CHAPITRE VIL
Observations sur la classification des langues amé-
ricaikes.
QnoiQTJE îe travail de M. Vater sur les langues de l'Amérique soit vraiment prodigieux pour l'époque à laquelle il a paru, il est bien loin d'être tel qu'il ne puisse subir des changemcns. Les faits nouveaux rassemblés par les géographes postérieurement à sa publication, et les importans travaux exécutés par d'autres savans sur quelques-uns des nombreux groupes
des langues parl^-es dans celte partie tlu monde, ont fait découvrir des lacunes, cl ont signalé même quelques erreurs du IMilhridalcs. D'ailleurs, le plan que nous avions imaginé pour la rédaction de notre Allas nous obligeant à mcllrc ensemble les langues qui offrent une affinité bien démontrée entre elles, , et à former des groupes, au moins toujours géographiques, de celles qui, dans l'état actuel de l'eUinographie, ne présentent pas encore d'affinité entre elles, ou sur l'affinité desquelles on n a que de simples conjectures, nous étions dans l'impossibilité de conserver l'ordre suivi dans le savant travail du philologue allemand.
Dans cette entreprise difficile, nous avons été beaucoup aidé par nne infinité de documens qni ne pouvaient pas être à la disposition de M. Vater , lorsqu'il s'occupait de la classification des langues du Nouveau-Monde. Outre beaucoup de renseignemens précieux, que nous devons à l'amitié de plusieurs Portugais et Brésiliens , sur la diffôrcnce des idiomes des habitans indigènes du Brésil, nous en avons puisé beaucoup d'autres dans la Relation liistorique du voyage aux Hègions Equi" noxiales du baron Alex, de llumboldt; dans Xllistoria de Guaiemala de M. Juaros; dans la Corografia Brazilica du père Manoel Ayres de Cazal; dans les ouvrages du prince de Neuwied et du colonel Eschwegc; dans les relations des deux expéditions du major Long aux Roc ky 3Ioitntains et aux sour" ces du Saiiit-Peter-Riuer; et dans un grand nombre d'autres ouvrages que nous avons eu soin d'indiquer , en exposant les raisons qui nous ont engagé à changer en tout ou en partie les classifications du Milhridatcs. Nous nous sommes aussi beaucoup aidé d'un savant mémoire encore manuscrit, rédigé par S. Exe. M. Gallalin, ci-devant ministre des Etats-Unis à Paris, et relatif à la classification et à la population des peuples indigènes des Amériques Russe , Anglaise, Danoise et Fédérée; mémoire dont nous devons la communication à la bienveillance do M. le baron Alex, de Humboldt, cl que ce savant célèbre
aSo INTRODUCTION, CHAPITRE YII.
se propose de publier dans la seconde édition de son mémorable ouvrage sur le Mexique.
Nous avons partagé tout le Nouveau-Continent en deux seules parties, au lieu de le diviser en trois, comme l'a fait M. Vater. La nature a trop bien indiqué la division de cet hémisphère, pour que nous ne devions pas rendre à la science que nous professons, le service de retrancher comme inutile la troisième division de l'Amérique Moyenne (Mittel-Amerika), suivie dans le Milhridates , et adoptée encore par plusieurs géographes. En efiTct, cette division est tout-à-fait inutile, puisqu'elle n'offre aucune démarcation, ni géographique, ni ethnographique, nf politique.
Les subdivisions du Mitliridates étant trop nombreuses, et manquant chacune d'une dénomination générale, nous avons taché de réduire à onze groupes seulement les vingt proposés par M. Vater, et nous leur avons imposé à chacun des noms tirés, ou de ceux mêmes des principaux peuples qui les habitent, ou des contrées les plus célèbres qui en forment ia plus importante partie, ou bien du trait principal de leur géographie physique. En réunissant, par le moyen de ces grands groupes, des peuples dont plusieurs parlent des langues qui nous sont à~ peu-près inconnues , nous avons évité de placer dans des divisions difTérentes, des nations qui pourraient bien parler des langues sœurs, comme les faits importans publiés naguère par la savant M. du Ponceau l'ont prouvé a l'égard de la grande famille des Sioux, et comme ses savantes conjectures le rendent entièrement probable à l'égard des nations dont, selon lui, se compose la famille panis.
