‹ Introduction à l'atlas ethnographique du globeChapitre 5 sur 84 · LETTRE A M. DE BALBI · texte numérisé non relu

LETTRE A M. DE BALBI

Vous vous proposez, monsieur et savant ami , de classer les langues, les idiomes et les dialectes dans un tableau général et complet, comparable en quelque sorte à ceux que les Cuvier , les Jussieu et les Haiiy nous ont tracés des trois règnes de la nature. Entreprise vaste et utile , mais dans laquelle vous devez probablement renoncer à ces idées de définition rigoureuse , de classification précise , d'énumération exacte , auxquelles vos études précédentes en physique et en statistique vous ont Accontaraé. Uidiomographie (si vous voulez donner ce nom nouveau à une science nouvelle) est, comme la géographie et comme l'ethnographie , une doctrine historique , composée de choses morales ou intellectuelles, de choses matérielles et de traits pui'cment accidentels. Les premières peuvent être l'objet des définitions philosophiques, mais nepeuvent ni être classées, ni être dénombrées; les secondes peuvent être le sujet d'une classification plus ou moins complète , mais ne sont pas susceptible« d'être définies avec rigueur j les troisièmes (et c'est la masse)

CLASSIFICATION GENKRALE DliS LANGUES, CtC. 3

Brun, qui nous ont principalement diriges dans la rédaction de notre Allas que nous reproduirons ici pour traiter convena-

cchappent même à la tentative d'un arrangement quelconque, c'est un chaos qui produit sans cesse , et sans cesse engloutit ses propres productions.

Comment voulez-vous définir ce que c'est qu'une langue? im dialecte? un Jargon ? Et, sans le définir , comment voulez-vous les classer, les énumérer?

Vous savez combien les substances cristallisées sont rares , et quel immense espace est occupé par les simples terres j vous connaissez ces porphyres qui passent au jaspe, sans aucune limite tranchante entre les deux substances ; ces marbres imparfaits qui, dans une partie, reçoivent le poli le plus parfait, et dans une autre présentent des masses intercalées d'un calcaii'e grossier ou même d'une simple argile; enfin ce fameux rapakîvi qui , caché dans les profondes entrailles de la terre , ressemble au plus beau granité , et qui , exposé aux rayons du jour , se décompose en gravier. Ces images sont loin d'épuiser toutes les incertitudes que vous présentera la comparaison philosophique des langues.

Essayons pourtant de définir une langue, ce C'est , dirons-nous , « un ensemble de signes vocaux , corrélatifs entre eux , dérivant des « racines communes , soumis au même système de déclinaisons et de « conjugaisons , se liant d'après les mêmes règles de syntaxe, et moyen- « nant lequel une réunion d'hommes se communique ses pensées et ses « désirs. »

C'est là l'idée d'une langue pure et primitive. Où en trouver un exemple? Je l'ignore , à luoins de chercher parmi les innombrables idiomes de l'Afrique éthiopienne et des tribus américaines , ou dans quelques vallons secrets et inaccessibles du mont Caucase et du Haut- Tibet. Là , nous trouverons peut-être quelque idioiue , composé de racines corrélatives entre elles , et de mots uniforméiuent dérivés de ces racines , régulièrement fléchis et construits d'après les mêmes principes. Mais cet idiome ne devra-t-il pas sa pureté et son autonomie à sa pauvreté et à son isolement? Il réunira les cinq caractères d'une langue , mais il ne les possédera tous les cinq que dans des limites très étroites. Créés par un chef de famille , par une tribu des nomades , par une association sacerdotale , ces embryons de langue , ces idiomes ( si l'on veut leur réserver ce nom) présentent d'ordinaire disette de termes, imperfec-

4 INTRODUCTION, CHAPITRE l*^

blemenl cette question aussi difficile qu'importante, de la solution de laquelle dépendent les classifications suivies dans les

tion dans les formes et absence de syntaxe ; ou bien si dans Tune ou l'autre partie elles offrent quelque excellence , c'est comme par effet d'un caprice individuel de celui ou de ceux qui leur ont donné l'existence. Un de ces inventeurs a soigné les flexions du nom en négligeant les verbes ; l'autre ne s'est occupé que de créer des temps et des modes. Ces idiomes furent peut-être les sources ignorées, souvent même perdues , de toutes les laugues , et méritent , comme telles , la plus grande attention de l'ethnographe philologique ; mais que nous en reste-t-il ? Des monumens mutilés et quelquefois inintelligibles, des textes peu nombreux ou d'un âge peu certain.

Les langues les plus répandues, les plus cultivées et les plus polies sont toutes mélangées. Comment pourrait-il en être autrement? Elles sont passées à travers tant de destinées diverses.

Outre les résultats que pi'oduit le mélange pur et simple des idiomes , considérés comme des ensembles de racines, il faut encore reconnaître la libre action de l'intelligence humaine qui en modifie à son gi'é les formes grammaticales , et qui peut même assujétir des idiomes entièrement divers à une législation commune. Ainsi ni les mots d'une langue , ni les formes de sa grammaire ne fournissent un principe général et absolu de classification j et si vous adoptez les racines comme le caractère principal (ainsi que je pense ) , il s'élève bientôt la question : Quel nombre de racine» faut-il pour que deux langues diffèrent entre elles comme espèces différentes? Est-ce même par le nombre qu'on peut établir cette différence , ou ne serait-ce pas plutôt par l'importance de certaines racines ?

Pour décider ces questions , il faudrait que la science idiomographique établît des lois de pure convention , comme dans le système linneen. Mais comment proposer aujourd'hui une idée semblable ? L'esprit des sciences demande des espèces et des familles naturelles.

Ce n'est pas encore tout. Les espèces en botanique , en zoologie , une fois fixées , paraissent pendant des siècles rester les mêmes dans la nature; les langues offrent à-la-fois les phénomènes d'une grande fixité et d'une variation perpétuelle, selon leur natuie intime, et selon le génie des nations qui les parlent et les écrivent. Je ne veux pas parler ici de cette fixité académique sous laquelle les Italiens et les Français

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES, CtC. 5

difierens taLleaiix ethnographiques, qui coraposeut la partie principale de notre ouvrage.

cachent la paresse ou l'impuissance d'espiit , ni de ces variations anarchiques par lesquelles les Allemands et les Anglais font preuve d'absence de goût ; ce sont des causes qui n'influent que sur le langage écrit, sur le style littéraire. Je ne veux pas non plus parler de cet usage antique et probablement religieux , d'après lequel un nouveau roi ordonne aux insulaires de l'Océanie , ou aux habitans de la Chine, de changer des centaines de mots, et d'en substituer d'autres. Je n'insisterai pas non plus sur des cas.tout-à-fait singuliers, comme celui des Caribes qui ont deux idiomes distincts, un pour les hommes, l'autre pour les femmes ; celles-ci étant vraisemblablement le reste malheureux de quelque tribu exterminée par une troupe de guei-riers étrangers. Je m'en tiens seulement à trois classes d'évènemens dont l'histoire d'aucune nation considérable n'est exempte : i" les migi-ations lointaines des branches d'une même famille ; 2° la soumission d'une nation par une autre , lorsqu'elle est suivie d'une fusion 5 et 3° le changement imperceptible des mœurs et des lumières, soit que la civilisation avance, soit que sur certains points donnés elle rétrograde.

C'est par les migrations très étendues, à travers un espace libre et peu encombré , que l'on peut expliquer , jusqu'à un certain point , le phénomène de ces lances homogènes qu'on trouve souvent établies à des distances énormes l'une de l'autre, et qui offrent, soit dans leurs mots , soit dans leur grammaire , des rapports frappans , preuves complètes d'une ancienne liaison , et qui , cependant , présentent d'un autre côté le développement indépendant de leurs formes individuelles. Ces langues nous présentent un fait, aussi évident qu'aucun de ceux de l'histoire , et pourtant antérieur à toute histoire , même fabuleuse. Mais combien de fois a-t-il été défiguré par ces esprits gi'ossiers , tranchans et despotiques, qui croient pouvoir tout expliquer, tout décider, parce qu'ils n'ont rien approfondi! Quel penseur oserait soutenir que les rapports giammaticaux si intimes du sanskrit et du latin prouvent l'arrivée d'une colonie indienne dans le Latiura? Tracer la route par laquelle les Germains seraient venus de la Karmanie en Perse, ou les Grecs descendus du sommet du Caucase , c'est imaginer des romans pour expliquer un fait qu'on n'explique pourtant pas. Cet orientalisme, qui fait marcher les peuples en ordre de bataille de l'Orient versl'Oc-

6 INTRODUCTION, CHAPITRE 1er.

Laissant d'un côté tout ce qu'on a fait sur la classification des langues en monosyllabiques et polysyllabiques , parce

cident , est aussi absurde que le rudhekianisme , le celticisme et l'éthiopianisme , qui font arriver le genre humain par les trois autres points cardinaux. Heureusement, vous pouvez vous abstenir de toute participation à ces discussions sans but, sans critique et souvent sans esprit. C'est en réfle'chissant d'un côté sur les incertitudes qui entourent le berceau des peuples et leurs premières courses ; de l'autre, sur les variations naturelles de chaque langue dans le cours des siècles , que l'on peut concevoir la possibilité d'une langue commune entre l'Inde, la Perse, la Grèce, la Scandinavie et les pays slaves, langue qui, cependant, ne fut ni le zend, ni le persan, ni le pelasge , ni le lithuanien, ni l'islandois ni le proto^slaue , et qui ne serait pas plus comprise par aucun de ces peuples qu'ils ne se comprennent l'un l'autre. Pour V idiomographe conim:e vous , il suffit de désigner et de déterminer ce grand fait d'une connexité primitive entre les langues qu'on a sm-nommées Indo-Germaniques , et qu'on pourrait aussi bien surnommer Persano-Gothiques 0X1 Sanskrito-Slaves, ou rien du tout. Le terme de règne, que vous avez emprunté à l'histoire naturelle , me paraît assez heureusement désigner ce fait ; mais où prendre l'adjectif caractéristique ? Tous ceux qu'on emprunte à l'histoire ou à la géographie sont plus ou moins faux dès qu'on les étend à un règne. Les désignations , fondées sur les qualités intrinsèques, tant lexicologiques que grammaticales , seraient moins sujettes à contestation , mais elles seraient bien difficiles à imaginer , et puis , comment désigner d'une manière analogue les familles? Quoi qu'il en soit de cette difficulté, essayons de définir un règne.

Un règne, en idiomographie , est « un ensemble de langues qui, « sans aucune liaison historique connue , présente des analogies soit race dicales, soit grammaticales, assez nombreuses et assez intimes pour ce rendre nécessaire la supposition d'une liaison inconnue quant au « temps et au lieu. »

Les langues homogènes sont celles « qui présentent ces analogies, mais a qui, cependant, ne peuvent servira la communication des réunions « d'hommes qui en parlent l'une ou l'autre. »

Ainsi l'Islandais entendrait peut-étie l'habitant de l'Indostan , qui lui dirait : Dwa Bratara , deux frères ; mais je crois qu'il serait impossible de composer une phrase cutière en sanskrit qu'un Scandinave com -

CLASSIFICATION GENERALE DES LANGUES, ClC. 'J

que le premier de ces philologues a démontré jusqu'à l'évidencc qu'il n'existe pas de langue monosyllabique; et ne

prendrait. Peut-être , si ou disait eu ancien eoliqiie : Eeldesko teio brater meu , un Danois comprendrait qu'on lui dit : ieg elsker digy broder min (je t'aime, mon frère). Mais ces ressemblances s'arrêtent toujours au troisième ou quatrième mot.

Les langues d'un même règne forment entre elles des gi'oupes plus distincts , dont les membres ont une analogie plus intime, et présentent tant de traits de famille, qu'on leur reconnaît une origine commune , d'autant plus que l'histoire vient d'ordinaire à notre secours en nous indiquant les traces des migrations des peuples qui les parlent. Ces langues-sœurs constituent les familles. Mais gardons-nous d'étendre cette terminologie ; ne parlons pas des langues-mères, cette idée si chérie de certains littérateurs et du peuple entier des grammairiens vulgaires, idée fausse et nuisible dans l'acception ordinaire, et qui, réduite à un sens raisonnable , s'applique presque à toutes l«s langues , anciennes ou modernes. Les langues-sœurs ne reconnaissent pas le droit d'aînesse, ou du moins elles ne le reconnaissent que dans certains cas spéciaux. Ainsi , dans la famille slave , le russe , le servien , le dalmate descendent bien de l'ancien slavon , dans lequel les livres d'église sont écrits. Mais, qui oserait affirmer que le langage des anciens Russes, lorsqu'au quatrième siècle ils demeuraient près les monts Krapacs, était précisément ce même dialecte ? Qui oserait nier qu'il a dû y avoir un ancien polonais , puisque les noms de plusiem's peuples sarmates , au premier et au deuxième siècle, ont déjà un caractère slavon? Le proto-slape existait vraisemblablement dans la Thrace, à la même époque que l'ancien hellénique et le pélasgique ; de là , l'affinité spéciale. Gardons-nous de limiter l'horizon des recherches savantes par une classification trop positive.

L'envie de créer des genres systématiques nuit à l'étude solide des espèces. C'est ce qui est arrivé aux Allemands , lorsqu'ignorant que les langues Scandinaves contiennent des centaines de racines étrangères à l'allemand, ancien ou moderne, racines dont quelques-unes tiennent au slavon , au lithuanien et auletto-pruczien, ignorant que ces langues ont un passif et une déclinaison du nom défini , l'un et l'autre inconnus à toutes les langues teutoniqucs, se sont obstinés à qualifier de fille de l'allemand , une langue qui eu est la sœur indépendante , et très probabk'Ukent la sœin" aînée. Pour soutenir cette première erreur, les Al-

tenant pas compte de la classification des langues en analogues et transpositipes , parce que cette classification mêlerait

leiuands ont imagind d'autres systèmes aussi absurdes; par exemple, (< que les Gotlis sortis de la Scandinavie, d'après les historiens indigènes « ou travaillant sur des sources indigènes, étaient originairesdesbords de u la Mer-Noire; qu'ils étaient les mêmes que les Scythes; que le grand « ensemble de la mythologie gothique et Scandinave n'e'tait qu'un em- « prunt fait aux Allemands » , et d'autres suppositions arbitraires par ' lesquelles ils ont essayé d'embrouiller tout ce que les Suhm , les Schiœnning , les Nyerup , les Millier , les Rask , les Finn-Magnussen et autres Danois ont si savamment éclairci , distingué et fixé dans les antiquités odiniques. Tout cet amas de hypercritique et diacritique disparaît dès qu'on reconnaît dans l'allemand et le Scandinave deux langues-sœui'S , séparées par d'anciennes migrations, avant d'avoir pris chacune le caractère qui la distingue.

Mais combien de nuances délicates , combien de différences surprenantes ne doivent pas vous frapper , et en même temps vous embarrasser en essayant de donner une classification et une définition des langues-sœurs !

Deux ou trois caractères seuls paraissent constans. Sur un nombre quelconque des mots principaux , les langues-soeurs ont toujours un plus grand nombre de racines communes entre elles qu'avec les langues étrangères à la famille. Lorsque même ce nombre devient peu considérable de langue à langue, il se retrouve d'autres similitudes des mots entre des familles pour ainsi dire collatérales du même règne. Il s'établit ainsi deux chaînes d'analogies dans les mots , l'une simple et naturelle entre des suites des mots, dérivant l'un de l'autre, et se touchant par lems dérivatifs ; l'autre supérieure ,' qui n'est sensible qu'à l'étude philologique savante , et qui ne nous présente souvent que des cnchaînemens très lointains , quoique frappans de vérité.

