‹ Introduction à l'entomologie (volume 2)Chapitre 10 sur 44 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

GÉOGRAPHIE DES ir^JSECTES.

La géographie des Insectes est la partie de l'entomoloo-ie qui traite de la distribution de ces animaux

sur le globe.

Linné peut être considéré comme le créateur de cette branche de la science, quoiqu'il n'ait rien écrit de spécial sur ce sujet; mais en toutes choses l'idée première est tout, et en fondant la géographie botanique l'illustre naturaliste suédois avait créé un ordre de recherches dont il était naturel de faire l'appbcation aux animaux. Fabricius fut le premier qui le transporta dans l'entomologie (1). LatreiUe , (2) MM. Mac- Leay (3) et Kirby et Spence (/|.) ont après lui traité la question d'une façon plus approfondie ; mais malgré ces travaux elle peut passer pour être à peine ébauchée. En effet, le problème se compose d'une multitude de données', les unes relatives à la constitution physique du globe, les autres aux Insectes eux-mêmes. Pour ne parler que de ces derniers, il est évident qu'il est indispensable, non-seulement de connaître une grande partie de leurs espèces et d'avoir des renseignemens précis sur les lieux qu'elles habitent , mais encore que

(1) Philosophia entomologlca, IX, § '^O.

(2) Mémoires du M.:séiun, tome III, p. 891 . - Lrareille a reproduit ce travail dans ses Mémoires sur divers sujets de l histoire naturelle des Insectes, in-8, 1819; et dans son Cours dentomologie, i83o.

(3) Horœ entomologicœ, pars 2, p. /p-^iS.

(4) Introduction to etitomo/ogy, tome IV, lettre XLIX.

GÉOGnAPinK DES INSECTES. C)9X)

ces espèces soient classées d'une manière assez perfectionnée pour c[ue des formes différentes ne se trouvent pas réunies dans un même groupe , sans quoi on serait exposé à regarder comme existant , dans divers pays à la fois , un groupe qui ne se trouverait réellement que dans un seul. Sous ce rapport , le grand nombre de coupes génériques qu'on établit actuellement est favorable aux progrès de la géographie entomologique.

On sait trop combien nos connaissances sur ces divers points sont imparfaites pour qu'il soit nécessaire de démontrer que le moment n'est pas encore venu d'établir la géographie des Insectes sur des bases solides. Ce n'est pas à dire cependant que les essais de ce genre soient prématurés et hors de saison. Ne fît-on qu'indiquer les limites du cadre à remplir et disposer convenablement les élémens dont nous disposons en. ce moment, on aurait bien mérité de l'entomologie : c^est ce que nous allons essayer de faire.

De même que pour les végétaux , on peut considérer la distribution géographique des Insectes sous deux points de vue :

1°. Sous celui delà nature physique des localités où ils se trouvent. Ainsi les uns vivent dans l'eau ou sur la terre , les autres sur les feuilles , dans les cadavres , etc. , c'est ce qui constitue leur station.

2*^. Sous le rapport de leur position géographique , c'est-à-dire du pays qu'ils ont reçu pour patrie : c'est ce qu'on appelle leur habitation , ou par abréviation leur habitat.

Ces deux points de vue s'appliquent aussi bien aux

INTR. A l'eiNTOMOLOGII: . TOME II. 34

53o GÉOGRAPHIE DES INSECTES.

genres , tribus , familles, en un mot à tous les groupes quelconques, cju'aux individus.

Ensuite pour tous deux l'entomologiste peut se poser les deux questions suivantes :

1°. Une localité ou un pays étant donné , quelles sont les espèces d'Insectes qui s'y trouvent ?

2°. Une espèce ou un groupe quelconque étant donné, quel est le pays ou la localité qu'il habite?

Ce n'est que lorsque la science est en état de répondre à ces deux c£uestions qu^elle doit être considérée comme complète.

Mais antérieurement à l'examen des stations et des habitations , se présente ce problème d'une importance majeure, à savoir pourquoi les espèces habitent telle localité ou tel pays plutôt que tels autres. Le seul moyen que nous ayons de le résoudre est de voir jusqu'à cjuel point les circonstances physiques extérieures agissent sur les espèces , et si elles n'expliquent pas la chose , nous devons remonter à une cause plus haute, celle qui a présidé à l'arrangement de Tordre de choses actuel.

§ I. De l'influence des circonstances extérieures sur les Insectes.

Nous sommes hors d'état d'expliquer pourquoi l'organisation des êtres vivans se prête chez certains d'entre eux , et se refuse chez d'autres à l'action des agens physiques ; mais nous acceptons cette diversité comme un fait attesté par l'observation, et c'est le fait seul qui nous importe tians la question actuelle.

Les circonstances extérieures n'agissent ni au même degré ni dans le même ordre sur les animaux et les

végétaux. Ceux-ci fixés au sol , eu tirant immédiatement leur nourriture aiusi que de l'atmosplière , sont en relations plus intimes avec la terre , l'air , la lumière, l'eau, etc., que les animaux qui, doués de mouvement, peuvent à volonté se soustraire jusqu'à un certain point à l'action de ces agens. Les Insectes, très-agiles pour la plupart , sont dans ce cas , et il est nécessaire par conséquent de tenir compte de leur faculté de locomotion.

Les conditions extérieures dont nous avons en outre à examiner l'influence sont, la nourriture, la température, la lumière, le sol et les êtres organisés.

A. Influence de la nourriture.

Là où cesse la vie végétale s'éteint en même temps la vie animale, mais pour les espèces terrestres seulement. Celles qui sont aquatiques sont indépendantes de la vie végétale , et nulle part peut-être la mer ne fourmille de plus d'êtres vivans que dans les régions polaires (1). Les Insectes sont surtout soumis à la loi en question, et leurs races expirent à la même latitude que les plantes phanérogames , à laquelle leur existence est plus particulièrement liée. L'île Melville (75" lai. jN. ) , qui ne possède que quelques végétaux de cette classe , n'a fourni que six Insectes à Fex-

(i) Les animalcules de l'ordre des Acalèplies sont aux autres animaux de ces iners ce que sont sur la terre les végétaux aux aniiiiaux terrestres. C'est leur innonibiablomulùtude qui rend la vie possible dans les mers de ce,> tristes régions. M. Sroi esby a calculé qu une su rface ii e deux milles carrés CD n lient: 23, 888, 000,000,000,000 de ces aniuiacules , cl un les rencontre dans la majeure j artie des mers polaires.

535» <.;K.oan u'iiir, des i.v:jECTr.s.

pédition du capitaine Parry , pendant les onze mois de

séjour cju'elle y a fait.

Par une consé(|uence nécessaire , là où cessent les espèces phytophages cessent également les espèces créophages qui vivent à leurs dépens.

L inverse s'observe à mesure qu'on s'éloigne des pôles. Les espèces phytophages augmentent en même temps que les végétaux , et leur nombre arrive à son maximum sous les tropiques en même temps que celui de ces derniers. Mais cette marche progressive n'a pas lieu pour toutes les espèces créophages , surtout pour celles de l'ordre des Coléoptères , ainsi que le prouvent les chiffres que nous établirons plus loin. Les régions équatoriales en possèdent infiniment moins d'une manière absolue et relative que les régions tempérées de l'hémisphère boréal.

D'autres considérations peuvent se déduire des rapports qui existent entre les plantes et les Insectes.

Il est douteux qu'il existe aucun Insecte dont l'existence soit liée à celle d'une espèce végétale, au point que celle-ci venant à être anéantie , il disparaîtrait avec elle. Il n'est pas démontré non plus qu'il y en ait qui suivent une espèce végétale dans toute l'étendue de son habitation , et qui existent partout où elle existe ; mais il est certain que beaucoup de groupes naturels d'Insectes sont liés sous le rapport de la nourriture à des groupes botaniques correspondans. C'est ainsi que le genre Papilio , très-nombreux en espèces et subdivisible en un grand nombre de groupes secondaires, en a parmi ces derniers qui vivent uniquement sur les citrus, d'autres sur les ombellifères, les laurus , les sassafras, etc. , d'où résultent

GÉOGilAl'HlE VES \S6LCil6. . 533

plusieurs conséquences dont quelques-unes sont d'un intérêt direct pour la botanique. Ainsi :

1°. Une plante venant à disparaître (l'uu€ localité, l'espèce d'Insecte qu'elle nourrissait pourra se rtyeter sur une plante voisine de la même famille , et se maintenir dans la localité en question.

