I. LA PEINTUIIE REPRÉSENTATIVE DES CHOSES
En parcourant l'histoire des peuples qui ignorent l'usage des lettres, on voit que presque partout, dans l'Ancien comme dans le Nouveau Continent, les hommes ont essayé de peindre les objets qui frappent leur imagination , de représenter les choses en indiquant une partie pour le tout, de composer des tableaux en réunissant des figures ou les parties qui les rappellent, et de perpétuer ainsi la mémoire de quelque fait remarquable. Ce genre d'écriture, plus ou moins imparfait, selon l'état plus ou moins avancé de la civilisation du peuple qui s'en sert, passe par degrés de la peinture simple à la composée, et s'élève jusqu'à la symbolique, oti il entre dans la classe des caractères symboliques. Il est presque impossible de tiacer la ligne de démarcation entre ces deux classes, qui, à proprement parler, ne se distinguent l'une de l'autre que par une plus grande abondance de signes symboliques. Les peintures grossières des Patagons, mentionnées par Narborough, celles qui sont faites sur bois parles indiijènes des environs du canal de Cox et de la baie . de Norfolk ou golfe de Tchinkitané sur h cwle nord-ouest de
7^ INTRODUCTION , CHAPITRE lï.
rAmérique, et toutes les peintures plus ou moins informes ob^ servées par les voyageurs dans les clifTérentes parties du globe ^ surtout parmi les indigènes de l'Amérique du Nord, entrent dans cette catégorie. Elle présente une infinité de nuances, dont le plus haut degré de perfection paraît être offert par les peintures des Aztèques ou Mexicains, des Toltèques et des Tlascaltèques. Viennent ensuite les sagkohok des naturels de la Virginie, les peintures historiques des Iroquois, desHurons , et des nombreux peuples qui vivent dans les régions que nous avons nommées Misiouri - colombienne, du Plateau-central et Alléghaniqiie. Il faut aussi remarquer que ce genre d'écriture a fait primitivement la base de l'écriture chinoise , ainsi que des caractères figuratifs de l'écriture sacrée ou hiéroglyphique des Egyptiens.
Les sagkokok des indigènes de la Virginie représentaient , par des caractères symboliques, les cvèneraens qui avaient eu lieu dans l'espace de 60 ans: c'étaient de grandes roues divisées en 60 rayons ou en autant de parties égales. Lederer rapporte avoir vu, dans le village indien de Pommaoomek, un de ces cycles dans lequel l'époque de l'arrivée des blancs sur les côtes de la Virginie était marquée par la figure d'un cygne vomissant du feu , pour indiquer à-la-fois la couleur des Européens, leur arrivée par eau, et le mal que leurs armes a feu avaient fait aux Américains. Mais , afin que nos lecteurs puissent se former une idée claire de ce genre d'écriture, nous tirons du Voyage de La Hontan le morceau suivant. C'est l'histoire d'une èxpédilion guerrière faite par quelques Français contre une àcs nations iroquoises. Elle est éciite in l'ehas , en dix lignes figurées de la manière suivante :
(C Ligne première. Les armes de France et une hache autlessua. La hache est le symbole de la guerre parmi les sauvages, comme le caluiiiet est celui de îa paix; ainsi, cela signifie que les Français ont levé la hache, c'est-à-dire qu ils Ont été à la guerre au nombre d'environ dix dixaines d'hommes
APERÇU SUR LES MOYENS GRAPHIQUES, GtC. ^î
que vous voyez de marques nu\ environs, lesquelles étant au nombre de 18, font 180 guerriers français.
Lig. 2. Une montagne qui représente la ville de Montréal (selon les sauvages), et l'oiseau partant du sommet, signifie îe départ. Une lune sur le dos d\in cerf signifie le temps du premier quartier de celle de juillet, appelée la lune au cerf.
Lig, 3. Un canot qui signifie qu'on a voyag'î par eau autant de journées que vous voyez de cabanes, c'est-à-dire vingtun joursv
Lig. 4. Un pied qui signifie qu'on û marcbé ensuite autant de jours que vous y voyez de cabanes, c'est-à-dire sept journées de guerriers, cliacilne valant cinq lieues communes de France»
Lig, 5. Une main et trois cabanes , ce qui signifie qu'on est approché jusqu'à trois journées du villogc des Iroquois- Tsonontouans , dont le blason , c'est-à-dire le signe représentatif sont , la cabane avec les deux arbres penchés que vous y découvre/,. Ensuite un soleil marque que c'est justement à l'orient du village qu'on a été» Car, il faut remarquer que, si l'on eût marché à 1 occident, Xa?, armes des sauvages seraient placées à 1 endroit 011 est la main , et la main serait tournée et placée à 1 endroit où sont lesditcs armoiries, savoir, la cabane et les deux arbres.
Lig. 6. Douze marques , qui signifient douze douzaines d'hommes, comme à la première ligne. La cabane avec les deux arbres, étant les armes des l^sonontouans , signifie que ce sont des gens de cette nation ; et l'homme qui paraît couché marque qu'ils ont été surpris.
Lig. 7. Une massue et onze têtes, qui signifient qu'on a tue onze Tsonontouans , et les cinq hommes debout sur cinq marques, signifient autant de dizaines de prisonniers de guerre qu'on a emmenés.
Lig. 8. Neuf tcles dans un arc, c'est-à-dire que neuf des agresseurs ou du parti vainqueur , ont été tués ; et les douze marques qui paraissent au-dessous sonl Iq même noDîbre de blessés.
rjl INTRODUCTION , CHAPITRE II.
Lig. f). Des ficelles décochées en l'air, les unes de-çà, les auîres dc-là, qui signifient une bonne défense, et une résistance vigoureuse de part et d'autre.
Lig. lo. Les flèches filant toutes d'un même côté, supposeraient que les vaincus l'ont été eu fuyant, ou en se battant en retraite , en confusion et en désordre.
Tout ceci réduit en quatre mots, veut dire que 180 Français étant partis de Montréal au premier quartier de la lune de juillet, naviguèrent 21 jours. Ensuite, après avoir fait trentecinq lieues à pied , ils surprirent cent-vingt Tsonontouans à l'orient de leur village, d'entre lesquels onze d'entre eux perdirent la vie, et cinquante furent pris, avec perte, de la part des Français, de neuf hommes et de douze blessés, le combat ayant été opiniâtre.»