Par exemple : sol, le soleil , sauli , en mesogothique , saul , en islandais , saule , en lithuanien , paraissent différer de helios , en grec , mais le mot selene , la lune, nous rappelle que dans les dialectes grecs il a dû exister une forme de helios ou le 5 remplaçait le A ; dès-lors, l'analogie est retrouvée. De même, slonze , dans les dialectes slavons , semble nous jeter hors de la route , mais slonze dans l'ancien slavon est solonzBy c'est-à-dire , sol avec une terminaison augmentative. Maintenant le / étant cliangé en n, nous obtenons son, sonne, sunna

CLASSIFICATION GENERALE DES LANGUES, CtC. (J

ensemble Jcs clémcns les plus hétérogènes, et ne servirait nullement à faire connaître les souches différentes des diverses

dansl'anglosaxon, l'allemand, l'islandais, et par une autre substitution de lettre sura oxCsurya, dans le sanskrit, schur, dans le zend j niais ici je m'arrête jlje ne veux rien avoir à faire avec Khourschid en persan ni avec houl en gallois. Le dernier mot appartient peut-être à une autre chaîne de mots , savoir : le dieu lulos de la Phrygie , la lula ou lulo , adore'e à Zéa , le lui ou la grande fête du soleil dans la Scandinavie, le Iluel ou la roue du soleil dans le poème Alvismâl ; peutêtre cette supposition m'égare déjà trop loin.

De ces doubles enchaînemens résulte pour les peuples une plus grande facilité d'apprendre une langue, sœur de leur langue native, et pour lessavans, une plus grande facilité à pénétrer dans les origines des langues du même règne.

Ces deux enchaînemens seraient bien intéressans à établir entre le sanskrit , le persan-bactrien , le zend , le phrygien , le grec-eolien , l'albanais, le pelasge, le grec-liellénique , le proto-slave (de Thrace et d'Illyrie), l'italique, le latin, le wende , le polonais, le czeche, le russe, le servien , le lithuanien , le gothique , le scandinave-islandais , le scandinave-moderne , l' allemand-saxon , l'allemand-danubien , le suisse et le belgo-batave. C'est à ce cercle que je crois qu'on devrait d'abord se borner, afin d'avoir des résultats certains, afin d'avoir le type évident et positif d'un règne , divisé dans ses branches et familles. But modeste et utile , mais où l'on ne parviendra jamais , ni en cherchant au loin des étymologies foi'cées entre des langues de familles différentes , ni en imaginant des racines prétendues de la langue uniuerselle f chimère ensevelie sous les l'uines de la tour de Babel.

Le travail de M. Rask, sur la classe des langues qu'il nomme ThraciqueSy peut donner l'idée d'un travail plus complet, surtout à l'égard de langues slaves de l'albanais et du lithuanien. Il me suffit de citer au liasard quelques nouvelles analogies des mots lithuaniens et Scandinaves qui me frappent au moment où j'écris ces lignes; p. ex. : Eeldor, désir, eeldeskein désirer, (grec) eld, feu(scand. ) elska, aimer (id.) alstaw , désirer (russe); Unda, onde ( lat. ) wnn//-, idem ( island. ) vand , eau , ( dan. ) wanduo , id. (lithuan. ) woda , id. (slav ) : Ut que ( lat. ) at y id. (dan.) Paa , sur, près, dans ( scandin. ) ^;o , idem, (slav.) pa y idem (lithuan.) Kiœr , cher, ( scand. ) giaraa , bon, (lithuan.) carus , cher (latin.) Pf^red , dommage ^ colère (russe )

lO INTRODUCTION, CHAPITRE I^^' .

nations; nous aborderons ce sujet sous le seul point de vue qui convient au hut que nous nous sommes proposé. Mais afin

Vrede , id. ( dan. ) ff^rath, id. ( anglais ) Men , mais ( dan. ) minus , moins (latin) mé , non , (grec. ) F'en , ami, aimable ( scand. ) wienas y allie , uni ( lithuan. ) Venus , venustus, aimable (lat. ) Krang, cercle , ( slav. ) Kringla , id. ( island. ) Bam , enfant , ( scand. ) bernelis, id. ( lithuan.) bam , idem (écossais.) TilUj se taire ( lithuan. ) tie, id. (dan.) tiga id. (suédois) Telikos , tel, (grec) tilki j tantus, (polon.) tiekas , id. ( lithuan. ) dylik , tel (suédois) thvilikr , id. ( islandais. ) J'ai indiqué d'autres analogies en grand nombre dans mon essai sur la langue albanaise , inséré dans le volume VI du Précis de la Géographie Universelle et dans quelques pages consacrées à la langue lithuanienne dans mon Tableau de la Pologne àe 1807.

J'ai continué depuis la lecture de mon vieux vocabulaire lithuanien et j'ai obtenu d'autres secours ; j'abandonne l'opinion de Gatterer , qui fait des Sarmates des Lithuaniens et je les regarde de même que les Pruczi comme des Vénèdes ou Wendes , parlant un très ancien dialecte slavon , dialecte qui est plutôt une ancienne langue mdépendante , qui dans sa formation particulière s'est arrêtée à moitié chemin entre le slave et le gothique , en un mot, c'est un idiome proto-wende. Il est peut-être aussi ancien que le sanskrit avec qui il a des rapports qui lui sont propres.

Mais quel travail ne faudvait-il pas pour débrouiller dans l'idiome des paysans lithuaniens et samogitiens ce qu'il y a de moderne et d'ancien , de venede et de gothique d'abord , ensuite du slavou et du Scandinave ? C'est ainsi qu'après avoir assez bien prouvé le caractère gi'ecéolique ou éolo-pelasgique de la langue albanaise, je recule devant la tâche d'y distinguer ce qu'il s'y trouve de vieux-latin et du celtique. Car il ne suffit pas de comparer les racines ; il faut raisonner sur la grammaire de chaque langue ; si elle offre des choses disparates , évidemment réunies par le hasard et par la force , ce n'est plus une languesœur , ancien rejetoQ de la famille , ce n'est plus qu'une langue mixte de formation moderne. Telle est précisément l'objection que des esprits légers me feront sur l'albanais et le lithuanien , mais que Tliistoire et la grammaire repoussent.

S'il est difïicile de déterminer un caractère général des langues-soeurs , formées par la lente coopération des causes morales et intellectuelles , il est assez facile de dire ce que sont les langues mixtes du moins mo-

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que nos lecteurs puissent mieux apprécier la justesse des principes posés par ces deux philologues, et les suivre dans leurs

dernes. Débris de deux ou plusieurs idiomes , violemment réunis par un ou plusieurs peuples conquérans, ils présentent un mélange incohérent des racines d'origine différente et pour la plupart un mélange non moins contradictoire des règles grammaticales , empruntées à toutes les langues originales qui ont contribué à les former.

Telles sont les langues italienne, espagnole, romanique ou provençale, française et anglaise. Ce sont au fond des jargons perfectionnés , polis, adoucis, mais ce sont toujours des jargons. Que cette expression ne vous choque pas j elle frappe moins votre langue maternelle , qui a du moins conservé toute l'harmonie du latin , tandis que les Anglais et les Français du nord , privés du sens musical , ont ôté aux mots teutoniques et Scandinaves leur désinences sonores pour y substituer je ne sais quel bourdonnement celtique. D'ailleurs qui saurait tracer la ligne de démarcation exacte entre les langues soeurs , dérivées d'une source commune, et les langues-mixtes? Déjà le latin était un mélange très singulier du grec eolien ou plutôt de l'albanais ancien introduit par les colonies illyriques, avec le pelasge-hellénique, apporté par les émigrations arcadiennes , épirotiques et troyennes, et enté sur un fonds d'ancien italique , peut-être déjà mêlé du celtique.

Ce qu'il est essentiel de reconnaître, c'est la distinction logique entre les langues originales, modifiées par leur propre génie , et leS langues mixtes , modifiées par des causes étrangères. C'est la distinction entre la pensée et le hasard, entre la liberté et la force. La philosophie des langues n'a pas pour le moment de problème plus urgent ni de question plus délicate. Or , c'est par des recherches positives sur les faits encore si peu connus qu'on y doit avancer. C'est ici que les formes grammaticales prennent une importance égale aux racines, lorsqu'on peut démontrer , comme dans le.î langues romaniques , leur transmission de l'une à l'autre. Le mélange des racines a pourtant aussi un côté très curieux, du moins dans l'anglais, où je crois avoir remarqué que les mots nobles et poétiques sont principalement d'origine teutonique et Scandinave, comme étant l'idiome clela classe dominante et libre j par exemple, got/^ king, earth, sworà, ship, auxquels lord Bjron a eu raison à^ a']oi\\.qv fatherland

Maintenant cette distinction nous en amène une autre. Les dialectes, généralement parlant, sont des manières différentes de prononcer une

raisonnemens , nous allons leur tracer la marcLe et le développement d'une langue en général ; c'est le résultat des profondes

langue. Je ne crois pas qu'on puisse donner une définition plus exacte , quoique je n'ignore pas qu'elle laisse beaucoup à désirer; car, à côté d'une prononciation plus ou moins sonore ou sourde, accentuée ou efl'acée, se glissent aussi les constructions souvent tout-à-f^^t différentes et les mots inconnus. Dans ces constructions, il y en a d'évidemment corrompues ou vicieuses; mais il y en a aussi d'atitres qui, bien que contraires à l'usage général, ont leur grâce, leur avantage. Dans les mots , il y en a de malsonnans , de mutilés , mais il y en a d'autres qui sont plus harmonieux, plus expressifs, plus régulièrement formés , plus anciens que les mots de l'idiome dominant. Par exemple , de quel droit l'ancien dialecte sicilien , le plus anciennement cultivé de l'Italie , serait-il traité de jargon par les Toscans? Par quel motif reconnaîtrais-je une langue dans le portugais qui n'est qu'un dialecte mutilé du gallego ?

Mais ici le fil de l'jnalyse philosophique est prêt à s'échapper de nos mains , et nous entrons dans ces vagues déclamations littéraires que nous voulons éviter. Une seule observation me paraît digne de vous être communiquée. C'est la distinction entre les dialectes originaux ou indépendans , et les dialectes dérivés ou de seconde origine. Je prends mes exemples dans la langue grecque. Ueolique , le laconique , le heûtien , étaient certainement des dialectes aussi anciens que l'ionique ou l'attique ; mais est-on bien sûr que des mots comme trito, au lieu de kephala , hana , au lieu deg^zza, kammonie y^onr nike , beskeros pour arfo5^ chaios pour agathos , olpe pour lekythos , ou bien des formes comme zo/zg-a ^ au lieu d'^go, sior, au lieu detheos, môa, au Yie\x àe mousa , sibole, pour ti theleis , deucos f^onr glykys , massai poui" désai , ne soient que de simples variations d'une même langue originaire? Il me semble qu'on doit y voir des traces des anciens idiomes difféiens qui, en s'adoacissant et se polissant, ont formé les deux grandes branches de la langue grecque. Mais les dialectes dorique et ionique moderne étaient des manières de prononcer une seule et mêpae langue ; ils différaient précisément comme le danois et Icsuédois, comme le ton mineur et le ton majeur. C'étaient des dialectes de seconde origine en comparaison de ces anciens idiomes helleno-pclasgiqucs , que la la langue d'Homère avait déjà rejetés.

Cette distinction entre les dialectes me paraît se reproduire partout

CLASSIFICATION GENERALE DES LANGUES, CtC. l3

recherches d'un autre savant philologue (i), à Fextrême bienveillance duquel nous le devons.

«Quel que puisse être, dit M. Pinheiro-Ferreiry , l'état de civilisation d'un pays, le peuple aura nécessairement un langage adapté à ses besoins. Mais en parcourant les annales des nations et consultant la voix unanime des hommes, nous remarquons que partout et pour toutes les langues, il y a eu une époque bien marquée d'enfance et un âge de virilité. Mais elles diffèrent de tout ce qui est sujet aux vicissitudes humaines en ce qu'elles passent sans intervalle de leur plus haut degré de splendeur à l'anéantissement. (2)

d'une manière très importante pour l'histoire des langues. Par exemple, le ladinum de la Rhetie me paraît un vieux dialecte de la romana rustica^ aussi remarquable que le serait un idiome distinct, tandis que le dialecte de Rome , de Florence ou même de Venise et de Sicile ne sont que des différentes manières de prononcer la même langue italienne moderne, sauf quelques mots particuliers. Plus un dialecte est ancien, isolé, obscur et méprisé, plus il prend aux yeux de la science le caractère spécial et monumental.

Voici , Monsieur et savant ami , ce que j'ai pu réunir d'idées sur une matière encore presque intacte. Si vous voulez en faire usage, je désire que vous publiez ces aperçus informes dans toute leur rudesse et leur simplicité primitives. Malte-Bruh.

(1) M. Silvcstre Pinheiro-Ferreira , ancien professeur de philosophie à Coimbra , ensuite ministre des affaires étrangères et actuellement ministre d'état honoraire de Sa Majesté Très-Fidèle, auteur de différens ouvrages de philosophie. (Voy. le vol. II de notre Essai statistique sur le royaume de Portugal , etc. , page XXXVI , etc.

(2) Aucune nation n'est jamais passée de la civilisation à la barbarie. Elles disparaissent laissant après elles les ruines de l' Assyrie , ou se perdent dans les chaînes du vainqueur. Ni le Grec ni le Basque n'ont perdu les élémens de leur civilisation , car ils ont conservé le fond du riche capital de la langue de leurs ancêtres. Le joug de l'étranger a pu y apporter des modifications qui leur donnent au premier abord l'apparence d'un véritable jargon. Mais en y regardant de près ou est bientôt convaincu que ce sont des altérations bien légères quo des cir-

l4 INTRODUCTION, CHAPITRE 1er •

c( Soit pendant l'enfance des langues, soit à une époque quelconque de leur virilité, des colonies se détachent de la mèrepatrie, et portent au loin les formes de langage que chacun des colons possédait selon son état , sa profession et son âge : on observe que par l'incorporation de nouveau -venus de différentes autres nations, et par l'action continuelle d'un climat et d'un ordre de choses tant physiques, que morales, indépendantes de la volonté des hommes, la langue de la colonie s'écarte de plus en plus de ses formes primitives, et au bout d'un temps plus ou moins considérable, selon que les Colons conservent plus ou moins de rapports avec la métropole, elle offre des dissemblances plus ou moins considérables, (i)

ce Si au moment de la séparation delà colonie la langue était encore loin de l'état de perfection dont elle est capable , cette dissemblance dont nous parlons se trouvera d'autant plus grande que les derx peuples s'acheminant chacun de son côté vers le perfectionnement , loin de suivre une marche parallèle, ne peuvent que s'écarter l'un de l'autre, peut-être même au point de ne pouvoir guère plus se reconnaître. (2)

ce Cependant cette marche a des lois, et c'est l'étude ainsi que la détermination de ces lois qui peuvent conduire le philosophe à saisir les affinités des langues dont on a entrepris de tracer dans cet ouvrage le tableau généalogique.

constances favorables à l'indépendance de ces peuples , feraient disparaître plus vite que la Russie ne s'est civilisée dans l'espace de deux règnes; et le monde étonné verrait en sortir deux nations, qui joindraient à la grandeur caractéristique des peuples de l'antiquité tous les avantages de la civilisation moderne.

(1) Les colonies de l'Europe moderne en Asie et en Amérique , offrent des exemples du Tnmï/WM/n de ces différences. Celles des différens peuples des bords occidentaux du continent, dans les Iles Britanniques , sont un exemple du maximum ; et enfin celle des Battes dans les marais de la Hollande , tiennent le milieu.

(2) Les Anglais et les Batavcs en sont l'exemple dans le nord , et les Portugais dans le midi.

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES , CtC. l5

«On sait que des sons fort simples et souvent onomatopéiques constituent la hase de toutes les langues. Ils se laissent aisément remarquer dans celles qui conservent encore le type de leur première origine (i). Tout le reste est formé de ces racines primitives moyennant la déclinaison, la conjugaison, la dérivation (prise dans le sens le plus strict) et la composition. On pourrait ajouter à ces moyens celui de création de nouvelles expressions, soit par adoption d'une autre langue, soit par pure invention , n'importe quelle méthode on prenne pour enrichir de l'une de ces deux manières la langue du pays.

a A quelque époque que nous considérions une langue quelconque nous y trouvons des expressions formées d'après les six difterens modes dont nous venons de parler. Mais quelle prodigieuse différence n'y remarque-t-on pas selon l'époque que l'on choisit pour en faire l'analyse !

