait en contradiction avec notre dessein.

J. Les versions grecques.

Des versions grecques de TA. T. et même de toutes les traductions bibliques en général, la plus ancienne et la plus importante est celle qu'on nomme la version alexandrine ou version des Septante. La première de ces désignations est la plus recommandable, parce qu'elle a un caractère vraiment scientifique ; la seconde est pourtant la plus communément usitée et il serait difficile d'en faire complètement disparaître l'emploi. Elle présente un réel inconvénient, celui de procéder d'une donnée légendaire. Il existe en effet un document qui a la prétention de décrire les origines de celte version. C'est une lettre, censée écrite par un Grec, Aristée, vivant à la cour de Ptolémée II Philadelphe (284-247), et adressée par lui à son frère Philocrate. Il y rapporte les faits suivants. Le célèbre Démétrius de Phalère aurait conseillé à Ptolémée de faire faire une traduction grecque des livres sacrés des Juifs. A cet effet, le roi se serait efforcé de conquérir la reconnais-

sance et la faveur des Juifs, en accordant la liberté à tous les esclaves de leur nation qui se trouvaient en Egypte, et il y aurait réussi. En réponse à Tenvoi d'une députation royale à Jérusalem, de laquelle faisait partie Âristée, le grand prêtre aurait fait partir pour l'Egypte 72 hommes, 6 de chaque tribu, et leur aurait remis un exemplaire complet des Saintes Ecritures en hébreu, écrit en caractères d'or. Réunis dans un bel édifice, dans l'île de Pharos, les 72 Juifs auraient achevé en 72 jours la traduction intégrale de l'A. T., Démétrius fonctionnant comme secrétaire. L'œuvre une fois terminée, on aurait convoqué < la multitude des Juifs », Démétrius aurait donné lecture de la traduction, accueillie par des applaudissements unanimes, et Ptolémée ravi aurait comblé les traducteurs des plus riches présents.

Philon fait un récit analogue. Il ne nomme pas Aristée, ni par conséquent la lettre que celui-ci aurait écrite, mais il s'accorde avec elle sur tous les points principaux, et ajoute encore certains détails. Ainsi il rapporte que, sous l'influence d'une inspiration d'en haut, les traducteurs ont toujours été pleinement d'accord entre eux ; il ajoute aussi que de son temps on célébrait chaque année une fête, dans l'île de Pharos, en souvenir de l'événement en question.

Josèphe cite expressément Aristée et reproduit sa narration. Dès lors, la tradition, solidement établie, se transmet d'un Père de l'Eglise à l'autre, et reçoit au fur et à mesure des enjolivements variés. Justin Martyr réduit le chifi*re des traducteurs de 72 à 70 ; il raconte qu'on les enferma dans 70 cellules distinctes, qu'ils firent chacun de son côté la traduction complète de l'A. T., et qu'au bout d'une période identique pour tous, ils produisirent les résultats de leurs travaux, absolument concordants et sans différence aucune. On rencontre les mêmes données chez Clément d'Alexandrie, chez Irénée, chez Augustin. Epiphane maintient le chiffre de 72, et place les traducteurs deux par deux dans 36 cellules. Tandis que, d'après la lettre d' Aristée et de Philon, les livres traduits pourraient n'être que ceux du Pentateuque, les Pères n'hésitent pas à étendre l'opération à tout l'A. T. ; tels d'entre eux y font même rentrer les Apocryphes.

C'est un savant anglais, Hody, qui, dans un livre publié à Oxford en 1705, a eu le mérite de démontrer le caractère purement légendaire du récit contenu dans PEpître d'Aristée, et d'établir du même coup Tinauthenticité de cette dernière. Les prétendus faits rappelés ci-dessus constituent un tissu d'impossibilités : c'est là un résultat universellement admis. Ainsi il faut mettre de côté non seulement Aristée, mais aussi les témoignages de Philon, de Josèphe et des Pères.

