‹ Introduction à l'atlas ethnographique du globeChapitre 24 sur 84 · V. LANGUES DE LA REGION TRANSGANGETIQUE · texte numérisé non relu

V. LANGUES DE LA REGION TRANSGANGETIQUE

La classification des langues de la région que nous nommons ïransgangétique ou du sud-est de l'Asie, est une de celles qui nous ont coûté le plus de peines. Une certaine analogie dans la syntaxe et dans la grammaire > et le grand nombre de monosyllabes qui se trouvent dans les langues polies de l'Iudc-Ultérieure, du Tibet et de la Chine, leur donnent un certain air de famille, quine permet pas de faire de ces trois contrées trois régions différentes dans un Atlas ethnographique du globe. Mais, en formant un groupe ethnographique de ces trois vastes contrées, pouvait-on en séparer la Corée, qui est si petite, qui en est si près, et dont les habitans, sous le rapport de la religion, de la littérature, des mœurs, des usages et du gouvernement , doivent être considérés comme des Chinois ? Mais en y comprenant la Corée, pouvait-on en exclure le Japon , qui n'en est séparé que par un petit détroit, et^our lequel les mêmes motifs subsistent tous, à l'exception du gouvernement, qui au Japon est tout-à-fait indépendant de celui delà Chine , et qui, d'après M. Golownin , partage même avec cet empire le droit de suzeraineté sur l'archipel de Lieou-Kieou et sur le royaume delà Corée? Après avoirlong-tempsréfléchisurles inconvéniens et les avantages offerts par la réunion ou la séparation de ces différens pays , nous avons préféré les réunir sous la dénomination de Région Transgangé tique , afin d'éviter toute discussion sur les noms, plutôt que d'en faire des tableaux séparés. Mais, pour ne pas confondre ensemble des langues, dont la plupart, sans pouvoir former une famille, pourraient bien former un règne ethnographique, nous avons partagé notre région en cinq branches principales, correspondant aux cinq contrées principales qu'elle comprend; branches que, d'après les noms de ces dernières, nous avons appelées tibétaine y indo-chi-

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iwise ou de V Inde- Ultérieure j chinoise j coréenne c\ Japonaise. Nous avons ensuite subdivisé l'indo-chinoise et la chinoise en deux branches, afin de pouvoir distinguer dans chacune les langues qui présentent un air de famille , d'avec celles qui jusqu'à présent semblent n'offrir aucune analogie avec aucune autre.

Tous ceux qui ont parlé de la langue tibétaine, la représentent comme étant la seule parlée dans celte vaste contrée. Ce fait, si contraire à ce qu'on voit dans tous les pays montueux un peu étendus, est bien loin d'être prouvé. Toutes les probabilités sont contre lui, et il est impossible de l'admettre, i moins qu'il ne soit constaté par des vocabulaires rassemblés chez les nombreuses tribus qui habitent les vallées les moins accessibles de cette région, qu'on peut considérer comme la plus élevée et la plus monUicuse du globe. Comme les plus récentes informations s'accordent à peindre les Uniyas et les Bhutias comme des Tibétains , sans nous donner des vocabulaires de la langue de ces peuples, nous avons cru qu'on pouvait considérer leurs idiomes comme des langues sœurs de la tibétaine, et nous en avons fait la famille de ce nom. Quoique nous ayons classé la langue que parlent les habitans de la principauté de Ladak d'origine tibétaine , et celle des habitans du Boutan, comme des dialectes du tibétain, nous sommes bien loin d'en être persuadés; nous croyons même que, lorsqu'on jîossédera des vocabulaires étendus et des observations grammaticales précises sur ces deux prétendus dialectes, il faudra les regarder comme autant de langues sœurs, et les classera côté de l'uniyas et du bhutias. C'est encore dans cette famille que nous croyons qu'on rangera les idiomes que parlentles habitans du No-kiang, du Grand et Petit Po-liu, pays inconnus aux Européens, quoique assez bien décrits par les géographes chinois, et placés sou3 des parallèles qui, sur nos cartes, passent par le désert de Cobi.

