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Première partie : Entretien de Job et de aea trois amis

% 326. Cet entrelien se partage pour nous en cinq subdivisions. La première renferme un discours initial de Job. Ensuite viennent trois cycles successifs de discours, dans chacun desquels les trois amis prennent tour à tour la parole et reçoivent une réponse de Job ; le troisième cycle est, comme nous le verrons, moins complet que les deux premiers. Enfin, dans une cinquième et dernière subdivision, Job parle seul.

1'* subdivision : Discours de Job (3).

La suscription est conçue en ces termes : « Après cela. Job ouvrit la bouche et maudit le jour de sa naissance. Il prit la parole et dit... ». C'est en effet de plaintes amères qu'il

s'agit ici. Job ne s'en prend pas seulement à ses souffrances actuelles, sa vie tout entière lui apparaît sous, le jour le plus sombre. < Ce premier monologue de Job, dit fort bien Reuss, doit exprimer cette seule et unique idée : Je voudrais être mort ! Cette idée revêt successivement les trois formes suivantes : Je voudrais que le jour de ma naissance n'eût jamais existé (3-io), je voudrais être mort au moment de ma naissance (H-i9)y je voudrais que Dieu laissât mourir les hommes auxquels il ne réserve pas le bonheur (20-26) ». Il importe de remarquer que l'idée du suicide est absolument étrangère à ce morceau, quelque désespéré qu'en soit le ton. Notons aussi qu'au terme de l'existence, le séjour des morts est présenté comme l'asile où les défunts se reposent et sommeillent. Enfin, observons que dans tout ce discours il n'y a pas un mot qui s'adresse, directement ou indirectement, aux trois amis de Job, ou qui laisse simplement soupçonner leur présence.

2b« subdivision: Premier cycle de discours (4-14).

Eliphaz prend le premier la parole (4-5) ; il semble qu'il doive être considéré comme le plus âgé des trois amis et qu'il soit également plus vieux que Job (comp. 15 io). 11 est en tout cas le plus calme et le plus modéré des interlocuteurs de Job ; son langage est empreint d'une dignité grave. Quoique Job n'ait pas adressé ses plaintes directement à ses trois amis, ceux-ci les ont entendues, et n'ont pu s'empêcher d'éprouver un sentiment pénible en constatant l'impatience et le découragement qu'elles révèlent. Avec une grande courtoisie, Eliphaz demande à Job de se rappeler les expériences de son passé : il doit se souvenir que l'innocent ne périt point, et que les injustes subissent en revanche la peine de leur iniquité (4 â-li). Il expose ensuite, sous la forme d'une communication mystérieuse qui lui aurait été faite dans une vision durant la nuit (12-16), qu'aucun homme n'est vraiment juste devant Dieu, et que tous par conséquent doivent s'attendre à voir leur péché attirer sur eux le malheur (4 17-5 7). « L'homme naît pour souffrir comme l'étincelle pour voler»:

telle est la conclusion de ce passage. Mais Eliphaz ne s'en tient pas là ; Thomme pieux ne doit jamais, selon lui, protester contre les dispensations de Dieu et douter de la bonté divine. Dieu relève les humbles, délivre les affligés, protège le faible (s-iô). « Heureux l'homme que Dieu châtie, s'écrie Eliphaz; ne méprise pas la correction du Tout-Puissant >. Celui qui accepte avec soumission les souffrances que Dieu lui envoie, celui-là n'a pas à redouter l'avenir : il jouira encore du bonheur (i7-26). «Voilà ce que nous avons reconnu, voilà ce qui est ; à toi d'entendre et de mettre à profit >

Ce premier discours d'Eliphaz se fait remarquer par sa modération ; il est plein de délicatesse et ménage autant que possible le malheureux auquel il est adressé. Il s'élève, il est vrai, contre la tendance, constatée chez Job, à s'en prendre à Dieu et à maudire son propre sort ; il exprime la conviction que nul homme n'est parfait et irréprochable. Mais il le fait d'une façon équitable et même charitable, en tenant compte de la situation douloureuse où Job se trouve.

Job, dans sa réponse à Eliphaz (6-7), ne paraît nullement disposé à entrer dans la voie tracée ci-dessus. Après avoir décrit, en termes amers, les souffrances qu'il endure (6 2-7), il appelle de nouveau la mort (8-9): « Qu'il plaise à Dieu de m'écraserl... qu'il m'achève 1 » Et il affirme solennellement (lo) n'avoir jamais « transgressé les commandements du Saint ». Il persiste à considérer sa situation comme désespérée (u-i3) et se plaint de ne rencontrer chez ses amis aucune sympathie véritable (14-23). Ironiquement, il les invite à lui montrer en quoi il a péché, puis il leur reproche de l'accabler, de le persécuter, et les invite à reconnaître son innocence (24-30). Il fait ensuite la peinture de ses souffrances (7 1-6), et décrit en particulier (5) l'horrible maladie dont son corps est atteint. Il entrevoit sa fin : quand il sera mort, la délivrance ne pourra plus lui être accordée (7-iO). Aussi, profitant du temps qui lui reste, il renouvelle ses plaintes et ses accusations; il va jusqu'à souhaiter que Dieu s'occupe moins des hommes et cesse de les faire souffrir (il-io). Il parle de sa culpabilité (20-21), mais c'est d'une façon ironique.

et pour inviter Dieu à pardonner au lieu de sévir. L'attitude de Job est donc tout à fait intransigeante; il se refuse péremptoirement à suivre le conseil d'Eliphaz.

