IV. Langues de la région orisnoco-amazone , ou andes
PARIME.
Peu de régions sur le globe ont des confins naturels mieux tracés , que celle que nous proposons d'appeler Orènoco- Amazone ou Andes- P mime. Le Grand-Océan , l'Amazone et l'Océan Atlantique avec la mer des Antilles , qui en est une branche , forment une vaste presqu'île de tous les pays qui s'étendent entre l'isthme de Panama et l'Amazone. Après ce que nous avons dit dans l'introduction du tableau xxix® relativement à la double dénomination de ce groupe, il nous semble inutile de rien ajouter pour la justifier. Il nous paraît difficile de pouvoii lui en substituer d'autres, qui conviennent mieux à cette grande division naturelle, qui s'accorde en même temps assez bien avec les répartitions politiques actuelles , et qui comprend tant de langues différentes, sans cependant que les souvenirs historiques d'aucun de ses nombreux peuples ou son importance relative soient assez grands pour autoriser l'ethnographe à étendre son nom sur tout ce groupe.
Tous les faits aussi curieux qu'importans , qu'avec beaucoup de peine nous avons mis ensemble dans notre introduction , pour tracer à nos lecteurs les traits principaux qui constituent pour ainsi dire la physionomie des pays compris dans ce groupe, sont tii^és de la savante relation du mémorable voyage de M. le baron de Humboldt ; ouvrage que nous avons longuement étudié, et qui a été notre guide principal pour tout ce qui regarde la géographie et l'ethnographie de l'Amérique, sur lesquelles ce grand voyageur a répandu tant de lumières et a signalé le premier tant d'erreurs. Si quelqu'un de nos lecteurs trouvait exagéré ce que nous disons relativement à la prodi-
gieusc multiplicité des langues parlées dans cette région , nous le prions de vouloir bien se donner la peine de méditer sur les différens passages de la Relation de M. de Humboldt qui s'y rapportent, sur les faits recueillis dans le Mithridates, et le*^ autres consignés dans les différens ouvrages des missionnaires et des voyageurs qui ont écrit sur ces contrées. Bien loin de la trouver exagérée, il trouvera au contraire que notre évaluation est beaucoup au-dessous du nombre qu'il aurait fallu fixer en tenant compte de tous les idiomes dont il est fait mention dans ces ouvrages.
Nulle part nous n'avons été plus embarrassé qu'ici dans la classification des idiomes. Lorsqu'on veut être de bonne foi, il faut avouer que l'on n'a pas assez de matériaux pour classer la dixième partie des peuples qui habitent cette région , un. grand nombre ayant déjà cessé d'exister, d'autres ayant changé de demeure, et plusieurs étant méconnaissables par les noms différens sous lesquels on les connaît aujourd'hui. Que dire , par exemple, des idiomes de toutes ces nations de la Nouvelle- Grenade, qui se sont éteintes avant qu'on ait pensé à en recueillir des vocabulaires ? Gomment classer les langues des Cassipagotos , àts Orinoqiieponi et des Epuremei , nations mentionnées si souvent par Ralegh, et dont ou ne sait pas si elles ont disparu, ou si leurs ooms sont dus , comme tant d'autres , à quelque malentendu ? A-t-on assez de matériaux pour regarder comme des langues particulières les idiomes que parlent les Macusis 3 les Aturajos et les Acuvajos , peuples stationnés, selon le Portugais Santos, entre le Rupunuwini, le Mahu et la chaîne de Pacaraima, terreins rendus célèbres par le mythe du Dorado de Ralegh, ainsi que ceux que parlent les Majanaos ou Maanaos , qui errent au sud du lac Ajuucu, célèbre pour avoir donné l'origine à toutes les fables débitées» sur le fameux lac Parime, qui n'a jamais existé que sur les cartes ? Fallait-il classer dans le tableau les langues que parlent les féroces anthro[)ophages JJaricauanas cl PiicJurinai-'is , les
a()6 INTRODUCTION, CHAPITRE VII.
Kiuels Hiiaques j que les Espagnols appellent Marcielagos on Chauve-souris , parce qu'ils sucent le sang des prisonniers, les Tamas et les Coreguajas , qui habitent la partie orientale de la grande savane du Caguan affluent du Caqueta, et toutes les nombreuses peuplades encore si mal connues de Tintcrieur des Guyanes Anglaise, Hollandaise et Française? Les rcuseignemens publiés récemment sur cette dernière par le médecin Leblond et par M. Noyer , diffèrent tout-à-fait de ceux donnés antérieurement par d'autres voyageujs. Dans le savant mémoire que M. Noyer vient de publier , il dit positivement qu'aujourd'hui il n'y a peut-être pas 200 individus portant floche dans cette colonie française. A quoi bon donc classer vaguement dans un tableau ethnographique les Piritous j, les Calipours et les Maraojines , qui habitaient au-delà de l'Oyapock et sur l'Oyapock même? Les Coussaris et les NoragueSj qui étaient établis plus parliculièrement à l'Approuague et à Kaw? Ces nations abruties, comme tant d'autres, se sont entièrement éteintes, ou sont près de l'être. Il était donc inutile de classer des idiomes auxquels le manque absolu" de renseignemens ethnographiques, et leur nullité historique et géographique ne donnaient aucune importance. Conséquemment , nous n'en avons fait aucune mention dans le tableau, de même que nous avons gardé le silence à l'égard de toutes les autres établies entre l'Oyapock et le Cap Nord, vaste espace sur lequel les Portugais, pendant la dernière guerre, ont brûlé les villages , et en ont emmené les Indiens chez eux , sous prétexte d'éloigner les Français de leurs possessions.