La question se complique encore du fait qu'il existe un autre document, conservé par Eusèbe, au moins d'une façon fragmentaire. C'est l'écrit d'un Juif, nommé Aristobule, qui vivait vers le milieu du ii* siècle av. J.-C., sous Ptolémée VI Philométor (180-146). D'après ce témoignage aussi, Ptolémée II Philadelphe et Démétrius de Phalère auraient été mêlés en quelque manière à l'œuvre de traduction des livres sacrés des Juifs ; toutefois les autres détails de la légende ne reparaissent pas ici. L'inauthenticité de l'écrit d'Aristobule n'est pas aussi généralement reconnue que celle de la lettre d'Aristée ; cependant la grande majorité des critiques la considèrent comme une contrefaçon, et quelques-uns la croient d'origine chrétienne. Il est pourtant des auteurs, en petit nombre, qui admettent la crédibilité de ce document. Le trait le plus saillant de la conception représentée par ce récit, comme du reste aussi par la légende d'Aristée, c'est que l'idée de traduire en grec les livres de l'A. T. serait venue du dehors, et n'aurait pas pris naissance dans les besoins religieux du judaïsme alexandrin : ce serait un monarque païen qui, sur le conseil d'un Grec éminent, aurait donné la première impulsion. On peut défendre la justesse de ce point de vue, et affirmer, comme le fait en particulier Wellhausen, que les exigences liturgiques n'imposaient pas du tout la traduction de la Bible en grec, et que dans le culte une interprétation orale suffisait pleinement.

§ 495. Il règne, comme on le voit, une certaine obscurité sur ce sujet des origines premières de la version grecque alexandrine. Ce qui paratt en tout cas démontré, c'est que l'A. T. n'a pas été traduit d'emblée dans son ensemble, et que la version des divers livres n'a pas été exécutée d'après

un plan systématique et d'une façon homogène. II est extrêmement probable que la traduction grecque du Pentateuque a précédé tout le reste ; puis est venue sans doute celle des Nebiim. Nous savons, par la préface du petit-fils du Siracide que, vers 130 av. J.-C, il existait une version grecque, non seulement de la Loi et des Prophètes, mais encore de livres formant une troisième catégorie. Il est naturellement impossible de déterminer lesquels des Ketoubim étaient alors déjà traduits et lesquels ne Tétaient pas encore.

Ce qu'il faut relever, c'est la variété que Ton constate dans la manière dont les divers livres ont été traduits. Même la version du Pentateuque est loin de présenter un caractère d'unité, et cette diversité s'accentue encore dans les autres livres. Tantôt les traducteurs ont procédé avec un littéralisme excessif, reproduisant l'original presque mot à mot ; c'est le cas des Chroniques, de l'Ecclésiaste, du Cantique. Tantôt ils ont, au contraire, usé d'une grande liberté, comme par exemple dans Esdras, Esther, Daniel. Les mêmes termes ne sont pas rendus systématiquement dans les différents livres. Ainsi dans le Pentateuque et dans Josué les Philistins s'appellent (PoÀurruifi et partout ailleurs 'AÀÀ6<pt)Xoi. La Pâque est habituellement Tzd^rxa, mais dans les Chroniques (paaéx. Un Tékoïte se dit dsxœt dans les Chroniques, dexohrjs dans Samuel et les Rois. Les passages parallèles sont rendus d'une façon indépendante, avec de sensibles divergences ; ainsi Es. 2 2-4 et Mich. 4 i-3, etc. Il est vrai que jusque dans un seul et même livre on rencontre des inconséquences, et qu'il ne faut pas trop se hâter de statuer deux traducteurs différents dès qu'on signale quelque fait de ce genre. Cependant il paraît certain que les livres bibliques ont été traduits dans des conditions très variées et de façon à donner des résultats très inégaux. Certaines traductions sont vraiment bien réussies, on peut même dire élégantes ; d'autres au contraire laissent fortement à désirer. Le Httéralisme chez un traducteur ne vient pas toujours d'une préoccupation de fidélité scrupuleuse : il résulte plus fréquemment du fait que l'interprète, comprenant mal ou ne comprenant pas du tout le sens de l'original, se borne à le reproduire mécaniquement.