Bildad, à son tour, cherche à le persuader (8) ; il parle avec simplicité; son discours est moins long et moins solennel que celui d'Ëlipbaz, mais le thème en est le même : Dieu ne saurait renverser le droit et la justice; si Job est vraiment juste et droit, comme il l'affirme, il n'a qu'à implorer le Tout-Puissant, et le bonheur lui sera rendu, un bonheur même plus grand que sa prospérité passée (2-7). Les hommes, continue-t-il, doivent utiliser les expériences du passé (s-io). Celles-ci lui apprendront que les impies périssent (ii-19), mais que Dieu ne rejette point l'homme intègre

La réponse de Job (9-10) est beaucoup plus étendue que le discours de Blldad. Il commence par concéder — au moins en apparence, — que l'homme ne peut être juste devant Dieu. Mais la façon dont il développe cette pensée montre à quel point il est peu disposé à souscrire aux vues énoncées par ses deux amis. Il fait, en effet, un tableau grandiose de la puissance divine, en face de laquelle l'homme n'est rien (9 2-20). Il représente donc Dieu comme abusant de sa supériorité : « Suis-je innocent, dit-il, il me déclarera coupable ». Job affirme à nouveau son innocence ; mais à quoi lui sertelle? Dieu < détruit l'innocent comme le coupable >. Encore si la mort venait promptement! mais en réalité les souffrances se prolongent (2i-24). En vain le malheureux voudrait-il reprendre courage, il n'en sera pas moins tenu pour coupable et jugé comme tel. Dieu « n'est pas un homme comme moi pour que je lui réponde, pour que nous allions ensemble en justice.... Qu'il retire sa verge de dessus moi,... alors je parlerai et ne le craindrai pas (25-35) ». Les paroles de Job deviennent de plus en plus amères et audacieuses. Il demande à Dieu s'il lui paratt bien de maltraiter l'ouvrage de ses mains et va jusqu'à dire : « Tu sais bien que je ne suis pas coupable, mais que nul ne peut me délivrer de ta main» (10 1-7). 11 lui reproche de l'avoir créé, naturellement sans que Job ait demandé à vivre, et d'avoir secrètement projeté de le frapper

sévèrement^ qu'il fût innocent ou coupable (8-17). Il répète en terminant ses plaintes du début (18-22; comp. 3 li ss.).

Tsophar, le troisième ami de Job, se montre plus véhément que les deux premiers. Il s'indigne des longs discours de Job, et ne peut les laisser sans réplique (2-3). Il s'attaque directement aux affirmations de Job, lequel proclame sa justice et sous-enlend par là-méme l'injustice de Dieu. <0h! si Dieu voulait parler,... tu verrais qu'il ne te traite point selon ton iniquité. > L'homme ne doit pas prétendre à sonder les pensées de Dieu : la sagesse divine est infinie (4-12). Que le pécheur se repente et s'humilie, Dieu lui pardonnera et lui rendra la paix et le bonheur (13-20).

Cette fois encore Job répond par un discours notablement plus long que celui de Tsophar (12-14). Dès le début, il le prend de très haut avec ses trois amis, affirmant être aussi intelligent qu'eux et se plaignant d'être pour eux un objet de raillerie, lui le juste, l'innocent, au moment où il implore le secours de Dieu 1 « Au malheur le mépris ! dit-il, c'est la devise des heureux» (12 2-6). A son tour Job refait la description de la puissance et de la sagesse de Dieu, le créateur de toutes choses (7-i2), celui qui gouverne l'univers (13-25). Tout cela Job le sait : il n'a pas besoin qu'on le lui enseigne (13 i-2). C'est à Dieu seul qu'il veut avoir affaire ; ses amis ont tort de vouloir plaider pour Dieu : ils ne sont que des médecins de néant, leurs sentences et leurs arguments ne valent pas mieux que la cendre et l'argile (3-12). Job veut donc plaider sa cause devant Dieu (i3-22). « Fais-moi connaître, lui dit-il, ma trangression et mon péché.... Me prends-tu pour ton ennemi? Pourquoi m'infliger d'amères souffrances?» Ici de nouveau Job fait une allusion expresse à la lèpre qui le ronge (23-28).

Job dépeint ensuite la fragilité et la brièveté de la vie humaine. Si du moins Dieu voulait donner quelque relâche à cet être périssable (14 i-6) ! Un vieil arbre peut revivre dans de jeunes rejetons ; moins heureux, l'homme meurt, < il se couche et ne se relèvera plus,... il ne sortira pas de son sommeil » (7-i2). Dans un élan d'imagination. Job envisage la possibilité d'une seconde vie : < Oh ! si tu voulais me ca-

cher dans le séjour des morts... el me fixer un terme auquel tu te souviendrais de moi ; si Thomme une fois mort pouvait revivre, j'aurais de Tespoir ». Mais il serait vain de compter sur la réalisation d'un semblable souhait; l'homme s'en va sans retour; il ignore ce qui suit sa disparition (13-22).

3«« subdivision : Second cycle de discours (15-21).

I 327. Job ne s'est aucunement laissé persuader par les exhortations et les arguments de ses amis. C'est en vain que ceux-ci ont cherché à faire ressortir à ses yeux la bonté, la justice et la sagesse de Dieu ; c'est en vain aussi qu'ils se sont efforcés de lui faire avouer ses torts. Job a persisté dans son attitude première ; la cruelle épreuve qui l'atteint lui semble à tous égards imméritée. La grandeur même de ses souffrances lui .paraît incompréhensible, non sans raison, et inconciliable avec l'idée de justice. De là à se croire la victime d'un abus de pouvoir, il n'y a qu'un pas, et Job a fait entendre des protestations émues et indignées contre la mesure rigoureuse prise à son endroit. Les trois amis ne se tiennent pas encore pour battus. Ils vont tenter un nouvel effort, et, comme la première fois, c'est Eliphaz qui ouvre la série des discours.