2''. Lorsqu'une plante nourrit dans un pays une certaine espèce d'Insecte , si Ion vient à découvrir dans un autre pays très-éioigné une plante du même groupe, on peut souvent en conclure a priori que ce pays possède également un Insecte du même geiu'e que le premier. Par exemple, les Lybithea, genre de Lépidoptères très-peu nombreux en espèces , vivent à Tétat de chenille sur lés Cehis , et nous en possédons dans le midi de la France une espèce , L. celtis , qui se nourrit des feuilles du Celtis australis. Les- Antilles, Madagascar et Java possèdent aussi le genre Celtis , et l'on a découvert dans chacun de ces pays une espèce particulière de Lybithea. On remarquera que dans ce cas on peut aussi bien conclure la plante de l'Insecte que celui-ci de la plante ; mais la première conclusion est plus hasardée que l'autre.

3". Lorsqu'une plante est transportée dans un pay.s étranger, où elle n'a point de congénères parmi les végétaux indigènes , les Insectes de ce pays la respectent et n'y touchent pas. Ainsi nos choux , nos carottes , la vigne , le manguier, le géroflier, le muscadier, le caféyer, acclimatés à Gayenne, ne sont attaqués par aucun Insecte de ce pays; de même que le marroiniier dinde, le tulipier, le magnolier sont resnectés par les nôtres , ainsi que la plupart des plantes exotiques que nous cultivons en serre ou en pleine terre.

-V°. Lorsqu'au contraire une plante a des congénères

dans le pays où elle est transportée , elle est exposée aux attaques des Insectes de ce pays. C'est ce qui est arrivé à tous les chênes, les saules et les peupliers de l'Amérique septentrionale naturalisés en Europe.

Bien qu'on ne connaisse pas d'Insecte qui accompagne partout une espèce végétale déterminée , il arrive souvent qu'à mesure qu'une plante s'étend hors de son pays natal , elle est suivie par un ou plusieurs des Insectes qu'elle nourrissait dans sa patrie. C'est ainsi que depuis qu'on a multiplié aux environs de Paris les plantations de pins , on y trouve la Lamia œdilis , insecte du nord de l'Europe, qui était tout-à-fait étranger à cette partie de la France au commencement de ce siècle. La Calahdra granaria paraît exister également à peu près partout où l'homme a transporté les céréales.

B. Influence de la température.

La température agit médiatement et immédiatement sur les Insectes ; d'abord médiatement par son influence sur la végétation qu'un froid excessif tue , et que la chaleur favorise. Les espèces créo-saprophages, c'est-àdire qui vivent de matières animales décomposées , ne sont pas non plus soustraites à cette influence ; caria rareté de ces espèces, que nous signalions plus haut dans les régions interlropicales , vient probablement delà décomposition trop prompte des cadavres que cause une chaleur excessive , et qui fait qu'ils disparaissent presque en quelques heures. D'où il suit que les espaces , dont le développement est extrêmement rapide , telles que les Muscides , peuvent seules y vivre à l'état de larves. Les Coléoptères , dont la croissance est plus

lente, n'auraient pas le temps de l'opérer; aussi est-ce surtout à cet ordre que s'applique la rareté dont nous parlons.

Les effets directs de la température ne sont pas moins importans , tout en agissant moins sur les Insectes que sur les plantes. En efïet , celles-ci demandent un degré déterminé de chaleur à une certaine époque , et ne peuvent supporter qu'un degré également déterminé de froid. Si le premier manque, les graines ne mûrissent pas ; si le second est dépassé , la plante est détruite. Les Lisectes ne sont pas renfermés , à cet égard , dans des limites aussi étroites.

Ils exigent bien aussi une certaine température à une époque donnée de leur vie , celle de leur transformation en Insectes parfaits ; mais cette époc[ue peut être reculée d'une manière presque indéfinie , sans que pour cela la vie de l'animal soit compromise. Nous savons , en efïet, qu'en plaçant une chrysalide dans une glacière , nous retardons son éclosion d'une ou deux années , et que , sous cette forme comme sous celle de larve, beaucoup d'Insectes peuvent geler sans périr. Supposons maintenant que, par un changement subit dans la constitution de notre planète, la température de l'hiver persiste pendant une année entière. Au retour de 1^ chaleur le règne végétal, presque entier, sera anéanti dans nos climats , tandis que les Insectes auront conservé la majeure partie de leurs espèces. Ce qui maintient leurs races , c'est donc l'ordre établi , d'après lequel presque tous , dans nos pays , passent l'hiver à l'état d'œuf , de larve ou de nymphe. Les individus à l'état parfait, qui passent également cette saison, savent, de leur côté, se réfugier dans des retraites convenables, et se placer ainsi dans la même situation que les plan'e

qui , protégées par la neige qui les recouvre , échappent à leur destruction.

Les extrêmes de chaleur et de froid sont beaucoup plus essentiels à connaître pour une localité que la température moyenne de l'année , ainsi que l'a fait remarquer M. Mac-Leay ,!)• On peut par-là entrevoir la raison de certains phénomènes remarquables tels que celui-ci , à savoir que les formes des Insectes intertropicaux se prolongent beaucoup plus au nord dans le nouveau que dans l'ancien continent, ce qui est l'inverse de ce que les botanistes ont observé pour le règne végétal. Ainsi, on trouve aux environs de New- York, par les kO" 46' lat. N. , les Phanœus carnifex , Rutela Q-piinctata , Gjmnetis Jiitida , et un assez grand nombre d'autres espèces appartenant à des genres essentiellement équatoriaux, tandis que les Insectes de Porto ou de Rome, situés sous le même parallèle , ont un faciès infiniment plus éloigné de celui des espèces de l'Asie et de l'Afrique équatoriale (2).

La comparaison des maxima et miniraa de température entre Rome et New-York va nous donner la clef de cette difierence.

Températui*e moyenne Température moyenne du mois le plus chaud. du mois le plus froid. New-York. + 28,1 R. — 3,7

Rome. + 25,0 + 5,7

(1) Horce entomologicœ , p. 46.

(2) Les formes entomologiqnes équatoriales ne sont gaère représentées eu Europe que par deux espèces : la Danais chrysippus, qui se trouve eu Calabre,et le Charaxesjasius, qui étend son habitat jusque dans le midi de la France- Les Pimdia, Ahis, Scaurus, Bi-w chycents, etc. , qu'on trouve tout autour du bassin de la IMéditerranée, n'appartiennent pas aux formes dont nous parlons , mais à celles de la zone tempérée voisine des tropiques dans les deux hémisphères.

titOtiUAPHlE DES INSECTES. 687

Ainsi , la différence entre le maximum et le minimum de la température est à New- York de 31°8, tandis qu'à Home elle n'est que de 19** 3. Un Insecte placé dans le premier de ces pays a donc à supporter des alternatives de chaleur et de froid beaucoup plus fortes que celui placé dans le second. Mais, d'une part, il passe sans en souffrir la saison froide à l'état de larve ou de nymphe, et de l'autre il éprouve pendant l'été 3o 1 de chaleur de plus. S'il appartient à un genre équatorial, il se trouve donc soumis à New-York à des conditions plus voisines de celles de ses congénères intertropicaux que l'Insecte de Rome.

M. Mac-Leay explique par une raison analogue pourquoi les Coléoptères , Hémiptères , Hyménoptères, etc., sont si peu nombreux en espèces dans les régions polaires , tandis que les Culicides y pullulent par millions pendant tout l'été, et y sont plus incommodes même que sous les tropiques. Dans ces régions l'hiver dure environ neuf mois , et le thermomètre R. y descend souvent jusqu'à — 40°, tandis que pendant l'été il monte à + 30° et même 33". Or, cette courte durée de la chaleur est en rapport avec la brièveté de l'existence des Culicides, qui en outre, passant leurs premiers états dans l'eau , sont à l'abri du froid le plus extrême, tandis que les Coléoptères , vivant plus longtemps à l'état parfait , ont besoin d'une chaleur plus prolongée, et, passant leurs premiers états dans le sein de la terre ou des végétaux, ne peuvent se soustraire aussi bien au froid.

La température influe à la fois sur les habitations et les stations , mais bien plus sur les premières que sur les secondes , car elle varie plus d'un pays à l'autre que dans les diverses localités d'un même pays. Néan-

moins il est important pour l'entomologiste de connaître en (juoi diflèrent à cet égard les diverses stations , afin de régler ses recherches en conséquence. Ainsi dans nos pays tempérés , certains carabiques, tels que les Cjchrus ^ se tiennent de préférence dans les lieux exposés au nord tandis que c'est l'inverse pour les Ateuclius.