En outre, il ne faut pas perdre de vue que la version alexandrine a été faite d'après des textes originaux qui n'étaient point identiques à ceux de la Bible hébraïque telle que les massorètes nous Font transmise. Les divergences sont souvent considérables. Nous ne parlons pas seulement des adjonctions que les Septante ont faites à certains livres canoniques, comme Daniel et Esther, ni des interversions dans Tordre des chapitres (livre de Jérémie), ni des suscriptions différentes (Psaumes, Lamentations): tout cela a un caractère plutôt extérieur. Mais, ce qui a une portée plus considérable, ce sont les désaccords constatés dans la teneur même du texte. Dans certains livres, comme Jérémie, les Proverbes, Job, ce phénomène est particulièrement frappant. On a beau faire la part des libertés prises par les traducteurs, disons même de leur désinvolture, si l'on veut: il n'est pas possible de tout mettre sur leur compte et il est certain que l'hébreu original de la version alexandrine différait, suivant les livres, d'une façon très sensible du texte que nous appelons palestinien.

Il n'est pas possible de fixer la date précise à laquelle la version grecque des livres de l'A. T. s'est trouvée complète. On peut toutefois supposer qu'elle était achevée au début de l'ère chrétienne, c'est-à-dire à l'époque où écrivait Philon. Celui-ci s'en sert constamment, et plus tard Josèphe a fait de même. C'est également à la version des Septante que recourent essentiellement, pour les citations bibliques, les écrivains du N. T. Les Evangiles de Marc et de Luc, les Epttres de Pierre et celle aux Hébreux citent exclusivement d'après elle. En revanche Matthieu et Jean, ainsi que Paul, font parfois emploi du texte hébreu, mais ce n'est qu'exceptionnellement : les Septante prédominent fortement. D'après le calcul de Kautzsch, Paul cite l'A. T. 82 fois selon les Septante (34 fois textuellement, 48 fois librement) et 2 fois seulement selon le texte hébreu (pour deux passages de Job).

L'usage des Septante s'est perpétué dans l'Eglise chrétienne, et, par contre-coup, les juifs l'ont abandonné, en se rattachant plus étroitement au texte hébreu ou bien encore en adoptant une traduction grecque très littérale, celle

d'Âquilas, dont nous parlerons plus loin. L'antipathie et même la haine pour les Septante s'accrut graduellement au sein du judaïsme ; elle alla si loin qu'on finit, dans certains milieux rabbiniques, par prétendre que sa première apparition avait été signalée par trois jours de ténèbres ; au point de vue des conséquences néfastes qu'elle a eues sur les destinées d'Israël, on a pu la comparer avec la fabrication du veau d'or. Les Pères de l'Eglise, de leur côté, s'en sont servi avec prédilection et l'ont entourée d'honneur : ainsi Irénée, Clément d'Alexandrie, Augustin. Les seuls qui aient fait quelques réserves sont Origène et Jérôme, les mieux informés de tous ; nous reparlerons plus loin de leurs travaux. C'est sous l'influence de Jérôme que l'Eglise d'Occident s'est détachée des Septante, dont la place a été prise par la Vulgate; or celle-ci dérive directement du texte hébreu et non point de la version alexandrine. Les Septante ont enfanté un grand nombre de traductions en langues diverses : en éthiopien, en copte, en arménien, en géorgien, en arabe, en syriaque, en latin. On les appelle « filles des Septante >► ; celles-ci ont donc le caractère de versions dérivées, du second degré, et non point immédiates. Il faut se garder de les confondre avec d'autres traductions, faites directement d'après l'original hébreu et qui existent également dans presque toutes les langues énumérées ci-dessus.