Son attitude et son langage se ressentent quelque peu de l'excitation produite par la joute oratoire qui vient de se terminer. Ëliphaz, sans se départir de ses allures dignes et un peu solennelles, met pourtant ici plus de verdeur dans ses apostrophes. Il reproche à Job son flux de paroles vaines, et, qui plus est, le caractère subversif de ses propos, qui tendent à détruire la crainte de Dieu et la piété. Job, affirme-t-il, est condamné par le propre témoignage de ses lèvres (15 2-6). Ensuite, dans un tableau frappant, il dépeint la faiblesse, l'impuissance de l'homme devant Dieu, son manque de sagesse, son impureté. L'homme, dit-il, ne saurait être juste, c'est un être pervers, corrompu, < qui fait le mal comme on boit de l'eau » (7-16). Invitant Job à l'écouter attentivement (17-19), il trace le portrait du méchant, décrit la vie d'angoisse et de misère qu'il est réduit à mener et la ruine finale qui

Tattend (20-35). Eliphaz n'indique en rien qu'en parlant ainsi de l'impie, il ait en vue Job lui-même, et telle ne paraît point être sa pensée. Son but est bien plutôt de répliquer à Job et de réfuter ce que celui-ci a dit précédemment au sujet de la prospérité des méchants (12 6 ; voir aussi 9 24). La peinture que fait Eliphaz est saisissante, parce qu'il ne se borne pas à signaler les infortunes qui accablent le méchant : il montre aussi avec force le trouble et la détresse qu'une mauvaise conscience occasionne.

Job commence sa réplique (16-17) par quelques mots dédaigneux à l'adresse de ses amis : ce sont à ses yeux de tristes consolateurs, leur appui ne consiste qu'en vaines paroles (16 2-5). Cela dit, il se tourne de nouveau vers Dieu pour lui reprocher son impitoyable rigueur; certaines des expresssions qu'il emploie sont des anthropomorphismes d'une singulière énergie (6-16). Il n'en demeure pas moins fermement convaincu de son intégrité : « Mes mains n'ont pas commis de crime et ma prière est pure > (17). Mais à peine a-t-il achevé de proférer ces plaintes et ces protestations que, par un revirement très brusque et pourtant très naturel, il proclame qu'il possède son témoin dans le ciel : < C'est Dieu, dit-il, que j'implore avec larmes >. Il voit sa mort prochaine : avant d'expirer, il émet le vœu que Dieu lui-même plaide sa cause et lui assure la victoire (16 18-17 1). Il demande à Dieu de lui servir de garant ; c'est là son unique espérance, car la douleur l'accable. Il n'en persévère pas moins dans la conviction qu'il est juste et que ses mains sont pures (2-9). Il termine son discours par quelques paroles sévères à l'adresse de ses amis ; leurs théories lui semblent vaines, les espérances qu'ils veulent lui donner sont illusoires (io-l6).

Bildad consacre, lui aussi, son second discours (18), comme l'a fait tout à l'heure Eliphaz, à décrire le sort malheureux du méchant. On sent chez l'orateur une certaine animosité contre Job, qui l'a irrité par la façon dont il a parlé soit de Dieu, soit de ses amis. Aussi ses premières paroles (2-4) contiennent-elles une vive protestation. Et dans la façon dont il dépeint le sort du méchant (5-2i), il laisse percer l'intention d'appliquer directement à Job les paroles qu'il prononce.

Tels traits de la description (i3-l6) ne sont guère équivoques : Job n'a qu'à prendre pour lui la leçon qui lui est ainsi donnée. Ce morceau diffère en cela du passage parallèle dans le précédent discours d'Eliphaz (15 20-35) ; chez celui-ci, en effet, nous n'avons pas su discerner la pensée d'identifier, en quelque mesure que ce soit, la personne de l'impie avec celle de Job ; les paroles de Bildad en revanche nous paraissent réclamer une interprétation dans ce sens. A un autre point de vue, si l'on compare, littérairement parlant, ces deux descriptions d'un même sujet, on admirera la variélé des ressources qu'a déployées le poète : Eliphaz et Bildad parlent tous deux dans le même esprit, et pourtant ils ne se répètent point, ils conservent chacun son allure particulière. Bildad ne s'élève point aussi haut que son prédécesseur; il a quelque chose de plus familier.

Job répond à Bildad (19) avec une aigreur croissante et non sans exagération. 11 reproche à ses amis leurs insultes^ leur malveillance à son égard. Que leur importe qu'il ait péché ou non? il prend la responsabilité de sa conduite. C'est Dieu, assure-t-il, qui lui fait tort et qui l'enveloppe d'un filet (i-e). Il se plaint, car ses cris demeurent sans réponse : on ne lui fait pas justice. Job développe ce thème d'une façon pathétique, il montre l'abandon où il se trouve, tous se sont éloignés de lui ^ (7-19). Il fait allusion à sa maladie (20) et implore la compassion de ses amis (21-22). Bien loin, du reste, de renier les paroles qu'il a prononcées, il en assume la pleine responsabilité et voudrait qu'elles fussent gravées d'une façon inaltérable sur le roc (23-24). Puis faisant, comme plus haut (16 18 ss.), un retour soudain sur lui-même, il proclame avec conviction la certitude de sa justification finale. Il sait que son vengeur* est vivant, il sait qu'il verra Dieu

^ Il faut noter en passant que Job parle ici de ses fils (17) comme s'ils vivaient encore.