Nous avons retranché comme inutile le groupe des langues parlées dans les îles de V Amérique Moyenne , parce que, dans tout le vaste archipel des Antilles, on ne parle plus depuis long-temps que des langues européennes, et des jargons de ces mêmes langues fabriqués par les esclaves nègres importés d'Afrique : et parce qu'on sait que la plupart des langues parlées
OBSERV. SUR LES LA.NG. AMERICAINES. a8l
autrefois par les naturels, appartenaient en partie à la famille caribe-tamanaquc, et en partie paraissent avoir appartenu à la famille ma} a. Nous avons donc classé à leur place convenable ceux de ces idiomes que des souvenirs historiques rendaient importans.
Nous avons aussi mis ensemble le second et le troisième groupe de l'Amérique Méridionale proposés par M. Vatcr. Tous nos lecteurs qui voudront se donner la peine d'examiner sur une carte les subdivisions susmentionnées, et celle que nous proposons sous le nom de Jiégion- Guarani- Brésilienne^ trouveront sans doute dans les confins tracés d'une manière si prononcée par la nature, la raison qui nous a fait agir ainsi. D'ailleurs, n'ayant que très peu de moyens pour classer etîinographiqucmcnt la plupart des nombreuses langues parlées dans ce vaste espace, il devenait très important, pour ne pas dire indispensable , de proposer une grande division géographique , en attendant que les savans cl les voyageurs recueillent assez de faits sur ces idiomes pour nous fournir les moyens de faire des subdivisions ethnographiques. La dénomination de Cote Orientale depuis le Rio de la Plata et VUuraguay jusquà l'embouchure de V Amazone ( Ostkiiste vom Rio de Plata und Uraguay bis zum Ausflussedcs Maranoa oder Amazonen ïlusses und Para) , donnée dans le Mithridatcs au second de ces deux groupes , n'étant rien moins qu'exacte, nous l'avons rejetée. En effet, la plupart des peuples que le Milhridates comprend dans ce groupe appartenant à la souche guarani, étendue autrefois sur tout le Brésil, le Paraguay et le Tucuman , contrées où elle se trouve encore répandue, quoique réduite à un petit nombre d'individus, la dénomination de Cote Orientale ne pouvait guère convenir à ce groupe, qui, à cause de la position des vastes pays occupés par des peuples guaranis, étend son domaine ethnographique surtout l'intérieur de l'Amérique Méridionale, depuis ses côtes orientales et septentrionales jusqu'aux pieds des Andes. Nous
282 INTRODUCTION, CHAPITRB VIÏ.
comprenons bien que ce groupe que nous proposons est hors de toute proportion avec les autres j mais aussi il vaut encore mieux laisser subsister une grande division géographique si bien caractérisée, que de proposer trois ou quatre groupes , que l'ignorance presque totale où nous sommes à l'égard de la nature des langues qu'on y parle, ne permet pas de faire d'une manière convenable, et pourrait au contraire nous exposer ^ commettre les plus graves erreurs. Cette division que nous proposons, a aussi l'avantage d'être politique en même temps qu'elle est ethnographique et géographique, puisqu'elle embrasse tout le territoire possédé par les Portugais au sud de l'Amazone, et nous évite la fastidieuse répétition des divisions politiques qu'il serait nécessaire d'indiquer dans la description de chaque langue.
Par les raisons que nous venons d'indiquer nous avons réuni sous le nom de Plateau Central de l'Amérique du Nord le quatrième groupe de l'Amérique Moyenne et partie du premier et du deuxième de l'Amérique du Nord de M. Vater. Cette dénomination nous a paru convenir assez bien à la position des pays compris dans ce groupe, qui embrasse ainsi la plus grande partie de l'Amérique Espagnole du Nord. Il est vrai que nous en aurions pu faire un seul en réunissant le Plateau Central ou du Nouveau-Mexique à celui d'Anahuac ou du Vieux- Mexique. Mais en agissant de la sorte à l'égard du Plateau Central, il n'y aurait eu aucune raison pour n'en pas faire autant à regard de celui de Guatemala, puisque ces trois plateaux appartiennent évidemment au même noyau montueux, et ne sont que le développement d'une même chaîne de montagnes. Alors il en serait résulté l'inconvénient de n'avoir pas une dénomination générale, convenable pour tout le groupe, puisque celle de plateau d'Anahuac, qui est juste pour le groupe auquel nous la donnons, ne l'aurait pas du tout été dès qu'on l'aurait étendue à toutes les vastes contrées , que nous avons comprises sous le nom de Plateau Central de l'A"
OnSERV. SUR LES LANG. AMERICAINES. ^83
mèrique du Nord et sur les intcressans pays, qui forniaicut la ci-devant capitaincrie-génciale de Guatemala. Les restes imposaus de la tiudad de Palcnque ou Culhuacan, de celles d'Ulatlau, deTulha, de Copau, et tout ce que les traditions populaires cl les souvenirs historiques nous disent de la puissance et de la civilisation des Quiches, des Kachiquclcs et des Zutugiles, égales, pour ne pas dire, supérieures à celles des Mexicains, des Péruviens et des Muyscas, exigeaient qu'on en fît un groupe particulier. D'ailleurs , V Hisioria de Giialemala nous ayant fourni les moyens d'indiquer avec précision \(^^ difTcrens pays, oii l'on parle une foule de langues, dont on ne connaissait pas même le nom, nous obligeait par tant de détails importans et tous nouveaux à les développer dans un tableau particulier.