§ 496. La version des Septante n'est pas la seule traduction grecque de l'A. T. D'autres ont pris naissance, et la réaction du judaïsme contre les Septante n'y a pas été étrangère. La première à signaler est celle d'Aquilas, dont la plus ancienne mention se trouve chez Irénée (177 apr. J.-C). Nous connaissons mal la personnalité d'Aquilas. Il était, croit-on, originaire du Pont, juif de naissance selon les uns, païen converti au judaïsme selon Irénée; mais cette dernière affirmation paraît invraisemblable. Il passe pour avoir été l'élève du fameux rabbin Akiba, au temps de l'empereur Adrien. Chez les juifs sa traduction supplanta celle des Septante. Elle est d'un littéralisme inouï, excessif. Elle est faite verbum ad vprbuniy mot à mot, comme dit saint Jérôme *. Il faut

' Voici quelques échantillons de ce littéralisme. Parce que Ton met au

du reste le reconnaître, Aquilas paraît avoir possédé une connaissance approfondie du grec aussi bien que de l'hébreu; n'était donc son principe de littéralisme servile, son œuvre présenterait de grandes qualités. Origène s'en est beaucoup servi ; Jérôme l'a fréquemment consultée, et affirme que de son temps il en existait deux recensions différentes. Des Pères plus anciens, tels que Justin Martyr et Tertullien, paraissent l'avoir ignorée. Toutefois Justin connaît la traduction d'alma dans Es. 7 14 par veavls (au lieu de ^apOevôs qu'ont les Septante), et c'est précisément là une des particularités d'Aquilas.

En second lieu, il faut mentionner Théodotion, auteur lui aussi d'une version grecque de l'A. T. Irénée eu parle comme d'un prosélyte ; d'après Ëusèbe, c'était probablement un juif, mais Jérôme en fait un chrétien, appartenant à la tendance ébionite ou judaîsante. Le dessein de Théodotion semble avoir été de conserver autant que possible la rédaction des Septante, mais de la ramener pourtant à une beaucoup plus grande conformité avec le texte hébreu. On pourrait, en employant un terme très usité dans les temps modernes, dire que Théodotion a fait une « revision » de la version des Septante. Aussi lorsque les adeptes des Septante ont entrepris d'y introduire certaines corrections, ils se sont servis de préférence pour cela de la traduction de Théodotion. Il y a même un livre de l'A. T. pour lequel Théodotion a supplanté les Septante dans l'usage ecclésiastique grec : c'est le livre de Daniel. On possède aussi, il est vrai, le Daniel des Septante, mais il a été écarté par l'Eglise, peut-être parce qu'on trouvait qu'il différait trop de l'original hébreu et araméen. Un détail à relever dans l'œuvre de Théodotion, c'est qu'il lui arrive souvent de laisser certains mots hébreux sans les traduire. Il se borne à les transcrire en lettres grecques.

singulier, en hébreu, le substantif qui suit un nom de nombre tel que 30 ou 900, Aquilas écrit : iwocxo^ioc hvç xod rpt&xowoL rroç. Comme la particule eth qui annonce le complément direct est semblable à la préposition qui signifie « avec », Aquilas la rend systématiquement par 9Ûy, ce qui donne pour le premier verset de la Genèse cette phrase monstrueuse : 'Ev mfcàaifù IkTiacv ô Bthç 9vy r^ oùponhv xoi ox»y tyiv yviy.

C'est le cas en particulier pour les noms d'animaux et de plantes, ainsi que pour maints termes techniques.