« Contens au commencement de distinguer Ir- substantif du verhe, les hommes ne songent que fort tarda distinguer par des modifications d'une même racine les différentes sortes de substantifs qui ne représentent que des modifications d'une même idée.

<c Les personnes , les temps et les modes des verbes , quoique moins lents à paraître, ne se font remarquer qu'à la suite de longues années , et souvent des siècles s'écoulent sans que la langue obtienne même le degré de perfection dont elle est susceptible sous ce point de vue.

ce Le besoin le plus pressant est sans doute celui de déterminer le sens trop vague que les verbes, ainsi que les substantifs , présentent sous cette forme primitive , et par conséquent l'ad-

(i) On rendrait un service à la science, si on reoueillait ces racines primitives et indubitables, la plupart monosyllabiques, et souvent onoinatopdiqucs. Le grec et l'allemand présentent sous ce point de vue deux exemples frappans.

l6 INTRODUCTION, CHAPITRE I^'.

verbe est le troisième élément du discours que Ton voit cclorc dans toutes les langues, (i)

a A côté de l'adverbe on voit paraître les prépositions dont la fonction dans le discours est de marquer le rapport entre les substantifs et les verbes dont la phrase se trouve être composée.

c( Ce n'est pas que les prépositions soient les seuls moyens employés dans cette intention. La déclinaison en modifiant directement le substantif radical atteint le même but.

ce II serait possible d'indiquer les influences qui ont déterminé les peuples à se servir tantôt de l'un tantôt de l'autre de ces deux moyens , et même pourquoi celui-ci montre plus de prédilection pour la déclinaison , tandis que celui-là préfère d'employer des prépositions ; mais nous n'avons à cet égard que de simples aperçus que nous nous abstiendrons de détailler ici.

« Parmi les substantifs-primitifs tiennent une place très marquante les pronoms (2), à ce que nous montre l'histoire de toutes les langues ; quoique si l'on ne consultait que l'ordre du développement des idées et du langage on croirait à priori que ces élémens du discours devraient appartenir à une époque beaucoup plus moderne. On reconnaît aisément leur ancienneté à leur irrégularité dans toutes les langues.

<( Quoi qu'il en soit, les hommes, à mesure que des malentendus leur firent sentir l'insuffisance soit des substantifs soit des verbes employés sous leurs premières formes, les modifièrent en conjugant ceux-ci et en déclinant ceux-là pour mieux préciser

(1) On a déjà observé que les adjectifs ne sont que des advei'bes déclinés. Remai'que très importante et très fertile en conséquences , tant pour la philosopliie , que pour la technique des langues.

(2) Je parle particulièrement des pronoms personnels qui , à proprement parler, ne sont que des substantifs j les démonstratifs et ensuite les relatifs le sont aussi très souvent. On aurait dû mettre plus d'exactitude eu traitant cette classification , qu'on ne l'a fait dans les giammaires , surtout dans ccllrs qui se qualifient de philosophiques.

CLASSIFICATION GENERALli DES LANGUES, CtC. ir

le sens et le rapport qu'ils s'étaient proposé de signifier par- là. «Mais les leçons dcl'expérience qui les y forcèrent ne pouvaient être que fort lentes, et les cxpédiens adoptés à des époques très éloignées ne pouvaient qu'apporter dans la marche de pareilles pratiques une variation et une irrégularité que fie nouvelles expériences pouvaient seules rectifier.

(( L'espèce d'isolement où les peuplades d'une même natioti vivaient entre elles à ces époques reculées, ne contribuait pas peu à retarder les progrès du perfectionnement de la langue générale. Mais d'un autre côté , cet isolement même , en s'op posant à la propagation de l'erreur, préparait la réforme subite qui étonne l'observateur ; car l'on a de la peine ù concevoir comment une langue qui naguère était rude dans ses sons, barbare dans ses dérivations, et bizarre dans la totalité des mots et des phrases qui la composaient, reçoit dans un très court espace de temps , presque toute la régularité des formes, la richesse des expressions et le type de nationalité qui fixe à jamais ses destinées. C'est là, cependant, le cas de presque toutes les langues tant anciennes que modernes, (i)

(C Mais la formation des langues étant le résultat de l'organisation de l'homme est aussi peu arbitraire que l'organisation elle-même est indépendante de ses caprices. Instrument indispensable pour exprimer nos idées, le langage augmente en nombre et en variété d'expressions, à mesure qu'avec la civilisation augmentent nos besoins. Mais ces acquisitions successives des langues ne sont pas moins le résultat de l'organisation de l'homme que ne l'ont été les premières expressions elles-mêmes. Au contraire on remarque souvent qu'une expression dans l'o-

(i)Lt' siècle de Médicis en Italie, celui de Louis XIV eu France , et celui de Fréd(îiic II en Allemagne , offrent des exemples inéfragables de cette pbservation. En suivant les rapidcs^ progrès du perfectionnement de ces trois langues dans de si courts espaces de temps , on vérifiera , j'espère , l'exactitude de r«'tiologie que je no puis qu'iutUqupi ici.

l8 INTRODUCTION, CHAPITRE l*" .

ligine, moins analogue à l'organisation du peuple qui Ta adoptée, est modifiée dans la suite par l'usage dans ses dérivations; en sorte que peu-à-pcu elle prend en elle-même soit dans ses dérivés soit dans les compositions où on la fait entrer, une forme absolument nationale qu'elle n'avait pas d'abord , et qui n'a nullement dépendu du bon plaisir de personne , mais qui est nécessairement l'ouvrage de cette analogie que Ton admire dans toutes les langues, et qui elle-même n'est que le résultat de l'identité ou de la conformité de construction des organes de la parole et de l'ouïe , laquelle ne permet point des aberrations.

a S'il arrivait donc que quelqu'un, dans l'isolement des peuplades dont nous parlions , fît une dérivation , une déclinaison, une conjugaison, etc. , d'une manière hétéroclite et opposée à l'analogie, il arriverait aussi que le même cas s'étant présenté à d'autres personnes et en différentes peuplades , on n'y connût pas la même faute, et que l'on restât plus fidèle aux règles de l'analogie.

(C Lorsque dans la suite les communications entre les différentes peuplades soit par le commerce, scit par la guerre, devinrent plus fréquentes, les élémens épars de la langue qui se trouvaient tout faits , n'eurent qu'à se rassembler. Il fut alors facile de rejeter tout ce que l'on avait créé, dans l'éloignement de conseil , d'irrégulier et de choquant à l'oreille et à l'esprit ; et les hommes rapprochés , surtout cette classe d'hommes dont l'éducation et les habitudes rendent l'organisation plus sensible et le goût plus délicat, ont pu épurer la langue de tous les barbarismes en ne conservant que ce que les esprits bien formés avaient déjà fait pour elle les uns à l'insu des autres (i)

(i) C'est de là que dérive cette langue des auteurs qu'on ne pai'le nulle part , et qui est commune à toutes les parties d'uiie même contrée linguistique. L'Allemagne, l'Italie, ot même la France,

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES, CtC. I ()

((Chacmidc ces idiomes partiels , clémens primitifs de la langue régulière dans ses formes et dans ses constructions, ne présente qu'un jargon monstrueux et barbare, à cause de cette rudesse de sons , de cette irrégularité de formes et de cette bizarrerie dans la tournure des phrases qui nous y blessent à chaque pas.

ce Nous venons cependant de voir que si lesévèneraens amènent le rapprochement des élémens de régularité épars dans ces différentes peuplades, la langue se présente formée de toutes ces pièces , comme par enchantement.

«Mais si, au lieu de ces peuplades situées sous l'influence d'un même climat, d'une même religion, de lois et d'usages ou identiques ou très analogues, nous supposons que les colons séparés de ceux de qui ils ont reçu l'existence et la langue , sont jetés dans des contrées où chaque jour des objets nouveaux viennent frapper leurs sens , et les obligent à créer des noms et des expressions nouvelles; si trop près de l'origine des sociétés et de la rudesse des sons au moment de leur séparation, ils doivent créer eux-mêmes tout ce que les besoins de la vie domestique et sociale, le commerce, la sûreté publique, la défense exiérieure , la législation , le culte exigent pour la prospérité et le maintien de la société ; si trop éloignés de leur métropole pour aller y puiser les ressources en choses et en paroles dont ils ont besoin sous ces diflérens points de vue , ils sont obligés de tout tirer eux-mêmes de leur propre fond; on sent que toutes ces nécessités, ainsi que l'action continuelle des influences physiques et morales, sous lesquelles ils vivent, ne peuvent que produire dans la suite de quelques générations des résultats d'autant plus dissemblables de ceux qui s'opèrent en même temps dans la métropole, que la différence de toutes ces causes influentes sera grande entre les deux pays, et que l'état

quoique d'une manière moins frappante, nous en fournissent des exemples.

20 INTRODUCTION^ CHAPITRE l" .

de civilisation au momeut du départ de la colonie aura été plus arriéré.

(c II eu arrivera donc que les diverses peuplades de cette colonie travailleront séparément, ainsi que celles de la métropole, à la formation de la langue commune. Par conséquent, lorsqu'elles se rapprocheront, les élémens analogues séparément créés dans les différentes peuplades, viendront à se rassembler et à exclure tout ce qui peut s'être introduit d'irrégulier ou de bizarre dans chacune. Alors, la langue de la colonie se présentera tout aussi formée, tout aussi régulière que nous venons de le voir dans la métropole; mais avec un fond de ressemblance plus ou moins considérable , selon que ce qu'il y avait à créer au moment de la séparation , était aussi plus ou moins considérable , et en proportion de la communication et des rapports que la colonie aura conservés avec la métropole, (i)

ccGesontcesdifférens degrés de ressemblance que l'on a voulu désigner par les noms de patois, de dialectes, de langues sœurs, et que quelquefois, mais rarement, on a pu distinguer en donnant à l'une des deux langues la qualification de languemère.

ce Je dis rarement, parce que rarement le cas peut avoir eu lieu, que la colonie se séparât à une époque où la métropole, arrivée à un haut degré de civilisation , lui eût tellement fourni pour tous ses besoins qu'elle n'eût qu'à ajouter peu de choses dans son nouvel établissement.

ce Pour l'ordinaire la métropole avait elle-même à parcourir presque tout le chemin de la civilisation; et dès-lors, quoique plus vite, elle tenait parallèlement à la colonie une marche progressive de nouvelles créations en choses et en expressions, qui se ressemblaient d'autant moins, comme nous venons de l'observer, qu'il y avait entre elles moins de communication et

il pt 3) Voyez la noto 1 ù la page i4.

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LA^VGUES, CtC. 21

plus de différence dans les causes influentes que nous avons signalées ci-dessus

(( Mais si les colonies ne se sont détachées de leur mère-patrie , que lorsque la civilisation y était déjà arrivée à un haut point , la langue du nouvel établissement n'a pu éprouver même à la suite de Lien des années, que les modifications provenantes de l'action toujours lente des causes locales et physiques sur l'organisation de la postérité des premiers colons. Encore cette altération aura été considérablement rallentie par le séjour plus ou moins prolongé des jeunes colons dans la métropole qui, dans la supposition où nous sommes, offrait aux colons aisés plus de fiicililés pour l'éducation , et par suite plus d'agrémens que leur propre patrie, (i)

« Dans ce dernier cas les différences entre les deux langues ne peuvent être que très légères. Elles ne concernent que quelques-unes des modifications les moins importantes des six éléraens que nous avons indiqués au commencement. Elles ne peuvent affecter que quelques sons, quelques lettres dont la prononciation est ou difficile ou impossible aux organes considérablement altérés par le climat dans la postérité des anciens colons. Mais ces mêmes différences sont aussi peu variables que leur cause , l'organisation, a été constante. Ce double caractère de constance et de peu d'importance des modifications opérées dans la langue commune à tous les co-étatsde la grande famille, les a fait nommer des dialectes. Il y a quelquefois dans chacun de ces co-états , et souvent dans les différentes classes de personnes d'une même ville , des aberrations frappantes du langage ; mais ces aberrations qui , tantôt ne regardent que des parties insignifiantes de la grammaire, tantôt

(i) On pourrait d'après ce principe classer les colonies grecques, et le rapprochement qu'on ferait sous ce point de vue entre les colonies modernes des Em-opéens , soit en Asie et en Afrique , soit en Amérique , ne serait pas sans intérêt pour l'histoire philosophique des sociétés.

22 INTRODUCTION , CHAPITRE l" .

affeclent les élémens les plus essentiels du discours, ne suivent aucune régularité. Ce ne sont donc que des Jargons , que des patois confinés à ces contrées ou à ces classes , toujours les plus éloignées même du degré de civilisation à laquelle le reste de la nation est parvenu (i). ))

Nous venons de voir de quelle manière une langue se forme, se perfectionne et peut se subdiviser en une multitude de Lranches. Voyons maintenant de quelle manière en examinant les vocabulaires et les grammaires des différens peuples du monde, on peut parvenir à reconnaître les souches différentes dont ces peuples descendent , et classer comme nous l'avons fait toutes les langues anciennes et modernes, d'après la parenté ou la différence des souches d'où dérivent ceux qui les parlent, ou qui les ont parlées. Nous ne ferons que transcrire quelques pages du discours préliminaire aux Recherches sur les langues tartares , dans lequel M. Abel Remusat s'exprime de la sorte ;

ce Par exemple , si on voulait reconstruire l'histoire d'un peuple dont on posséderait le vocabulaire et la grammaire, voici comment il me semble qu'on devrait procéder. Il faudrait prendre d'abord ces termes eu petit nombre , mais véritablement essentiels, ces mots qui expriment les idées les plus simples, dont l'existence est inséparable de celle de l'homme en société^ et que les enfans inventeraient si on ne lesleur apprenait pas : père j mère ^ homme y femme , tête, main, soleil j, étoile , pierre , arbre y un j deux , dix , etc. Si la liste de ces mots était recueillie par un esprit judicieux et sévère, on serait peut-être surpris du petit nombre de ceux qui pourraient mériter d'y être admis. On ne le serait sans doute guère moins

(i) On pourrait donc dire que le caractère qui distingue les dialectes des jargons est la régularité , et celui qui les identifie avec la langue à laquelle ils appartiennent, c'est qu'ils n'en diffèrent que par des accidens grammaticaux. Mais ce n'est qu'un simple aperçu.

CLASSIFICATION GENERALE DES LANGUES, CtC. 2^

du nombre également petit des races auxquelles se rapporteraient les langues de l'ancien continent, jugées d'après ces mots fondamentaux. Enfin l'on ne pourrait guère observer sans étonnement que des langues qui ont pour base le même fonds d'expressions radicales , et qu'on est en droit de considérer comme des dialectes du même idiome^ se ressemblent le plus par les mots qui expriment des idées plus nécessaires, et diffèrent un peu davantage dans ceux qui le sont un peu moins. Les noms de nombres au-dessus de dix , les degrés de parenté au-delà du frère ou du cousin , sont les premiers à différer. Les mots de deux et de trois ont parcouru l'Europe et l'Asie, et ceux de père et de mère offrent une frappante analogie d'un bout à l'autre de l'ancien continent.

ce C'est donc d'après ce cboix de mots qu'on jugerait la langue du peuple qu'il s'agirait d'étudier. S'ils diffèrent des mots qui, dans les autres langues, expriment les idées correspondantes , le peuple forme une race distincte. S'ils sont les mêmes , il tire son origine de la nation qui nomme les mêmes choses de la même manière, ou lui-même lui a donné naissance : il n'y a pas à balancer ; l'éloignement n'y fait rien ; le hasard peut produire la coïncidence de trois ou quatre expressions, jamais de trois ou quatre cents. C'est à l'historien à s'arranger pour l'expliquer : le philologue pose le fait et le constate. Il n'y a point de tradition qui puisse faire révoquer en doute une communauté d'origine établie de cette manière.

