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II. Langues des nègres océaniens et d'autres peuples

Si l'on veut être de bonne foi , il faut avouer franchement que l'on ne sait presque rien sur les innombrables jargons que parlent les tribus abruties des nègres océaniens (i). Comment

(1) a Nous nous servons du mot de nègre ou de noir, dit M. P. Lesson , dans une note où il lépond aux questions que nous lui avions adress«^es sur ce point encore si embrouille de Vliistoire naturelle de

OBSERV. SU H LES LWG. OCEANIENNES. A'J l

classer des langues quand on ignore encore les noms des peuples qui les parlent? Dans ce manque presque absolu de matériaux, nous nous sommes borne à indiquer ceux de ces jargons sur lesquels on avait quelques minces vocabulaires , comme aussi à classer avec eux les noms de quelques peuplades ou même de quelques îles et cantons où , d'après toutes les présomptions, on a lieu de croire qu'on parle un idiome différent. Les recherches faites dernièrement sur les Haraforas y Alforèses j, Idan ou Marut, Subano ou Manuho et autres peuplades féroces , ainsi que sur les Biadjus , Dayak ou Eidanes, et particulièrement celles faites par le doct. Leyden sur ce même sujet paraissent ne laisser plus aucun doute sur la nature malaise de ces peuplades, que le savant auteur du Mithridates classe à tort parmi les nègres océaniens, avec lesquels il compte même les Battas de Sumatra. Ce dernier peuple, ainsi que les Biadjus de Bornéo et plusieurs des Haraforas des Moluques sont beaucoup plus blancs que les Malais proprement dits, les Javanais, les Bugis, et autres nations incontestablement de race malaise.

Les vocabulaires timoriens, recueillis parle lieutenant Owen Philips et par Hogendorp et ceux des Biadjus, publiés par M. Crawfurd et par la société de Batavia , ne permettent plus de suivre l'opinion adoptée généralement à l'égard des idiomes

l'homme, uoiis nous servons du mot de nègre ou de noir, pour désigner, sans employer de périphrases, les peuples de l'Océanie qui approchent par la couleur de leur peau, des nègres d'Afrique. Nous ferons remarquer cependant que lexu* teinte n'est jamais franche ; que c'est plutôt un brun fuligineux mélangé de jaune, qui varie d'intensité. Ainsi , les Papous à cheveux crépus et laineux sont brun-foncé , à nuance bien plus claire chez les Négro-Malais ou Papous Hybrides , tandis que les habitans de la Nouvelle-Hollande, à cheveux courts et droits, sont d'un brun sale jamiâtre , et que les Nègres de la Terre de Diémen , à chevelure laineuse , très frisée et très courte , re rapprochent le plus de plusieurs peuples africains. Le mot nègre ou voir , eu parlant de ces peuples, n'a donc point niio valeur absolue, m

l'J'h INTRODUCTION , CHAPITRE VI.

de ce qu'on nomme communément Nègres Océaniens et des tribu.s qu'on classait avec eux ; opinion d'après laquelle ces idiomes seraient tous essentiellement difFérens les uns des autres, ainsi que des langues malaises. Non-seulement plusieurs tribus des nègres timoriens et les Biadjus de Bornéo parlent des langues évidemment sœurs des autres idiomes malais, mais ou doit regarder maintenant comme à-peu-près démontré, que la plupart des nègres des îles Luçon, Negros et autres dans l'archipel des Philippines, parlent ^t?, idiomes qu'on doit classer dans cette nombreuse famille. C'est l'opinion non-seulement d'un voyageur instruit, de M. de Sainte-Croix, mais aussi de plusieurs savans ecclésiastiques espagnols , qui ont passé une grande partie de leur vie dans l'archipel des Philippines, entre autre de Zuniaa, Tornos et Fuentes. Elle doit être pour l'ethnographe du plus grand poids, puisque ces religieux ont eu tous les moyens de se convaincre par eux-mêmes de la vérité de ce fait.