G. Influença de la lumière.

La lumière n'agit guère que sur la coloration des animaux, et nous ne la mentionnons ici que pour relever l'assertion souvent répétée que les Insectes sont revêtus de couleurs d'autant plus brillantes, qu'ils vivent plus près de l'équateur. Cela est vrai en ce sens, que dans les pays in ter tropicaux il se trouve plus d'espèces brillantes qu'ailleurs , et que les individus d'une même espèce sont d'autant plus vivement colorés, qu'ils habitent des contrées plus méridionales. Mais il est une autre loi qui paraît avoir présidé à la coloration de ces animaux, et qui est celle-ci : à savoir que les espèces sont plus brillantes dans le pays qui est leur patrie spéciale que partout ailleurs. Les Carahus,(\nx dominent dans la zone tempérée boréale, en offrent la preuve. Les espèces de la Sibérie, qui sont si nombreuses , n'ont rien à envier pour les couleurs à celles de l'Europe australe et de la côte de Barbarie.

Les individus qui vivent dans les montagnes devraient être plus colorés que ceux de leur espèce qui habitent les plaines, d'après ce qu'on observe chez les plantes , mais le contraire^a le plus souvent lieu. Nous possédons, par exemple, dans les Alpes du Dauphiné une variété du Carabus auratus , dont les individus

GEOGRAPHIE DES INSECTES. 53c)

sont ternes en comparaison de ceux du type de l'espèce qui habitent le reste de la France.

La lumière n'a d'influence que sur les stations. Il est des espèces qui ne se plaisent que dans une obscurité presque complète ; d'autres recherchent le demi-jour des forêts. Ce n'est guère que parmi celles douées d'un vol actif et facile qu'on en observe qui s'exposent long-temps à l'ardeur du soleil; aussi remarque- t-on qu^elles sont en général plus vivement colorées que les autres.

D. Influence du sol.

Les Insectes ne tirant pas immédiatement leur nourriture du sol, celui-ci, considéré minéralogiquement, ne peut agir sur eux qu'indirectement par l'intermédiaire des plantes qui y croissent. S'il est des Insectes non fouisseurs, tels que les Licinus , la Rhodocera C/eopat/'û, plusieurs Dasjtes, qui ne se trouvent que dans les terrains calcaires, ainsi que le dit Latreille(i), c'est que les plantes dont ils se nourrissent croissent dans ces terrains. Connaître par conséquent les végétaux d'une localité, c'est connaître en grande partie les Insectes qui l'habitent, quand toutefois on n'ignore pas le 2:enre de nourriture de ces derniers.

Il n'en reste pas moins vrai qu'on peut, à l'inspection seule du sol de certains pays, indiquer à priori quelles familles d'Insectes doivent y dominer. Ainsi , un sol aride, rocailleux et surtout salin, tel que l'Asie centrale, le Pérou et le Tucuman , eu présentent sur d'immenses surfaces, annonce antérieurement à toutes recherches la

(i) Mémoires d'hisCoirc naturelle, p. 171.!

54o GÉOGRAPHIE DES INSECTES.

présence des Mélasomes. Mais il faut remarquer que dans ce cas nous sous-eu tendons à notre insu la végétation , et qu'il faut de plus tenir compte de la température, car il existe dans les régions boréales des terrains analogues à ceux dont nous parlons, et qui néanmoins ne possèdent pas un seul Mélasome.

Quant aux espèces fouisseuses qui creusent le sol pour s'y réfugier ou y déposer leurs œufs , il est évident qu'elles ne s'adresseront qu'à celui qui ne leur offrira pas une résistance trop considérable. Chacune d'elles a ses préférences bien marquées. Les Sphex , par exemple, ne creusent que dans le sable fin et trèsléger; la Cicindela hjbrida préfère le gravier mélangé d'un peu de terre végétale ; les Ammobatus la terre battue des chemins , etc.

Sous ces deux points de vue le sol influe plutôt sur les stations que sur les habitations.

L'inverse a lieu pour sa constitution physique , c'està-dire son plus ou moins d'élévation au-dessus du niveau de la mer, ses inégalités, les eaux qui l'arrosent, etc.

Les montagnes, modifiant les lignes isothermes comme le fait la latitude, produisent sur les Insectes le même effet que cette dernière. Il arrive souvent qu'une espèce qui , dans les régions boréales , fréquente les plaines , se retrouve dans les montagnes des contrées plus méridionales sans exister dans les pays intermédiaires. C'est ainsi que le Parnassius ylpollo, dont la patrie spéciale est la Suède, où il vit dans les plaines et sur les collines peu élevées, se retrouve sur les hauteurs des Alpes , des Pyrénées et même de l'Himalaya. Par la même raison le Carahus auratu6, qui habite

GÉOGRAPHIE DES rNS£CT£S. 5^1

les plaines en France , ne se rencontre en Italie que dans les plus hautes montagnes.

Ces dernières ont en outre leurs espèces propres , qui sont échelonnées sur leurs flancs comme les plantes elles-mêmes , sans l'être toutefois avec autant de régularité que ces dernières, attendu la faculté locomotive dont elles jouissent à un plus ou moins haut degré.

Enfin les montagnes , lorsqu'elles forment des chaînes continues comme les Andes, en Améric£ue , et les monts Himalaya, dans l'Inde , présentent un obstacle presque invincible à la diffusion des Insectes. Leur locomotion , infiniment moins puissante que celle des mammifères et des oiseaux, ne leur permet pas de franchir ces barrières naturelles. C'est ainsi que Mendoza , situé au pied des Andes, à l'est , n'a presque aucune espèce en commun avec Santiago , au Chili , qui est placé sous le même parallèle, et qui n'en est pas à cinquante lieues de distance en droite ligne.

Les cours d'eau qui sillonnent les continents n'ont que peu d'influence sur la marche des Insectes, les plus considérables , tels que la rivière des Amazones , la Plata ou le Mississipi , n ayant qu'une largeur insignifiante comparativement à celle qui serait nécessaire pour produire cet effet. Si, comme cela arrive assez souvent, les espèces de leurs deux rives sont dissemblables, cela tient à d'autres considérations, surtout à celles relatives à la végétation. Mais il va sans dire que l'abondance des Insectes aquatiques sera proportionnée dans un pays donné à celle de ses eaux.

0^2 GÉOGnAPHIE DES INSECTES.

E. Influence des êtres organisés.

Quelques mammifères , des familles entières d'oiseaux, vivent aux dépens des Insectes. Leur multiplication influe par conséquent puissamment sur celle de ces derniers, et peut aller jusqu'à l'arrêter presque entièrement quand la localité le permet par son isolement. Dans le siècle dernier, les habitants de l'Isle de France introduisirent dans leur île une espèce de Martin-chasseur pour combattre la propagation des sauterelles qui ravageaient leurs plantations, et ces oiseaux les en délivrèrent en peu de temps. Ils ont même agi puissamment sur l'entomologie entière de l'île.

Les Insectes n'ont pas de plus nombreux et de plus redoutables ennemis que dans leur propre classe. Nonseulement les espèces carnassières dévorent les autres, mais beaucoup de celles qui sont phytophages nourrissent leurs larves d'autres insectes. C'est peut-être là qu'il faut chercher en partie la prépondérance de certaines familles sur d'autres. Ne pourrait-on pas, par exemple, expliquer jusqu'à un certain point la multitude des coléoptères phytophages dans les pays intertropicaux par le petit nombre de carabiques qui existent dans ces pays ?

Les Insectes influent encore d'une autre manière les uns sur les autres , en modifiant leurs stations. Dans nos pays, les carabiques sont, à peu d'exceptions près, épigés. Dans l'Amérique équatoriale , au contraire , la plupart vivent sur les arbres. Cela vient de ce que des légions innombrables de fourmis se sont emparées du sol et les ont contraints de se réfugier sur les végétaux. C'est ainsi du. moins que ce fait nous a paru pouvoir être expliqué.