(( Il ne suffit pas d'avoir porté son attention sur cette partie d'une langue , tout essentielle qu'elle est. Les mots qui expriment des idées secondaires , les noms des animaux domestiques, des métaux, des fruits, des plantes économiques, des instrumens aratoires, des armes , sont encore intéressans à examiner. La diflfcrence qu'ils offrent, et les rapprochemens dont ils peuvent être l'objet, doivent jeter du jour sur la manière dont un peuple s'est policé , et sur l'origine de ses connaissances. Le nom du fer est commun à deux idiomes de la Tar-

9,4 INTRODUCTION , CHAPITRE l".

tarie, <{ui diffèrent beaucoup dans d'autres points essentiels; ceux du cheval et du Z^cew/" sont aussi communs à des peuples de race diverse : mais ces analogies ne sont que secondaires ; elles prouvent bien des rapports, des communications d'idées, mais non pas une origine commune, quand les mots essentiels 11 y participent pas. Si l'on en rencontre dans ces derniers, il est superflu de s'apesantir sur les autres.

<c Les titres de dignités, les termes qui ont rapport au gouvernement, ou à la guerre, ou à la législation, forment une troisième classe de mots qui peuvent offrir des ressemblances dans des langues qui diffèrent sous le rapport des deux classes précédentes. Ils attestent la conquête , la soumission forcée du peuple qui les a reçus, à celui qui les a donnés. Ainsi, à mesure que nous avançons, nos caractères deviennent progressivement moins importans : ceux-ci n'indiquent plus que des rapports de société à société , quand elles étaient déjà isolément établies , à une époque de leur existence qui ne saurait être très rapprocbée de leur origine.

<c Les expressions théologiques , les noms de divinités , ou de sacrifices , ou de fêtes , les mots abstraits désignant des idées morales ou métaphysiques, doivent encore être mis dans une classe distincte, et les ressemblances qu'on y peut trouver , prouveront, non une communauté d'origine, ou des rapports de voisinage , mais, selon l'occurrence, une communication (|ui peut n'avoir pas eu lieu immédiatement. On sait les voyages pénibles que fait entreprendre le zèle religieux à ceux qui sont animés de l'esprit de prosélytisme. Ni l'ambition , ni l'activité commerciale, n'ont jamais conduit les hommes aussi loin que ce désir , si louable après tout, quand il n'est souillé d'aucun intérêt étranger , de ramener les hommes à des opinions qui doivent faire leur bonheur dans le temps et dans l'éternité. C'est là la source de beaucoup d'analogies qui existent entre des langues qui d'ailleurs n'en offrent aucune. Ce ressemblances, (juclque nombreuses qu'elles soient, ne prouvent

CLASSIFICATION GENERALE DES LANGUES, etC. 2^)

([iiune soumission morale qui peut ne pas remonter à une é[i0([ue ancienne. Des mois de ce genre viennent tous à-la-fois, et ils ne sont pas de ceux qu'il faut compter pour apprécier les mélanges de races.

(c Enfin, si l'on trouve dans la langue qu'on examine , des mots appartenant à une autre langue , mais qui puissent se rapporter à des notions de littérature, de grammaire, de rhétorique, ou à des sciences plus relevées; et si, du reste, les deux langues n'offrent aucune marque de consanguinité, on pourra assurer qiP3 l'un des deux peuples a reçu de l'autre des leçons qui ne prouvent nullement la communauté d'origine. Il arrive ordinairement, dans ce dernier cas , que la forme de l'écriture atteste ce que la ressemblance des mots indique. C'est aussi dans le cas de cette analogie particulière qu'il faut faire une plus grande attention aux formes grammaticales, aux désinences, aux particules , à la conjugaison, aux verbes auxiliaires, à la construction ou phraséologie : toutes choses qui sont de nature à s'introduire dans une langue par l'effet de l'influence que des écrivains imitateurs exercent sur leur idiome maternel.

ce Voilà, ce me semble, les points principaux auxquels on doit s'attacher dans l'examen étymologique des langues. Je les résume en peu de mots. Les ressemblances de la première classe ou des mots primitifs prouvent la descendance d'une même souche; les différences prouvent , au contraire , la diversité d'origine. Celles de la seconde classe indiquent les rapports politiques; les troisièmes, la conversion religieuse ; les dernières, les communications littéraires ou scientifiques. Des mots isolés ne prouvent rien du tout; s'ils sont en grand nombre, ils indiquent la fusion de quelques familles dans le sein d'une nation, l'établissement de quelques colonies; mais, dans tous les cas, il faut apprécier les analogies d'après le genre de mots (jui les présentent, et peser avant que de compter. Du reste, les radicaux d'origine diverse sont, dans chaque langue mixte.

'l6 INTRODUCTION , CHAPITRE l".

dans la proportion des individus de chaque race dont la postérité a formé la nation qui la parle, sauf la variété causée parla différence de civilisation qui a pu exister entre ces races et eu égard à l'avantage qui en est résulté pour une langue ou pour l'autre, et à la nature plus ou moins altérable de chaque idiome. En ne négligeant aucune de ces précautions , en faisant attention à d'autres particularités qu'il serait trop long d'indiquer, on peu^t sans doute tirer de grandes lumières du vocabulaire d'une nation pour retrouver son origine, et déterminer le nombre des races qui se sont réunies pour la former.

<c Je sais qu'il y aurait lieu de faire des observations plus délicates, et des rapprochemens encore plus concluans , en examinant ces idiotismes , ou ces façons de parler irrégulières, qui ne peuvent coïncider chez deux peuples difïérens, que parce que l'un de^ deux les a communiqués à l'autre; ces acceptions variées et plus ou moins étendues d'un même mot, qui font qu'un seul signe répond à plusieurs idées, sortes de groupes de pensées renfermées dans une même expression , et où des hommes qui n'auraient aucun rapport ensemble , pourraient difficilement se rencontrer; ces dérivations métaphoriques, au moyen desquelles des termes désignant des êtres matériels, ou exprimant des actions physiques, sont affectés à àes objets abstraits, ou aux opérations intellectuelles; enfin ces conventions qui déterminent certaines particules, certaines désinences, certaines constructions, à n'être que les marques des rapports qui existent entre les parties d'une phrase. Les analogies en pareil cas prouvent beaucoup , parce qu'on peut difficilement les attribuer au hasard. Les différences prouvent moins , parce qu'il est aisé de se convaincre , en examinant des langues partagées en plusieurs dialectes, que ceux-ci diffèrent quelq.uefois sur ces points moins essentiels , tout en conservant dans les mots mêmes la trace de leur commune origine. Aussi , indépendamment des difficultés inséparables d'un examen de

CLASSIFICA.T10N GENERALE DES LANGUES, CtC. l'J

cette espèce où la connaissance approfondie d'un idiome est aLsoliiment indispensable , il est moins utile de s'y livrer , lorsqu'on se borne à étudier historiquement le vocabulaire d'une nation pour assigner la race ou les races d'où elle est issue , que quand on veut puiser dans ses productions littéraires des notions exactes sur son goût , son génie et son caractère. »

Malheureusement pour l'ethnographie et pour l'étude des langues, les voyageurs anciens et modernes, trop occupés à rechercher des échantillons de minéraux et à composer des herbiers et des collections d'histoire naturelle , ont presque entièrement négligé de recueillir les vocabulaires des différentes nations qu'ils ont visitées. On n'a des grammaires que d'un petit nombre de langues , et plus de deux tiers des idiomes connus manquent entièrement de vocabulaires. A l'cgard de l'autre tiers l'ethnographe doit bien souvent faire ses comparaisons sur de minces vocabulaires de vingt à trente mots , et quelquefois même il doit se contenter des dix premiers noms de nombres. C'est à la vérité bien peu, mais, généralement parlant, faute d'autres élémens , c'est encore assez pour décider provisoirement, si les peuples qui parlentles langues auxquelles ces nombres appartiennent, doivent être rangés ou non dans la même famille. Les termes numériques présentant des idées abstraites et ne donnant aucun accès à des mots imitatifs que le hasard, quelquefois, peut introduire dans deux ou plusieurs idiomes d'ailleurs très différens , ou peut être certain , lorsque les termes qui expriment les dix premiers nombres sont entièrement différens dans deux ou plusieurs langues, q le ces langues sont entièrement différentes. Les différences observées dans cette classe de mots prouvent encore plus que les ressemblances, puisque nous voyons tout le règne des langues indo-. germaniques , qui comprend tant de familles et dont le domaine cthnograpliique s'étend depuis les bords du Gange jusqu'en Lslande, n'offrir ces dix mots dans tous ses nombreux idiomes

l8 INTRODUCTION , CHAPITRE 1

qu'avec de simples différences de terminaisons et presque jamais de racines. Nous ajouterons aussi que MM. Lewis et Clark en comparant le vocabulaire waliclellah (jS'j) avec celui du cliinnook (765) trouvèrent que les noms de nombres étaient absolument les mêmes, tandis que les autres mots étaient essentiellement différens.

Comme nous l'avons vu, pour juger de l'analogie des langues, il ne suffit pas seulement de comparer leurs vocabulaires respectifs, il faut aussi étendre la comparaison à leurs grammaires : ces deux moyens pris isolement pourraient donner les résultats les plus erronés. La grammaire pehlvi (6) est presque identique avec la persane, tandis que la masse de ses mots sont sémitiques; on peut en dire autant du tark(i24) dont la grammaire est presque semblable à celle du hongrois, tandis que la masse de ses mots dérive d'une souche entièrement différente. L'omagua (493), dans la famille guarani, et l'anglais (180) dans la famille germanique , offrent le même phénomène ; leur matériel, c'est-à-dire les mots , sont en^rand nombre guaranis dans l'uu , germaniques dans l'autre , mais leurs grammaires , à quelques exceptions près , diffèrent essentiellement par le manque de formes et par leur simplicité , des grammaires des autres idiomes de leurs familles respectives. Le savant M. Bopp observe que le bengali (68) , qui est justement celui des idiomes dérivés du sanskrit qui a subi le moins de mélanges étrangers dans la masse de ses mots, offre avec la grammaire sanskrite moins d'analogie que celle qui existe entre la grammaire de ce dernier idiome et les grammaires grecque, latine, allemande et persane. De même, eu ne regardant que la seule grammaire sans faire attention aux mots, on trouverait que le russe a plus d'analogie avec le latin que l'italien , et le chinois plus avec l'hébreu que celui-ci avec l'arabe. Dans de pareils cas, nous avons toujours donné la préférence aux mots, qui sont incontestablement la partie essentielle d'une langue, et celle d'après laquelle on doit la classer; car, comme l'a très

CLASSIPICATIOIN GENERALE DES LANGUES, elC. '.>.()

bien dit le savant M. J. Klaprolh « les racines et les mots sont l'étoffe des langues, qui reçoit la forme de la grammaire; ils restent toujours ce qu'ils sont comme le diamant qui reste toujours diamant, soit qu'on le coupe en brillant, en rose ou en simple diamant )). C'est d'après ce principe suivi inaltérablcment dans la rédaction de notre Atlas, que nous avons classe le pehlvi avec les idiomes sémitiques, l'omagua avec les guaranis et l'anglais avec les germaniques.

Que dirons-nous de la prétendue famille indo-germanique , dans laquelle de grands philologues classent tous les idiomes qui forment nos familles sanskrite, persane, arménienne, slave, germanique et thraco-pélasgique , auxquelles d'autres philologues non moins célèbres ajouteraient aussi nos familles géorgienne , basque et celtique? Si l'on se contente d'un petit nombre de rapports pour ranger dans la même famille des idiomes d'ailleurs très différens, nous ne doutons pas que de nouvelles recherches, faites avec soin sur d'autres langues, n'en augmentent encore considérablement le nombre, et que nous ne soyons obligés de classer dans cette prétendue famille plus de la moitié des langues de l'Asie , toutes celles de l'Europe et peut-être quelques-unes de l'Afrique et de l'Amérique? Mais qui ne voit pas les conséquences d^une pareille classification? Ce serait tout confondre que de l'admettre. Nous pensons que dans l'ethnographie comme dans l'histoire, il faut subdiviser pour éviter lu confusion et pour pouvoir , dans la prodigieuse quantité d'idiomes différens que cette science nouvelle nous présente, assigner à chacun la place qui lui convient. Nous avons donc borné le nom de famille h un groupe d'idiomes qui ont une grande affinité entre eux, tels que ceux qui forment la famille sauskrite^ la famille greco-latine , la famille germanique, la famille slave , etc. ; nous étendons celui de règne à un groupe de plusieurs familles dont les langues conservent encore une affinité manifeste entre elles, quoique moindre que celle qu'ont entre eux les idiomes appartenant à une même famille. Mal-

heureusement ce système , qui nous paraît le seul qui puisse mener à des résultats positifs et surs, ne peut, dans l'état actuel de l'ethnographie , être appliqué qu'aux seules langues qui forment la prétendue l'aminé indo-germanique. Des recherches ultérieures mettront sans doute nos successeurs en état de l'étendre aux langues encore si peu connues de l'Afrique et de l'Amérique.

La complication des formes grammaticales j les modifications que subit le verbe selon la nature de son origine, et la multiplication des affîxa et sujfixa qu'on observe dans les langues les plus riches et les plus polies de l'Amérique, depuis le Groenland jusqu'à la Patagonie , est trop importante pour qu'elle puisse échapper à quiconque entreprend une classification générale des langues , et elle est sans doute trop compliquée pour qu'on puisse l'attribuer au simple hasard. Il nous semble qu'on pourrait former un règne de toutes ces langues de l'Amérique, qui offrent ce caractère particulier dans leurs formes grammaticales , caractère que le célèbre baron Alex, de Humboldt a très bien indiqué en les appelant langues par agglutination. On pourrait subdiviser ce règne en familles , comme nous l'avons déjà fait pour les langues qui forment la prétendue famille indogermanique. Nous croyons que si l'on avait sur toutes les langues de l'Amérique les mêmes matériaux que l'on possède sur celles comprises dans le règne indo-germanique , le Nouveau- Continent nous oftrirait an moins huit ou dix règnes ethnographiques. Vouloir tracer maintenant les limites de ces règnes , ou seulement vouloir en déterminer le nombre et les nommer , ce serait, il nous semble, tout confondre. Plus de la moitié des langues de l'Amérique sont encore ce que les botanistes appellent incertœ sedis. Dans les recherches auxquelles nous avons du nous livrer pour la rédaction de nos tableaux , nous avons déjà saisi plusieurs fils de cet immense réseau, mais nous n*osons en faire usage, convaincus que nous sommes de l'inutilité de tous nos cllbrts dans l'état actuel de la linguistique. Nous

CLASSIFICATION GENERALE DES LANGUES, (^C. Si

devons mcmc avouer que plusieurs de nos familles de l'Amérique, comparées aux familles de l'Asie et de l'Europe, sont plutôt des règnes que des familles. Eu effet, si, d'après l'opinion du baron de Humboldt, il existe entre l'arawaque (585) et le caribe (576) les mêmes rapports qu'il y a entre le grec (] 59) et le persan {35), entre l'allemand (169) et le sanskrit (4o), tandis que les rapports du cbaymas (Sy/) au tamanaque (582) , ressembleraient à ceux qui existent entre l'allemand et le suédois (177) ou entre l'allemand et l'anglais (180), notre famille caribe-tamanaque serait plutôt un règne qu'une famille. Quant aux règnes ethnographiques que présentent les autres parties du monde, nos recherches nous en ont signalé plusieurs; mais ici, comme à l'égard des langues américaines , nous n'osons pas non plus en tracer les limites , ni même les nommer tous. Nous nous bornerons seulement à signaler à l'attention des philologues le règne des langues transgangétiques , qui nous paraît, même dans l'état si imparfait de la linguistique, être assez bien caractérisé ; celui des langues tartares, auquel on pourrait joindre d'autres idiomes de l'Asie et de l'Afrique, quand on en connaîtra mieux les grammaires respectives ; et le règne des langues malaises, qui nous paraît aussi assez bien déterminé. Peut-être l'Afrique , l'intérieur des grandes îles de l'Océanie Occidentale et celui de l'Australie , nous offriront-ils cinq ou six autres règnes ethnographiques, non moins importans peut-être et non moins riches eu formes grammaticales et en langues différentes que ceux que nous venons de nommer. Mais, nous le répétons encore, ce ne sont que des conjectures, et c'est comme telles que nous les donnons. Aussi nous sommes-nous bien gardés d'introduire dans notre Atlas aucun de tous ces règnes.

