III. Langues de la nigritie maritime
La position géographiqîic de la Sénégambie et de la Guinée, contrées habitées presque exclusivement par des véritables Nègres, position qui contraste avec celle du Soudan ou de la Nigritie Intérieure, nous a engagé à donner à cette vaste contrée le nom de Nigritie Maritime. Ce n'est qu'après avoir long-temps médité sur les deux cartes données par MM. Bowdich et Robcrlson, qui offrent etitre elles de si grandes différences, et après les avoir ^ comparées avec celles des meilleurs géographes anglais , français et allemands , que nous avons hasardé de tracer une ligne de démarcation entre les langues
OBSERV. StJR LES LÀNG. AFRICAINES. 21 3
p'ailccs dans la ScncgarnLic et la Ouinéc, et celles que l'on parle au-delà des mtmtagnes et des lerreins élevés qui sépa-rcnt la Nigritic Maritime du Soudan ou Nigritic Intérieure et d^î la vaste région que nous avons nommée Afrique Australe. Dans la partie qui s'étend au nord des cotes de Dahomey, de Bénin, de Galabar, et à l'est de celle de Gabon , nos incertitudes étant encore plus grandes, nous avons borné nos recherclies ethnographiques aux seuls états connus le long des côtes; et à l'égard de celle de Gabon, aux frontières orientales de ceux , dont Bodwich nous a donné les noms des dix premiers nombres daiis son intéressant mémoire sur cette même cote.
Par les raisons mdiquées dans le premier chapitre , nous avons formé les familles mandingo j achantie , dagwiunha , aj'drah et ^ay lee ,quoi([U Oïl considère communément les deux premières comme deux langues divisées en différens dialectes. Il nous semble qu'on devrait en faire une sixième du foulah, en regardant comme des langues sœurs au moins deux de ses principaux dialectes. Nous croyons aussi qu'il faudrait ronger avec les idiomes mandingos la langue que parlent les indigènes du Kourankou, que M. Laing vient de faire connaître. Comme, d'après ce savant voyageur, le kourankou ressemble au mandingo, on pourrait provisoirement le regarder comme une langue sœur, et comme telle le classer avec les idiomes que nous avons nommés dans le xix® tableau de l'Atlas. Nous ne pouvions pas en parler, ce voyage n'étant pas encore publié lorsqu'on imprimait ce tableau.
Quoique nous lisions dans la savante géographie de M. Ritter, que, selon Winterbottom, les Sousous parlent un dialecte du foulah , nous n'avons pas hésité un instant à suivre l'opinion du profond philologue M. Vater, qui la considère comme une langue différente. La comparaison des vocabulaires sousou de M. Winterbottom avec ceux des idiomes mandingo , nous ayant fait découvrir une assez grande analogie entre ces langues, nous avons classe le sousou dans la famille mandingo, dont il fait évidemment partie.
Nous avons rédigé notre article sur le wolof (235), d après nne savante note sur cette langue, que nous devons à Textrérae oLligeance de M. Jomard, et dont, à cause de son importance , nous donnons ici la partie qui n'a pas été insérée dans le taLlean.
a Le caractère propre à la langue wolofe réside principalement dans deux clioses, savoir : les dix-sept modifications dont tout verbe wolof est susceptible , et le système des articles joints aux noms substantifs. i° en ajoutant à chaque radical une ou plusieurs syllabes, on étend ou l'on change raceeptiou des mots. Exemple : sopd , aimer, subit les modifications suivantes : sope, aimer tendrement; so^antê , s'aimer mutuellement; sopow, s'aimer soi-même ; sop/o , faire aimer; sop£^ aller aimer; s,o])atl y aimer encore; sop«(ii, aimer peu^ sopoz7^ ne pas aimer; soprz/oz^, ne plus aimer; sopsopa^ aimer constamment; sù^ehat, celui qui aime; so^^oukaye, le lieu où l'on aiime; soprz/ej', compagnon d'amitié: so\iaye. l'amour; sope/Tîa, Faction d'aimer; sop£/!é , le résultat, le fruit de l'amitié; nthiopema, ce que Ton peut aimer. Cette richesse de la langue se retrouve en partie dans l'arabe. 2" L'article ne précède point le mot; il est appliqué à la fin, et semble faire corps avec lui. Voici les règles qu'on met en pratique ; elles sont simples et ingénieuses. Selon que le substantif commence par Tune de ces six lettres, B, D, G, M, S, V, l'article se forme également de b, d, g, m, s, v, suivis de Uj de j, de ou, quand l'objet dont il s'agit est ou éloigné, ou présent, ou proche. Exemple : ce serait inarreMA j, le ruisseau , inpitliieMA ^ l'oiseau ; safarasA , le feu, si ces choses étaient éloignées; ce serait marre my , mpithieMY , safarasr , si elles étaient présentes: et enfin, marreiaou , inpiÛileMou , safarasov , si elles étaient Toisines , mais non aperçues de celui qui parle . Il résulte de celte combinaison, des consonnances euphoniques qui contribuent à l'harmonie de la langue et à la clarté du discours.