L'examen des petits vocabulaires tambora et j^elew nou.s ayant prouvé que ces deux langues n^ont presque aucun rapport avec les idiomes des peuples malais , auxquels cependant appartiennent les tribus qui les parlent, nous avons cru indispensable de classer ces deux langues dans ce groupe. Au reste , le savant AdeUmg avait déjà signalé avant nous le pelew comme une langue particulière tout-à-fait différente des autres idiomes malais, et avait même relevé l'erreur dans laquelle était tombé Hervas à son égard, en s'appuyant sur l'assertion du missionnaire Don Ant. Torres. Par une raison toute contraire nous avons classé dans la famille malaise l'idiome de l'archipel de Fidj ou Fidji (^go) , parce qu'après ce qu'en a dit M. Mariner dans son intéressant ouvrage sur les îles Tonga, il aurait été absurde de continuer à regarder les Fidji comme des véritables nègres et considérer leur langue comme lonl-à-fail différente des idiomes malais. M. de Blosseville ayant en l'occasion de se procurer un petit vocabulaire recueilli dans 1 île

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de Pau par le capitaine anglais Siddins , cl nous ayant procuré les moyens de comparer une trentaine de ses mots avec les correspondans dans d'autres langues malaises, nous nous sommes convaincu que c'était parmi celles-ci et non pas parmi les langues non-malaises qu'il fallait le placer.

La comparaison du petit nombre de vocabulaires que Toq connaît hors de la famille malaise, ne nous a ofFert aucune affinité remarquable, ni entre eux iiiavcc les vocabulaires malais. Seulement, clic nous a démontré que les tribus de la Nouvelle- Guinée qui vivent aux environs de Dory, parlent une langue qui est évidemment sœur de celle que parlent d'autres tribus qui demeurent dans l'île Waigiou; fait que tout le monde peut facilement vérifier en jetant un coup-d'œil sur notre tableau polyglotte des langues océaniennes, et en comparant entre eux et avec les autres, les vocabulaires que nous devons à l'obligeance de MM. les capitaines Louis de Freycinct et Duperrey, ainsi qu'aux naturalistes MM. Lcsson , Gaimard et Garnot. Il est vrai que les jargons de la Nouvelle-Calédonie, de Waigiou, de la Nouvelle-Irlande, et ceux de la Nouvelle-Guinée, nous ont offert quelques mots qu'on retrouve dans quelques-uns des idiomes malais; mais une ou deux racines tiès défigurées ne nous paraissent pas suffisantes pour les classer parmi les idiomes de cette famille. Nous n'avons pas tenu compte des noms de nombre des vocabulaires papous recueillis par Forrcst, et récemment par MM. de Rossel, de Freycinct, Duperrey , Lcsson, de Blosseville, etc., etc., qui sont évidemment malais, parce qu'un peuple peut bien employer les noms de nombres d'un aiitrc peuple, et paiîer une langue entièrement différente (voyez a la page 28). La ressemblance dans cette classe de mots ne prouve pas toujours l'identité ou la parenté d'une bi-ngue avec une autre, mais bien leur dilTérence autorise l'ethnographe à considérer comme des langues dilTérentcs les idiomes (jui la lui présentent. C'est aussi cette considération qui nous a engagé à classer à côté des idiomes lambora et pelew, celui que nous

2j4 INTRODUCTION, CHAPITRE VI.

avons nomme tidor-lesscn. Les neuf premiers noms de nombre, seuls mots qnc M, Lesson a recueillis de la Louche d'un naturel de l'île de Tidor de race malaise, n'offrent presque rien de malais. Nous avons cependant mis un point d'interrogation après le nom de cette langue, à cause du peu de confiance que MM, Lesson et Blosscville nous ont dit avoir dans cette numération. Nous oLserverons aussi qu'il nous semble peu probable que dans une île aussi petite que l'est celle de Tidor, on y parle deux langues essentiellement différentes. Cependant, nous avons cru devoir sigalcr toujours ce fait, qui était appuyé à un petit vocabulaire.

Dans un travail que nous nous proposons de publier, nous développeions ce sujet important en traitant des différens systèmes de numération en usage chez toutes les nations connues du globe , sujet sur lequel le célèbre baron de Humbokit a déjà répandu tant de lumière , et sur lequel nos recherches elhnogr;»phiquej nous ont fourni l'occasion de recueillir ])lusieurs faits curieux el importans pour la philologie et pour l'histoire primitive de l'homme.

Peut-être qutlqucs-uns de nos lecteurs seront surpris de retrouver dans le tableau des langues des Nègres Océaniens, les idiomes des Nègres de Timor, des Nègres de Mindanao et des Nègres de Luçon. Malgré tout ce que nous avons dit au sujet des idiomes malais que parlent ces mêmes Nègres, nous avons cru indis;>ensable de les classer aussi dans ce tableau, non pas parce ([ue les mêmes tribus parlent deux langues entièrement opposées, mais parce que l'on a de très fortes raisons de croire que, parmi ces nombreuses peuplades nègres, il y a plusieurs tribus qui parlent des langues toul-à-fait différentes des idiomes com[>ris dans la famille malaise. Cette idée nous paraît infiniment plus raisonnable que l'opinion contraire.