' Vengeur n'est pas une traduction très heureuse du terme hébreu goël qui est employé ici, mais le mot rédempteur, qu'employaient nos anciennes versions, était encore plus fâcheux parce qu'il créait une équivoque. Le goêl, c'était celui qui, chez les Israélites, sauvegardait l'honneur d'une famille, soit en vengeant un meurtre commis, soit en épousant une veuve

(25-27). Alors, la justice de sa cause sera reconnue et ses amis se repentiront de Favoir tourmenté (28-29).

La péricope 25-27 est une des plus connues du livre de Job ; elle jouit d'une juste célébrité, car elle exprime d'une façon saisissante l'aspiration d'une âme croyante vers une vie nouvelle, où régnera la justice et où la créature verra son créateur. Il est touchant de voir, au moment où Job se révolte avec le plus d'énergie contre une dispensation mystérieuse de Dieu, sa confiance en ce même Dieu lui dicter un acte de foi et lui faire entrevoir une perspective lumineuse de délivrance. Mais ce n'est là qu'un pressentiment, une pensée qui, semblable à un éclair, traverse pour un instant l'esprit de Job. Ce n'est pas l'expression d'une croyance ferme et positive; la suite du poème le montre suffisamment. Nous aurons du reste Toccasion de revenir sur ce sujet quand nous traiterons du but et du plan du livre de Job.

§ 328. Le deuxième discours de Tsophar (20) est un peu plus étendu que le premier ; mais, tandis que dans celui-ci il prenait directement Job à partie et lui adressait tour à tour des reproches et des encouragements, il se place maintenant, du moins en apparence, à un point de vue plus impersonnel. Après quelques mots d'introduction (2-3), motivant son intervention par l'émotion qu'il éprouve, il entreprend à son tour de dépeindre, comme l'ont fait Eliphaz (15) et Bildad (18), la destinée du méchant (4-20). Le poète accomplit ainsi ce tour de force de mettre successivement le même discours dans la bouche de trois de ses personnages, sans qu'il en résulte pour le lecteur une impression de monotonie. Le tableau tracé par Tsophar n'est point inférieur aux deux autres qui l'ont précédé ; il tend au même but, mais il y arrive par une autre voie, en employant d'autres couleurs. Il n'hésite pas à concéder que les méchants peuvent avoir leur jour de triomphe et l'impie son moment de joie. Mais avec quelle rapidité la ruine succède à cette élévation 1 Accumulant trait sur trait dans la peinture du désastre qui atteint le méchant,

sans enfants, soit en rachetant un patrimoine. On pourrait rendre ce terme par champion ou défenseur, mais aucun mot français ne reproduit exactement le sens de l'original.

le discours de Tsophar produit un efiFet saisissant : le lecteur n'a pas un instant de répit. La pensée de l'orateur jaillit avec une impétuosité et une vivacité sans pareille. Ce portrait estil, dans rintention de Tsophar ou, pour mieux dire, dans celle du poète, celui de Job? Aucun détail particulier n'autorise à le présumer, et il serait sans doute exagéré de prétendre que Tsophar vise directement la personne et les infortunes de Job. Mais il se dégage pourtant de ses paroles un avertissement à l'adresse de son interlocuteur. S'il ne lui dit pas en face : Tu es cet homme-là, du moins lui fait-il entendre qu'on pourrait aisément établir ce rapprochement.

Aussi bien. Job ne s'y trompe-t-il point, et, se sentant mis en cause directement, il réplique (21) non seulement à Tsophar, mais aux trois amis réunis. Il leur demande, non sans quelque ironie, de bien vouloir l'écouter : c'est la seule consolation qu'il attende d'eux (2-3). Un spectacle qu'il a souvent contemplé l'impressionne et l'eflFraie (4-6) : il a vu le bonheur des méchants, et il en fait une description qui, pour être sobre et dépourvue d'emphase, n'en est que plus Juste. Il les montre vivant en paix, puis mourant sans passer par les souffrances de la Jnaladie. Pourtant, ils ne font pas mystère de leur impiété. Ils disent à Dieu : « Retire-toi de nous, nous ne voulons pas connaître tes voies. Qu'est-ce que le Tout-Puissant pour que nous le servions? Que gagneronsnous à lui adresser nos prières ? » Malgré cela, ils échappent au châtiment (7-18). Serait-ce que les fils doivent porter la peine des fautes de leur père? Mais c'est ce dernier qui, en bonne justice, devrait être puni (i9-2i). Et qu'on ne vienne pas dire que Dieu ignore ce qui en est 1 II sait quel est le sort de tous les hommes (22-26). Apostrophant ses trois amis, Job leur déclare qu'il connaît leur pensée. Il voit bien qu'à leurs yeux il est un méchant et un impie. Eh bien ! s'il était réellement ce qu'ils imaginent, il jouirait de la prospérité {27-34).

Job aboutit donc à cette conclusion paradoxale que sur la terre les méchants sont heureux et les justes malheureux. €'est la contre-partie exacte de la thèse soutenue par les trois amis aux yeux desquels, nécessairement, les justes sont

INTR. A. T. n. 8

dans le bonheur et les impies dans Tinfortune. Ces deux points de vue opposés sont présentés avec une égale vigueur et fondés Fun comme Tautre sur des expériences réelles, mais contradictoires. Le poète a donc réussi à mettre bien en évidence le conflit des deux opinions adverses. Il prépare ainsi son lecteur à reconnaître que ni l'une ni l'autre de ces deux théories n'est valable. Les trois amis représentent les idées courantes, le point de vue le plus commode, et ils le défendent avec éloquence et habileté. Job, au contraire, se trouve soutenir une thèse qui paraît au premier abord choquante et inadmissible. Mais il le fait en bonne conscience et avec l'autorité morale la plus irrécusable, celle que donne l'expérience personnelle. C'est là ce qui rend les discours de Job particulièrement pathétiques. L'auteur a merveilleusement réussi à concilier, dans les paroles de Job, ce qui pouvait au premier abord paraître incompatible: une protestation véhémente contre les voies incomprises de Dieu et un sentiment pro-fond de piété et de confiance envers ce même Dieu.