Comme il n'existe pas une mesure absolue de parenté entre les idiomes, et que leurs degrés de parenté offient des nuances presque infinies, il est impossible de suivre inaltérablement la même marche,- elle varie et doit varier avec le degré d'affinité (les différentes langues entre elles. Ainsi les langues slaves

nous offrent entre elles des analogies bien plus nombreuses que celles que présentent les idiomes thraco-pélasgiques , et ceux-ci plus que les langues ouraliennes.

Mais afin que nos lecteurs puissent se former une idée des difTérences parfois immenses qu'offrent entre eux des dialectes d'une même langue, nous allons leur donner la liste des mots suivans , que nous devons à l'obligeance de M. Heiberg , un des plus savans collaborateurs de la Revue Encyclopédique, et auteur des lettres d'un Norwégien de la Vieille-Roche^ publiées à Paris en 1822. Ces différences sont d'autant plus remarquables, que dans les 26 mots comparés dans nos vocabulaires et dans les deux temps du verbe être , le norwégien moderne (178) ne diffère du danois que seîdement dans la prononciation des mots suivans : eaUj nez , sept et le pronom je. Cet exemple nous dispensera de faire la même chose à l'égard d'autres langues , et particulièrement de celles comprises dans la famille slave , dont les mots classés dans nos tableaux polyglottes n'offrent presque pas de différence entre une langue et l'autre.

Français.

Eau. . .

Nez.

Sept Je suis.

Noir . .

Mou.

Bouleau Ours.

Norwégien moderne.

Vatn

Nase.

Sju.

OEg er.

, Svart

Myg.

Bjôrk.

Barase.

Mouton Smale (dans la province

de Beigeu].

Sou ( idem dans la partie méridionale,.

Coq de bruyère. Orre.

Crème. Rôinme

Montagne. Berg.

Fleuve Elv .

Pin (arbre;. Furu

Danois.

Vand.

Nœse.

Syy.

Jeg cr.

Sort.

Blod.

Birk.

Bjorn.

Faar.

Urhoue.

Flode.

Bjerg.

Flod.

Fvvre.

CLASSIFICATION GENKRALE DliS LANGUES, VXC.

Français.

L'aulne (arbre).

Navet.

Araignëe ....

Loup.

L'élan (aniniar.

La renne (id.)

Loir

L'écorce.

Corbeau.

La pie.

Le coucou. . . .

Le dauphin.

Le lynx.

Garde-manger.

Ëtable

Chute d'eau.

Tailler (du^bois).

Sauterelle.

Le grillon ou cricri

L'hirondelle.

Lin.

Le ver.

Blanc

La mousse.

L'hermine.

Le pavot.

Papillon .

Veau marin.

Grenouille.

Groseille.

Framboise .

l'Jcureuii.

Verrat.

Taupe.

Grive. . .

Amidon

Planche.

NoRWioiEN MODER.NE.

Elder.

Naepe.

Spindel

Varg ; Graabeen.

Elg.

Reçu.

Queld

Naver.

Korp.

Skjaere.

Gauk

Spriuger.

Gaupe.

Stabur

Fjôs

Foss.

Felje.

Eugespraet.

Sirisse

Sulu.

Liin.

Mak.

Quit (dans la province de Bergen).

Mosse,

Roskat.

Mue.

Marihdnc

Kobbe.

Frosk.

Vinbaer.

. Bringebaer. .....

Ikorn.

Gragalte.

Vond.

. Fjeldtrost

Amdam.

Bord.

Danois.

Elle.

Roe

Edderkop.

Ulv.

Elsdyr.

Rensdyr.

Aften.

Bark.

Ravn.

Skade.

^jog •

Marsvin.

Loss.

Fadebur.

Kostald.

Vandfald.

Suitte.

Grseshoppe.

Faarekylling.

Svale.

Itor.

Orni.

Ilvid.

Mus.

Lxkat.

Valmue.

Sommerfugl.

Saeliiuud.

Fore.

Ribs.

Hinbor,

Egern.

Orne.

Mulhvorp,

Kramsfugl.

Stivelse.

Braede.

Français. Norwégien moderne. Danois.

Tricoter. Knytte. Strikke.

Cumin Karvi Kummen.

Jeune fille. Gjente. Pige«

Jeune garçou. Pill. Dreng.

Domestique mâle. Dreng. Fjener.

Vieillard Gubbe Olding.

Il y a un grand nonil)re de langues que nous avons rangées parmi les dialectes d'autres langues, dans la crainte où nous étions que l'on ne nous reprochât de multiplier excessivement leur nombre. Entre autres nous nommerons le ruh'heng et le barma que nous avons regardés comme deux dialectes de la langue ru¥ heng-harma (91) , tandis que d'après ce qu'on a publié sur ces prétendus dialectes dans le vol. X des Asiatic Researches , il nous paraîtrait plus convenable d'en faire deux langues-sœurs. C'est par la même raison que nous avons classé comme tels plusieurs dialectes du wogqule (201), de l'osliaque (202) et d'autres idiomes ouraliens, malgré les grandes différences que nous a offertes la comparaison de leurs vocabulaires, et que nous avons signalées dans l'article relatif à cette famille. C'est encore par le même motif que nous n'avons pas séparé le frison (172) ancien du frison moderne, malgré les changemens et le mélange subis par ce dernier , qui doivent , selon nous , le rendre bien différent du premier.

On pourrait en dire autant des prétendus dialectes de l'algonquino-cliippaway (818) et du cheppewyan propre (821) ainsi que d'un grand nombre de dialectes de plusieurs autres idiomes lennappes et d'autres familles, comme nous l'avons indiqué dans l'Atlas et dans le chapitre de celte Introduction qui s'y rapporte. Nous croyons que la prétendue identité de langue observée parHearnc et autres dans le nord de l'Amérique, ne vient que de l'espèce de lingua franca en usage parmi les différentes nations de ces vastes contrées ; mélange bizarre

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES , CtC. 35

(l'algonquin, de chijipaway , d'ottawa et de potawatomi , que la nécessité a rendu familier à tant de peuples, qui n'ont d'autre moyen pour se comprendre que le langage des signes, ou ce jargon , dont le domaine s'étend presque d'un océan à l'autre, et depuis les rives du golie du Mexique presque jusqu'à l'embouchure du Mackenzic.

L'isolement dans lequel nous avons laissé plusieurs langues n'est peut-être qu'apparent. Pour un grand nombre , il est sans doute la conséqueace du manque de renseignemens et de vocabulaires de ces langues. D'autrefois cet isolement est la conséquence de leur nature mélangée , qui tenant à deux ou trois familles différentes, sans que l'état imparfait de la linguistique puisse encore indiquer quelle est la partie du mélange qui est la prépondérante, oblige l'ethnographe de les laisser provisoirement isolés. C'est ce que nous avons fait à l'égard d'un grand nombre d'idiomes et entre autres du maquirilare (69 1), qui d'après M. de Ilumboldt serait un mélange de maypure et de caribe. Peut-être avant peu des voyageurs ou des missionnaires, en recueillant les élémens nécessaires pour comparer ces idiomes isolés avec d'autres connus, obligeront l'ethnographe à les ranger dans quelques-unes des familles connues.

La plus grande confusion règne parmi les voyageurs, les missionnaires et les philologues qui, parlant des langues, veulent par des exemples tirés des langues connues, nous donner une idée des idiomes qu'ils ont entrepris de nous faire connaître. C'est ainsi que, tandis qu'un missionnaire espagnol compare les différens idiomes de Manille , aux dialectes lombards , siUcicn et toscan, un autre missionnaire (Fr. -Gaspard de Saint- Augustin) dit que toutes ces langues sont des dialectes d'une langue générale, de la même manière que l'attique, l'ionique et l'éoliquc sont des dialectes du grec, ou comme l'italien, le portugais, l'espagnol et le français qui dérivent tous du latin. Plusieurs savans distingués ne regardent ces quatre dernières langues que comme de simples dialectes du latin. Le sa-

yant Hervas considère comme des dialectes des idiomes que Weigl regarde comme des langues. Les langues loango et Congo (276 ; 279) diffèrent entre elles selon M. Valer, comme l'anglais (180) du danois (178), tandis que le congo (279) ne différerait de rangola(28o) selon l'Histoire Générale des voyages que comme le portugais (166) du castillan (i65), ou plus exactement comme le vénitien du calabrais (i63). Selon les missionnaires , le tonquinois diffère du cochinchinois (96) comme le portugais du castillan. Un savant missionnaire, auteur anonyme d'une excellente description du Tibet , rédigée vers le commencement du 18® siècle, dit que le langage des livres diffère du langage ordinaire de celte région comme le latin diffère de l'italien. Tandis que Anquetil assure que le telinga (66) s'approche le plus du sanskrit (4o), Somierat trouve que dans le telinga et dans le tamoule (64) il y a à peine quelques traces de la langue sacrée des Brahmanes.

Les anomalies les plus extraordinaires et les plus bizarres contribuent parfois à faire paraître trè^ différens des idiomes , qui ont entre eux la plus grande analogie. Selon Mariner, qui a publié la grammaire et le dictionnaire tonga, cet idiome emploie très souvent la figure que les grammairiens nomment antiphrase, non pas ironiquement, mais dans les circonstances les plus communes et les plus sérieuses. Ceux quilc parlent, pour dire qu'une chose est bien grande, disent qu'elle est petite ; pour dire Je vous aime beaucoup , ils disentye ne vous aime point. Or si l'on voulait juger du degré de parenté qu'a le tonga avec l'idiome de taïti , par la comparaison de semblables phrases, il est certain qu'on en tirerait les conséquences les plus fausses. On connaît des peuples qui ont différentes manières de compter selon les différens objets de leurs calculs. LesChamorres (38 1) n'ont pas moins de trois séries de mots différens, dont ils emploient la première pour indiquer le nombre des personnes , des animaux et de toutes sortes d'objets , Ja sccoiide lorsqu'il s'agit de monnaies , et la troisième lorsqu'il

TLASSiriCATION GÉNKRALE DES LANGUES, CtC. 3^

est ([uestion de mesures, telles que brasses, pieds, etc. Les Maypures (61 1) donnent des terminaisons différentes à leurs noms de nombre, selon qu'ils se rapportent à des hommes, à des animaux, à des habits ou à d'autres objets. On observe àpeu-prcs la même chose chez les Arawaqucs (585). Les Chamorres même ont trente noms différens pour désigner chaque jour du mois. Ces usages extraordinaires et plusieurs autres que nous avons indiqués ailleurs, signalent aux philologues une des nombreuses sources d'erreurs auxquelles sont exposés les voyageurs , qui recueillent leurs vocabulaires chez une nation, dont ils ne connaissent pas la langue et qui ne connaît pas la leur.

Mais que dirons-nous des langues mélangées? Wous avons vu qu'un grand philologue, qui a fait beaucoup de recherches sur ce sujet, ne connaît aucune langue sans mélange. (Voyez à la page 3). Ce sujet nous mènerait trop loin si nous voulions exposer tous les faits aussi curieux qu'importans que la rédaction de nos tableaux ethnographiques nous a donné occasion de découvrir ou de rapprocher. Nous nous bornerons seulement à en signaler quelques-uns, afin d'inspirer plus de coU' fiance pour la classification que nous avons suivie dans l'Atlas, et pour faire sentir combien de difficultés nous avions à 'vaincre pour ne pas nous égarer dans le labyrinthe que nous offraient la prodigieuse multiplicité des idiomes et les nuances presque infinies produites par leurs mélanges.

Sans parler de la langue anglaise, qui présente peut-être l'exemple le plus frappant d'une langue essentiellement mé-: langée, et qui donne, selon le savant M. J. Klaproth, l'idée la plus exacte de la manière dont se sont formés le mongol (i2ij, le mantchou (119) et autres idiomes mélangés; sans faire mention du persan (35) et du turk- osmanli (i24), qui doivent à l'islamisme le grand nombre de mots arabes qu'ils ont adoptés; sans compter le prucze (189), le lithuanien (190) et le lette (191), dont un savant philologue, M. Watson, a calculé

les élémens respectifs; nous observerons qu'il y a une foule d'idiomes ou, pour parler plus exactement, de jargons populaires, dont la classification est un problème des plus difficiles A résoudre, lorsqu'ils n'ont pas été le sujet de recberclies spéciales de quelques savans philologues; et c'est malheureusement le cas du plus grand nombre. Comment indiquer le dialecte allemand ou slave, auquel appartient le jargon parlé dans plusieurs cantons de la Silésie autrichienne , si l'on ne sait pas même s'il faut le ranger avec les idiomes slaves ou bien avec les idiomes allemands? Composé de mots appartenant aux familles slave et allemande, ce jargon est inintelligible à tous ceux qui ne sont pas nés dans le pays. Comment essayer de classer le jargon des îles Fœroer (176), qui selon M. Lyngbye, qui visita en 1817 cet Archipel, est un mélange de mots islandais, norwcgiens et danois avec des inflexions et des tournures toutes particulières, qui le rendent inintelligible aux Islandais, aux Norwégiens et aux Danois ? On pourrait presque en dire autant de l'allemand, que parle l'intéressante peuplade que M. le baron de Welden vient de faire connaître dans sa belle description du Mont-Rosa , dans laquelle ce savant ingénieur dit, que les habitans de Riva barbouillent l'allemand , l'italien et le français (le roman? 162). Quelle place devra-t-on assigner à Voprastcliennoï , parlé dans le gouvernement de Mohilew aux environs de Mstislaw et de Propoisk , mélange bizarre , selon Campenhausen , de russe , de polonais, d'allemand, de latin et de walaque? Où classer le zinzare ou macèdo-valaque (167) de la Hongrie, mélange non moins bizarre de valaque ^ de grec et de slave, dont M. Bojadschi a publié dernièrement à Vienne une grammaire. Dans quelle famille rangera-t-on l'idiome des Houcoules, peuplade de 3o,ooo âmes vivant dans les monts Karpathes, entre la Pologne , la Hongrie et la Bukowine , que l'on dit être un mélange de hongrois, de bulgare, d'allemand et de polonais sur un fond russe?

CLASSIFICATIOW GÉNÉRALE DES LANGUES, CtC. Si)

Comme c'est surtout la langue de la mère que les enfans apprennent le mieux , nous ne doutons pas que le prétendu anglais, que parlent les nombreux descendans des employés de la compagnie anglaise du nord-ouest mariés aux Américaines , n'offre un alliage le plus harroque des langues si différentes de leurs parens. Nous croyons qu'on pourrait en dire autant du prétendu français que parlent les habitans du village de la Prairie du Chien sur les bords du Mississipi et ceux d'un autre village non loin de la baie verte du lac Michigan, étant le fruit de l'union des Français-Canadiens avec les femmes indigènes. Nous croyons aussi qu'on pourrait ranger à côté de ces jargons les prétendus dialectes anglais , français , hollandais , espagnol , portugais, que parlent un grand nombre d'Africains, d'Américains, de métis et de mulâtres dans les Amériques Anglaise, Française, Néerlandaise, Fédérale, Espagnole et Portugaise. Ces jargons présentent le matériel de ces différens idiomes européens avec la syntaxe et la construction propres aux langues de ces peuples américains et africains.