Afin de ne pas être accuse de multiplier à l'excès le nombre dos langues, sans avoir pour bise des vocabulaires qui en constatent l'originalité , nous nous sommes borné à indiquer dans

OnSERV. SUR LES LANG. OCÉANIENNES. 1^5

le lablcaii, d'iuic mauicrc indéfinie, le grand nombre de langues paj-lccsdansPinlérieur desîles de Bornéo et de la Nouvcllc- Guincc, sans oser ni rejeter ni admettre l'opinion de M. Crawfurd, qjii semble dispose à croire qnc les tribus sauvages de la première parlent plusieurs centaines de langues différentes. Ce qui est certain, c'est que l'avis d'un savant si distingué, qui s'est beaucoup occupe de la comparaison des langues de rOcéanie Occidentale, et qui y a réside long-temps, est toujours un grand argument en sa faveur. Son opinion, d'ailleurs, n'a lien de choquant ni d'extraordinaire, puisque nous voyoni de très [)etits cantons en Asie, en Afrique et en Amciique, et même plu>^ieurs îles de l'Archipel Indien, offiir une étonnante variété d'idi(!mes. Pourquoi n'eu serait-il ])as de même dans Tintéricur des vastes îles de Bornéo et de l.i Nouvelle-Guinée? Nous ne doutons pas non plus que la grande diff"érence observée entre les vocabulaiies rassemblés au village de Balade par les Français de l'expcdilion dirigée par Dcntrecaslcaux , et dont les importans résultats ont été publ es par M. de Rossel , soit une p:euve évidente de la variété des langues que parlent les naturels de la Nouvelle-Calédonie. Cependant, comme l'on ne pouvait séparer les mots qui appartiennent au langage d'une tribu de ceux qui apparticnncLl à l'idiome d'une aulie, noui les avons provisoirement représentés dans le tableau comme autant de dialectes très differens d'une même langue, que nous avons nommée noiweaii-cale'c/onien-wsselj du nom du savant marin (|ui en a publié le vocabulaire rassemblé dans le village de Balade, et de celui de l'île où ce dernier est situé^ La grande différence que nous avons trouvée entre le vocabi|lairc recueilli par Cook et le précédent, nous a paru sullisanlff pour nous autoriser à le regarder comme a[>parten?ii»t à un0 langue ditfércnte, (jue nous avons nommée iwiueau-calédo-r nieti-cook ^ pour le distijiguer de rautre.

Quant aux autres langues que nous avons classées dans ce tableau , sans avoir eu sous H^ ycKx des vocabulaires pour dé-

aj6 INTRODUCTION, CHAPITRE Vï.

cider de leur originalité, nous prions nos lecteurs de se rappeler ce que nous avons dit dans le chapitre premier , et dan5 tous les endroits de cet ouvrage où nous avons eu occasion de soutenir la même chose à l'égard de langues peu connues ou présumées différentes. Si nous voyons l'archipel du Saint-Esprit nous offrir deux langues entièrement opposées dans les îles Tanna et Mallicolo; si la Nouvelle-Calédonie nous en offre au moins quatre; si celle de Vaigiou, beaucoup plus petite, nous en présente déjà deux tout-à-fait différentes, pourquoi refuserons-nous d'admettre qu'on parle au moins une ou deux langues diverses dans chacun des groupes géographiques dan* lesquels nous avons partagé l'Océanie Centrale? Bien loin de craindre d'avoir trop multiplié le nombre d'idiomes différens, nous ne doutons pas que le nombre de ceux que nous avons classés comme tels dans le tableau, ne soit beaucoup au-dessous du nombre réel de ceux qu'on parle dans cette partie du Monde-Maritime. Cependant, nous avons toujours eu soin de placer un point d'interrogation après le nom de tous ces idiomes, non pas pour signaler nos doutts, mais pour fournir à nos lecteurs le moyen de distinguer les résultats de nos recherches, d'avec ceux qui sont basés sur la comparaison que nous avons faite des vocabulaires recueillis jusqu'à présent parmi ces tribus océaniennes.