« Aupluriel , quelle que soilTinitiale du mot, l'article coin-
mciicc constamment par j', et l'on dit ya^yi, you, suivant que rol)jetcst éloigne, présent ou proche. Exemple : marreya, les ruisseaux éloignés; mpUkieyou , les oiseaux proches, et toujours cet article est ajouté à la fin du mot. Quand le mot est suivi de la préposition ou, de j il ne prend plus l'article final au singulier, et il prend y initial aii pluriel. Les précédens voyageurs n'ont pas connu ces règles du wolof, et ils ont publié des mots inexacts. La plupart pensaient que les verbes wolofs ne pouvaient se conjuguer, et que la langue n'avait pas d'articles. Au reste, le wolof n'est pas la seule langue dans laquelle on met l'article après le substantif; dans le valaque, il se place aussi à la fin du mot auquel il se rapporte. Exemple : do7iin-v\,
<c Nous dirons un seul mot des conjugaisons : on en compte cinq, selon M. Dard. Le radical se termine par l'un àes sons a , è j i, o , ou ; el\a, seconde personne du singulier à l'impératif finit respectivement par al, el j il, ol , oui. En général, il paraît que le wolof est très régulier et symétrique. On parle cette langue dans toute la Séiiégambie, et bien au-delà de la Gambie ; on l'entend sur les bords du Dialli-ba ou Niger, et partic'ulièrement au-dessus de Bammakou, Les Wolofs ont le kha des Arabes; beaucoup de leurs mots commencent par des consonnes doubles, telles que mb, rap, nd, nf, ng, nkj nkh , Dt , ngn , etc. »
C'est la comparaison des vocabulaiies achantie et booroom , qui nous a engagé à regarder le booroom comme une langue particulière, au lieu de le considérer comme un dialecte. D'ailleurs^ lorsque M. Bowdich nous dit, dans son intéressant ouvrage, que, dans le royaume de Booroom, on parle communément l'achantie, mais que les noms de nombre qu'il nous donne sont dans l'idiome du pays , il nous confirme dans ridée que la langue achantie est très commune dans ce royaume à cause de son importance politique , tandis que le peuple y conserve encore sa langue particulière, à laquelle appartiennent les noms
2l6 INTRODUCTION, CHAPITRE V.
de iiomLre qu'il nous donne, et qui différent tant de ceux de l'achantie. Nous pourrions citer à l'appui de notre opinion , ce que le savant philologue M. Vater rapporte d'après Prolen, àc la langue fanlie, qui est comprise par tous les liaLitans du royaume d'Akra sans exception, tandis qu'aucun autre peuple ne se soucie d'apprendre l'akra , qui n'est absolument parlé que clans le pays. Nous avons aussi considéré, avec M. Bowdich , l'ahanta comme un idiome de cette famille, malgré l'assertion de M. Robcrrson, qui le regarde comme un simple dialecte, différant de l'achantie ou fantie seulement par quelques particularités.