Le second cycle de discours ne forme donc pas, comme on l'a parfois prétendu après un examen superficiel, une répétition pure et simple du premier cycle. Bien au contraire on peut affirmer que, de l'un à l'autre, le poème a fait un pas en avant. Le problème a été posé plus nettement; les deux solutions proposées sont apparues d'une façon plus précise. Tandis que, dans le premier cycle, le sujet examiné par les interlocuteurs avait été principalement la nature de Dieu, le second cycle, prenant une allure plus pratique, examine les dispensations divines à l'égard des hommes et les destinées de ceux-ci.

4"* subdivision : Troisième cycle de discours (22-26).

I 329. Job a clairement laissé entendre à ses amis qu'il ne se faisait aucune illusion sur le fond de leur pensée: il comprend où ils veulent en venir et discerne bien la portée de leurs avertissements. Aussi s'abstiennent-ils désormais de voiler leurs attaques. Au lieu de décrire la conduite et la destinée du méchant en général, Eliphaz s'adresse directement

à Job. II lui parle assez crûment, et ce langage un peu brutal est particulièrement significatif dans la bouche d'Eliphaz dont la modération est bien connue. On serait moins frappé d'entendre Bildad ou Tsophar parler de la sorte.

Eliphaz écarte l'idée énoncée par Job que Dieu puisse agir arbitrairement, par intérêt ou par crainte. Si Dieu le châtie, c'est qu'il est coupable. Il énumère alors sans ménagement les péchés commis par Job, il lui reproche d'avoir abusé de sa puissance, d'avoir manqué de charité, d'avoir dépouillé le pauvre, la veuve et l'orphelin. Ce sont là manifestement des suppositions que fait Eliphaz ; il n'a pas vu son ancien ami commettre de tels actes, mais il est forcé d'admettre que Job est un grand coupable puisque Dieu le châtie si sévèrement (22 2-u). II l'adjure donc solennellement d'abandonner cette funeste voie, de ne pas imiter plus longtemps la conduite des méchants, et de se soustraire ainsi à la ruine définitive (lâ-so). Que Job accepte humblement la leçon que Dieu lui a donnée, qu'il rentre dans l'obéissance, qu'il fasse < du Tout- Puissant ses délices », qu'il lui adresse ses prières: Dieu l'exaucera et lui rendra sa grâce (21-30). Cette exhortation est conçue en termes très élevés et très touchants. On sent la sollicitude et la bienveillance d'Eliphaz à l'égard de son ami ; ce chaleureux appel compense la rudesse avec laquelle il a parlé tout à l'heure.

Mais Job n'est pas encore prêt à s'humilier. Pour lui, tout repose sur un malentendu. Il aspire à pouvoir se rencontrer avec Dieu, à plaider sa cause devant lui, à entendre ses réponses : il est persuadé que tout s'expliquerait et s'arrangerait, que sa droiture serait reconnue, qu'il serait absous par son juge (23 2-7). Mais hélas I il ne sait comment atteindre Dieu (8-9). II n'en conserve pas moins la conviction de son innocence, et proclame sa fidélité aux commandements de Dieu (10-12). Seulement il lui semble qu'il se heurte à une résolution inébranlable, et cette pensée l'effraie (13-17). Peutêtre Dieu pourrait-il fixer des échéances à ses jugements? Mais il ne le fait pas. Les injustices suivent leur cours, indéfiniment, et Dieu n'y prend pas garde (24 1-12). Meurtres, vols et adultères se commettent impunément (13-17). En vain

les amis de Job ont prétendu que l'impie recevait sa punition : il n'en est point ainsi, Dieu prolonge au contraire les jours des violents, il leur donne la sécurité, leur mort est semblable à celle de tous les autres hommes (I8-25) ^

Le troisième discours de Bildad (25) est extrêmement bref. Il se borne à affirmer que Dieu est puissant tandis que l'homme n'est qu'un vermisseau. Comment une si chétive créature pourrait-elle se prétendre juste et avoir en quelque sorte raison contre Dieu?

Job réplique par quelques compliments ironiques (26 2-4). Puis il dépeint à son tour, en termes magnifiques, la grandeur et la souveraineté de Dieu (k-14).

Le troisième cycle s'arrête là. Tsophar ne reprend pas la parole. L'impression laissée par cet échange de discours est moins claire, moins satisfaisante que pour les deux cycles précédents. On se demande si le texte nous est parvenu sans mutilation: le discours de Bildad n'était-il pas plus étendu? n'y avait-il pas à l'origine aussi un discours de Tsophar? En l'état actuel du livre, nous devons nous contenter d'enregistrer les deux points suivants, comme résultat obtenu par l'analyse de ce troisième cycle. En premier lieu, les paroles d'Eliphaz ne laissent plus subsister aucun doute relativement à l'opinion qu'il se fait de Job: sans connaître aucun fait positif à sa charge, mais uniquement parce qu'il est malheureux, son ami le considère et le traite comme un coupable. Le second point à noter, c'est que, dans un débat où il s'agit de la justice de Dieu, Bildad met en avant sa puissance, comme si Job la méconnaissait. En la dépeignant à son tour d'une manière plus grandiose encore. Job montre clairement que, loin de la nier, il la proclame hautement. Mais en fait ce n'est pas de cela qu'il s'agit : le problème qui tourmente Job est d'une tout autre nature.