Quoique rindo- Chine ou l'Inde-Ultérieure olTr^ encore

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beaucoup d'incertitudes sur son ethnographie, il faut avouer que, grâce aux vocabulaires et aux observations grammaticales recueillis par les missionnaires catholiques, et dernièrement par les Baplistes et par les docteurs Buclianan et Leyden, on a assez de moyens pour classer les idiomes parlés dans les plus importans pays de cette contrée. Nous avons rédigé nos articles relatifs aux langues parlées dans l'empire Birman , le royaume de Siam , et la partie occidentale de celui d'Anam , d'après les mémoires de deux sa vans membres de la Société de Calcutta, MM. Buchanan et Leyden, mais ayant soin de corriger les méprises du premier, par les excellentes remarques qui se trouvent dans le mémoire du second. En nous fondant sur les motifs que nous avons exposés dans le chapitre premier, nous aurions voulu faire trois familles des langues ruk'hengbarma, siamoise ou thaï, et anamite , composée chacune des prétendus dialectes qui diffèrent le plus de la langue regardée comme le type de chaque famille; mais nous avons été retenus par plusieurs raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, et qui se trouvent énoncées en plusieurs endroits de cet ouvrage.

Guidés par la comparaison des vocabulaires, nous avons trouvé qu'il fallait absolument séparer de l'ava (91) au moins six de ses prétendus onze dialectes, dont quatre (lemaploo, les deux play et le passooko ) réunis forment la langue que nous avons provisoirement nommée play (98), et nous avons regardé les deux autres, le kolun (97) et le moitay (92), comme deux langues principales. Nous avons classé ces dernières dans deux branches différentes , à cause de la différente civilisation de ceux qui les parlent.

Nous avons cru indispensable de nommer ruk' heng-harma et laos- siamoise les deux langues nommées vulgairement birmarie et siamoise , parce qu'il aurait été absurde de faire passer pour un dialecte de la première, le ruk'heng^ et de la seconde, le laosy que les Barmas et les Siamois eux-mêrar> considèrent comme la langue primitive, avouant que c'est des

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Ruk'heng et des Laos qu'ils ont reçu leurs institutions et leur culture. Voy. à la page 63.

Laissant de côté tout ce que les géographes nous ont débité sur le Lactho, nous avons indiqué ce pays, et la langue qu'on y parle , d'après les précieux renseignemens qui nous ont été fournis par le savant missionnaire M. l'abbé Laiiglois^ qui a visité cette contrée, et qui a vécu plusieurs années dans l'empire d'Anam , dont il possède la langue dominante. Selon lui, le Lactho n'est qu'un huyen ou subdivision delà province tonquinoise dite Than-hoa, laquelle confine au midi avec la province nommée Nghe-an, à l'ouest avec le Laos, au nord avec la province de Xu-doai ou de l'ouest, à l'est avec la mer et avec la province du midi. Le Lactho forme la partie nordouest de la province en question; la frontière orientale se trouve à environ trois journées au sud-ouest de Kesho, capitale du Tonquin.

Nous n'ignorons pas que le père Alexandre de Rhodes, dans la préface de son Diction. Annamiticurïiy assure que la langue annamitique est entendue non-seulement dans les royaumes de Tonquin et de Gochinchine, mais dans celui de Koa-bang et dans les autres pays voisins, tels que Giampa , Camboge , Laos et Siam, ce qui veut dire que dans tous ces pays on parle la même langue en différens dialectes, ou tout au plus des langues sœurs. Mais, comme en fait de langues nous croyons encore plus aux vocabulaires qu'à tous les raisonnemens qu'une érudition mal dirigée pourrait entasser, nous n'avons fait aucun cas de l'assertion de ce savant missionnaire, contre laquelle déposent les vocabulaires que nous possédons dans les langues de Laos et de Siam, les informations des voyageurs modernes^ et les résultats de» savantes recherches faites par le doct. Leyden , ainsi que l'assertion positive de l'officier chinois envoyé dans le royaume de Camboge ou Tchin-la par l'empereur de la Chine, en 1295, et le petit vocabulaire qu'il en a recueilli. La géographie doit la pubhcation de ce morceau intéressant, qui

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a paru dans les Annales de M. Malte-Brun, à M. Abel Rémusal , si verse dans toutes les branches de la littérature chinoise ot tartarc.