Les nombreuses lacunes de la géographie, le silence de l'ethnographie, la multiplicité de noms donnés à im même peuple, et la confusion qui en résulte, nous ont fait un devoir de garder le silence sur un grand nombre de peuples qui parlent sans doute, selon nous, des langues différentes, mais que nous ne devions pas classer dans le tableau, dans la crainte de Kous exposer à commettre de grandes erreurs et à faire de doubles emplois. Parmi les nombreux peuples de la Nigritic Maritime que nous pourrions citer comme parlant des langues différentes, outre celles mentionnées dans le tableau, nous nous bornerons à nommer les suivans : les Baguons ou Banyans ^ qui demeurent au sud de la Gambie et près des Feloupes; ils sont agriculteurs, aiment le commerce et les étrangers; les Salantes^ républicains féroces qui demeurent entre le San-Domingo et le Geba; les Birames et les Mandiagos , qui occupent des districts au milieu des Papels : plusieurs prennent service pendant quelque temps à bord des vaisseaux marchands portugais: les Bijitgas , qui habitent dans l'île Bulama et autres; ils passent ponr être les plus belliqueux et les plus féroces de tous les Nègres de la Sénégambie; les Nalous ou Nalubes, les Ana-bous et autres. Plus au sud, et sur la côte des Graines, les Quojaj les Folgl j les Gehhe , les Karouj les Gala-vi , les Manou j qui sont mentionnés dans le Mithridatcs .; et les
OnSERV. SUR LES LANG. AFRICAINES. 51^
TinimasiscJie , les QulUlgische , les Vey et les Puy. Sur la cote d'Ivoire, les idiomes des tribus nègres connues parmi les navigateurs sous les noms de Méchantes-Gens et de Bonnes-' Gens, mais dont on ne connaît pas les noms particuliers des dififérentes peuplades; plusieurs vivent dans les royaumes de Cotchey et d'issini. Enfin les Cabra et les Camacons , dont le Mithridates fait mention, et qui demeurent sur la cole des Esclaves, ainsi que les Biafra ou Camarones j qui vivent le long- du Camarones, et 'ïes Calhongo, qui errent le long du San-Benito. A tous ces idiomes on doit sans doute ajouter celui des naturels de l'île de Fernando Po, qui, selon le capitaine Kelly, diffère de tous ceux que l'on parle sur la côte opposée du continent, depuis Sierra-Leonc jusqu'à Calabar.
Faute d'aucune donnée sur la langue parlée dans le vaste et puissant royaume de Bénin , nous l'avons classée parmi les idiomes de la famille ardrali , parce que, dans les différentes descriptions de cette partie de la Guinée et des contrées limitrophes, il nous semble trouver quelques expressions qui portent à croire qu'elle est une langue sœur de l'ardrah, et parce que M. Koberlson nous dit positivement que le langage parlé depuis le Rio-Volta jusqu'à Bonny, ne diffère que par des provincialismes. Cependant nous nous sommes bien gardé d'adopter son opinion sur les autres idiomes parlés dans cet espace. Les renseignemens et les faits positifs recueillis par le savant auteur du Mithridates la renversent entièrement, et doivent nous servir de règle jusqu'à ce que d'autres faits plus authentiques et d'autres informations plus exactes viennent les détruire.
La comparaison des mots du calabari de Oldendorp indiqués dans le Mithridates , avec les mots correspondans du vocabulaire du vicux-calabari de M. Robertson, nous a convaincu que ce sont deux langues diff'érentes. Comme M. Robertson est un témoin oculaire et récent, et que Oldendorp n'a pas été sur les lieux, et n'indique pas la position de son kalabari ou kara-
Lari, nous avons nommé qua le vieux-calaLari de M. Robertson , à cause du nom du royaume où ou le parle, et dont le Vieux-Galabari est la ville principale; nous avons classé le calabari de Oldendorp avec les idiomes du Soudan , et nous l'avons décrit avec i'iiibo (3 17), dont il est évidemment un dialecte, ou tout au plus une langue sœur. De cette manière, nous avons évité toute confusion, et nous avons mieux conservé la ligne de démarcation entre les langues de la Nigritie Maritime et de la JNigritie Intérieure. Nous avons indiqué dans le xxi" tableau nos doutes sur celte ligne de démarcation (3 17), que les nouvelles découvertes des Anglais doivent modifier.