1 La traductioQ de ce passage^ notammeat des v. 18-21, offre des difficultés particulières. On peut rioterpréter comme une reproduction ironique des tableaux tracés par les trois amis, ou bien le traduire comme exprimant une série de vœux tendant à la punition des méchants^ ou bien encore on peut se demander si originairement ces quelques lignes n'étaient pas placées dans la bouche de Bildad ou de Tsophar.

5"* subdivision : Discours de Job (27-28, 29-81).

§ 330. Le dialogue entre Job et ses trois amis est terminé, mais il a pour clôture et pour couronnement une dernière réplique collective de Job à Tensemble des discours prononcés par ses trois interlocuteurs. C'est là le sujet du morceau qui commence avec le ch. 27. Ensuite vient un second discours, débutant avec le ch. 29, et qui revêt le caractère d'un monologue : Job n'y parle plus directement à ses trois amis. En tête du ch. 27 comme du ch. 29, nous lisons une suscription dont voici la traduction littérale : « Et Job continua à prononcer son maschal, et il dit... ». Il est intéressant de voir le terme maschal (voir plus haut, II, p. 76-78) appliqué ici à des morceaux d'une notable étendue et présentant un caractère assez différent de celui que revêtent les sentences du livre des Proverbes. Nous avons là un exemple instructif de la variété des sens qu'on peut attribuer aux mots du vocabulaire hébreu qui servent à désigner certains genres littéraires et poétiques.

Dès le début du ch. 27, Job prend une attitude qui n'a rien d'ambigu. Il maintient de la façon la plus péremptoire ses assertions précédentes : il est résolu à défendre son innocence jusqu'à la mort, et il affirme que Dieu refuse de reconnaître son bon droit et de lui faire justice (2-6). Il y a dans ces paroles une riposte à celles de Bildad (25 4-6). Job se sent lui-même sûr de son innocence ; sa conscience ne lui reproche rien ; aussi n'éprouve-t-il aucun des sentiments de l'impie que Dieu châtie. Il peut se les représenter, et il les décrit en efffet (7-23). Mais précisément parce qu'il les connaît, il peut affirmer qu'il ne les partage pas. II peut les imputer à son ennemi; mais quant à lui-même il n'est pas de ceux auxquels il ne reste aucune espérance et qui n'adressent pas de prières à Dieu. Job prouve ainsi que malgré ses souffrances, malgré ses protestations et sa résistance, il n'a pas abandonné sa foi et son espoir en Dieu.

Le ch. 28, qui suit immédiatement, transporte le lecteur dans une tout autre sphère. C'est un éloge de la sagesse,

envisagée comme le moyen de discerner les principes qui régissent la nature et la vie humaine. Le poète décrit d'abord en détail (i-ii) les travaux ingénieux et persévérants qui permettent à l'homme d'extraire, des profondeurs de la terre, les métaux et les pierres précieuses. Mais la sagesse ne peut s'obtenir par de semblables procédés : bien qu'elle l'emporte en valeur sur les objets du plus grand prix, elle demeure introuvable aux yeux des hommes (12-22). Dieu seul la connaît et la possède (23-27), et il la manifeste aux hommes et la met en quelque sorte à leur portée par l'indication suivante : « Voici, la crainte du Seigneur, c'est la sagesse; s'éloigner du mal, c'est l'intelligence >► (28).

Nous n'entreprendrons point la tâche, illusoire à nos yeux, de faire, tant bien que mal, rentrer ce chapitre dans le cadre du livre de Job et dans l'enchaînement de ses parties successives. Ce morceau ne se relie en effet aucunement ni à ce qui précède, ni à ce qui suit ; il constitue un hors-d'œuvre et doit être considéré comme un petit poème à part. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.

Avec le ch. 29 commence un long monologue de Job, qui récapitule en quelque sorte tous les développements antérieurs. Toutefois, il s'en faut de beaucoup que ce soit une répétition pure et simple des discours précédents de Job. Le poète a merveilleusement réussi, au contraire, à renouveler, au point de vue de la forme et de la pensée, un sujet qu'il avait déjà abondamment traité. Les chapitres que nous abordons sont à coup sûr l'une des portions les plus parfaites du poème.

Job commence par rappeler avec émotion les souvenirs du temps passé, du temps de la prospérité. Alors Dieu le gardait, le guidait et veillait sur lui. Alors ses enfants l'entouraient (2-6). Alors il était honoré de tous ; les pauvres qu'il secourait le comblaient de bénédictions (7-17). Il croyait avoir devant lui une vieillesse heureuse, une mort paisible (18-20). On écoutait ses paroles, nul n'osait y répliquer; il fortifiait les découragés, il consolait les affligés (21-25).

Quel changement est survenu ! Ce bien-être, cette félicité, cette haute considération, ce rôle de bienfaiteur public, tout cela a pris fin : Job est devenu l'objet du mépris général.

Même les plus vils d'entre les hommes, ceux que Ton repousse et que Ton traite en parias (30 1-8), même ceux-là se moquent de lui, l'insultent et le maltraitent : 4( Mon bonheur a passé comme un nuage > (9-15). Aussi donne-t-il libre essor à ses plaintes. Sa maladie ne lui laisse aucune trêve. Dieu, vers lequel il crie, ne lui répond pas ; sa main s'appe* santit sur lui : 4( Je le sais, tu me mènes à la mort > (16-23). Ainsi celui qui naguère avait pitié des malheureux se trouve maintenant lui-même au comble de la misère; il en est réduit aux gémissements plaintifs, son corps est dévoré par une terrible maladie (24-31). Pourtant, sa ligne de conduite avait été de la moralité la plus stricte (31 l-i). Ici Job énumère une série de péchés qu'il aurait pu commettre et qu'il a conscience d'avoir soigneusement évités : le mensonge (5-8), l'adultère (9-12), l'injustice envers les serviteurs (la-is), la dureté à l'égard des orphelins, des veuves, des pauvres (16-23), l'avarice et la vénalité (24-28), le manque d'humanité et d'hospitalité, la dissimulation (29-34). Sur chacun de ces points Job se sent en mesure d'afiFronter l'enquête du Tout-Puissant : sa défense est toute prête, il attend avec calme le moment de rendre compte (35-37). Il consent, s'il y a la moindre injustice à lui reprocher, à en porter librement la peine (38-40).