Dans la seconde subdivision de la branche indo-chinoise, nous n'avons indiqué que les peuplades , dont la langue nous parût devoir être considérée comme différente de toutes les autres. Nous aurions pu en augmenter considérablement le nombre ;, si nous n'avions pas craint de nous exposer par là à classer de simples dialectes parmi les langues. Néanmoins, il est bon d'observer que, dans la presqu'île de Malacca , la race nègre qui en occupe tout l'intérieur, quoique peu nombreuse , est partagée eu beaucoup de peuplades. Cette région montueuse offre, sous le rapport des langues , le même phénomène qu'on remarque dans l'isthme caucasien , la Sénégambie et dans l'Amérique Méridionale, c'est-à-dire un grand nombre de langues différentes. N'ayant qu'un seul vocabulaire à donner, tiré de l'intéressant ouvrage deM. Crawfurd sur l'Archipel Indien, nous avons cru inutile de donner une liste de noms de peuples barbares, que nous n'aurions pu accompagner d'aucune remarque intéressante, et dont nous n'aurions pas pu déterminer même la position.

N'ayant pas pu nous procurer les vocabulaires publiés par les missionnaires danois sur les langues parlées dans l'archipel de Nicobar, nous n'avons aucun moyen de classer ces idiomes dans les différentes familles ethnographiques auxquelles ils appartiennent. Il paraît cependant qu'outre la langue particulière qu'on parle dans quelques-unes de ces îles, on parle dans d'autres des idiomes qui doivent être classés avecles langues malaises, tandis que dans celle de Carnicobar on parlerait une langue qui semble avoir quelque affinité avec le moan ou pcguan.

Devons-nous admettre l'opinion banale, qu'un empire, dont la population monte à i5o millions et dojit la surface, entrecoupée par différentes chaînes de montagnes, découpée par de grands lacs et d'immenses fleuves, égale presque la

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moitié de l'Europe, n'ait qu'une seule et même langue subdivisée seulement en plusieurs dialectes, à l'exception des idiomes des Lolos et des Mlaotse ? Cette opinion ne saurait être plus absurde, et si nous la yoyons également adoptée par les admirateurs et par les détracteurs des Chinois, ce n'est que parce que les uns et les autres ne se sont pas donné la peine d'examiner cette question. Les missionnaires , auxquels la géographie doit tant de renseignemens intcressans sur cet empire , se sont presque tous bornés à étudiei- la langue des Mandarins, qui est entendue d'un bout à l'autre de cette région, négligeant les langues particulières parlées dans les différentes provinces. Les personnes instruites qui ont fait partie des ambassades envoyées à différentes époques par les puissances européennes à la cour de Pékin, ne se sont occupées aussi que de la langue parlée dans cette capitale, et ont presque toutes négligé de faire des recherches sur ]es idiomes provinciaux. Heureusement nos recherches sur ce sujet n'ont pas été sans résultat. Nous trouvons, par exemple, que Kâmpfer, dans son voyage au Japon, dit positivement que dans les provinces de Kiang-nan , de Tche-Kiang et de Fo-kien , on parle trois langues différentes. Le savant P. Du Halde confirme l'existence d'une langue particulière dans celle de Fo-kien, ce qui donne plus de poids à l'assertion de Kâmpfer. D'ailleurs, on possède une grammaire et un dictionnaire dans cette dernière langue, connue en Europe sous le nom de chincJieu ou chincheo; l'un et l'autre démontrent sans réplique la grande différence qu'il y a entre le kouan-hoa ou la langue des Mandarins, et le chincheo. Le savant M. Barrow dit clairement qu'en Chine on trouve à peine deux provinces qui aient la même langue parlée. Le docteur Leydeu , qui a publié un savant mémoire sur les langues indo-chinoises, dans les Asiatic Researches , et qui a fait des recherches sur ce sujet, dit positivement que les idiomes chinois parlés lui paraissent être plus nombreux que ceux de l'Indo-Chine, et différer également entre eux. Il ajoute que les recherches qu'il

a faites parmi les Chinois établis dans l'île Pinang ou du Prince de Galles, Vont amené à connaître trois ou quatre langues entièrement différentes les unes des autres, et lui ont appris que dans les seules provinces occidentales et méridionales de la Chine , on parle dix langues différentes, connues sous les noms de hongj way , nam , chew ^ sew , lui, Inrnn, hhunn , siu^ et kunng. Il observe que le f^ong est parlé à Canton, que le khunn est la langue des Mandarins ou celle qui domine à Pékin, et que l'on peut ajouter à ces dix langues le hyong-san, parlé à Macao, le sun~tukk , le nami-hoi j\e pun~ngij le tong-hhan et le fo-khin , que les Chinois de Macao nomment chin-cheu.