Enfin, l'horamc lui-même, n'est pas sans exercer une assez eranclc influence sur les Insectes, tant sous le rapport de leurs habitations que de leurs stations. Il la transporte volontairement ou à son insu à d'immenses distances, comme il l'a fait pour les Abeilles qu'il a importées dans le nouveau continent , et la Blatta americaua, que d'Amérique il a transportée en Europe, où elle s'est acclimatée (1). Quant aux stations, il les modifie en changeant leur végétation, leur température et autres conditions physiques. Cela est peu sensible dans les pays cultivés de temps immémorial tels que l'Europe , mais l'est beaucoup dans ceux qui sont encore vierges et couverts de forets. Nous avons

(i) Le fiiit suivant nous paraît pouvoir être cité comme un exemple curieux de la manière dont ces transports s'eflectuent. En 1825, allant de Buénos-Ayres en France, je trouvai un jour, sous la Ligne, un Munolmmmus sutor , Insecte du nord de 1 Europe, accroché aux liaubaus du navire sur lequel j'étais. Les jours suivans , les matelots m'en apportèrent plusieurs autres individus qu'ils avaient pris dans diftérentes parties du bâtiment. A peu de jours de la, le charpentier du bord prit une poutrelle de sapin pour en faire un bout de vergue. Au premier coup d'mstrument qu'il donna dedans, on vit sortir de leurs trous plusieurs Moriohrimmus. Ce morceau de bois en contenait une dizaine d'exemplaires, outre ceux déjà sortis. Ces Insectes avaient ainsi voyagé de la Norwège en France, puis de France à Buénos-Ayres, et ils avaient failli éclore dans ce dernier pays ; mais il est douteux qu'ils eussent pu s'y acclimater, car il n'y existe pas de pins. Du reste, on pourrait citer une foule d'exemples de ce genre; c'est ainsi qu'une autre fois j'ai pris au Havre le Monohammus dentator de 1 Amérique septentrionale ; que le CordyLocera nitidipennis du Sénégal a été pris, il y a quelques années , par M. Audinet Serville, sur l'un des quais de Pans; un Pyiopliorus , dans la même ville au siècle ilernier, et enfin, récemment, une Mygale aviculnria à. Rouen. Le Plochionus Bonfilsli , trouvé au commencement de ce siècle sous des écorces aux environs de Bordeaux, est un Insecte des Antilles, ainsi quo l'a fait voir M. Barthélémy, qui l'a rencontré en abondance dans des boucauts de casse venant de ces îles.

remarqué cent fois, tant au Brésil qu'à Cayenne, que partout où l'on abat les bois pour y créer une plantation , il apparaît avec de nouvelles plantes d'autres Insectes qu'on ne trouve que très rarement dans les forêts environnantes. Aussi dans ces pays, l'homme, loin de nuire aux recherches de l'entomologiste en brûlant les forêts , ne fait que les rendre plus fructueuses. Il ne faut pas toutefois que ces défrichements s'opèrent sur une trop grande échelle , sans quoi le contraire a lieu. M. A. de Saint-Hilaire a observé que les Insectes avaient presque entièrement disparu des plateaux de la province de Minas , au Brésil , depuis qu'ils ont été déboisés par les habitants, et envahis par une graminée parasite, le Capiin gordura , qui étouffe toutes les autres plantes.

F. Influence de la locomotion.

Il est clair que l'influence de cette cause sera d'autant plus forte que l'espèce sera douée d'un vol plus énergique , et qu'elle doit par conséquent agir principalement sur les Lépidoptères diurnes , les Hyménoptères , les Diptères et quelques Orthoptères, qui sont les mieux partagés de toute la classe. Sous ce rapport , on peut citer comme un des exemples les plus intéressans de diffusion d'une espèce due à cette cause , ce qui est arrivé aux Abeilles d'Europe transportées dans l'Amérique du nord. On sait qu'elles y sont en grande partie redevenues sauvages. Suivant M. Warden (i), cette espèce était inconnue en 1797 à l'ouest du Mis-

(l) Essai statistique f politique et historique, sur les États-lJnii d'Amérique, tom. Ill, p. iSq.

sissipi. Quatorze ans jilus lard elle avait non -seulement franchi ce fleuve , mais l'avait remonté , ainsi que le Missouri , à une distance de 600 milles. Elle avait ainsi avancé de 43 milles chaque année.

G. Causes des stations et des habitations.

Il s'agit maintenant de savoir si les stations et les habitations peuvent s'expliquer par toutes les conditions physiques qui viennent d'être exposées.

Quant aux stations , cela ne paraît pas douteux. En elïet , un Insecte, comme tout autre animal , ne peut vivre dans une localité qu'autant qu'il y trouve les conditions de nourriture, température, lumière, etc. , nécessaires à son existence , et que les autres êtres organisés ne l'en chassent pas. Il s'y multipliera d'autant plus abondamment dans les limites assignées à son espèce, que ces conditions se trouveront réunies au plus haut degré , et si quelques-unes des principales vient à manquer, il quittera la localité en question ou périra.

Néanmoins , quand on en vient à l'application on est souvent très-embarrassé pour expliquer certaines diversités de stations qu'on observe entre les espèces d'un même genre , et ayant des mœurs semblables de tous points. Par exemple , M. de Humboldt a observé (et nous l'avons fait aussi dans la Guyane) que dans les profondes forêts de l'Orénoque , malgré la similitude complète des conditions de température , humidité , lumière , etc. , les diverses espèces de Maringoins sont cantonnées dans des localités très-resserrées, de sorte que chaque canton , chaque rivière , en quelque sorte , possède son espèce particulière qui ne s en

INTR. A l'entomologie, TOME H. 35

écarte pas, et ne se mêle pas aux espèces voisines. Il y a donc ici quelques conditions qui nous échappent , et qu'on ne sait trop où chercher.

Pour ce qui concerne les hahitations , il est facile de démontrer que les causes ci-dessus n'entrent presque pour rien dans leur diversité ; car de deux choses l'une : ou les espèces ont été créées simultanément sur plusieurs points du globe à la fois , auquel c;is la question est résolue d'elle-même; ou bien, ainsi que le pensaient jadis la plupart des naturalistes , elles ont été créées sur un point unique, d'où elles se sont répandues sur le reste de la surface du globe. Mais s'il en avait été ninsi , ces espèces seraient placées tout autrement que nous ne les voyons ; elles se seraient répandues dans la direction des lignes isothermes , et nous verrions les mêmes espèces enceindre le globe entier en suivant les flexuosités de ces lignes; que si elles s'étaient modifiées peu à peu en s'écartant de leur point de départ on suivrait pas à pas ces modifications successives. Or, il est certain qu'on n'observe rien de pareil, et par conséquent plus que probable que, dès l'origine des choses , la Providence a placé ces animaux dans les lieux où nous les" voyons , adaptant chacun d'eux au climat sous lequel il était destiné à vivre , et leur donnant en même temps une organisation assez flexible pour leur permettre de s'écarter plus ou moins loin de leur centre de création. Les conditions physiques n'auraient fait que modifier un peu cette distribution primitive.

Une autre question reste encore à examiner, qui se rattache intimement à celle-ci : celle de savoir s'il faut regarder, comme provenant d'une souche commune , les individus de certaines espèces qui sont ré])andue3

GÉOGRAPHIE DES INSECTES. ^An

sur la majeure partie du i>lobe , ou qui existent dans deux pays très-cloignés l'im de l'autre.

Quaud deux pays , si distans soicut-ils, sonten communication par des contrées intermédiaires, que l'espèce d'Insecte est phj-tophage et douée d'un vol énergique , on peut croire qu elle s'est répandue insensiblement dans ces pays, partout où elle a rencontré les plantes qui lui conviennent. C'est ainsi qu'on peut expliquer la dispersion en Europe , en Asie , en Afrique et à la Nouvelle-Hollande de la Fanessa cai dui , qui, à l'état de chenille , vit sur les Carduacées , les Malvacées, les Urticées, etc.; familles de plantes qui ont toutes des représentans dans les pays que nous venons dénommer. Ces contrées, d'ailleurs, forment un tout continu, à l'exception de la Nouvelle-Hollande, qui toutefois est trop voisine de l'archipel indien pour qu'on puisse admettre qu'elle n'a pu eu recevoir une espèce. Mais déjà , pour celle dont nous parlons , il devient plus difficile d'expliquer sa présence en Amérique, où elle existe également , notamment aux Etats-Unis , à Cayenne où nous l'avons prise , et au Brésil. Cependant on peut encore se rendre compte du fait , en supposant qu'elle a passé par le nord d'un continent dans l'autre, ou qu'elle a été transportée à l'état d'œuf avec les plantes dont elle se nourrit. On a plusieurs exemples de ces transports pour les Lépidoptères. Nous citerons dans le nombre celui de la Njmphalis Bolina , espèce propre à l'Afrique etllnde équatoriales, etqui se trouve maintenant à Cayenne, où elle a, sans aucun doute, été amenée avec quelques-uns des nombreux végétaux asiatiques ou africains qu'on a acclimatés dans ce pays.

On pourrait encore, à toute force, admettre cette voie

548 oKOGnApmr ors insectes.

de transport pour certaines espèces créopliages , qui , ii l'état de larve et d'Insecte parfait , vivent de substances animales desséchées , telles que les pelleteries , et expliquer ainsi l'existence du Corynetes riifipes en Europe , en Californie , à Buenos-Ayres et à la Nouvelle-Hollande ; celle du Dermestes vulpinus en Europe , et dans une grande partie de l'Amérique ; mais il est des cas qui se refusent à toute explication de cette nature.