Le besoin de se faire entendre donne lieu parfois à la création de certains jargons, dont le domaine s'étend par la suite sur des espaces immenses. C'est ainsi que nous voyons la linguafranca, mélange de plusieurs dialectes des langues romane (162), italienne (i63) et arabe (9) être devenue le moyen de communication entre les naturels et les différentes nations étrangères qui fréquentent les ports ottomans et barbaresques de la Méditerranée. C'est ainsi , que la prépondérance politique exercée pendant long-temps par les Portugais le long des côtes orientale et occidentale de l'Afrique et méridionales de l'Asie a fait naître un jargon formé de portugais mêlé aux mots des langues africaines et asiatiques parlées le long de l'Océan , de la mer des Indes et de celle de la Chine. C'est ainsi enfin que dans la plus grande partie de l'Amérique du Nord l'algonquino-chippaway (voyez à la page 35) est devenu la langue universelle entre les peuplades sauvages qui errent dans ses vastes solitudes.

4o INTRODUCTION, CHAPITRE I"^.

D'autres fois, c'est le caprice ou d'autres motifs qui font naître des jargons, ou même des idiomes, qu'on peut regarder comme de véritables curiosités de la linguistique , et dont (]uelques-uns se refusent à toute classification. Telle est la langue balaïbalan y qu'un des plus grands orientalistes vivans , M. Silvestre de Sacy , nous a fait connaître dans ses Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi; langue qui, selon ce grand philologue , fut inventée à l'usage dessofis vers l'an looo de l'hégire parle scheikh Mohyi. Pourl'que l'on put acquérir l'intelligence des matières que ce littérateur mahométan avait traitées dans cet idiome factice , il avait lui-même réuni en détail, dans un volume, les racines halaïbalanes, les mots dérivés de ces racines, suivant une analogie constante, ceux qui n'en sont pas dérivés et les synonymes; il y avait aussi expliqué la grammaire, tant la partie étymologique que la syntaxe, la rhétorique et les expressions techniques. Nous avons vu les Circassiens (3i) inventer le farcfiipsé , en intercalant aux mots du langage commun ri ou si entre chaque syllabe. Le savant See'tzen rapporte d'après des notes extraites des voyageurs et des géographes arabes anonymes, que les habitans de la ville de Phelhân, dépendante du gouverneur de Hormus, se servent d'un dialecte particulier, en ajoutant à chaque mot la syllabe la. Nous trouvons dans l'édition espagnole [du catalogo de las linguas de Hervas, que les Bohémiens (57) de l'Espagne et de l'Italie, ayant presque entièrement oublié leur langue, se sont formé un langage factice appelé gerigonza ou ziriguenza , composé de quelques mots inventés et d'autres empruntés à l'espagnol et à l'italien, mais dont ils ont altéré la signification ou interverti les syllabes, afin que ce fut un langage intelligible à eux seuls; à la page 3i3 du III*' volume de cet ouvrage, il en donne même plusieurs exemples. Selon l'intéressante description des îles Shetland par M. .1. Laing, les pêcheurs de cet Archipel, une fois à la mer, font usage d'un vocabulaire particuli(:r

CLASSIFICATION GK.NÉRAM: DES T.ANGL ES , CtC. /{I

pour cette occasion ; à peine un seul objet conserve-t-il son nom. La plupart des mots sont d'origine norwégiennc, parce ([ue les hommes de cette nation jouissent de la réputation d'avoir clé des pécheurs heureux. C'est encore à cette classe qu'appartiennent le jargon des étiidians des universités de l'Allemagne , dont un grand nombre de mots diffère tant de la langue écrite et parlée; celui connu sous le nom de Rot/iwelsche {\Qcj) , que nous n'avons rangé avec le haut-allemand, que pour suivre l'opinion communément reçue , et plusieurs autres qu'il serait trop long d'indiquer.

C'est encore ici qu'il nous paraît convenable de dire un mot de ces langues très mélangées, que nous n'avons pas osé classer dans l'Atlas, mais qui n'en ont pas moins une existence réelle. Ce sont les langues que parlent les femmes chez plusieurs nations de l'Amérique^ dont la souche paraît avoir été l'idiome que parlait le peuple détruit par la nation chez laquelle on observe cette singularité. Nous l'avons déjà signalée, dans nos tableaux chez les Chiquitos (463) , les Mbayas ou Guaycurus (545), les Moxos (612) et les Caribes (076). Selon M. Vater le mixteca (697) aussi offre des différences entre le langage des femmes et celui des hommes. Nous ajouterons à cette occasion, (}u'on observe quelque chose de semblable dans la ville de (]uruguaty au Paraguay; selon Azara, les femmes n'y parlent jamais que le guarani (490) et les hommes de tout âge n'emploient que ce langage avec elles, tandis qu'entre eux ils parlent toujours espagnol. Cela paraît d'autant plus extraordinaire, quand on sait, que tous les autres Espagnols du Paraguay parlent toujours le guarani, et qu'il n'y a que les plus polis (pii sachent l'espagnol. Chez les Mandingo (^23o) en Afrique^ selon M. Vater, les hommes dans certaines circonstances parlent aussi une langue qui n'est pas comprise par les femmes. Mais afin que nos lecteurs paissent se former une idée des grandes différences qu'oftie la langue des femmes , comparée à celle des hommes, nous allons leur donner une petite

liste de mots que nous devons à l'extrême obligeance de M. Malte-Brun, qui dans ses savantes recherches sur le caribe a eu occasion de les recueillir ; il nous observe qu'il les a tirés du dictionnaire français- caraïbe du père Breton, publié à Anxerre en i666.

Mots Français.

Baigner

Baiseï*.

Callebasse.

Camagnac (racine).

Canard

Carbet.

Chair.

Davantage.

Dent

Dsecente.

Dur.

Effarouché.

Femme

Fiente.

Hier.

Homicide.

Huile

Lune.

La main droite.

La main gauche.

Père

Mère.

Nuit.

Oeil.

Opérer ......

Opération.

Soleil.

Terre..

Vent

Langue des Hommes.

Nicobi

Achourourouni Mouloutoucou.

louboiie.

Louboiie

Tinobone.

Tibonum.

Taïti.

liepa ; ieri

loiiatéléli.

Teubéeli.

Telenaali.

Oiielle

Oiiatte.

Cognale.

Tiouéleti.

Calaba

Nonum.

Nihaon.

Iboiiere.

Babaiouman

Ichanum.

Huétou.

Enoulou.

Anira

Anironi.

Huéyu.

Nonum.

. Bebeiti

Langue des Femmes.

Acaoiia

ApouUatoni.

Commori.

Camagnem.

Canarou

Raboùi.

Tekêric.

Abaala.

Nai-y

Aralironi.

Teleti.

Mechebeti.

Inharou

Itica.

Oulinanca.

Apaiouti.

Iliem

Cati.

Nacouragle.

Noabàana.

Noucouchili. ...

Noucouchourou.

Ariabou.

Axou.

Ateca

Atecacani.

Cachi.

Monha.

Meméeli

Nous ne pouvons pas nous dispenser de dire un mot sur les langues primitives et dérivées. Dans l'état actuel de la linguis-

CLASSIFICATION GENERALE DES LANGUES , CtC. 4"^

tique, nous croyons que nous n'avons rien de mieux à faire que de rapporter un passage de M. Abel Rérausat, qui nous ])araît exposer en peu de mots, et avec une grande précision, toutcequc l'on peut dire de moins vague sur ce sujet, aussi difficile que délicat. Nous l'empruntons à la page 280 de ses Recherches sur les langues tartares. ce Véritablement les philologues ne sont pas bien d'accord sur les marques auxquelles on peut reconnaître un dialecte antique et primitif: mais il semble, d'un côté, qu'une grammaire extrêmement simple, telle qu'est celle du chinois , tienne de plus près aux premiers âges du monde , et, de l'autre, qu'un système savamment construit, comme celui du samskrit , indique d'une manière différente une aussi grande ancienneté , en attestant les efforts successifs et prolongés d'un grand nombre d'écrivains, et leurs travaux tournés, pendant des siècles, vers le perfectionnement d^m même idiome. Entre ces deux extrêmes, qui caractérisent également l'antiquité, en conservant, l'un , la trace de cette simplicité native qu'on est disposé à prêter aux premières sociétés; l'autre, cette tendance aux idées abstraites et métaphysiques qui dirige, pendant une certaine période, les écrivains et les philosophes chez les peuples raisonneurs; entre ces deux types vient s arranger la foule des idiomes secondaires, combinaisons variées, ouvrage du hasard et de l'inconstance, altérés par l'ignorance, ou réformés par le savoir. Cette marche souvent inaperçue, qu'on nomme usage par rapport a son état actuel , fait faire aux idiomes trop simples les additions que réclame le besoin de s'exprimer clairement, et retranche de ceux qui sont trop compliqués, les règles minutieuses ou délicates dont l'observation est trop difficile ou trop embarrassante. De la première manière s'est formé, par exemple , le dialecte chinois qu on nomme kouan-hoa ^ ou langue parlée; et de l'autre sont venues, si je ne me trompe, les difïcrentcs langues de l'Inde ou des contrées voisines, dont le samskrit fait la base. »

Au reste, la division que nous avons faite des dillcrentcs

44 INTRODUCTION , CHAPITRE l' f.

familles et la démarcation que nous nous sommes cru obligés de tracer entre ce que nous appelions des langues et ce que nous qualifions de dialectes, n'est qu'un essai. Cependant cet essai , qu'on n'avait encore fait d'après un plan raisonné que sur un petit nombre de langues, restait encore à faire sur la grande masse des idiomes connus , malgré la nécessité sentie par tous ceux qui s'occupent de l'étude générale des langues et de leur classification. Nous l'avons entrepris, parce que, sans partir de ce principe fondamental , toute classification générale des peuples et des langues aurait été illusoire. Mais, comment fixer les formes de ce qui est indéfini par sa nature, et comment déterminer les différences que Ton doit admettre entre des dialectes, des langues dérivées ou sœnrs et des langues mères ? Nous sentons autant que personne ces difficultés , nous avons essayé de les surmonter , en consultant les différens auteurs et les ouvrages où l'on trouve des renseignemens sur les langues actuellement connues , et en soumettant les résultats de nos longues et pénibles recherches aux savans très distingués, qui ont bien voulu honorer notre ouvrage de leur coopération. Mais , nous ne nous abusons pas ; cous ne voyons dans notre travail qu'un essai. Quant à l'objection que l'on pourrait nous faire de multiplier trop le nombre des langues en classant comme telles de simples dialectes , nous observerons, que pour regarder la plupart des idiomes classés dans nos familles comme des dialectes d'une même langue, il faudrait aussi nommer le latin un dialecte du grec et le suédois un dialecte de l'allemand, ce Lorsqu'il s'agit de l'affinité des langues, dit le célèbre baron de Humboldt , on ne doit pas oublier que ces affinités peuvent être très ."viversement graduées, et que ce serait tout confondre que de ne pas distinguer entre de simples dialectes et des langues d'une même famille. »

A l'exemple du savant philologue que nous venons de nommer, nous n'avons pas quchpiefois hésité à classer comme deux

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES, etC. 4^

langues différentes les idiomes parles par deux peuples dont les noms paraissent presque identiques. On a plusieurs exemples qui démontrent que des nations homonymes parlent des langues qui appartiennent à deux familles entièrement différentes; nous n'en citerons que quelques-uns : les Ougoures ou Ouigoures finnois (192^*^) et les Ouigours turks (i24), les Guayana de la région Guarani-brésilienne (488) et les Guayanos de l'Orénoque (583); le bali ou pâli (4i), idiome éteint, compris dans la famille sanskrite,et le bali (326), qui appartient à la famille malaise; le koïbale samoyede (i34) et le koïbale ienisseï («41); iaware caucasien (24) et l'avare finnois (2o4).

C'est d'après ces différens principes que nous avons classé toutes les langues connues, et par conséquent les peuples qui les parleiil. Maintenant nous allons faire quelques remarques sur les différences importantes qu'offrent entre elles diverses langues; différences qui nous ont paru trop grandes pour les considérer comme des dialectes d'un seul et même idiome. Nous croyons ces remarques d'autant plus nécessaires que des personnes très savantes sous beaucoup d'autres rapports, mais étrangères à la linguistique, ou peu versées dans les recherches philologiques, nous ont soumis quelques observations sur nos distinctions d'arménien ancien et d'arménien moderne, de slawenski et de russe, de basa-krama et de javanais, et sur plusieurs autres idiomes que nous avons regardés comme tels, tandis que ces savans ne les considéraient que comme de simples dialectes d'une seule et même langue.

ce Ou jugerait mal, dit le savant orientaliste M. Saint- Martin, dans une note qu'il a eu l'extrême bonté de nous donner, on jugerait mal des rapports et des différences qui peuvent se remarquer entre l'arménien (22) littéral et Tarraénien vulgaire (23^, en comparant une liste de mots quelconques. La plupart des mots de l'arménien littéral sont connus dans l'arménien vulgaire, où ils n'ont éprouvé que de légères altérations. Mais ce qui rend ce dernier langage tout-à fait diffé-

46 IINTRODUCTION , CHAPITRE l" .

l'cnt et même inintelligible pour les personnes qui ne connaissent que le littéral, c'est que de nouvelles acceptions , des déviations de sens se sont introduites en très grand nombre dans ce langage , que la grammaire et la construction des phrases sont totalement changées. Au lieu des phrases coupées et extrêmement variées de l'ancien arménien, on n'a plus que de longues périodes , à la manière des Turks, toutes composées régulièrement de la même façon, coupées symétriquement et selon les règles de la syntaxe turque. En outre, presque tous les mots turks peuvent être employés concurremment ou préférablement à leurs synonymes arméniens. On sent bien que des vocabulaires comparatifs ne peuvent instruire de ces particularités, qui sont cependant cause que ces deux idiomes présentent une si grande différence quand on les entend parler. ))

Le même orientaliste, dans une autre note qu'il nous a donnée sur le persan ancien ou parsi (34) , et sur le persan moderne (35), nous disait : (c La différence qui existe entre ces deux langues n'est pas de nature à êlrç comprise au moyen d'un Vocabulaire. Tous les mots essentiels sont les mêmes dans les deux idiomes; la différence porte principalement sur l'euiploi de certaines locutions, dans quelques acceptions particulières, dans quelques expressions plus spéciales. De plus, dans le persan moderne, dans les livres bien plus encore que dans la langue parlée, on fait un usage excessif des mots arabes, de manière que souvent dans une phrase il n'y a rien rnitrc chose de persan que les verbes et les prépositions. Tous les mots arabes peuvent être introduits dans un texte peisan ; la différence de grammaire s'oj)pose à l'introduction des verbes; alors on prend un substantif ou un nom verbal arabe ; ou le fait suivre d'un verbe auxibaire persan, de sorte que cette réunion produit alors un nouveau verbe, mais dans cette composition, les deux parties constitutives restent distinctes. »

Les langues que nous avons classées dans la famille sanskrite , offrent, d'après le savant aperçu que la société des mis-

CLASSIFICATION GKNKRALE DES LANGUES, CtC. ^J

sionnaircs Baptistcs vient de publier, une famille dont les clcmeiis diffèrent trop entre eux pour pouvoir regarder ces langues comme de simples dialectes. Cette qualidcation, d ailleurs, ne saurait convenir qu'à un très petit Dombre ; encore ne pourrait-elle être employée convenablement qu'en regardant comme des langues l'hindi, le bengali, le telinga, le malabare, le tamoule , l'orissa et autres idiomes : et alors il n'y aurait aucune raison pour ne pas regarder comme tels aussi les prétendus dialectes parlés dans les diverses provinces de cette vaste contrée. Tous ces idiomes principaux, et il n'y en a pas moius d'une trentaine, doivent être classés comme des langues sœurs, ou il faut renoncer à toute classification. En effet, tous ces prétendus dialectes, quoique ayant presque les neuf dixièmes de leurs mots eu commun, la même construction, et ayant tous à-peuprès les mêmes rapports avec le sanskrit, n'en possèdent pas moins un assortiment complet de formes grammaticales pour les noms et pour les verbes , qui modifient beaucoup leurs racines communes, les rendent inintelligibles à tous ceux qui ne les ont pas étudiés. D'ailleurs, dès la plus haute antiquité, plusieurs de ces prétendus dialectes ont été regardés par les indigènes comme des langues , et plusieurs possèdent même des alphabets, qui, quoique dérivés du dewanagari , n'en sont pas moins différens les uns des autres. Mais un seul exemple rendra encore plus sensible notre raisonnement, et justifiera la classification adoptée dans l'Atlas. Vingt-neuf des 32 mots dont se compose l'oraison dominicale traduite en mahratte, ont les mêmes racines que les mots correspondans de la traduction en bengali. Mais sur les 1 19 syllabes qui forment les 32 mots mahrattes, il n'y en a pas moins de Ô9 qui diffèrent, dans le son , des syllabes correspondantes de la traduction bengali ; de manière que , tandis que ces deux traductions ont presque les mêmes mots , lorsqu'on les prononce , une moitié seulement des sons représente à l'esprit la même idée , et l'autre moitié , c'est-à-dire les terminaisons, altère ces dernières au point de

rendre le tout iuiiiteliigible. Cela ne paraîtra pas extraordinaire, si on réfléchit que les mots radicaux et les pronoms , qui sont presque semblables dans tous ces idiomes, ne transmettent à l'âme leur idée respective qu'après avoir subi dans chaque idiome la modification qui lui est propre. Ainsi, lorsqu'il s'agit d'une chose, d'une qualité ou d'une action, qui peuvent être au singulier ou au pluriel, et affirmée, niée, conseillée, commandée ou défendue , il faut, dans chaque langue, apprendre tout cela par les terminaisons différentes données aux mêmes mots; terminaisons par lesquelles on transmet à l'âme l'idée de la chose , de la qualité ou de l'action avec les différentes nuances de sens que par leur moyen on parvient à distinguer dans ces mêmes langues. Au reste , nous renvoyons, pour de plus grands détails sur les langues formant la famille sauskrite , au chapitre m de cette introduction et au savant mémoire de la société des missiornaires Baptistes, où nos lecteurs trouveront assez de faits pour se convaincre de la nécessité de regarder tous ces prétendus dialectes du sanskrit comme autant de langues sœurs.