La comparaison que nous avons faite des vocabulaires des prétendus dialectes chinois de Canton , de Khian-chan et d'Anam avec le khouan-hoa , nous a offert des différences très considérables; celle des vocabulaires //mj/ ou siamois propre avec le kong-chinese ou le chinois de Canton 3 nous a donné le résultat inattendu d'une affinité bien décidée entre ces deux langues , dont l'une passe pour être entièrement différente du chinois, et l'autre n'en être qu'un simple dialecte. Nos lecteurs peuvent constater la vérité de ce que nous disons, par la simple inspection des vocabulaires que nous venons de nommer, et qui se trouvent dans le xxxvii*' tableau de notre Atlas. Nous sommes persuadé qu'il faudrait considérer comme autant de langues sœurs presque tous ces prétendus dialectes chinois, composant la grande famille chinoise, dans laquelle on devrait classer les autres langues que l'on découvrirait avoir de l'affinité avec le kou-wen et Ickouan-hoa; nous ajoutons de plus que lorsqu'on prendra pour connaître les langues, le même soin que l'on a pris jusqu'à présent pour connaître tout ce qui regarde la statistique, la géographie, l'histoire et la littérature de cette nation célèbre, la Chine nous présentera le même phénomène que les recherches des frères Baptistes nous ont fait remarquer dans l'Inde, où l'on reconnaît aujourd'hui une

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foule de langues sœurs, tandis qu'autrefois on n'en comptait que sept ou huit. Quant à la differeDce qu'il y a entre le chinois-ancien ou kou-weu, et le chinois moderne ou kouan-hoa , différence qui nous a engagé à en faire deux langues, au lieu de les regarder comme deux dialectes d'un seul et même idiome, nous prions nos lecteurs de vouloir bien lire ce que nous en avons dit à la page 48.

Relativement aux Chinois, nous observerons avec M. Abel Remusat, qu'avant l'établissement des rapports que les croisades d'abord, et plus encore l'irruption des Mongols, firent naître entre les nations de l'Orient et de l'Occident, la plupart de ces inventions qui ont signalé la fin du moyen âge, étaient depuis des siècles connues des Asiatiques. La polarité de l'aimant avait été observée et mise en œuvre à la Chine dès les temps les plus reculés. Les poudres explosives ont été de tout temps connues des Hindous et des Chinois. Ces derniers avaient, au x* siècle, des chars à foudre qui paraissent avoir été des canons. Il est difficile de voir autre chose dans les pierriers à feu, dont il est si souvent parlé dans l'histoire des Mongols. D'un autre côté, l'édition jormce/js des livres classiques, gravée en planches de bois, est de l'an 952. L'établissement du papier-monnaie et des comptoirs pour le changer, eut lieu chez lesJou-tchin ou Niutchi, ancêtres des Mandchoux, l'an 1254. L'usage de la monnaie de papier fut adopté par les Mongols établis à la Chine ; elle a été connue des Persans sous le nom même que les Chinois lui donnent. Enfin les cartes à jouer, dont tant de savans ne se seraient pas occupés de rechercher l'origine, si elle ne marquait l'une des premières applications de l'ait de graver en bois, furent imaginées à la Chine l'an 1 120.

Le P. Gaubil , qui a fait une cai te des îles Lieou-Kieou , dit qu'on y parle trois langues qui différent entre elles, ainsi bue de la chinoise et de la japonaise. Il ajoute même que dans les trois groupes il y a plusieurs personnes qui savent la lan-

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gue de la grande Lieoa-Kieou, et qui servent 'd'interprètes. Comme nous savons par expérience combien de fois la qualification de langue est employée vaguement par les auteurs les plus savans et par les voyageurs les plus instruits, et souvent même dans une acception tout-à-fait contraire à celle qu'elle devrait avoir , nous avons considéré comme autant de dialectes principaux ou très différens, les trois prétendues langues différentes de ce missionnaire. Après ce que nous venons de dire, nous croyons qu'on ne nous désapprouvera pas si , en nous éloignant de l'opinion émise par le savant orientaliste et profond pliilologue M. Jules Klaprotli, nous avons fait du prétendu dialecte japonais parlé dans cet archipel, la langue lieoQ-kieou, que nous avons classée dans la famille japonaise, à laquelle elle appartient incontestablement.

C'est aussi pour nous conformer à ce que disent tous les auteurs cbinois et leurs traducteurs , avec ce que nous dit M. Golownin dans son intéressant ouvrage, que nous avons représenté la Corée et l'arcbipel de Lieou-Kicou comme deux royaumes tributaires des empires Chinofs et Japonais.

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