A la suite de ces derniers mots, se trouve dans le texte la mention suivante : 4( Fin des paroles de Job >. Il est naturellement impossible de dire si c'est l'auteur lui-même qui a écrit ces mots, ou bien s'ils ont été rajoutés par quelque copiste ou annotateur. Dans l'un et dans l'autre cas, il serait exagéré de vouloir les mettre en contradiction avec le fait que tout à la fin du livre (39 36-38, 42 1-6) Job reprend encore la parole pour répondre à l'Eternel.

Seconde partie : Diacoura d'Elibu (32-37).

§ 331. Un nouveau personnage fait à ce moment son apparition sans que rien l'ait fait pressentir au lecteur. Il s'appelle Elihu, fils de Barakeêl, de Buz, de la famille de Ram. On peut remarquer que ni pour Job, ni pour ses trois amis le prologue n'avait indiqué les noms de leurs pères et de leurs

familles; il en est autrement ici, mais ces renseignements ne nous apprennent rien de positif, car Barakeêl et Ram sont également inconnus. En revanche Buz est mentionné dans Jér. 25 â3 à côté de Dedan, de Théma et de < tous ceux qui se rasent le bord de la chevelure ». Cette locution, maintes fois employée dans TA. T., désigne les tribus de l'Arabie septentrionale; Dedan et Théma appartiennent à la même région. D'autre part, d'après Gen. 22 21, Buz est fils de Nachor et frère cadet d'Uts. Ces deux données ne sont pas parfaitement concordantes : l'une nous conduirait au sud-est, l'autre au nord-est de la Palestine. Mais toutes deux sont en rapport avec telle ou telle des indications relatives à Uts et <[ue nous avons signalées précédemment. Il est donc légitime de constater, à défaut d'une détermination plus certaine et plus précise, que Buz et Uts se tiennent de près. Elihu peut donc être envisagé comme appartenant, en gros, au même groupe de peuplades auquel Job est rattaché.

Ce qui motive l'intervention d'Elihu, c'est l'indignation qu'il ressent à la fois contre Job et contre ses trois amis. Il est irrité contre le premier parce que celui-ci se proclame juste et prétend avoir raison contre Dieu. Et il est également mécontent des trois autres parce que, en présence des allégations de Job, ils ont pris le parti de se taire et qu'ils n'ont pas trouvé moyen de le confondre. Ces indications sur l'attitude et les dispositions d'Elihu nous sont fournies par un préambule très court et rédigé en prose (32 1-5), lequel précède les discours poétiques. Il y est encore dit qu'Elihu, étant plus jeune que les quatre interlocuteurs du dialogue, avait attendu jusqu'alors pour élever la voix. L'assurance de Job et le mutisme des trois amis le font à son tour entrer dans la lice.

Elihu débute par quelques paroles modestes : il avoue qu'il est jeune et qu'il a affaire à des vieillards ; il a compté sur eux pour parler avec sagesse. Mais, déçu dans son attente, il a réfléchi que l'âge ne suffit pas à dicter des paroles convaincantes : ce qu'il faut, c'est l'esprit, c'est le souffle du Tout-Puissant. Aussi va-t-il à son tour faire connaître son avis (6-10). 11 constate que les trois amis n'ont pas réussi à

réfuter Job, et qu'ils n'ont pourtant pas été convaincus par lui. Serait-ce à dire qu'il fût invincible? Elihu ne le pense pas. Il n'a pas peur, comme ses devanciers, de poursuivre la discussion. Au contraire, ses pensées fermentent en lui, il va parler. Il le fera sans flatter personne : la question est trop grave pour qu'il soit possible, devant Dieu, de s'astreindre à de vains ménagements (u-22).

Cet exorde est un peu long ; il permet déjà de constater que les discours d'Elihu sont plus prolixes que les portions du poème examinées jusqu'ici. Du reste, après ces préliminaires, Elihu n'entre pas immédiatement en matière. Le ch. 33 renferme encore dans ses premiers versets (1-7) une apostrophe personnelle à Job, l'invitant à écouter et l'assurant de la sincérité de l'interlocuteur; Elihu lui demande de lui répondre s'il le peut, sachant qu'il a affaire à un homme; son semblable, et non pas à un adversaire supérieur en force

(comp. 9 3Î-35, 13 20-M).

Job a dit : « Je suis pur, je suis sans péché.... Dieu me traite comme son ennemi... > (8-u). Voilà ce qu'Elihu ne saurait admettre : « Dieu est supérieur à l'homme >. 11 est injuste de prétendre qu'il agit sans rendre compte de ses intentions. En réalité. Dieu parle aux hommes de diverses manières, et ce sont eux qui méconnaissent ses appels et ses avertissements (12-I8). La douleur est un des moyens qu'il emploie, et, si l'épreuve porte son fruit (le poète parle ici d'un ange qui intervient et ramène l'homme dans la bonne voie). Dieu se montre de nouveau favorable (19-26). Alors, joyeux et reconnaissant, l'homme qui a souffert et qui a triomphé de l'épreuve peut s'écrier : « J'ai péché, j'ai violé la justice, et je n'ai pas été puni comme je l'avais mérité ». Dieu agit ainsi envers l'homme pour son plus grand bien (27-30). Elihu termine ce premier discours en demandant à Job de lui répondre. Il va jusqu'à lui dire : 4c Parle, car je voudrais te donner raison )^, ce qui peut à bon droit passer pour une simple formule de politesse. En effet, Elihu ne saurait ainsi se déjuger, et d'ailleurs le poète abonde dans son sens : Job demeure silencieux et l'orateur recommence à discourir.