Ce que M. Abel Remu^at dit dans ses Recherches sur les Langues Tartares (page 119} du siao choue ou style familier des Chinois , démontrera à nos lecteurs la nécessité où nous étions de classer dans notre tableau le kouan-hoa (no) et le kou-wen (105) comme deux langues, au lieu d'en faire deux simples dialectes, ce Une simplicité , dit ce savant phiiologue , une simplicité quelquefois enfantine, mais le plus souvent une inimitable naïveté, forment le caractère distinctif de ce langage , qui est peut-être plus éloigné du chinois littéral , que celui-ci ne l'est du latin ou du français. Ici tous les rapports sont marqués , toutes les nuances sont exprimées; les su jets ne sont plus sous-entendus, ni les particularités de nombjc ou de temps abandonnées à la sagacité du lecteur ou de l'auditeur. Les mots groupés eu forme de jiolysyllabes , les substantifs afïèclés de désinences spéciales, les conjonctions et

mASâlÇlCATION GÉNÉRALE DES LANGUES, etC. 4Q

es prépositions soigucusemcnt mises à leur place, les adverbes distingués par des terminaisons, une foule d'auxiliaires et de mots analogues aux particules tant séparahles qu'inséparables dans les verbes allemands , une construction enfin toujours conforme à l'ordre naturel des idées , fout du chinois familier ou du l-ouan-hoa la plus claire comme la plus facile de toutes les langues. Mais si, grâce aux formes grammaticales dont, contre l'opinion vulgaire , on est toujours maître de faire usage en chinois, la conversation est loin de présenter l'obscurité qu'on lui a supposée, il pourrait n'en pas être de même du style des Kingy dont la principale beauté consiste peut-être à s'être entièrement refusé ce secours, et dont au moins l'énergie et la sublimité tiennent en grande partie à ce que chaque phrase , et pour ainsi dire chaque mot, renferment un sens absolu , et à ce que les auteurs et rédacteurs de ces antiques monumens, aussi riches d'idées qu'avares de mots , se sont bien gardés d'en prodiguer à l'expression des relations grammaticales , auxquelles il est presque toujours si facile de suppléer.

La grande famille des idiomes malais nous fournirait à elle seule de quoi faire une longue dissertation, si nous voulions exposer toutes les r&isons que nous avons eues pour classer ses nombreuses langues comme nous l'avons fait dans le tableau xxiii®» Comme nous avons traite en partie ce sujet dans le cha- [ûtre VI , nous nous bornei'ons ici à signaler les différences importantes qui existent entre le hasa-krama{^:t^) et\e Javanais vulgaire (322) , et nous les ferons suivre de quelques remarques générales sur celles qu'offrent entre eux des idiomes dont les mots , que nous avons choisis pour nos vocabuLiires polyglottes, sont presque identiques ou diffèrent très peu , tandis que leurs grammaires et d'autres mots non moins importans prç-* «entent de très grandes différences.

Le basa-krama ou le javanais de cour et le javanais vulgaire n'offrent pas entre eux, comme on pourrait le croire, les différences que présentent la lai^guo cultivée d'uuç nation et sea

5o INTRODUCTION, CHAPITRE I<'^

dialectes ; ces deux langues sont étudiées et écrites également; elles ont toutes les deux des styles différens appropriés aux su- Jets qu'on a à traiter. Depuis long-temps elles ont toutes les deux une orthographe fixe et des règles déterminées. Quoique ayant une même grammaire, une même construction et plus d'un quart de la masse de leurs mots en commun , elles n'en sont pas moins deux langues tellement différentes , que ceux qui ne les ont pas apprises ne peuvent les comprendre. Les principaux points dans lesquels ces langues s'éloignent l'une de l'autre, sont l'orthographe, les terminaisons des mots communs à toutes les deux, les affirmations et les négations, les pronoms, les prépositions, les particules et jusqu'aux verbes auxiliaires.

En outre , le basa-krama emploie un plus grand nombre de mots sanskrits (4o) et kawis (4i) que le javanais vulgaire, et quand l'usage a rendu ces mots communs dans ce dernier, le basa-krama leur en substitue d'autres équivalens pour avoir des expressions différentes. C'est ainsi qu'on trouve le mot javanais kancJiono (or) changé en janne , qui en basa-krama signifie l'objet jaune , et le mot javanais s«/oiro (argent) converti en pettakan y qui en basa-krama veut dire l'objet blanc*

Il y a aussi une foule de noms dont la racine est tout-à-fait différente : ainsi au mot javanais gawe (faire) correspond en basa-krama celui de damai , à ceux javanais de turon (dormir), watii{\M\t pierre), dalan (une route), bali (retourner), correspondent les mots basa-krama sare ou tilam, selo , niargiy i^angsul , etc. etc. etc. Les changemens de terminaison dans les mots communs aux deux langues, ont lieu d'après des règles fixes. C'est ainsi que le javanais maricho (poivre) devient mariyos en basa-krama , priiyay (chef) , priyantan ; hayu (bois), kajang ; jowo {JàYâ) ^jati^i j kulon] {Y occident) j kilen ; lor (le nord) , 1er.

JjC désir de rendre la langue de cour différente de la langue vulgaire, a été pousse si loin, que l'on est allé jusqu'à changer entièrement les noms propres des villes et des pays. En écrivant

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES, etC. 5l

il un supérieur , un Javanais croirait manquer au respect qu'ii lui doit en donnant aux villes de Cherihon, de Gersik et de Solo ces noms qu'elles portent communément, mais il mettra à leur place celles de Orage , Tandas et Surakarta ; et s'il avait occasion de nommer la belle province de Bauyumas (le pays de l'eau dorée) , il l'appellerait 2'oyojanne, qui en basakrama a une signification identique à celle de Bauyumas.

Voici quelques exemples des différences très grandes qu'offrent dans leuri mots les prétendus dialectes de la langue malaise. L'arek s'appelle en javanais yamZ>i , en m.a\dÀs pinang , en bali (326) banda ^ àdi\-ïs les dialectes d'Amboina ^z^a/i , pua et huah , en macassar rapOy en ternati hena. Le palmier (borassus gomutus) porte le nom diaiiao en malais , diaren en javanais, de nawa en amboyna, deseho en ternati, àejahaka en bali, de 7iaun en bima , de jnonchono en macassar, de ahel en mandar. De même le bananier est nommé en javanais gadangj en malais pisang ^ en bali hyu^ en siinda chawuk , en, lampong punti, en bugis untl , en sandwich (dial. de Atoui) maia , en madecasse ounclie, en ternati hoyo ^ en banda kula^ en amboyna uri , en ceram tema. Homme se dit lakl-laki eu malais, lanang en javanais, ya/er en basa-kraraa , niuani ou lanaug en bali, lalaki ou. pamegat en sunda , hakas en lampong, tawu en bugis, kelepe en sasak ou lombok, dho en bima, manusia en gunung-talu ou gorontalo, iauinata en sangir , tamatan^'u en saparua , mokoul en oualan , tangata en rotouma, ianata en fidj , etc. etc.. Femme se ài\X param^ puan en malais, t^ac^ore en javanais, istri ou estrl en basa-» krama , awewek en sunda , binih en madura , luh et Jiistri en bima, haihai en lampong, makonrai en bugis, haliini en makassar, /zi;za en sasak ou lombok, dhosiwe en bima, «/zodau an ende, taZ>z£a en gunung-talu, u^ewone en manadu , mapuinara en sirang ou ceram, pipinan^u en saparua, ma^ to^/z en oualan , y?////ze en rotouma, /t^f'fl: en fîdj. Cochon se dit anak ou ^a^i en malais, genjik en javanais, anakhedul

Sa INTRODUCTION, CHAPITRE I*^.

en suiida, anahnababi en madura , pianakchelen en taîf,anabahoi en larapong , wawai en manadu , soho en ternati y boira en sirang ou ceram, haliuo en saparua , jt7«27z«iî;a en fidj^ Chien se dit anjing en makis, asu en Javanais, segau^on ousranggala en basa-krama , pateh ou burus en madura , cAtching ou /j(2sz^ en bali, haclii en lampong ,^07yï en fidj , pero (mot espagnol) en nouveau-zéiandais , owri en taïtien. Il nous serait facile^d'étendre ces exemples à un beaucoup plus grand nombre de mots^ non-seulement dans les idiomes malais , mais aussi dans ceux compris en plusieurs autres familles. Nous pensons que ceux que nous venons de donner seront pkis que suffisans pour démontrer la justesse de notre classification à l'égard de la prétendue langue malaise. Nous- croyons cependant utile , pour finir de convaincre nos lecteurs de la nécessité de regarder tous ces prétendus dialectes comme autant de langues sœurs, de leur offrir deux phrases en malais , en javanais , enl^asa-krama et en bali avec leur traduction littérale. Nous- les lirons du second volume du savant ouvrage 2Vie history of Japa by Th, Stamf. Rafjles', ils leur fotirniront une nouvelle preuve des différences énormes qui se trouvent entre des langues que l'on s'obstine à regarder toujours comme des dialectes^

Français. : L'œuf est couvé, si quelqu'un le mange il sera malade.- Malais : Telor ini sudah jadi anak , jika di makan jadi peniakit. Javanais : Endog iki wis dadi anak , yen di pang an dadi lalara. Basa-krama : Tigan puniki sampun dados anak , y pn dipun teda ,

dados sasakit»

Bali : Taluhi hani suLa dadi pianak, lamun ngamfih dadi paniakit. Français : Vous allez là, attendez-moi, car j'attends un compagiion. Malais : Ber jalan itu nanti saya, kama saya lagi mcnanti kawan. Javanais : Lumaku ngantia aku, krana aku lagi ngentenibatur. Basa-krama : Lumampah ngantos ana kula , kranten kula siw^

ngantosi renchang.

Bali ; Majalan hanto hanti tiang , karana tiang manganti rovrang.

A l'égard des diiïérçnces qui existent entre le slawenski (481J

tTLASSlFÏCATION GENlIRAtE DES LANGUES, CtC. j3

et le rouski ou russe (182), nous prions nos lecteurs de voir la première note annexée au chapitre viii de cette introduction.

Mais avant de terminer des observations que nous pourrions étendre à plusieurs autres idiomes , nous devons dire que quant à la langue arabe, les différences qui existent entre le littéral (8) et le vulgaire (9) nous paraissent beaucoup moins marquées que nous avions été autorisés à le croire d'après les récits de divers voyageurs. Néanmoins, nous avons cru devoir les ranger séparément dans le tableau ^ laissant aux savans qui ont fait une étude approfondie de la langue arabe , le soin de déterminer le nombre et la nature des différences qui doivent former la ligne de démarcation entre le dialecte et Tidiome principal. Nous allons donner ici un aperçu où ces diflférences sont exposées. Nous le devons à l'extrcme obligeance de M. Agoub, professeur de langue: arabe au collège royal de Louis-le-Grand , qui s'est déjà acquis , comme orientaliste et comme écrivain , une réputation méritée. Celte notice a pour nous d'autant plus de prix, qu'elle nous a été remise long-temps avant la publication de la grammaire de M. Caussin iîls.

ce Les différences théoriques , dit M. Agoub , qui existent entre l'arabe littéral et l'arabe vulgaire ou langue parlée , sont beaucoup moins importantes que ne l'ont imaginé jusqu'ici les orientalistes qui n'ont examiné cette langue que dans les livres. On pourrait même faire connaître et préciser dans une seule phrase la nature de ces différences, et réduire ainsi la tiiéorie du langage à une règle simple, unique et, à quelques exceptions près, générale. Dans l'arabe littéral, les désinences qui servent à marquer les inflexions grammaticales , telles que les cas dans les noms, et les personnes j le nombre , le genre ^ les temps et les modes dans les verbes , peuvent être divisées en deux classes; savoir : 1° les désinences qui consistent dans une addition ou un changement de motions ( ce sont les signesvoyelles ) ; 2° les désinences qui exigent l'addition ou le changement d'une ou de plusieurs lettres de l'alphabet ; dans

54 INTRODUCTION, CHAPITRE l".

Tarabe parlé, les premières sont supprimées, et les secondes sont ou conservées ou seulement modifiées. La plupart de ces irrégularités ayant pour but de faciliter le langage et d'alléger le discours , on doit les regarder moins comme des viciations arbitraires , que comme des concessions commandées dybordpar la nécessité, consacrées ensuite par l'usage. Je ne sais pas même si, en remontant aux plus anciennes traditions, on pourrait désigner une époque où la langue arabe, telle qu'elle nous a été transmise par les rhéteurs de l'Orient et telle qu'elle existe encore dans les compositions littéraires des temps modernes, ait été introduite avec tout son attirail savant dans le commerce familier de la vie et dans le langage de la multitude. Quoi qu'il en soit, les différences de la théorie écrite à l'application usuelle sont^ comme je Tai déjà dit, peu nombreuses; je vais en indiquer ici les principales, et poser en peu de mots les règles de l'arabe vulgaire :

(c I. Le duel est inusité dans les verbes et les pronoms de la langue parlée ; on ne s.'en sert que dans les noms, et seulement sous la forme du génitif, qui se termine en ayn : la terminaison en an y qui, dans le littéral, désigne le nominatif ou sujet de la phrase, n'est jamais employée.

<( IL II eu est de même du nominatif du pluriel régulier terminé en oim :' on n'emploie dans le langage que la terminaison en yn , pour tous les cas.

ce III. Les modes subjonctif, conditionnel et affirmatif, connus sous les noms di antithétique ^ à' apocope et àeparagogique lourd ou lége?' , sont également inusités.

ic IV. La conjugaison se trouve donc réduite, dans le langage, au prétérit j à Y aoriste et à Y impératif ; encore y fautil faire de nouvelles réductions : les deuxième et troisième personnes du pluriel féminin y sont partout supprimées. Les deuxième et troisième personnes du masculin pluriel de l'aoriste, changent le noun qui les termine en un aie/ muet, comme cela arrive dans Y aoriste antithétique de l'arabe littéral.