Symmaque est Fauteur d'une troisième version, postérieure aux deux précédentes et qu'Irénée n'a pas connue. Un passage d'Eusèbe nous apprend qu'elle était encore peu répandue à l'époque d'Origène. Celui-ci l'a employée, et Jérôme aussi. C'est même, aux yeux de ce dernier, la meilleure des trois, celle dont il loue l'art et les mérites, et dont il dit qu'elle est faite ad sensuniy tandis que, comme nous l'avons vu, il reprochait à Aquilas son littéralisme, et qu'il caractérisait Théodotion comme préoccupé avant tout de ne pas s'écarter des anciens, discrepare a veteribus. Symmaque a fait sa traduction sans tenir compte des Septante, en s'attachant au texte hébreu, mais en cherchant à le rendre avec élégance et clarté. Il s'émancipe des locutions sémitiques, il varie la traduction de certaines prépositions, conjonctions^ adverbes, particules suivant les circonstances. Il emploie des mots composés, et utilise les adjectifs grecs là où l'hébreu emploie les substantifs au génitif. On peut dire qu'il a fait une traduction libre, parfois même très libre, et peut-être trop libre. Quant à la personnalité de ce traducteur, il y a lieu de supposer qu'il était chrétien, mais judaîsant. Il y a eu deux recensions de son œuvre comme de celle d'Aquilas*.

Malheureusement les trois versions d'Âquilas, de Théodotion et de Symmaque ne sont pas parvenues jusqu'à nous. Nous n'en possédons que des fragments. Puis elles nous sont encore connues par les citations qu'en donnent plusieurs auteurs, et particulièrement grâce aux travaux d'Origène, dont nous avons à parler maintenant.

§ 497. Origène (185-254) a consacré une grande partie de ses travaux au texte de l'A. T. Frappé des nombreuses différences qui existaient entre la Bible hébraïque et la version

^ Tout eo me rappelant que « comparaison n'est pas raison », je croîs pouvoir essayer de donner à mes lecteurs une idée approximative du caractère respectif des quatre versions grecques susmentionnées, au moyen d'un rapprochement avec nos traductions françaises les plus récentes : Ostervald étant censé représenter les Septante, Aquilas correspondrait à la version dite de Lausanne, Théodotion à Ostervald revisé et Symmaque à Segond.

des Septante, il a entrepris de faire de cette dernière une sorte d'édition critique ou de revision méthodique. Il a composé dans ce but Touvrage célèbre qui a reçu le nom à^Hexa^ plesy c'est-à-dire de livre en six colonnes. Voici en effet le plan adopté par Origène. Dans une première colonne il reproduit le texte hébreu en écriture carrée. Il y joint, dans la seconde colonne, le même texte transcrit en caractères grecs. Dans la troisième il place la version d'Âquilas, celle qui, se rapprochant le plus, grâce à son littéralisme, du texte original, mérite de lui être juxtaposée. La quatrième colonne est consacrée à Symmaque, la cinquième aux Septante ; enfin la sixième et dernière renferme la version de Théodotion. Pour certains livres ou portions de livres, Origène a connu et utilisé encore d'autres versions, mais seulement d'une façon occasionnelle et fragmentaire. Le but qu'il poursuivait en dressant ce tableau n'était pas seulement de mettre en lumière les rapports et les divergences entre le texte hébreu et les Septante: c'était avant tout de retoucher et d'améliorer la version alexandrine en l'harmonisant avec le texte original. Bien qu'à son époque il existât déjà des variantes entre les divers manuscrits des Septante, ce n'est point de ce côté-là que se portaient ses préoccupations et ses recherches. Ce qu'il se proposait, c'était de dissiper le malaise qui régnait dans l'Eglise en présence du fait avéré et incontestable qu'il y avait des désaccords fréquents et parfois graves entre la Bible hébraïque et la traduction grecque la mieux accréditée. Origène entreprit donc dans la colonne contenant les Septante toute une série d'opérations complexes ; se fondant sur les autres versions grecques, il indiquait les additions, les suppressions, les modifications nécessaires. Pour les adjonctions, il puisait de préférence dans Théodotion. Il notait avec un soin scrupuleux la nature, l'origine et la portée de ces changements au moyen d'un système complet de signes graphiques, astérisques, obèles et métobèles, lemnisques et hypolemnisques. En outre, il s'est efforcé de rectifier l'ordre des livres et les divisions du texte pour les conformer à TA. T. hébreu.