Nous avons réuni le Yucatan au groupe de Guatemala , parce qu'il en est réellement une dépendance physique, et parce que nous ne savons pas que le mexicain y soit parlé , si ce n'est en quelques endroits isolés, la langue maya étant l'idiome le plus répandu dans cette presqu'île, qui formait cependant une des intendances soumises au vice-roi du Mcxi(jue. Si l'on objecte à cette tii[)lc division de l'Amérique Espagnole du Nord, l'étendue de la langue mexicaine qu'on parle dans plusieurs pays apparlcnans au Plateau Central et à la capitainerie-générale de Guatemala, nous répondrons, que les calculs approximatifs que nous avons faits sur le nombre d'individus qui parlent cet idiome dans ces régions, comparé à celui de leurs habitans qui parlent d'autres langues, nous ont donné des résultats qui viennent à l'appui des divisions que nous proposons, puisque les Mexicains sont bien loin de former la masse principale de la population dans les régions que nous appelons du Plateau Central et de Guatemala.
On ne peut se former une idée àts difficultés qu'on doit surmonter lorsqu'on entreprend de faire une classification ethnographique des innombrables petites tribus américaines. On
a84 INTRODUCTION, CHAPITRE VU.
trouve presque toujours des opinions différentes sur les divisions et les subdivisions des nations principales , même entre les plus grands philologues. Nous remarquerons, par exemple, que les classifications de M. Vater différent souvent et beaucoup de celles tracées dans le savant mémoire manuscrit de M. Gallatin; le diligent auteur de la Corografia Brazilica n'est pas toujours d'accord ni avec lui-même, ni avec les savans voyageurs qui ont parcouru en plusieurs sens les vastes contrées, que nous nommons Région- Guarani -Brési-^ lienne.
Ces difficultés sont encore augmentées par la variété fatigante qu'on observe dans la manière d'écrire les noms barbares des peuples Américains; variété qui fait souvent confondre une nation avec une autre , et qu'on rencontre même cbez les géographes les plus savans et les voyageurs les plus intelligens, quoique appartenant à la même nation , et ne devant par conséquent exprmier les mêmes sons qu'avec des signes égaux. A tout cela il faut encore ajouter, la manière vngue avec laquelle on trouve parfois indiquée dans les géographies , les voyages et les descriptions particulières des pays , la position qu'occupent les peuples indigènes, rendue encore plus vague par les noms très differcns imposés aux mêmes fleuves le long desquels demeurent ou chassent les peuples sauvages.