I 332. Le second discours d'Elihu (34) s'ouvre par un appel adressé aux hommes sages. S'il entend par là Eliphaz et ses deux compagnons, il faut y voir une ironie. Mais il est plus probable que cette invocation doit être prise au sens le plus général, et que le poète a ici en vue l'ensemble de ses lecteurs. Quoi qu'il en soit, la question est nettement posée : il s'agit de savoir si Job a tort ou raison. Il dit : « Je suis innocent, Dieu me traite injustement,., je suis sans péché » (2-6). N'est-ce pas là blasphémer? n'est-il pas impie de dire : « Il ne sert de rien à l'homme de mettre son plaisir en Dieu » (7-9) ? Cette assertion. Job ne l'a jamais formulée expressément, mais, pour Elihu, elle découle nécessairement de son attitude et de ses paroles. Aussi Elihu proteste-t-il : Non, Dieu ne commet pas l'iniquité ; il rend à chacun selon ses voies. S'il venait à se désintéresser de son œuvre, la création entière périrait (lo-is). Ici, Elihu trace un tableau splendide du gouvernement du monde par le Tout-Puissant. Sa justice est égale pour tous. Il frappe les impies parce qu'ils ne se repentent pas (i6-32). Ces derniers mots renferment une allusion évidente à la position prise par Job qui ne veut pas accepter le châtiment, ni promettre de s'amender. Du reste, Elihu souligne sa pensée dans une courte péroraison (33-37). Il y constate l'obstination de Job qui « répond à la façon des méchants », ajoute l'endurcissement à ses fautes et « multiplie ses paroles contre Dieu )>.

Job ne répondant toujours pas, Elihu reprend une troisième fois la parole (35) et aborde directement le grief énoncé ci-dessus (34 9) : Y a-t-il quelque avantage à craindre Dieu et à s'abstenir du péché, ou bien cela est-il sans aucune importance? En répondant à cette question, Elihu répliquera à la fois à Job et à ses trois amis (2-4). Il commence par faire observer que la justice des hommes non plus que leur méchanceté ne peut causer à Dieu ni profit, ni dommage : il est trop haut placé pour cela. Son intérêt est donc hors de cause; cela dit en réponse à certaines insinuations contenues dans les discours de Job (5-8). La conclusion à tirer, c'est que la justice des hommes, si elle ne profite pas à Dieu, doit du moins être utile à ceux qui la pratiquent. Si Dieu semble ne pas

écouter les cris de ceux qui souffrent, c'est que ce sont des cris de protestation et de révolte, et non pas des cris de repentance (9-i6).

Le quatrième discours d'Eiihu (36-37), bien qu'ayant une suscription spéciale, fait en réalité suite au précédent, auquel il se rattache étroitement. Elihu se dispense cette fois d'offrir la parole à Job ; il lui demande au contraire d'attendre un peu et de le laisser poursuivre. Il a encore, dit-il, « des paroles pour la cause de Dieu »; il veut 4c prouver la justice de son créateur » (36 2-4). Cela dit, il aborde de front le grand problème. Tout en proclamant que, dans la règle, Dieu « ne laisse point vivre le méchant » et 4( ne détourne point ses yeux des justes >►, il reconnaît que ceux-ci peuvent être plongés dans l'affliction. En agissant ainsi envers eux. Dieu poursuit un but qui est de les rendre accessibles à la réprimande et de les exhorter à se repentir du mal. Il soumet ainsi les hommes, en particulier ceux qui sont justes et pieux, à des épreuves qui constituent une discipline salutaire (5-io). A eux de choisir entre l'acceptation ou la révolte. Dans le premier cas, le bonheur leur est promis; dans le second, ils périssent par leur propre aveuglement (u-is). Elihu applique directement cette théorie au cas présent : suivant son attitude. Job pourra à son gré sortir de détresse ou subir le châtiment jusqu'au bout. Elihu le presse de ne pas persister dans sa résistance (i6-2i). Après cette apostrophe directe, Elihu s'élève dans une sphère supérieure pour dépeindre et exalter la grandeur de Dieu, telle qu'elle se déploie dans l'univers, dans les phénomènes de la nature et par la vie des êtres animés. Là aussi, les manifestations de sa souveraineté doivent être envisagées soit comme des châtiments, soit comme des preuves de sa miséricorde (36 22-37 i3). Le spectacle de ces merveilles, incompréhensibles pour l'esprit humain, doit prédisposer Job à s'incliner devant Dieu et à avoir confiance en celui qui, grand par sa puissance, l'est également par sa justice. « C'est pourquoi, 6 hommes, craignez-le, lui qui n'a point égard aux sages > (i4-24). Ces derniers mots ont naturellement une portée polémique ; ils visent ceux qui, comme Job, prétendent en remontrer à Dieu ; peut-être sont-ils aussi

dirigés contre les trois amis, dont la prétendue sagesse s'est montrée impuissante. Avec ces paroles se termine le dernier discours d'Elihu. Celui-ci disparaît aussitôt et définitivement; la suite du poème et l'épilogue ne ramènent pas une seule fois la mention de son nom.

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