Si le manuscrit original des Hexaples d'Origène était par-

venu jusqu'à nous, il constituerait un document d'une valeur inappréciable. Malheureusement, après avoir été conservé longtemps à Césarée, en sorte qu'il est mentionné encore au VI* siècle, il s'est perdu. On ne sait s'il en a jamais été pris des copies exactes et complètes ; si tel a été le cas, elles ont disparu aussi. Nous ne connaissons donc les Hexaples que par des copies partielles et imparfaites et par les citations qu'en ont fréquemment faites les écrivains chrétiens qui transcrivaient volontiers les passages les plus saillants ; on notait aussi les leçons divergentes dans les marges des manuscrits renfermant les livres saints. Enfin et principalement, on copiait, à l'exclusion des cinq autres colonnes, celle qui donnait le texte amendé des Septante, et l'on ne se donnait pas la peine de reproduire minutieusement toute la notation compliquée des astérisques et autres signes critiques. En fin de compte, il en est résulté une plus grande confusion : le texte des Septante, au lieu de se perpétuer sous sa forme première, a été fortement modifié sous l'influence des corrections d'Origène, et cela non seulement dans les manuscrits grecs, mais aussi sous forme de traduction. Il existe en effet une version syriaque de l'A. T., faite d'après la colonne des Septante dans les Hexaples, et à laquelle on donne le nom de syro-hexaplaire : elle est l'œuvre de Paul de Telia, évêque monophysite du commencement du vu* siècle.

Ainsi le souvenir des travaux d'Origène subsiste, mais son ouvrage lui-même a disparu. Et quant à savoir si, au point de vue de la critique du texte, nous devons nous féliciter de ce qu'Origène a vécu et de ce qu'il s'est occupé de cette question, il est permis d'en douter. Certes, ses labeurs ont eu quelque chose de très méritoire, ses intentions étaient excellentes, et ses efforts tendaient au bien de la chrétienté. Mais en fait, au point de vue de la science moderne, il faut reconnaître qu'il a systématiquement altéré le texte des Septante pour le ramener à une plus grande conformité avec l'hébreu. Il partait en effet d'une idée fausse en s'imaginant que l'original des Septante était identique au texte hébreu usité de son temps. Dès lors, à ses yeux, toute divergence de la part de la version alexandrine ne pouvait être qu'une erreur, une

infidélité, et le devoir était d'y remédier. Pourtant, l'entreprise d'Ori^ène n'aurait pas présenté d'inconvénients si ses résultats n'avaient pas été mutilés. De plus, si l'on avait le bonheur de retrouver tout ou partie des Hexaples, dans le manuscrit original ou dans une copie fidèle, on recouvrerait du même coup les versions d'Aquilas, de Théodotion et de Symmaque. Au lieu de cela, nous ne possédons que sous une forme défigurée le contenu de la cinquième colonne, et en outre des recensions variées des Septante, plus ou moins corrigées et remaniées d'après l'hébreu. Tel est, en dernière analyse, le résultat final des travaux d'Origène. Gardonsnous pourtant de lui en faire un reproche: ni lui-même, ni ses amis Ëusèbe et Pamphile, ni plus tard Lucien et Hésychius, qui ont aussi fait des éditions revues des Septante, ne doivent être blâmés pour avoir voulu rendre service à l'Eglise.

En l'état actuel des documents, il est extrêmement difficile de reconstituer le texte primitif des Septante. Plusieurs savants ont fait, dans ce domaine, des travaux de la plus haute valeur. Holmes et Parsons ont jeté les premières bases dans les cinq volumes qu'ils ont publiés à Oxford de 1798 à 1827 (Vêtus Testamenium grœcum cum variis lectionibns). Dans la seconde moitié du xix^ siècle, il faut citer les noms de Tischendorf, de Paul de Lagarde et de Field, et plus récemment encore celui de Nestlé*.

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