Enfin toutes ces difficultés sont encore augmentées par les changemeus qu'éprouvent plusieurs nations indigènes, qui s'éteignent ou changent de nom et même de demeure, de manière qu'on ne sait plus les retrouver avec certitude. Les régions Péruvienne et Orenoco-Amazone, la partie orientale àcs États-Unis et de l'Amérique Anglaise , nous en offi-ent les exemples les plus nombreux. Les Zaïnucas (462), qui parlent une langue-mère très remarquable , selon les missionnaires , ne sont [>as seulement mentionnés par le diligent observateur M. Azara; on ne connaît pas exactement à quelle nation on doit rapporter tout ce que l'on dit des Lule. Le savantM.Water
OBSERV. SDR LES LANG. AMÉRICAI?IES. a85
ne ditricn des Mosqiiilos {C)6o) , des Sambos (663) y des Guaicas , des Chaymas , des Maquiriiares , des Guaharibos (577; 5tji ; 589) cl d'une foule d'autres nations, si rcmarcjuables par leur importance nnracrique, ou par la férocité de leurs mœurs, et que nous avons ajoutées dans nos tableaux de classification. Le diligent auteur de la Coivgrojia Brazillcawe fait aucune mention des Echibie , pas même sous le nom de PotTiulcs , qui selon le père Camana leur serait donne par les Portugais. Que dire sur l'idiome des Alligbevvis (732), qui semblent avoir été la nation autocthone de la partie orientale de rAméri(jue du Nord avant l'invasion des peuples Lcnni- Lcnappes, et dont la destruction paraît avoir été lice à la migration des Caribcs (576) dans les petites Antilles et dans VAraériquc du Sud? Que dire des 18 langues, dont on ne connaît que les noms , et qui , selon Alvar Nunez Cabeçade Vaca , étaient parlées dans la Floride lorsque ce navigateur esj)agnol visita celte contrée? Comment classer sans vocabulaires tous les idiomes que parlent les Indiens des mcnlagnes qui babitent l'intérieur du Labrador, ^insi nommés pour les distinguer des Esquimaux, qui demeurent près de la côte? Fallait-il les ranger avec les Algonquins (818) auxquels ils ressemblent beaucoup dans la maiiière de vivre et pour les traits , ou bien avec les Gaspesiens (817), ou avec les Skoflle (820) leurs voisins, cl dont quelques tribus , comme celles des Shelapus/ioish parlent incontestablement la même langue? Comment classer \es Indiens Bouges, qui, selon M. \V. E. Cormack , babitent l'intérieur de la grande île de Terre-Neuve jusqu'au sud du grand lac?
Un grand nombre de nations ont déjà c<*ssé d'exister dans le Paraguay, dans les provinces de Mainas et de Popayan , dans la Guyane et dans la Floride, et le long des côtes du Brésil, des Etats-Unis et de l'Amérique Anglaise, avant qu'on ait pensé à recueillir les vocabulaires de leurs langues. On n'a par conséquent plus aucun moyen de les classer. Nous ayons donc
aSG INTRODUCTION, cnAriTRE Vlli
pense, qu'il fallait garder le silence sur la plupart de ces peuplades aussi barbares que peu connues , nous bornant à mentionner celles seulement sur la classification desquelles il y avait moins de doutes, et qui nous paraissaient avoir quelque importance.
Ce que nous venons d'exposer et les détails dans lesquels nous entrons dans chaque article correspondant aux ii groupes dans lesquels nous avons partagé toutes les langues connues du Nouveau-Monde, sufTiront sans doute pour prouver à nos lecteurs, que ce n'est pas au basard ou dans le seul but de faire des changcmens à ce qu'on avait déjà fait sur les langues de l'Amérique que nous avons agi de la sorte, mais que c'est d'après les faits nouvellement rassemblés , et pour donner à notre Atlas l'cusemble , sans lequel il n'offrirait qu'une masse informe de faits isolés. D'ultérieures recherches, des connaissances plus positives, mais surtout des vocabulaires aboudans, réduiront peut-cire à un petit nombre de familles cette foule de langues isolées, que, sur les traces de M. Valer, nous avons été obligé de représenter comme telles dans nos tableaux, ainsi que celles non moins nombreuses, sur lesquelles ce grand philologue garde le silence, et que nous y avons ajoutées d'après les rcuseignemens précieux , qu'on nous a communiqués, et d'autres que nous avons trouvés dans les ouvrages des Espagnols, des Portugais et des Anglo-Américains. Mais en attendant que des philologues, plus savans que nous et aidés de matériaux plus abondans et jnoins vagues, se chargent de cet immense travail, nous croyons que les résultats de nos longues recherches, auxquels nous nous sommes provisoirement arrêtés, sont tout ce que l'ethnographie du Nouveau-Monde offre de moins incertain et de plus important dans son état actuel, îfous avouons cependant avec franchise, que, malgré l'immensité ^des faits rassemblés par les missionnaires et par les voyageurs; et, malgré le grand nombre de recherches auxquelles se sont livres les plus grands philologues des deux hémisphères , les
nombreux idiomes de l'Amérique ojf) eut encore un chaos interminable d" incertitude et d obscurité I