Si tout ce que nous venons de dire pour éviter la tache d'ignorance ou de négligence ne suffisait pas, nous citerons à notre appui l'opinion d'un philologue célèbre , de M. de Humboldt, qui s'exprime de la sorte eu donnant le tableau géographico-alphabétiquc de plus de uoo nations, qui habitent les lorêts et les savanes comprises entre l'Apure, l'Orénoqut' . l'Atabapi», le llio JNcgro, le Cassiquiari. le Cuura . le \q\\-
OBSEKV. SUU LES LANG. AMERICAINES. 297
tuaii cl le Caroiii, sur une surface de 19,000 lieues carrées , par conséquent un peu plus grande que le royaume de France, ce J'ai voulu d'abord ranger les noms d'après l'analogie des langues, et d'après les hypothèses que le^ missionnaires, seuls historiens de ces contrées, se sont formées sur la filiation des peuplades indiennes; mais j'ai dû abandonner ce projet, parce que plus des sept huitièmes seraient restés ce que les botanistes appellent incertœ sedis. Comme l'expérience m'a prouvé que des nations dont les noms paraissent presque identiques, sont ((uclquefois de race aussi différente que les Ugures -Finnois et les Uigures-Turcs, je n'ai pas, malgré la crainte d'un double emploi, réuni les tribus qui offraient ces analogies de dénomination )). Si le savant philologue qui a consacré tant de veilles à la géographie et à l'ethnographie de ce groupe, a cru ne pouvoir pas classer ethnographiquement les nombreux peuples qui en habitent une seule partie, comment pourra-t-on nous dcsa[)])rouver de ne l'avoir pas fait, nous qui n'avons pas été sur les lieux, et qui avons entrepris de classer toutes les langues du globe? Tout ce que nous pouvions faire et que nous avons fait, était de mettre ensemble les différens matériaux, publiés sur les idiomes de cette vaste région, en tâchant de réunir en famille ceux qui paraissaient montrer quelque analogie, et de classer dans notre tableau ceux des peuples les plus importans et sur lesquels on avait des données moins vagues. Nous terminerons ces remarques en faisant quelques observations sur quelques idiomes compris dans ce groupe.
C'est après avoir bien médité sur tout ce que dit M. Vater en parlant des langues maypure, moxos et achagua, ainsi que sur celles des ïamanaques , des Caribes et des Arawaques , et après avoir étudié tout ce que nous apprend M. le baron de llumboldt dans la savante relation de son voyage relativement au.chaymas, que nous avons formé les deux familles iarnanaque-caribe et cavere- maypure. Nous avons ajouté à la seconde l'idiome des Achaguas (6i4), <pic llervas prétendait
2(^8 INTRODCCTION, CHAPITRE VII.
être nue branche des Maypures , et que Gumilla dit positivement avoir seulement quelque affinité avec la langue de ces derniers. Le point d'interrogation , que nous avons mis après le meppurys (6i3), parlé dans la Guyane Portugaise, indique assez nos doutes. INous croyons cependant que l'identité du nom , et la petite distance qui sépare les tribus des Maypures de celles àts Meppurys, rendent extrêmement probable notre conjecture, surtout lorsque nous voyons les Moxos (612), séparés des Maypures par tant de pays et par l'Amazone , parler une langue qui est incontestablement sœur de celle de ces derniers. '
En parlant de la langue des Dariels (63i), nous avons signalé l'affinité qu'elle paraît avoir avec celle des Cunacunas (616), dont nous devons le vocabulaire à la bienveillance de M. le baron deHumboldt, qui l'a reçu lui-même, en juin 1824, de S. Exe. don Manuel de Restrepo, ministre de l'intérieur de la république de Colombie. Si nous avions pu avoir un plus grand nombre de mots dariels à comparer avec les cunacunas, nous ne doutons pas que nous n'aurions piî former une famille de ces deux idiomes, qui, dans les noms de nombres, décèlent une affinité incontestable.
C'est sur l'assertion positive du missionnaire Padilla, que nous avons formé la famille yarura-betoï , dénomination qui indique les deux idiomes dont elle est composée, ne sachant lequel des deux peuples regarder comme le principal. L'assertion du père Padilla doit inspirer d'autant plus de confiance, qu'il a vécu pendant 28 ans dans les missions du Gasanare, et qu'il possédait parfaitement la langue betoï, dont il a même rédigé une petite grammaire pour l'intéressant ouvrage de Hervas.