Ainsi le Pristonychus complanatus , espèce de l'Europe australe et de la côte de Barbarie , se retrouve dans les montagnes qui avoisinent Valparaiso au Chili , et seulement là en Amérique. La comparaison la plus minutieuse ne fait découvrir aucune différence entre les individus pris dans cette localité et ceux d'Europe ; de sorte que leur identité spécifique ne peut être douteuse. Maintenant, comment expliquer la présence en des lieux si éloignés d'un carabique qui n'est pas commun , qui vit à l'état de larve dans le sein de la terre, qui n'a jamais aucun point de contact avec l'homme , et que celui-ci , par conséquent, n'a pu transporter nulle part ? Il faut ici , ce nous semble , nécessairement admettre que cette espèce a eu deux souches primitives qui se sont propagées chacune de leur

côté.

Si une origine multiple est ainsi rendue infiniment probable pour une espèce , l'analogie autorise à penser qu'il a pu en être de même pour beaucoup d'autres , même dans le cas où leur diiîusion n'est pas absolument impossible à exphquer. Cela est en quelque sorte une conséquence de la création des espèces sur une foule de points du globe à la fois ; car, si la nature créait ainsi des types différens sur plusieurs points , pourquoi n'aurait-elle pas répété , dans un endroit , un

GÉOGRAPUli; DE6 INSliCTKS. 54^

type qu'elle avait déjà produit daus un autre? Une dernière considération peut se tirer des plantes, à un qrand nombre desquelles les botanistes reconnaissent des origines multiples ; car, dans le cas actuel , on peut légitimement conclure du règne végétal au règne animal.

§ 2. Des nLations.

En voyant le grand nombre de localités dans lesquelles se rencontrent certaines espèces d'Insectes , on serait tenté de croire que ces animaux n'ont pas de stations bien déterminées. Il est vrai que les leurs sont moins fixes que celles des végétaux , et qu'il serait difficile d'en assigner une précise à quelques espèces ; mais, en général, ce sont là des exceptions qu'un peu d'observation suffit pour faire reconnaître comme telles.

Prenons pour exemple un genre très-naturel, admis par tous les entomologistes sans exception, enfin , très-ricbe en espèces répandues dans toutes les parties du globe , et soumises par conséquent aux circonstances extérieures les plus variées. Le genre Cicindela remplit parfaitement ces conditions, et nous allons voir que sous le point de vue qui nous occupe il se partage en plusieurs groupes bien distincts.

Un premier ( C. Cajeinwjisis , bipiuictata , luHdijpes , etc.,) j)ropre à l'Amérique intertropicale, vit dans les forêts sur les feuilles , et ne se pose qu'accidentellement à terre. Jamais on n'en voit un seul individu dans les lieux découverts ni au bord des eaux.

Un second (C. sjlvatica, syhàcola , etc.) fré-

55o GÉOGRAPHIE DES INSECTES.

quente les bruyères , les chemins et les clairières dans les bois sans se poser sur les feuilles.

Un troisième ( C. germanica , gracilis ) ne vit que dans les champs cultivés , les prairies sèches et autres endroits analogues.

Un quatrième ( C. maritima, tortuosa , trifasciata) ne se rencontre que sur les bords de la mer, et ne remonte le long- des rivières que jusqu'où la marée s'y fait sentir.

Enfin un cinquième ( C. i^entralis , apiata , melaleiica) commence à paraître où le précédent s'arrête, et ne s'éloigne pas des eaux douces.

Ces stations sont rigoureuses, et nul doute que si les habitudes de toutes les espèces de ce genre étaient connues , on n'y trouvât matière à d'autres divisions de cette nature (1).

Les stations se caractérisent d'après les Insectes qui les fréquentent, ou d'après leurs caractères physiques dominans , selon le point de vue sous leauel on se place ; mais le dernier est le plus convenable. On peut de la sorte en distinguer autant que les botanistes le font pour les plantes.

1°. La mer. On ne connaît encore aucun Insecte qui passe sa vie entière dans cet élément, et il n'en est qu'un très-petit nombre qui le fréquente à l'état parfait. Nous ne pouvons même citer que le Gjriniis marinus, qui vit aussi dans les eaux douces, et les singuliers Hémiptères du genre Halohates , qu'Eschscholtz a

(i) Tous les genres un peu nombreux en espèces se divisent en groupes analogues ; c'est ainsi que M. Duponcliel a pu partager, en partie d'après des considérations semblables, le grand genre Satyre en neuf sections. Voyez Annales de la Soc. eut. de France , toiïie II, p. 97.

GÉOfinAIMUE DES INSECTKg. 55l

trouvé sous les tropiques courant à la surface des eaux salées comme des Uydroinètres (i )•

2°. Les bords de la mer, qui sont assez riches en espèces propres , surtout dans les pays chauds. C'est principalement là qu(^ se rencontre le genre Pi/ne/m, dont l'existence paraît liée à celle des plantes du genrtî Soude.

3°. Les eaux saumatres . Elles ont aussi un jietit nombre d'espèces qui leur sont particulières , telles que Ylfydrœua marina, qui ne vit pas dans la mer comme son nom le donne à entendre. Suivant MM. Kirby et Spence, ce n'est aussi que dans les marais salans desséchés qu'on rencontre certaines espèces d'Hémiptères du genre Acaiithia {A. saltatoria.^ littoralis , zosierœ , etc.).

4°' Les eaux douces. Parmi les espèces qui les habitent, les unes y vivent complètement immergées, et se divisent en celles qui y restent seulement pendant leurs premiers états ( Culicides^ Libellules., Phryganes, Ephémères , etc.) , et celles qui y passent la durée entière de leur vie [Hjdrocaiithares , Hjdrophilus, Nepa). Ces dernières en sortent quelquefois momentanément, et rentrent ainsi dans la condition des espèces terrestres et aériennes. C'est ce que font souvent nos Hydrocanthares à l'entrée de la nuit.

Les autres espèces aquatiques vivent bien dans l'eau, mais ne peuvent y nager et se tiennent accrochées aux plantes aquatiques. Telles sont les Hydrœna^ quelques Sphœridium, et certains Curculiouites des genres Bagous, Hjdronomus ., Alisniates.

Les eaux douces sont stagnantes ou courantes, ce

{i) Entomographien, Ed. Lequien, p. Ii3. •

qui influe sur les espèces qui les habitent. Par exemple, la plupart des Dytiscides se tiennent dans les étangs et les mares de préférence aux rivières^ tandis que c'est l'inverse pour les Gyrinus , YHaliplus élevatus , les Macronjchus, etc.

5°. Les bords des eaux douces. Les espèces qu'on y rencontre difïèrent suivant la nature du sol. S'il est sablonneux on y trouve des Omophron qui s'y enfoncent à quelques pouces de profondeur. Les Chlœnius et les Bembidimn se plaisent dans celui qui est caillouteux et mélangé de gravier; s'il est vaseux il convient aux ElapJij'us, Elophorus, Panius , etc.

6°. Les divers terrains, qui forment une infinité de catégories , suivant qu'ils sont secs ou humides , cultivés ou incultes , rocailleux , sablonneux , compactes, ou légers, etc. Chacune de ces catégories a ses Insectes spéciaux, qui se trouvent soit à la surface du sol, soit dans son intérieur. Les premiers sont dits epigés et les seconds kypogés .

j°. Les montagnes. Leurs pentes offrent une foule de stations aux Insectes. Les espèces qui vivent prè^^ de leurs sommets sont dites alpines , et celles q^îi^K habitent leurs étages inférieurs subalpines. Mais pour qu'une espèce mérite ces noms , il faut qu'elle ne se retrouve pas , ou du moins soit rare dans les plaines voisines.

8°. Les végétaux vivans. On peut les considérer sous deux points de vue : en tant qu'individus isolés et en tant que formant par leur réunion des forêts, taillis , etc.

Chaque partie d'un végétal est sujette à être attaquée par des Insectes particuliers, à qui elle sert de station. On doit par conséquent y distinguer les raci-

nés, la tige^ les feuilles, etc. Quelques auteurs appellent endophytes les Insectes qui vivent dans l'intérieur des végétaux , et épiphytes ceux qui se trouvent à leur extérieur, qu'ils vivent ou non aux dépens de la plante.