Après l'impression de notre tableau xxiv", ayant obtenu de Tobligeance de M. le capitaine Louis de Freycinct, la comrau- Dication des voyages faits par le capitaine Phibpp Parker Kinç sur les cotes de l'Australie pendant les années 1818-1822, ouvrage qui vient d'être publié à Londres, nous y avons trouvé , dans les minces vocabulaires que cet habile marin a recueillis sur diflérens points de la côte du Continent Austral et de l'île de Van Dicmen, la confirmation de ce que nous venons de dire, et de ce que nous avions déjà exposé dans le tableau correspondant de l'xltlas. Le tableau ci-dessous , qui offre les seuls mots de nos vocabulaires rencontrés parmi ceux

OBSERV. SUR LES LANG. OCÉANIENNES. a^^

<]iii oui été publiés [;ar M. King , servira à compléter notre tableau des langues des -Nègres Océaniens et d'autres peuples, et à prouver d'une manière incontestable la multitude d'idiomes parlés dans ce continent, dont nous ne connaissons encore qu'une si petite partie.

TABLEAU POLYGLOTTE ADDITIONNEL DE l'aUSTRALIE.

MOTS BAI> rORT DO «THIli- PORT MkCQVkttU-

rtkSCkli, CALKbON. (l) ROI BUKSi. |3) MAf.ql't- UtR-

CnORCSS lU. (3} RIE. (4) KOl'R. {&)

Œil mail meal mikilaja .... mée nammuriirk.

Kez iirro taimul : moil » naag meoun

Denis lirra orlock yerrah tébh kouk

Langue. . . . niatla darlin : thalil a maiway inim

llain gong > morrcwalla n a

Pied locko ; nocka janu ; bangul janna d »

Soleil laraiigai .... djaat bunnal; monial. . loonigh ; wit.gin . . »

Eau lucka » ajung bahdo ■

Feu » » canby cowyal pe

Bauehr o taïah ... » wclleck »

Tt^le « » 1 cahbrab «

Nous terminerons ce que nous avions à dire sur les sujets traités dans le tableau xxiv®, par les remarques suivantes .

Le gouverneur dont nous avons parlé dans l'introduction, M. Macqnaric, ne l'est plus, ayant été rappelé en Angleterre en 1822.

La tribu qui habite dans les environs de la Baie de la Verrerie (4ii), que, d'après les voyageurs précédens, nous avons décrite comme ressemblant pour la laideur aux difformes sauvages de Mallicclo , a été trouvée au contraire supérieure sous

(i) D'une/ rribu qui demeure sur la Baie-Caledon ( falcdon-Ii.iy ) , près de l'eitri mité nordoueit du golfe de Carp."n!a:i-c sur la côlc srplodti'ionalc de l'AusIraiie.

{■Il D'une Iribu qui demeure au Tort du roi Georges HI ( Kin^ George tlie Third's Sound \ sur la côte su<i ouest de l'Australie.

(ô) De Ja tribu Burra-Burra , qui demeure dam l'iiittricur de l'Australie , environ 90 millci anglais à Touest de PoriJakson.

(4) D'une iribu qui demeure près du Tort Macquarie ( Port Macquarie ) , sur la côte oriental* de l'Austruiie , 168 milles anglais au nord de Purt-Jarksou.

(5) D'une Iribu qui demeure près du Port Macquarie ( Maequarie Il.irlo-jr^, lur la eût» «ccidenlale de ta Terre di- Vau-DicmcD.

Hyi INTRODUCTION, CHAPITRE TU.

|c rapport physique et moral, aux autres naturels de ce continent, par MM. Oxley et Uniacke, qui en i823 ont visité ce piêrae point de l'Australie. Ou pourrait expliquer cette contradiction par l'état nomade de ces peuplades, qui fait que la même localité peut être habitée par deux peuples difïércns à différei.tes époques.

MM. Howell et Hume, qui ont visité, en i824, la tribu qui habite les environs du Port Western (4i3), après quelques symptômes de dispositions hostiles, ont eu avec elle des rapports amicaux.

Les naturels de la Nouvelle-Irlande (427), visités par les officiers et les naturalistes de la Coquille, ont été trouvés plus grands et même plus beaux que les Papous de la Nouvelle- Guinée.

Les contradictions que nous signalons ici sont une nouvelle preuve de l'état encore si imparfait de l'ethnographie du Monde Maritime, et de l'impossibilité où l'on est de pouvoir éviter les erreurs, quels que soient le zcle et le soin qu'on mette à consulter les meilleures sources pour décrire et classer convenablement les nombreuses tribus qui l'habitent.

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