Léonard de Vinci, Traitalo da pittura, g t
vivante et tout entière, qu'à la retrouver figée dans le portrait inanimé qu'il en fit lui-même? Ne serions-nous pas émus par le spectacle réel des amours de Roméo et de Juliette, plus tragiquement encore qu'à la scène, mais par la même sorte de sympathie dontle théâtre nous communique l'image affaiblie?
L'art, dit-on encore, n'est beau que dans la mesure exacte où il imite la nature ; il manque son but dans la mesure exacte où il s'écarte d'elle. Si l'on y regarde de près, idéalistes et réalistes sont parfaitement d'accord sur cet antique principe qui remonte au moins à Aristote et aux sophistes grecs ; ils ne diffèrent que dans la façon de l'interpréter, c'est-à-dire de comprendre la véritable nature ; car chacun se fait une intuition toute personnelle de cette « vérité », chacun a sa façon d'être « sincère ». Mais les idéalistes sont parfois plus intransigeants sur ce point que les réalistes, parce que dans leur dogmatisme intempérant ils croient s'être assurés d'avoir atteint la nature « vraie », l'essence ou l'âme des choses, siège de toute beauté; tandis que les réalistes, plus conscients de la relativité de leurs impressions, qu'ils savent purement sensibles, ont vis-à-vis d'eux-mêmes une attitude plus critique, et moins de prétentions à l'absolu. Ils pensent qu'il suffit de savoir « voir » pour être un artiste ; mais ils reconnaissent que chacun « voit » la nature autrement que son voisin. Ruskin, en qui
l'unité naturaliste du beau 53
se mélangent les deux écotes, professe que si Ton trouve une personne sur cent qui sache penser, il n y en a qu'une sur mille qui sache voir.
Écoutons le réaliste Zola : « une œuvre ne sera jamais qu'un coin de la nature vu à travers un tempérament ». 11 accorde donc une interprétation personnelle, et même nécessairement un choix parmi les innombrables « coins » que nous offre la nature. Elle n'est jamais vue, dit-il ailleurs, qu'à travers un c< Écran » ; les trois principaux sont : rÉcran classique, TEcran romantique et l'Écran réaliste* qui tous la déforment*. Voici maintenant le peintre idéaliste Le Brun : il ne veut « corriger parle secours de l'art » que « ce que la nature et le vrai lui avaient montré d'imparfait dans le modèle » ^ Ce n'est donc même pas le tempérament individuel, c'est la nature et la vérité qui dictent elles-mêmes toute interprétation; et, par conséquent, l'art proprement dit n'est plus rien en dehors d'elles ! De fait, il n'est guère de peintre ou de dramaturge, même parmi les plus idéalistes, qui n'ait cru sincèrement « suivre la nature », et n'ait conseillé à ses élèves de recourir directement à elle, quel que fût son respect pour les modèles
1. E. Zola, Mes Haines, 1873, 2« éd.. 1893, p. 25; Le roman expérimental, 1880, 2* éd., 1893, p. 111. — Lettre à. Antony Valabrègue, 1864 ; Correspondance : Les lettres et les Arts, 1908, p. 11 et suiv.