Considérés sous le point de vue de leur agrégation , les végétaux n'ofFi'ent pas des dillérences moins grandes. Certains Insectes ne se plaisent que dans les grandes forets; d'autres préfèrent les taillis, les jardins , les prairies, etc. Chaque espèce est attirée dans ces divers endroits , non-seulement par les plantes qui lui servent de nourriture, maispar certaines conditions de chaleur, de lumière ou d'humidité. Sous les tropiques , ce n'est pas en général dans la profondeur des forêts vierges qu'on trouve le plus d'Insectes. L'ombre perpétuelle qui y règne y entretient une fraîcheur relative et une humidité qui éloignent beaucoup de ces animaux. Ils préfèrent la lisière des bois ou les éclaircies qu'ils présentent à de rares intervalles.

9''. Les végétaux niojts ou décomposés. Une foule d'espèces y vivent surtout sous leurs premiers états.

10" Les animaux uiuans. Les mammifères et les oiseaux sont seuls sujets, parmi les vertébrés, à être attaqués par des Insectes parasites. Dans la classe des Mollusques on ne connaît guère que YHelix nemoralis qui soit dans le même cas ; elle sert de proie à la larve du Drilus flavescens. Le reste du règne animal paraît n'avoir aucun rapport de ce genre avec les Insectes. Ceux de ces animaux qui vivent ainsi sur les vertébrés sont dits épizoïques .

11°. Les animaux morts. Les Coléoptères et les Diptères sont presque les seuls qui en font leur pâture.

12°. Les déjections des animaux. Celles des ani-

maux carnassiers présentent peu d'Insectes , tandis que celles des herbivores servent de station et de nourriture à une famille entière de Coléoptères , celle des Coprophages et à beaucoup d'autres espèces de tous les ordres (1).

Toutes ces stations sont ensuite subordonnées, pour ce qui concerne les Insectes parfaits , à l'époque de l'année à laquelle apparaissent ces derniers, car, borsdece temps , elles offrent une solitude presque complète , et l'on n'y trouve plus ces animaux que sous l'un de leurs trois premiers états d'œuf, de larve ou de nj-^mphe.

§ 3. Epoque de l'apparition des Insectes parfaits.

Chaque espèce d'Insecte, quel que soit le climat sous lequel elle vit , a une ou plusieurs époques fixes pour son apparition sous sa dernière forme , suivant la rapidité avec laquelle s'opèrent ses diverses transformations. Ces époques peuvent bien être avancées ou retardées par l'effet de la température ; mais elles ne sont pas moins régulières quand ou les considère d'une manière générale.

Pour les pays froids et tempérés , elles s'ouvrent avec le retour de la chaleur et de la végétation , et il existe une coïncidence remarquable entre l'apparition de l'Insecte et celle delà plante dont il se nourrit. D où l'on peut conclure à priori que là où la végétation se développera avec une rapidité extrême , et comme par une explosion

(i) On peut consulter pour plus de détails sur ces stations les nombreux opuscules publiés sur la chasse aux Insectes; elles y sont en général bien indiquées. Nous citerons en particulier un mémoire de M. G. Silberniann, inséré dans sa Bévue cntomologique, tom. I, p. i.

soudaine , il en sera de même pour les Insectes , et uice versa ; c'est en effet ce qui a lieu. Ainsi, dans les régions polaires, où une chaleur égale à celle des tropiques succède tout à coup à un froid supérieur à celui de nos plus rudes hivers , le sol n'est pas encore délivré de la neige qui le recouvrait , que déjà il se couvre de végétaux en Heur, et que l'air fourmille d'Insectes peu variés, quant aux espèces, mais dont les individus se comptent par myriades. A mesure qu'on s'éloigne de ces régions désolées et qu'on atteint des latitudes plus méridionales, on voit la végétation et les Insectes se développer d'une manière moins suhite, en marchant toujours de concert. Dans nos pays tempérés les mois d'avril , de mai et de juin sont ceux où ces animaux existent en plus grande abondance. Leur nombre s'affaiblit pendant les chaleurs de la canicule , et cette diminution est d'autant plus sensible que ce pays est plus méridional. Ce fiiit est à remarquer, car il s'accorde avec ce qui a lieu sur une plus grande échelle dans les régions intertropicales. En septembre et octobre il s'opère une sorte de recrudescence qui coïncide avec la floraison de certaines plantes automnales. L'hiver venu, un assez grand nombre d'espèces subsistent encore cachées dans leurs retraites, mais il nen éclot plus que quelques-unes, dont l'apparition , par une exception rare , n'a lieu que pendantcette saison , telles que la Geometî'a hrumata , qui voltige dans nos jardins jusques à la fin de décembre, les Trichocera hyemalis, Meigen , que nous voyons assez souvent pendant les beaux jours de 1 hiver exécuter leurs danses aériennes au-dessus de la neige , le Boreas liyemalis ^ certaines Podura , et la Chionea araneoides , qui ne se trouvent que sur la neige elle-

même. L'hiver clans nos climats , partage ainsi l'année en deux périodes bien tranchées , et cela est naturel , puisque , arrêtant la végétation , il enlève aux Insectes leurs moyens d'existence.

Dans les régions équinoxiales, où l'hiver est inconnu et où l'année se divise plus ou moins régulièrement en deux saisons , celle des pluies et celle de la sécheresse , sans que jamais la végétation soit suspendue , il semblerait , au premier aspect , qu'on doit trouver une quantité à peu près égale d'Insectes pendant toute l'année ; mais, ainsi que nous l'avons dit ailleurs (1), il s'en faut de beaucoup que cela soit ainsi. Les saisons y sont , à cet égard , presque aussi tranchées qu'en Europe. Celle de la sécheresse agit sur les Insectes de ces pays comme l'hiver sur les nôtres ; ils disparaissent alors presque tous pour ne reparaître C£u'avec les pluies. D'un autre côté ces dernières , si elles atteignent un certain maximum , produisent sur eux le même efïet ; de sorte que ces animaux n'ont en réalité que des époques d'abondance assez courtes. Cela est d'autant plus sensible , qu'on se rapproche davantage de l'équateur.

Ainsi, dans la Guyane, la saison des pluies, qui commence vers la fin de novembre , fait éclore un assez grand nombre d'Insectes, qui diminuent rapidement à mesure qu'elles deviennent plus fortes ; de sorte qu'en janvier et février on en voit fort peu. En mars , un intervalle de beau temps , qui dure pendant un mois , et que les habitans appellent Vété de mars , les fait reparaître en assez grande abondance. D'avril en juin , où les pluies régnent avec une violence telle , que le pays

(l) Mémoire sur les habitudes des Coléoptères de l'Amérique méridionale. Annales des sciences naturelles, tome XX.

GLOGRAPilTE DES INSECTES. 55^

est littéralement inondé , et que les forêts sont ruisselantes d'eau et noyées dans un amas de vapeurs , les Insectes disparaissent complètement. Vers la fin de juin, époque où commence le beau temps , ils se montrent de nouveau et augmentent avec une rapidité étonnante jusqu'à la fin d'août. Ce mois , et celui de juillet , présentent à reutomologiste des récoltes plus riches que tous les autres ensemble. Mais la sécheresse , qui se prononce alors , les réduit considérablement, et de plus en plus , jusqu'à la fin de novembre , où , comme nous l'avons dit, commence la saison des pluies.

A Rio- Janeiro, situé exactement sous le tropique du capricorne , les choses se passent difleremment. Les Insectes apparaissent en septembre , avec les premières ondées de la saison pluvieuse qui s'ouvre à cette époque ; mais comme ces pluies , quoique très-fortes , sont loin d'égaler en intensité celles de Cayenne (1) , les Insectes ne disparaissent pas lorsqu'elles atteignent leur maximum de violence en janvier et février ; ils vont au contraire sans cesse en augmentant avec elles , et ces deux mois sont les plus riches de l'année. En avril ils diminuent avec les pluies et pendant la saison sèche, de mai à la fin d'août, ou ne trouve plus guère que des carabiques et des mélasomes , c[ui se sont réfugiés sous les pierres , les écorces , etc.

A Buénos-Ayres , par les 35" lat. S., les saisons et l'apparition des Insectes sont réglées absolument comme dans l'Europe australe , mais en sens inverse à cause (le la diiïérence d hémisphère. Les Insectes paraissent en septembre et octobre au printemps ; les fortes cha-

(i) La qoanlité annuelle d'eau qui tombe à Cayenne est d'environ i3o pouces, tandis qu'elle n'est guère que de 80 à Rio-Janeiro.

leurs de la canicule , en janvier et février , les font disparaître comme dans nos pays ; ils reparaissent encore une fois avec l'automne, en mars et avril ; puis, de mai à la mi-septembre , on n'en trouve plus qu'un petit nombre.