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES, CtC. 55

Quelquefois ce même aUf irmet précédé d'un waw est substitué au mim , qui sert de désinence à la seconde personne du pluriel masculin du pictéiit; ainsi l'on dit: hatahtoii y vous avez écrit , au lieu de katahtoin. Le noiui final de la seconde personne du singulier féminin de \ aoriste, est toujours retranché , et l'on dit , comme dans les futurs antithétique et apocope : tahtouhy , tu écriras, toi femme, au lieu de taklouhyna.

ce V. J'ai dit que toutes les désinences qui ne consistent qu'en ijiotions sont généralement supprimées dans l'arabe vulgaire (i). Il est pourtant, sinon une exception , du moins une modification à cette règle, pour les désinences qui ont un kasra en signe de féminin. Comme on n'écrit pas les motions dans la langue vulgaire, on est obligé, pour maintenir la distinction des genres, de remplacer ce kasTu par un yé. On écrit donc avec un yt final les mots suivans : nazarty , tu as vu, toi, femme ; estahhanimayty, tu t'es baignée > dharahouhy , ils t'ont frappée.

<c VI. Dans les verbes sourds , la radicale doublée par le tachdid ii*est jamais séparée en deux lettres lorsque dans le paradigme régulier la dernière radicale doit porter un sokoun. On conserve au contraire le signe de la réduplication, et Ton ajoute un yé après la lettre double; exemples : maddayi, j'ai oa tu as étendu ; khahbaytom ou hhabbaytou , vous avez aimé ; dharrayna , nous avons nui; au lieu de madadtouoxx. fnadadUi , khahtihtomy dhararna. Le participe présent se forme régulièrement; on dit: mâded , étendant; hliâbeb ^ aimant ; sârer , réjouissant.

« VII. Les verbes nahès ou défectueux, qui ont un waw pour troisième radicale, transforment, dans l'arabe vulgaire, ce waw en yé\ il faut dire : daeyt, j'ai fait des vœux ; yaafy , il fera grâce ; au lieu de daoutou , yaofou. A

(i)Si le Tanouin-Fathha est quelquefois employé , c'est préciscm eut parce qu'il est accompagné de Valef, Vunc des lettres de l'alphabet-

Y impèralif les \erhes concapes et défectueux ne reUànchenî pas leur leitre faible dans le singulier masculin : on dit, rou/ih, va-ten, ermj, jette, en conservant le u-aw et \yè.

Cf. VIII. Il est rare qu'en parlant on tourne le verbe actif en passif , comme cela se pratique dans le littéral au moyen d'un dhamma sur la première lettre radicale et d'nn kasra sous la seconde. Dans l'arabe vulgaire on se sert presque toujours , pour exprimer le passif, des cinquième , septième et huitième conjugaisons dérivées^

a IX. Les verbes réguliers dont la seconde lettre radicale porte un dhamma au prétérit, ne sont point usités dans le langage.

<c X. Le prétérit du verbe Jean , être , est toujours employé avec le sens de Vimparfait.

ce XI. La lettre kaf, pronom afîixe de la seconde personne du singulier, se prononce, dans le littéral, ka pour le masculin et hi pour le féminin. Dans le vulgaire on transpose la voyelle , et l'on prononce ak et eA. Si le pronom masculin est précédé d'une lettre de prolongation , on retranche entièrement la voyelle dans la prononciation ; exemples : chatamouk , ils t'ont injurié; yanfyk , il t'exilera. Dans ce même cas , le pronom féminin prend un yé final , ainsi que nous l'avons vu plus haut dans le mot dharabouky ^ ils t'ont frappée. Quant au pronom affixe de la troisième personne du singulier masculin, on le prononce oli et plus souvent ou , sans faire sentir l'aspiration de la lettre hê ; on dit kètâhoh ou kètâbou, son livre. Si au contraire ce pronom est précédé d'une lettre de prolongation, on ne prononce plus que le lié ^ sans voyelle ; exemple: ramaynâh , nous l'avons jeté.

XII. Les Arabes ont contracté dans quelques pays , et particulièrement en Egypte, l'habitude d'ajouter un bé initial à l'aoriste , et ce bé se convertit souvent en m^im, à la première personne du pluriel : ainsi ils disent bdkol , je mange; béiadhlerb , tu frappes; byeftahhy il ouvre; niéneclitéry ^ nous achèterons; au lieu de q.kol j tadhreb j yeftahh , neçlitéiy,^

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES, CtC. ^7

« Telles sont, ajoute M. Agoiib, les principales différences grammaticales qui distinguent l'araLe parlé de l'arahc littéral : il y a , en outre , les différences qui résultent du choix des mots , de leurs acceptions reçues , des divers tours de phrase et surtout des locutions familières qui ont été consacrées par l'usage et qui sont en grand nombre dans la conversation , dont elles sont les omemens. Jusqu'ici , il n'existe aucune grammaire d'arabe vulgaire; celles de Savary et d'Herbin ne méritent pas ce nom : ce sont deux recueils d'erreurs. ))

Après tout ce que nous venons de dire, nous espérons que personne ne nous objectera le manque d'unité de plan suivi dans la classification des langues. Comment exiger d'un homme seul ce qui demanderait le travail d'un grand nombre de savans réunis dans un seul but, et travaillant d'après des principes et des bases uniformes établis d'avance ? Comment vouloir que l'on entre dans les mêmes détails, que l'on donne les mêmes subdivisions pour chaque famille, si les neuf-dixièmes des travaux préliminaires pour une semblable classification n'ont pas encore été faits ? Si toutes les familles ethnographiques possédaient des grammaires comme celle que M. Grimra nous a donnée pour les langues germaniques, on aurait pu tenir compte, comme nous l'avons fait à l'égard de ces idiomes, des grandes différences que la succession des temps produit dans les langues, et distinguer dans tous nos tableaux les langues anciennes de celles que l'on parle actuellement. Nous n'ignorions pas qiie la langue des douze Tables (161) ne diffère pas moins de celle de Virgile, que celle de Kero et de la traduction d'Isidore (168) ne diffère de la langue de Wieland (169). Nous savions qu'il n'y a presque aucune différence essentielle entre le portugais et le castillan (166; i65), tandis qu'il y a des différences énormes entre le premier italien écrit ou le prétendu dialecte sicilien (i63), et l'italien littéral tel qu'on le trouve aujourd'hui dans les ouvrages des bons écrivains de l'Italie, Nous avions tout cela présent ù l'esprit en rédigeant notre

tableau de la famille thraco-pélasgique, mais nous n'avons pas osé les premiers faire des distinctions et des subdivisions qu'aucun grand philologue n'avait encore tracées. C'est aux sïfvans distingués qui possèdent à fond ces langues , et qui ont fait de longues rcchcrclies sur leur histoire, à entreprendre un semblable travail; c'est la tâche de MM, Hase, Gail , E.enouard, Bôckh , Ottfried Millier , Zumpt, Auguste-Wilhelm Schlegel , Niebuhr, Vater et autres. C'est alors et pas avant ^ que l'ethnographe pourra tracer un tableau généalogique de ces langues , comme nous l'avons fait pour les idiomes germaniques. Les seules innovations que nous nous sommes crus autorisés à faire dans la famille des langues thraco-pélasgiques, c'est d*y ranger les prétendus dialectes ou bien les prétendues filles du latin, d'après le système de M. Pienouard; système qui nous parut avoir pour lui toute la certitude à laquelle on peut atteindre dans ces sortes de choses. Les grandes différences que nous montrent les idiomes des familles germaniques et thracopélasgiques, soit pris isolément et comparés chacun à luimême à des époques différentes, soit pris en masse et comparés les uns aux autres à la même époque, méritent d'autant plus l'attention des philologues, que nous voyons les idiomes d'autres familles offi'ir des diff'érences très petites, et dans quelquesuns presque imperceptibles, soit comparés à eux-mêmes à deux époques très éloignées, soit comparés les uns aux autres à la même époque , comme on en peut trouver beaucoup d'exemples dans les langues slaves et dans les sémitiques. Dans ces dernières , l'hébreu surtout offle, pendant une longue suite de siècles, une étonnante fixité, soit dans les formes, soit dans les mots; fixité qui est d'autant plus remarquable que, durant ce long intervalle, les Juifs subirent les plus grands changemens politiques.

Après avoir vu ce que nous entendions par langue et par dialecte, après avoir examiné rapidement les élémens divers qui entrent nécessairement daus la question relative au nombre

CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES LANGUES , CtC. ^g

des langues connues, nous pouvons maintenant l'aborder, et essayer delà résoudre d'une manière approximative., Nous disons d'une manière approximative , parce que l'état d'imperfection où se trouve rcthnograpliic, et que nous avons signalé dans les chapitres 3, 4, 5, 6 et 7 de cette introduction , ne permet pas de le faire autrement. Ne tenant aucun compte des évaluations vagues ou surannées du P. Kircher, qui n'accordait à l'Amérique que 5oo langues, d'Azara qui lui en accordait un millier, de D. Juan Francisco Lopcz, qui les estimait à i5oo , et de D. Juan Estanislao Rayo, qui portait leur nombre jusqu'à 2coo, nous dirons que nous croyons que toutes les langues du globe, vivantes ou mortes, prises dans le sens d'après lequel nous les avons classées dans l'Atlas , peuvent bien monter au moins à deux mille. Quelque grand que puisse paraître ce nombre, il est bien loin d'être exagéré. Il nous étonne, parce que nous avons des idées très inexactes des langues , parce que leur histoire est encore dans l'enfance, et que la ligne de démarcation entre une langue et ses dialectes est encore bien loin d'être déterminée avec précision. La plupart de nos idées sur ce sujet se fondent sur les opinions de ces auteurs, qui prétendaient fixer le nombre des langues d'après quelques textes de la Bible, et sur l'observation de l'état où se trouvent actuellement celles des pays les plus connus. Mais les opinions de ces auteurs sont arbitraires, et le petit nombre des idiomes de J'Europe ne peut pas servir de mesure pour connaître celui des autres parties du monde. La région du Caucase, les plaines de l'Orénoquc et de l'Amazone, la côte de la NouA^clle-Californie et plusieurs îles de l'Océanie, prouvent sans réplique combien seraient erronées les conséquences de semblables comparaisons. Nous n'ignorons pas qu'on a beaucoup critiqué le nombre prodigieux de langues et dialectes que le savant M. Frcd. Adelung a classé dans sou Aperçu. Cependant, quoique offrant un total de 3(>64 langues et dialectes , ce nombre, qui a provoqué le ridicule , est encore bieu inférieur à celui que nous donnons dans notre Atlas, qui

6o INTRODUCTION, CHAPITRE I''^

j:résciitc 860 langues, et plus de 5ooo dialectes. Que nos lecteurs se donnent seulement la peine de méditer sur tout ce que nous avons dit dans les cinq chapitres sus-mentionnés; qu'ils veuillent réfléchir un peu sur le grand nombre de langues que nous avons déjà classées dans l'Atlas, et sur le grand nombre de celles que nous avons nommées dans nos observations , sans oser leur accorder une place dans les tableaux; qu'ils tiennent compte enfin des vastes lacunes de la géographie et de l'ethnographie , que nous avons si souvent signalées dans cet ouvrage , et ils verront que , bien loin d'avoir exagéré le nombre des langues éteintes ou encore parlées sur le globe , nous l'avons peut-être estimé beaucoup au-dessous de la réalité. Au reste j nous serons prêts à renoncer à notre opinion lorsqu'on nous convaincra que nous sommes dans l'erreur ; mais ce ne sera pas avec des subtilités d'argumens, ou avec des autorités entassées sur des autorités. Nous savons autant que tout autre en apprécier la valeur, et avant de nous être formé une opinion sur chaque langue que nous avons classée comme telle dans l'Atlas, nous avons étudié le pour et le contre, et nous avons consulté les personnes savantes, qui, plus que les autres, avaient le droit de nous conseiller, de nous instruire. Nous demandons des faits, et ces faits, dans ces sortes de discussions, ne peuvent et ne doivent être que des vocabulaires et des grammaires. Lorsqu'on nous présentera de semblables documens, qui déposent contre nos classifications, alors, alors seulement, nous avouerons notre erreur et nous changerons d'avis.

Mais, avant de finir ce chapitre , nous croyons indispensable de donner des éclaircissemens sur quelques expressions que nous nous sommes crus autorisés à employer dans cet ouvrage et particulièrement dans les tableaux; expressions qu'on pourrait nous reprocher comme inexactes.

IDIOME. Selon Beauzée et autres savans littérateurs, le mot idiome exprime une idée moins générale et plus restreinte que

CLASSIFICATION GÉxÉllALE DES LANGUES, CtC. Si

celui (le langue; il correspond presque à celui de dialecte. Nous avions trop souvent occasion d'employer ce terme pour ne passuivre l'exemple d'autics savans littérateurs qui le prennent pour synonyme de langue. C'est dans ce sens seulement qwe nos lecteurs doivent le prendre toutes ics fois qu'ils le trouveront dans cet ouvrage.

ETiiNOGRAFiiiE et ETHNOGRAPHE. Ccs dcux mots, rigoureusement parlant, ne devraient être pris que pour la science qui a pour but la classification des peuples, et pour celui qui la professe , eûmes ne signifiant autre chose ([uc peuple , dans la langue à laquelle ce mot a été emprunté. Mais, comme l'étude générale des langues, surtout dans la partie qui traite de leur classification, n'a pas encore de dénomination généralement reçue; que le terme de linguistique ^ emprunté à l'allemand par quelques savans très distingués, paraît déplaire à d'autres non moins célèbres; que celui àe glossogi-aphie ci glossograplie j qui seraient plus convenables, ne peuvent être employés non plus dans le sens dans lequel nous en avions besoin, parcd que l'usage général leur donne une autre acception ; nous avions pensé que nous pouvions étendre l'emploi de celui à! ethnographie et ai ethnographe à la classification des langues , et à celui qui s'en occupe. En effet, si les peuples (voyez l'article nations dans notre discours préliminaire ) ne sont des peuples que parce qu'ils parlent des langues différentes, une classification des peuples correspondra à une classification des langues, et le terme à^ ethnographie pourra, il nous semble, sans grand inconvénient, remplacer ceux de linguistique et de glossographie, ou celai d'idiomographie , que M. Malte-Brun vient de proposer. (Voy. ci-dessus, page 2.) Nous nous sommes donc crus autorisés, faute de mieux, et pour éviter des circonlocutions, à nous servir dans ce sens des mots elhnosrra-' phie et ethnographe.

AUTOcTiioNE. A l'excmplc du célèbre baron de Huraboldt, nous pous sommes servis de ce mot, non pouf désigner un

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fait de création qui n'appartient pas à l'histoire , mais simplement pour indiquer que nous ignorons qu'un autre peuple ait précédé le peuple autoctlione.

NOMADE. Sur les traces de ce savant célèbre , nous avons employé le mot nomade comme synonyme d! errant , et non dans sa signification primitive, qui, rigoureusement parlant, ne conviendrait qu'aux peuples pasteurs , tels que les Mongols , les Kalmouks, les Mandchous, les Kurdes, les Kirgis, les Caffres, et aux autres, dont nous avons parlé dans notre tahleau physique , moral et politique des cinq parties du monde , en signalant les peuples pasteurs.

On doit aussi y ajouter les qualifications de nombreuses et TRÈS NOMBREUSES quc nous avons données à plusieurs nations de l'Amérique classées dans l'Atlas , et que nos lecteurs doivent toujours prendre dans un sens relatif aux pays dont il est question. La plupart de ces nations ne comptent ordinairement que i5 à 20,000 individus, nombre sans doute infiniment petit, si on le considère absolument, ou même si on le compare à celui des individus qui forment les grandes nations de l'Europe et de l'Asie; mais qui n'en est pas moins très grand, lorsqu'il s'agit de parler de la force des nations du Nouveau - Monde, où l'on en trouve très peu qui comptent plus d'un millier d'individus, et où plusieurs même sont réduites à quelques centaines.

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