Le Chili , situé sous les mêmes parallèles que Buénos-Ayres , n'en difière, sous le rapport dont nous parlons , qu'en ce que les pluies y étant presque inconnues depuis le milieu du printemps jusqu'au milieu de l'automne , ce n'est qu'au commencement du premier et à la fin du second que les Insectes sont communs , tandis qu'à Buénos-Ayres on en trouve pendant la durée entière de ces deux saisons.

Ce que nous savons à cet égard des autres contrées cbaudes du globe , se réduit à ce que M. Westermann nous a appris sur le cap de Bonne-Espérance , le Bengale et Java (1). Or, dans ces pays comme eu Amérique , la marche des Insectes est en parfait accord avec celles des saisons sèche et pluvieuse ; et comme ces deux saisons n'agissent sur eux que par l'intermédiaire des plantes qui fleurissent pendant la seconde , et prennent une teinte sombre pendant la première , on peut établir, comme une loi générale , que sur tout le globe la marche des Insectes est en rapport intime avec celle de la végétation. Il est probable cependant que la sécheresse agit encore d'une manière directe sur ces animaux, comme elle le fait sur les caymans de l'Amérique, qu'elle plonge dans un véritable étatd'hybernation, ainsi que M. de Humboldt l'a fait connaître , et que nous Tavons observé nous-niême.

(i) Germai's Magaiiu, tome IV, p. ^\l<

GÉOGRAPHIE DES INSECTES. 55q

On peut demander ensuite si pendant la saison sèche les Insectes périssent réellement, ou s'ils ne font que se cacher comme les nôtres pendant l'hiver. Nous croyons, pour notre compte, que la plupart périssent , sans quoi on les trouverait alors sous les écorces , dans l'intérieur de la terre ou des végétaux , et c'est ce qui n'a pas lieu.

Une question qui se lie intimement à celle-ci est celle de la forme sous laquelle les Insectes passent l'hiver dans nos climats. Ala dilFérence des autres animaux, tous ceux d'entre eux qui doivent paraître au printemps existent déjà à l'entrée de l'hiver, et doivent passer cette saison à l'état d'œuf, ou de larve, ou de nymphe, ou d'Insecte parfait.

Les espèces qui se rangent dans la première catégorie sont en petit nonihre relativement à la masse des Insectes , ce qui est dû sans doute , d'une part , à ce que la plupart des jeunes larves, en éclosant au printemps, n'auraient pas trouvé de nourriture; et de l'autre , à ce que les substances dans ou sur lesquelles doivent être déposés certains œufs , telles que les feuilles, les larves d'autres Insectes, n'existent pas à cette époque. Les espèces dont nous parlons se composent en majeure partie de celles qui comptent plusieurs générations par année , et de celles à métamorphose incomplète , qui n'arrivent à leur entier développement qu'à une époque avancée de l'année. Dans l'un et l'autre cas , les œufs étant pondus très-tard , ne pourraient éclore sans que les jeunes larves ne fussent exposées à manquer d'alimens , et il était par conséquent nécessaire qu'ils restassent sous cette forme pendant la mauvaise saison. On a remarqué également ce fait singulier pour les lépidoptères; à savoir qu'il

Û(5o GÉOGP.APHIE DES INSECTES.

n'y a que ceux dont les chenilles vivent sur les plantes vivaces qui hivernent ;i létiit cl'œuf ou de larve, tandis que ceux dont les chenilles vivent sur les plantes annuelles le font sous forme de chrysalide. La raison en est que les feuilles des plantes vivaces paraissent plus tôt que celles des plantes annuelles, de sorte que les jeunes chenilles en éclosant trouvent en elles une nourriture toute prête, ce qui n'aurait pas lieu pour celles qui vivent sur les secondes.

La majorité des espèces qui hivernent sous forme de larve se compose nécessairement de celles chez qui cet état se prolonge pendant plusieurs années , telles que le Melolontha ^'ulgaris , le Lucainis cennis , la plupart des Longicornes , beaucoup d'Elater et de Buprestis , de Lépidoptères à larves endophytes , etc. Le reste se compose de larves écloses vers le milieu de l'automne , et qui ont été surprises par le froid avant d'opérer leur transformation en nymphe.

Les nj^mphes qui hivernent appartiennent presque toutes à l'ordre des Lépidoptères et aux espèces qui , comme on vient de le voir, vivent sur les plantes annuelles. Ces nymphes attendent pour éclore que les fleurs, dont l'Insecte parfait doit pomper les sucs, aient paru, de sorte qu'elles n'ont, en général, aucune avance sur les espèces qui ont passé l'hiver à l'état d'œuf ou de nymphe.

Enfin , un grand nombre d'Insectes parfaits hivernent et se montrent , non-seulement au printemps, mais pendant les beaux jours de l'hiver. Les Coléoptères en forment la majorité , et parmi eux les espèces carnassières , et lignivores , attendu sans doute que les unes et les autres trouvent encore quelques alimens dans cette saison, quoiqu'il soit probable, d'après la

disparition presque complète de leur tissu graisseux au printemps, qu'elles ne prennentque très-peu denourriture dans cet intervalle. La principale cause de l'hybernation de ces espèces paraît être qu'elles ne se sont pas accouplées avant l'arrivée de l'hiver, le non accomplissement de la fonction génératrice étant ce qui influe le plus sur la longévité des Insectes.

L'ordre dans lequel apparaissent les diverses espèces au retour du printemps est ainsi réglé, en grande partie à l'avance, dès la fin de l'automne précédent. Pour le reste de la belle saison, il Test par le nombre des générations, et le temps que chaque espèce met à subi»r ses transformations. Ces apparitions coïncident , en général , avec la floraison de certaines plantes ; de sorte qu'on pourrait partager l'année en diverses périodes caractérisées par l'apparition simultanée de telles espèces de fleurs et d'insectes. MM. Kirby et Spence ont émis à ce sujet des idées ingénieuses , qui s'appliquent principalement au climat de l'Angleterre, mais qui conviennent aussi presque complètement à une grande partie de la France (1).

La première période, celle qui succède immédiatement aux rigueurs de l'hiver, s'annonce par la floraison du Salix caprœa ^ des Crocus , etc., et l'apparition d'un grand nombre de Diptères et d'Apiaires solitaires , qu'on ne rencontre qu'à cette époque. Peu après fleurissent les Ranunciilus bulbosus ^ Caltha palustris^ Cardamine pratensis ; c'est le moment où les prairies naturelles et artificielles , les marais , doivent être plus spécialement explorés par l'entomogiste , et où les coprophages commencent à se montrer en abondance.

(l) Introduction to EiUomology, tome IV, p. 521.

INTR. A ï-'eNTQMOJUOGIE , TOME II. 36

La floraison de Yaubépine caractérise une troisième saison bien plus riche que les précédentes ; cette plante, en particulier , attire une fouie d'espèces , surtout de Tordre des Diptères. Une quatrième saison est caractérisée par la floraison des ombellijères , sur lesquels on rencontre une multitude de Diptères et Hyménontères , la plupart propres à cette époque. Enfin la floraison des carduacées indique la fin des chaleurs et l'apparition des espèces automnales. On peut encore , pour plus de simplicité, ne diviser l'année qu'en trois périodes : celle du printemps , comprise entre la floraison du Salis caprœa et de Yaubépine; celle de l'été entre la floraison de Yaubépine et des ombellifères ; celle de l'automne entre la floraison des ombellijères et des carduacées. Pendant la première le nombre de slnsectes augmente ; il atteint son maximum pendant la seconde , et diminue graduellement dans le cours de la troisième.

Le matin, le midi et le soir de chaque journée répètent , sur une moindre échelle , ce qui a lieu pendant ces trois époques. Quelques auteurs en ont profité pour donner des tables de l'apparition de certaines espèces aux diverses heures du jour , et ils ont obtenu ainsi une sorte de calendrier analogue à celui que les botanistes appellent Horloge de Flore , mais bien moins rigoureux , attendu la différence qui existe entre la floraison des plantes , phénomène vital susceptible d'une grande régularité , et les causes qui portent les Insectes à sortir de leurs retraites.

§ 4. Des habitations.

C'est en arrivant à cette question, bien plus importante que celle des, stations , que la pénurie des docu-

mens se fait vivement sentir; aussi ne pourrons-nous la traiter (£ue d'une manière bien imparfaite. Elle se compose des quatre élémens suivaus : 1°. la détermination du nombre des espèces d'Insectes existans sur le globe; 2" la proportion suivant laquelle celles des diverses familles se trouvent répandues dans les divers pays ; 3° Tétendue de l'habitation des espèces et autres groupes ; k° la division de la surface du globe en régions entomologiques caractérisées par les Insectes qui dominent dans chacune d'elles.

A. Du nombre absolu des espèces existant sur le globe.

Dans l'état actuel de l'entomologie il est impossible d'estimer ce nombre autrement qu'en procédant par voie d'induction , c'est-à-dire en partant d'un point mieux connu. Les plantes, qui de tout temps ont été recueillies avec plus de soin que les Insectes , et qui sont en rapport si intime avec ces animaux , ont, avec juste raison, toujours servi de point de départ aux auteurs qui se sont occupés de ce calcul. En comparant le nombre des Insectes avec celui des plantes d'un pays donné , on obtient le rapport qui existe entre ces deux classes d'êtres organisés , et en appliquant ce rapport au nombre total des plantes supposées exister sur la terre , on arrive au résultat approximatif cherché.

Or, il existe en France , d'après le Botanicon gallicumde ]MM. de Candolle et Duby, 7,194 espèces de plantes ; soit 7,400 en y ajoutant celles découvertes depuis la publication de cet ouvrage. Le nombre des Insectes du même pays , autant que nous avons pu le déduire de l'étude des auteurs et de l'inspection des plus riches collections, n'est pas moindre de 15,000, ce qui

environ 2 Insectes par plante. Ce nombre pourra paraître trop bas, car il est des végétaux , tels que le chêne , qui nourrissent vingt fois plus d'espèces; mais, si l'on réfléchit que les Cryptogames, aux dépens desquelles ne vivent qu'un petit nombre de ces animaux , entrent pour la moitié dans les 7,400 plantes cidessus, et que le même Insecte vit souvent aux dépens d'unefoule déplantes, on trouvera sans doutequeporter ce chiffre à 3 Insectes par plante est un taux raisonnable. On pourrait alléguer que , sous les tropiques , la proportion doit être plus forte ; ce qui est probable pour les espèces phytophages ; mais , d'un autre côté , il y a déficit dans les espèces créophages, ce qui fait compensation. Maintenant, en estimant avec M. de CandoUe le nombre total des végétaux existans sur le globe de 110,000 à 120,000, on obtient 330,000 à 360,000 pour celui des Insectes. MM. Kirb}^ et Spence , par des calculs analogues et en prenant pour point de départ les Insectes et les plantes de l'Angleterre, sont arrivés pour les premiers à 400,000, chiffre qui nous paraît un peu élevé.

Il est plus difficile de déterminer comment le chiffre ci-dessus doit être réparti entre les difïérens ordres , car on ne peut y arriver qu'en se basant sur les espèces qui existent dans les collections, et l'on sait combien les Coléoptères sont plus recherchés que les autres ordres, surtout par les entomologistes qui explorent les pt-iys lointains. Voici cependant les résultats auxquels nous sommes arrivés en nous appuyant sur cette base.

M. Mac-Leay estimait (1), il y a quinze ans, que nos

(l) Horœ cntomolo'^ica;^ pars 2, p. 469

collections renfermaient 100,000 espèces. Ce nombre a été adopté par La treille; mais nous croyons qu'on serait plus prcsde la vérité en l'abaissant, comme l'a fait M. Burmeister , à 80,000. Les Coléoptères doivent former bien près de la moitié de ce chiffre. En eflet, la collection entomologique du muséum de l'universiLé de Berlin, laplusrichec[ui existe, en contient, dit-on(l), 28,000 espèces. A Paris , outre la collection du Muséum d'histoire naturelle , il en existe cinq principales appartenant à des particuliers, et uniquement composées d'Insectes de cet ordre , oarmi lesquelles la plus considérable , celle de M. le comte Dcjean, renferme près de 23,000 espèces (2). En réunissant ces divers cabinets à tous ceux qui existent ailleurs, nous croyons qu'on arriverait à bien prés de 40,000 Coléoptères. Il faut remarquer, en eflet, la manière inégale dont les espèces exotiques arriventdans les collections de l'Europe. Ainsi Paris et Berlin reçoivent principalement celles de l'Amérique; les espèces des îles de la Sonde et des Moluques parviennent surtout en Hollande ; l'Angleterre en reçoit de la Nouvelle-Hollande et du Bengale plus que des autres pays, etc. Les échanges que font entre eux les entomologistes ne détruisent qu'imparfaitement cette inégalité primitive. Il en résulte que chacun de ces pays a, en quelque sorte , sa spécialité pour les espèces exoti(jues ; par conséquent , en réunissant les collections qui existent dans tons, on arrivera à un chijOfre plus élevé que si l'on fondait ensemble les collections d'un seul pays.

(i") Curiiiei.ster, Ilnuibuth ier Entomologie, tome I, § 3i6-

(2) La 3=. éilitioa du Catalogue de .M ie comte Dejean ne porie

que -22, 3yt) espèces , mais ce nombre s'est accru récemment par de

nouveaux envois.

Les 40,000 espèces restantes nous paraissent pouvoir se répartir comme suit : Hyménoptères , 12,000 ; Lépidoptères, 10,000; Diptères, 10,000; Hémiptères, 5,000; Névroptères, 1,500; Orthoptères, 1,000 ; Parasites, 500.

Maintenant, en supposant cju'on connaît | des Coléoptères existans, ^des Lépidoptères, {des Hémiptères, ^ des Hyménoptères, Névroptèreset Orthoptères, T^des Diptères et ^- des Parasites, on obtiendrait pour le nombre absolu des espèces de chaque ordre les chifires suivans :

Coléoptères 120,000

Diptères 100,000

Hyménoptères 72,000

Hémiptères 25,000

Lépidoptères 20,000

Parasites 10,000

Névroptères 9,000

Orthoptères 6,000

Chiffre égal à celui indiqué plus haut.

Quant au nombre d'individus de chaque espèce, ou, ce qui revient au même, son degré de rareté, on sent qu'il ne peut y avoir aucune base sur laquelle on puisse appuyer un calcul, même approximatif de ce genre. On remarque seulement, pour la très-grande majorité des espèces , qu'elles sont d'autant plus communes qu'on se rapproche davantage de certains pays , qui *'sont comme le centre de leur habitation, et qu'à partir de ce point elles finissent plus ou moins brusquement à des distances variables selon la direction qu'on suit ; de sorte qu'on peut se les représenter comme irradiant

du centre en question. Ce fait est important à noter, car c'est en partie sur lui que repose la possibilité d'établir les régions entomologiques.

B. Du nombre absolu et relatif des espèces , genres et familles en divers pays.

Le nombre absolu des espèces d'un pays dépend d'une foule de circonstances qui sont pour la plupart les mêmes que celles énumérées plus liaut. Il est évident que sa ricbesse en ce genre sera proportionnée à son étendue , sa température , la nature de sa végétation , au nombre et à la nature de ses stations , à l'absence ou à l'existence de barrières le séparant des p«ijs voisins. Toutes ces causes peuvent ensuite se combiner entre elles, de manière à se compenser réciproquement dans un certain pays, tandis que dans un autre elles s harmonieront de façon à produire le résultat le plus élevé possible. C'est ainsi que , quoique l'Afrique et l'Amérique équatoriales soient à peu près au même niveau pour la température, la seconde est beaucoup plus riche en Insectes que la première , parce qu'elle est généralement plus boisée et plus humide.

Le résultat le plus général auquel on arrive , et auquel du reste on devait s'attendre en examinant cette question, c'est que le nombre des espèces augmente en allant des pôles vers l'écjuateur. La chaleur étant en elïet la condition la plus importante pour la vége^ tation, doit l'être aussi pour les Insectes. Mais il ne faudrait pas en conclure que cet accroissement a lieu pour tous les pays à l'égard les uns des autres. Les environs de Paris, par exemple, sont aussi riches en espèces que ceux de Marseille, ce qui tient à ce qu'ils sont plus humides , et [présentent à ces animau:»; des stations plus variées.

568 GÉOGHAPHIE DES INSECTES.

La loi dont nous parlons ne peut néanmoins se dénîontrer avec une certaine rigueur que pour les Coléoptères , et encore d'une manière imparfaite , attendu l'absence de faunes locales pour la majeure partie des pays. Quant aux autres ordres, nous manquons absolument de documens pour les contrées hors d'Europe , excepté pour une partie des Lépidoptères. Le tableau suivant ne concerne donc que les Coléoptères. Nous avons tâché de ne comparer entre eux que des pays d'une étendue aussi égale que possible ; et l'on remarquera surtout que la partie du Brésil, à laquelle nous nous sommes bornés , égale à peine la France en surface.

iSOMBRE

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